jeudi 30 juillet 2026

Dorade, sardine, mélette... lèbre contre bidoche... Yves Boni (1932-2026)

Merci à ceux qui témoignent du caractère avenant toujours égal et du grand cœur d'Yves Boni (1932-2026), Pêcheur du Golfe. Dans la chance que j'ai eue de ces entretiens spontanés cet été là, de 2015, avec la lèbre, la bidoche, j'avais oublié la suite des dorades et encore les sardines “ entrant ” dans la mélette... 

Yves, pêcheur du Golfe (XII) « AVEC LA LÈBRE , TU AS DE LA BIDOCHE ! » (lundi 28 septembre 2015). 

« Yves, tu parlais des loups et des dorades... La dorade, justement, on n’en voit plus beaucoup alors qu’elle rentrait dans les étangs par bancs entiers... 

— Si, si, à Sète, ils sont toujours à "quicho-pourrit" (1), au bord du canal, quand elles sortent de Thau, à l’automne... Et en mer, ça revient, figure-toi. L’autre jour, il en a pêché une de 3 kilos et ils foutent des coups de filets avec 50-80-100 kilos. Maintenant, ils prennent aussi du merlan... A l’époque y en avait pas... Et une autre fois, que je te raconte avant d’oublier, ce fut une pêche “ monumentale ” : on était aux dernières villas de Narbonne-Plage et on voyait les sardines, à 100 mètres, qui poussaient dans la mélette (2)... 

Sardines, marché aux poissons du Vieux-Port à Marseille mai 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Philippe Alès.

—... Les thons dans le maquereau, les maquereaux dans la sardine, les sardines dans la mélette...

— Et oui, l’éternel recommencement... Enfin, faut le dire vite ! En attendant, on va faire bol ! J’ai calé une maille, j’ai encerclé, on la voyait sauter, dis... On a eu 7,5 tonnes de sardines, et attends, il devait y en avoir le double sinon 20 tonnes mais j’ai levé les plombs pour ne pas crever le filet. Écoute, c’est pas compliqué, à 9 heures le soir, avec le mareyeur, on était encore à charger le camion. Aqui tabe, can sei annat per l’argent, là encore, quand je suis allé encaisser, il m’en a donné 2F 50 du kilo !

— Aujourd’hui, j’ai vu le maquereau à 6,90 euros.

— C’est qu’on mange plus du poisson comme avant, c’est devenu du luxe alors qu’avant les pauvres pouvaient se le payer et je te dis pas par chez nous, tout frais pêché...

— Et oui, quand l’appariteur annonçait Saborit sur la place avec lou bairat (le maquereau) de Las Cabanos !

— Tè, on avait beau dire que la viande était idéale pour les travailleurs de force, seuls les riches en mangeaient souvent... Tiens, tu parles de Fleury... Tu sais que j’étais bien avec Soldeville justement, le boucher... Ero un cassaire, c’était un chasseur et moi aussi j’ai eu chassé quand j’étais jeune aux Cabanes et quand je tuais le lièvre, Isidore, s’appelabo : « Isidore, on fait échange standard...

— Qu’est-ce que tu me proposes ?

— Et bé, voilà, je te propose (j’étais maquignon aussi...)... le lièvre il fait 4 kilos contre autant de bidoche ! 

— Ça marche qu’il répond le boucher ! Garde-moi les ! Tout ce que tu peux tuer, je prends ! 

Benjamin Rabier (1864-1939) de « La Vache qui Rit », du canard Gédéon, illustrant ici les Fables de La Fontaine, dont « Le_Lièvre_et_les_Grenouilles ». 

Ma mère était contente « tu as fait une bonne affaire » qu’elle m’a dit... Eh, faut se débrouiller ! Lui, je pouvais y compter. Une fois j’en ai eu trois de lièvres (3) ! Il venait, Isidore, aux Cabanes, il tournait même dans les campagnes...

Il avait une fille, qu’il la couvait comme la prunelle de ses yeux...

(1) littéralement : pressé, serré au point de pourrir comme le fruit du panier qui gâte les autres. 

(2) « Meleto, s. f., nom de divers petits poissons de mer qui ont une bande argentée sur les côtés ; argentine, joel athérine.../... PROV. « Per prene un toun, asardo uno meleto. »  Mistral / Trésor du Félibrige.
« melet » peis = sardinelle / « meleta » peis = sprat Dictionnaire occitan-français Arve Cassignac. 

(3) en occitan, “ lèbre, lèbro ” est du genre féminin. 

lundi 27 juillet 2026

Yves BONI, loup et dorade...

Avec Yves, c'est malheureusement le souvenir d'une mer nourricière, solidaire des humbles à petits moyens (et oui, dans les soixante ans en arrière, le temps passe, on ne se sent plus devenir vieux, on l'est devenu...). Aujourd'hui, pour ne prendre qu'une donnée, petites telles des anchois, les sardines coûtent autour de 10 € le kilo, et encore, en promo... Hors de prix, le poisson noble est devenu un produit de riche. Pour le reste, à force d'en faire des farines jusqu'à en nourrir les vaches, les racleurs des océans des fonds marins ne laissent que mort et désolation derrière leurs filets et pour les petits pêcheurs n'y étant pour rien et à qui il ne reste que les yeux pour pleurer... 

Yves, pêcheur du Golfe : LES COUPS DE TRAÎNE. (XI) / Fleury, Golfe du Lion

Yves Boni, sous sa figuière de Saint-Pierre-la-Mer : 

« Quand on faisait des coups de traîne à 10, 12 mailles, j’ai eu porté de 2 à 300 kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. 

La vente du poisson : une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, 20 kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de 2-3 kilos. 


Moronidae_Dicentrarchus_labrax aquarium Kiel 2012 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author NasserHalaweh.

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à 300 mètres. On va, on cale, je te dis pas : 350 kilos de loups et des pièces de 3-4 kilos !

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ?

— J’en sais rien, c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? (Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! “ Couchanlegi ” est venu le chercher : y en avait 320 kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin.

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait  entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les Italianos. 

— Et dans les PO ?     

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi (attends), il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné ! »  (publié dimanche 27 septembre 2015). 


Sparus_aurata.Dourada Dorades 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Spain license. Autor Luis Miguel Bugallo Sanchez

mercredi 22 juillet 2026

Yves pêcheur du golfe / LES TORTUES (X)

Du 24 sept. 2015. (il est possible que les sites de renvoi ne soient plus disponibles, ce qui arrive). 

HÔTES RARES ET ÉTONNANTS : LES TORTUES...

(Le pêcheur du Golfe Xème tableau)
Le 14 juillet 1949, Yves le pêcheur a directement participé à la prise d’une tortue « avec des dents énormes », en face de Port-La-Nouvelle. Il ne faut pas s’étonner si des animaux pouvant atteindre 900 kilos ont été décrits périodiquement comme monstrueux (1). Et Yves n’exagère pas plus que Wikipédia : «... Sur le bec supérieur, on peut observer une pointe médiane très marquée entourée de deux grandes encoches. L'intérieur de la bouche est occupé par une multitude de cônes, utilisés aussi bien pour l'oxygénation que l'alimentation... /...Les tortues n'ayant pas de dents et les méduses étant difficiles à déchiqueter, les scientifiques se sont demandé comment les tortues luth pouvaient s'alimenter avec ces animaux. On a découvert que l'œsophage de la tortue luth, tapissé d'épines, avait pour fonction le dépeçage des proies...»

En un peu plus de quatre siècles, sur les côtes françaises de la Méditerranée, Corse comprise, seules 30 captures ou observations de tortues luth ont laissé une trace. La moitié provient du Golfe du Lion formé surtout de plages sableuses. Le tiers de ces comptes-rendus concerne la portion de côte entre Sète et Palavas-les-Flots. On ne peut rien en déduire, le premier témoignage sur sa présence daterait-il de 1588 ! Est-ce que ce sont des tortues luth traversant l’Atlantique et passant le seuil de Gibraltar ? Sont-elles issues de pontes en Méditerranée, seraient-elles rarissimes ? 

http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

D’après Wikipédia «... De nombreux lieux de ponte autrefois fréquentés par les tortues luth ne le sont presque plus ou plus du tout, comme la Sicile, la Turquie, la Libye ou Israël...»

Il n’empêche que la fréquentation de nos côtes est confirmée :
«... En France, plusieurs espèces de tortues marines peuvent être observées. D'observation très rare en mer, elles sont pourtant observées mortes dans les filets de pêche (Tortue luth plus particulièrement) ou occasionnellement échouées sur nos côtes...»

http://batrachos.free.fr/tortuesaq.htm

Dermochelys_coriacea, 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Source Em_torno_de_400k._(2905467579) Author Andréa Farias Farias

Pour la période sur laquelle a témoigné Yves (voir les épisodes sur “le pêcheur du Golfe”), les cinq pages de la communication de Guy Oliver font état, de trois captures :

* Le 17 août 1949, un mâle de 2 mètres et 350 kilos a été pris par la barque “Idéal", appartenant à M. L. Molle, à 6 milles au large de Maguelonne (Hérault) (Harant, 1949).

* le 9 septembre 1950, une femelle de 2.01 m. et de 350 à 400 kilos a été prise dans les filets à thons de M. Étienne Rossie, au large de La Nouvelle (Aude) (Petit, 1951).

* Le 21 août 1955, un mâle de 2.14 m. pour environ 300 kilos a été pris encore au large de La Nouvelle (Harant 1956).
http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

En 1951, le professeur Petit précisait, à propos de la prise d’une tortue luth à La Nouvelle : : « en raison de la rareté (...) toute capture avec au minimum l’indication de date, des dimensions de l’animal et du sexe, mérite d’être signalée. » (PETIT G. 1951. Capture d’une tortue luth à La Nouvelle (Aude) Vie Milieu 2 / 154- 155). 

La tortue luth est protégée par des conventions internationales, et en France, depuis 1991... En France, justement, la portée de cette protection est malheureusement affaiblie au prétexte que les données sont insuffisantes... Comme s’il ne suffisait pas de convenir que cette alliée contre les méduses contribue au maintien des poissons, en tant que ressource planétaire ! Ah la logique française confinant à la bêtise ! Agaçant, non ?

(1) le fond des histoires de régalec, ce roi des harengs parfois assimilé au serpent de mer, ou de calmar géant, liées aux soirées arrosées des marins en escale (aussi pour dissuader les concurrents de cingler vers les mêmes destinations), correspond bien à une réalité (voir aussi Jules Verne).


Giant_Oarfish regalec trouvé au large de San Diego 1996 Domaine Public Author Wm. Leo Smith


Calmar colossal 2009 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license Author Citron CC BY-SA 3

mardi 14 juillet 2026

La TORTUE d'Yves, pêcheur du Golfe, un 14 JUILLET...

En souvenir ému et respectueux d'Yves Boni, pêcheur du Golfe bien de chez nous (tant pour le Golfe au singulier que pour Yves des cabanes et de Fleury). Yves nous a quittés, âgé de 94 ans, le 26 mai ; depuis le 1er juin auprès de Thérèse son épouse, il repose dans notre cimetière. 

Pour avoir discuté quelques matins avec lui, en juillet-août 2015, à son adresse de Saint-Pierre-la-Mer, j'ai eu l'idée de reprendre ces entretiens datant déjà de plus de dix ans et à la relecture intéressante, tant les trous de mémoire s'ajoutent, même après en avoir transcrit la teneur... 

Yves a laissé quelques écrits... c'est vrai qu'il était homme à partager, à livrer des épisodes d'une existence digne... nous devons à un membre dévoué de sa famille qui a rassemblé les feuillets d'Yves d'en savoir un peu plus, en complémentarité à la publication du samedi 12 septembre 2015 reprise ci-dessous.        

UNE LUTTE ÉPIQUE DES PÊCHEURS DU GOLFE (IX) / Fleury d'Aude en Languedoc

« ... Figure-toi que le 14 juillet 1949, c’est facile à retenir, nous avions quelque chose de lourd, de costaud dans le filet, une masse sombre... Ce ne pouvait être qu’une épave, une périssoire entre deux eaux... Oh ! mais quand on a vu qu’elle se laissait pas faire, la forme mastoc, on s’est demandé ce que ça pouvait être...
Tu peux me croire, d’ailleurs, si je me souviens, Bouscarle a pris la photo... demande à Francis, il doit l’avoir...C’était une tortue noire, mais noire ! Nous étions trois bateaux dont le Troukebek (me souveni pas coumo s’escris), celui de Francis, et neuf hommes en tout ; j’ai plongé pour passer les cordes. Ça a bien bataillé trois heures, par le plus petit bout, pour s’approcher de la jetée de La Nouvelle. Oh ! mais quand elle a vu le bord, elle s’est agitée ; alors on y est monté dessus, à deux... Adieu ! elle nous a envoyés en l’air comme si de rien n’était : on faisait pourtant 80 kilos chacun ! C’est qu’elle avait des dents énormes ! et quatre en plus ! Je ne te dis pas ! 

   Un a dit « Il faut la vendre ! » Justement, un forain proposait de la prendre pour l’exposer. Y avait une foule, peut-être des milliers de personnes ! On voulait la tirer vers une rampe de mise à l’eau... Oh ! cinq ou six coups de nageoire et les 60 qui tenaient la corde se sont retrouvés dans le canal !  Enfin, mètre après mètre, on est arrivé à la monter sur le plan incliné. C’était déjà 6 heures du soir et depuis 3 heures, une camionnette était arrivée de l’aquarium de Banyuls... Quelqu’un avait dû téléphoner... Tu aurais vu comme elle a explosé le plateau de la 402 ! 

L'_Observatoire_Océanologique_de_Banyuls-sur-Mer 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Jpbazard. 


Ils l’ont mise dans un bassin, paraît-il... Combien de temps elle a tenu ? C’est qu’il lui fallait 30 à 40 kilos de sardines par jour ! puis la carapace s’est retrouvée à l’entrée de l’aquarium, elle y est peut-être encore... Et nous, on se l’est donnée depuis le matin pour un croustet en guise de repas, c’est tout ce qu’on avait gagné ! 

— Quel dommage, réagis-je en imaginant leurs mines déconfites devant les sandwiches, si j’avais su... nous y étions justement, dans l’embouteillage de Banyuls, il y a quelques jours à peine, de retour d’Espagne par la Côte Vermeille... » 

Nada, à ce jour, de la part de l’aquarium sur la tortue géante : pas un mot, pas une photo de l’entrée, pas le moindre indice ! 

Caramboles fruits United States Department of Agriculture Domaine public; Author photo Scott Bauer La forme a donné le nom malais de penyu belimbing, tortue carambole.

Il s’agit vraisemblablement d’une variété marine très grosse (les mâles peuvent atteindre 900 kilos !), comme tend à le confirmer, en dépit des silences de Banyuls, une recherche opiniâtre... en rien comparable, néanmoins, avec la lutte épique des pêcheurs du Golfe et du chélonien à la bouche dotée, qui plus est, de crochets monstrueux  !  (à suivre)

Note : « bioversarium » dans sa version moderne, enrichi par l'ajout d'un jardin méditerranéen, l'aquarium de Banyuls créé en 1885 par le Professeur Henri de Lacaze Duthiers, fondateur du laboratoire Arago, date de 2017 dans sa conception actuelle.   

mardi 7 juillet 2026

Yves Boni par Yves BONI, le rugby (7)

Lors du décès d'Yves Boni (1932-2026) une personne de sa famille a tenu à reproduire et remettre quelques exemplaires d'écrits d'Yves sur sa vie de pêcheur, de Cabanaïre (habitant du hameau portuaire des Cabanes-de-Fleury), de rugbyman aussi (il jouait pilier)... Avec toute l'estime portée à Yves, suite à une amitié ponctuelle mais complice et de confiance, matière à de riches entretiens à l'été 2015, dans sa villa, comme on l'entend chez nous, aux pièces toujours à l'échelle de ce qui fut sa baraque à Saint- Pierre, je me suis permis de recopier ce fascicule de témoignages qu'il tenait à laisser... Aujourd'hui, sa dernière page sur le rugby... 

« 16 ans, c'est dans ces années-là que j'ai commencé à faire du sport. J'ai joué quelques matchs avec Fleury puis un jour est arrivé Monsieur Serin qui a voulu me faire venir à Béziers. Au début mon père n'a pas voulu, les négociations ont continué avec les dirigeants de Béziers qui demandaient et à force de palabres mon père a accepté mais à une condition que le lundi je sois au travail. 

Béziers, stade_de_Sauclières 2015 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Author Beru91. Antre du rugby du « Grand Béziers », passé au foot depuis la réalisation du Stade de La Méditerranée (1989) (Raoul Barrière depuis). La nouvelle tribune moins haute mais certainement plus sécure que l'ancienne et ce qui reste, autour, de la cendrée. 

J'ai commencé à m'entraîner au stade Sauclières tous les jeudis, cela me plaisait, mais il y avait des contraintes pour rejoindre Béziers. Je devais partir en footing, je traversais la rivière avec une embarcation et puis je faisais du footing des cabanes à Valras. Ensuite je prenais le car jusqu'à Béziers et le retour c'était la même chose, et parfois même, avec le beau temps je traversais à la nage. les premiers matchs c'était un peu dur, aux entraînements je me régale de faire des tours de terrain, mais les copains ne sont pas d'accord, et gueulent après moi. Les entraîneurs les sermonnent pour qu'ils en fassent autant. Pour moi, le footing que je faisais c'était un amusement. Puis est venu le moment de faire des matchs donc les entraîneurs ont formé une équipe et je jouais deuxième ligne. L'équipe a été formée comme suit, si je me rappelle bien : première ligne est composée de Assalit, Tabourrich, Perret, en deuxième ligne Bucs, Boni, en troisième ligne Ventajou, Mur, Arnal, demie de mêlé, Villa, ouverture Dejean... aux ailes, il y avait, Lucien Royer et à l'autre Canitrot, pour finir à l'arrière, Roger Chausson. 

On est parti pour la saison et on est arrivé en demi-finale des juniors dès la première année, la deuxième saison a été la même. La troisième saison on est arrivé en finale contre Clermont-Ferrand. On a perdu six à trois. 

Puis j'ai continué à jouer avec la Marine, à mes 20 ans, j'ai été sélectionné avec l'équipe de la Marine à Toulon et on est arrivé en finale. On est allé jouer à Bordeaux au stade Bègles contre la Santé navale, on était logé à la caserne de l'armée de terre. On avait une bonne équipe avec des internationaux de Marseille XIII, Miserou, Prudhon, Roumat, mais on avait perdu neuf à six. 

Écrit pendant l'année 2024. Yves BONI » 

Collection Josette Saborit-Dolques. Passés les trente ans, de ceux qui, en 1961, ont été champions du Languedoc 4ème série et battus en 1/16èmes de finale du Championnat de France par Mirande, gagnant le bouclier cette année-là, de ceux qui, en 1964, ont été finalistes du Languedoc et ensuite battus en 1/4 du Championnat de France par Mauvezin, aussi victorieuse du Brennus cette fois-là, Yves jouait encore dans l'équipe locale... 

  

jeudi 2 juillet 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS, Yves BONI (1932-2026). (6)

Suite à l'évocation surtout de son adolescence laborieuse en tant qu'apprenti puis pêcheur, Yves parle des Cabanes-de-Fleury, le hameau de pêcheurs... (lui, parle de « village » sans s'empêcher de revenir sur l'activité principale du port sur l'Aude, la pêche...  L'article présent reprend dans les termes exacts la sixième page A4 du fascicule qu'un membre dévoué de sa famille a bien voulu taper, agrafer et offrir aux intéressés lors de la sépulture. Les photos montrent les baraques des pêcheurs ainsi que les barques à bouts pointus amarrées dans les canotes du bord de l'Aude... 

Les-Cabanes-de-Fleury. Sur un mur de l'Usine, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, une fresque en trompe-l'œil avec, à droite, un touret du filet de pêche au globe.

«... Comme distraction on avait “ L'Usine ” que l'on appelle, pour des discussions soit de pêche ou de la vie courante. Souvent en critiquant les uns ou les autres, il arrivait que ça se termine avec une majorité n'étant pas d'accord... Après cela, il fallait aller au lit pour reprendre le travail le matin. La jeunesse n'avait pas beaucoup de distractions, mais on était heureux dans l'ensemble. Malgré cela il fallait aller travailler et souvent il n'y avait pas de dimanches. Pendant l'été les journées étaient longues, surtout pendant la pêche à la sardine. On partait à six heures du soir et on faisait la Prime comme on l'appelle. Ce qui consiste à placer les filets de sardines au couché du soleil et au bout de deux heures on les relève, s'il y avait des sardines prises dans le filet, il fallait les sortir une par une sans couper la tête, ce qui demande pas mal de temps et qui nous faisait achever des fois à minuit ou une heure du matin. Après cela il fallait repartir pour faire la matinée, ce qui consistait à placer les filets vers les cinq heures du matin et à les laisser en place une heure trente, parfois deux heures. Ensuite il fallait rentrer aux Cabanes, pour déposer la sardine et la manger. Mais ce n'est pas fini il fallait laver les bandes de sardines, ça dure 1h 30 et puis étendre les filets dans les camps pour pouvoir les remailler sous un soleil de plomb. 

Capture d’écran, neige en mer, Source INA 1956

Voilà les distractions des dimanches, on a eu des journées mémorables. Une fois, il a fallu aller chercher des provisions pour le village, on est parti à pied par le bord de la plage pour rejoindre Valras-Plage. Il avait neigé et tous les gens passaient au bord de la mer, j'ai vu pour la première fois de ma vie les vaguelettes arrivant sur le bord de la plage se geler... Et pour que l'eau de mer se gèle, il fallait qu'il fasse très froid. Une année on est partis du village pour aller chercher du pain et autres denrées avec un bateau jusqu'au pont de Fleury. Il y avait beaucoup de neige entre le pont et le village. Il y en avait tellement que pour faire environ quatre kilomètres (1) on a mis 2h 30, toute la campagne était recouverte de neige donc pas de trace de routes, de chemin, pour pouvoir avancer. Mais au retour tout allait mieux car les traces étaient faites. » Yves BONI, 2024. (à suivre)

(1) à peine 2.1km d'après Géoportail, donc une progression à raison d'une heure passée par kilomètre (note JFD). 

vendredi 26 juin 2026

Forment la jeunesse mais vous foutent un coup... (5)

Oui... à partir d'un certain âge, un coup de vieux c'est sûr... 

Pour qui ne fait que migrer d'un point de chute à un autre, suivant ses intérêts affectifs, son attachement et la gestion aussi, de l'absence, de la séparation avec la famille, les êtres aimés, l'idée de voyage se retrouve amputée de bien de paramètres, en premier l'envie d'ailleurs, la quête de dépaysement... Je ne suis qu'un migrateur soucieux de rester en état, de mettre ses atouts afin, chaque fois, de réussir son déplacement. Bien sûr je me sens ridicule comparé aux animaux à l'égard de qui nous nous devons de partager la Planète, ridicule de rapprocher mes étapes des escales de vie ou de mort des oiseaux s'efforçant de reprendre des forces dont celles, primordiales quand il leur faut traverser la mer puis le désert. 

Pour l'humain qui migre vers le pays, les êtres chers, écartelé par le dilemme répété de devoir aussi laisser derrière lui un port d'attache, d'autres êtres aimés plus intimement encore, le stress du voyage se retrouve réduit aux aléas possibles, en la circonstance, entre Mayotte et la Métropole en passant par l'Afrique. Ne pensant pas à ce qui pourrait advenir de définitif, c'est d'abord de bien rejoindre l'embarcadère, un accident, un blocage de route, un embouteillage, autant d'imprévus qu'on préfère éviter. La barge ensuite... au service espérons, non perturbé par un mouvement social. 

Ce n'est qu'une fois que lorsque le taxi nous dépose à l'aérogare qu'il est momentanément possible de souffler un peu...       

Reprenons sur la route au niveau du chantier arrêté de l'usine de dessalement liée aux pénuries et tours d'eau sur toute l'île. 

Ironi bé, le chantier arrêté de l'usine de dessalement. 

Et l'irresponsabilité ne se poursuivrait-elle pas avec le choix, en urgence, de l'implantation de cette usine de dessalement ? Tout esprit un tant soit peu sensé opterait, me semble-t-il, concernant les excès de salinité rejetés, pour un lieu moins éloigné de la barrière coralienne, plus au sud, vers Bandrelé par exemple, manière d'évacuer dans l'océan, non ? En place de quoi on se retrouve avec des rejets dans le lagon déjà impacté par les phases de blanchiment, le cyclone (malgré des vagues moins hautes), qui plus est, à un endroit où les courants moins forts dilueront moins la salinité... Des circonstances donnant le bâton pour se faire battre, un bâton vite pris en main par des associations écologistes déjà irritables pour un rien. Une situation très insatisfaisante pour la population face au je-m'en-foutisme de l'État toujours repoussant aux calendes grecques, sinon sans gestion à long terme, et aux écolos d'autres horizons plus en protection des bébêtes et à l'excès, de la nature... au détriment des humains. Va-t-on se retrouver à nouveau dans une situation comparable à celle de la piste longue de l'aéroport, reportée durant des décennies puis abandonnée au profit d'un hypothétique virtuel aéroport sur l'île principale déjà impactée par la pression démographique, l'installation de villages clandestins, le déboisement illégal et toutes les conséquences qui ne manqueront pas de suivre dont la baisse de précipitations, la hausse des températures... 

Mayotte, le lagon nord. 


Sur l'amphidrome, fraîcheur du bras de mer et vue sur quelques îlots des « Sept Frères », entre Grande et Petite-Terre. 

 
Traversée de la barge quittant Mamoudzou. 

Contraste à la barge, plein de monde alors que les rues sont vides, la circulation clairsemée. 

De l'autre côté, un taxi, au patron, disons, attentionné, nous prend en charge (taxi collectif à 5 euros le dimanche bagages compris), contrairement à ceux qui tiennent à faire un maximum de courses, il roule très raisonnablement, prend en charge le petit garçon à sa maman de même que toutes les valises. Depuis toutes ces années, c'est bien la première fois qu'un “ taxi ” se décarcasse ainsi ! (à suivre) 

Il est là, lors du départ, le coup au cœur, plus encore qu'avec l'avion qui emporte et ferme un chapitre de l'existence... La petite île à la vie si pleine de gens ne voulant pas changer d'horizon semble dire « Puisque tu pars... » oh ! c'est une chanson de Goldman, de celles rares qui prennent aux tripes...Mayotte qui dit seulement ne pouvoir offrir que ce qu'elle a, nous arrache une part de nous, une constante même auprès des plus agacés si fragilisés au jour du partir...    



jeudi 25 juin 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS par Yves Boni (1932-2026) (5)

 Sur les quatre premières pages d'un fascicule qu'il a voulu en guise de témoignage sur des faits saillants de sa vie, Yves Boni raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans et au-delà chez au moins deux patrons, Garibaldi, Jean Rassié ; sa cinquième A4 de texte parle du village de pêcheurs, non loin de l'embouchure de l'Aude, Les-Cabanes-de-Fleury. La photo, visiblement carte postale « La Pie Service Aérien », illustrant le propos montre l'embouchure du fleuve presque entièrement obstruée par un banc de sable. Rendons à Yves sa parole : 

« La vie au village se passe à peu près bien, une vie de travail mais assez paisible. On avait le Globe dans le village qui permettait des rassemblements sur des questions de pêche ou des fois sur des règlements de pêche, puis est arrivée la catastrophe de la rivière. L'embouchure s'est complètement bouchée, plus d'eau dans la rivière, on est obligé de passer les bateaux à dos d'hommes et là, tout le village participe, les jeunes comme les vieux. Cela demande un sacré travail pour faire sa campagne au port de Valras, du matin de bonne heure au coucher du soleil, du mois de mai au mois de septembre. On allait à la pêche à la sardine, puis la pêche au thon. On a passé une année à faire cet exercice. Ensuite, c'est une entreprise de Béziers qui a pris le marché pour déboucher la passe entre la rivière et la mer. Le désensablage a duré plus d'un mois, les gens du village étaient embauchés pour pouvoir gagner quelques sous. 

Estuary_of_river_Aude,_Les_Cabanes_de_Fleury, 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig. (estuaire du bras principal subsistant au delta d'origine d'une époque où La Clape n'était qu'une île... )
 

Quatre familles dont la nôtre étaient un peu plus loin du village, on était pratiquement isolés mais il y avait une bonne entente. On n'avait pas d'eau ni d'électricité, et pas d'eau douce pour boire et faire la cuisine. Comme il fallait de l'eau pour cuisiner et pour la consommation, j'allais chercher l'eau à la rivière, je me rappelle que quand il faisait froid et qu'il fallait tremper les mains dans l'eau gelée, je pestais. 
On utilisait des lampes à pétrole pour s'éclairer. La vie était paisible, on était cerné par la rivière et par la mer. Une année on a été encerclé par la rivière en crue et par un coup de mer, on est resté pendant huit jours avec une vingtaine de centimètres d'eau dans la baraque. Les chaises nageaient autour de la table et le soir quand on se couchait, il ne fallait pas oublier les bottes sur le lit, sinon tu avais les pieds dans l'eau. 
Il faut savoir qu'à cette époque-là, on était obligé, des hommes ou des femmes, d'aller mettre un fanion sur une perche pour signaler la passe de l'embouchure, cela était à faire tous les soirs pendant la campagne de pêche. » Yves Boni, 2024. (à suivre)  


mardi 23 juin 2026

Tortue, pêche et catalanes par Yves BONI (1932-2026) (4)

 Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les trois premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette quatrième de texte (page 6 du fascicule), Yves qui termine l'épisode de la tortue revient sur la pêche en mer et les barques catalanes du port des Cabanes-de-Fleury. 

... « c'était un défilé indescriptible. Puis nous avons commencé les tractations pour pouvoir la commercialiser, c'est les gens de Port-Vendres qui sont venus la prendre. Il a fallu faire le dispositif suivant, on la remise dans le chenal et là c'était l'attraction de la matinée, on lui avait passé un bout autour du cou et il y avait de plus en plus de monde, au moins une quarantaine de personnes pour tenir le bout, quand elle a été dans l'eau. Elle a commencé à nager et les gens qui ne voulaient pas lâcher la corde ont été emportés à l'eau et puis il a fallu reprendre la corde pour ramener la tortue dans le « passe lis » (glissière en pente douce), et ce n'était pas facile. Puis il a fallu la mettre dans une camionnette Peugeot pour aller à Port-Vendres dans l'aquarium. On a su qu'elle mangeait 18 à 20 kg de sardines par jour et au bout d'une dizaine de jours elle est morte. Sa carapace est exposée à l'entrée de l'aquarium de Banyuls. 
Fin de l'épisode de la tortue, revenons aux pratiques de la pêche en mer au filet avec de grandes nasses. 
Ça consiste à partir de la plage avec un filet de 100 m de long et une grande nasse au bout, placé souvent après un coup de mer. Il arrive souvent qu'on ait des difficultés pour mettre la barque à la mer car il y avait encore de fortes vagues, mais avec insistance on y parvient. Avec ce filet, on pêche donc des loups, des dorades, des turbos, muges, des plies, des roussettes, des rougets et des grondins, pour le port des Cabanes-de-Fleury qui possède une dizaine de catalanes avec un équipage en moyenne de trois personnes. 

Photo en illustration des écrits d'Yves, espérons passée dans le domaine public. On y voit des personnes que certains reconnaissent encore, on y voit au moins un des tourets à remonter le globe, le filet posé dans le lit de la rivière. Que son auteur soit remercié pour cet apport à la mémoire commune de nos gens...  

Pour les appellations des bateaux il y avait aussi le Boulanger, un bateau d'une centaine d'années, le George Paulin, l'Ege, le Trouquere, les deux frères, le Fluto, la Marie-Louise. 

Note 2 : dans ce qu'il m'a raconté, Yves apporte d'autres précisions sur la tortue et déjà la date de la prise au 14 juillet 1949. Il s'agit d'un épisode dix (reprise de la publication prévue ici même) faisant aussi état de quelques prises de ce genre

dimanche 21 juin 2026

... FORMENT la JEUNESSE mais DESSALENT à la longue... (4)

 « Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. (suite du 3). 

Ironi Bé... la mangrove a bien souffert... 

Scylla_serrata crabe de vase Australie 2024 sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International. Author Richard Shirky

Ironi Bé, on n'ose évoquer un nom prédestiné... Ironie de cette plantation de litchis qui, sans trop de risque d'erreur de ma part, n'a rien produit de positif, à côté de Madagascar et La Réunion, Mayotte n'étant pas une terre à litchi... Au bout de ce bourrelet ponctuel d'une hauteur maximale de 66 mètres parcouru par la N2 entre la “ baie ” de Dembéni et la rivière Ironi Bé, on se retrouve au milieu de palétuviers mis à mal. Trente ans en arrière la route représentait un piège mortel pour les crabes de mangrove écrasés toutes les nuits sur le goudron... ce n'est plus le cas aujourd'hui, ironie actuelle, suite, hélas, à une élimination plausible des crabes. Aujourd'hui, qui plus est, bien des palétuviers ne présentent plus que leurs squelettes décharnés. Le dernier cyclone aurait-il porté un coup fatal ? 

14 juin 2026. Le chantier arrêté de l'usine de dessalement. 

Ironie toujours lorsque la nationale légèrement déviée traverse le chantier a priori bienvenu de l'usine de dessalement programmé en urgence afin de garantir l'accès au besoin essentiel d'eau potable. Un hic néanmoins à l'urgence, dimanche ou pas, le chantier est à l'arrêt. Et chaque résident à Mayotte ne peut que songer au problème du manque d'eau. Bien qu'en présence d'une bonne saison des pluies (le ciel fait ce qu'il peut), la distribution reste sujette aux restrictions, 36 h d'eau, 36 h de coupure, d'où la nécessité de stocker dans des seaux et bidons ; une situation difficile pour les familles avec enfants... les causes de la pénurie sont connues : surpopulation, gestion irresponsable, réseau dégradé. 

Transition démographique aidant, la surpopulation résulte surtout d'une immigration incontrôlée révélant la malhonnêteté cynique de la France cantonnant les migrants à Mayotte, ne s'engageant surtout pas, entre La Réunion et la Métropole, à s'en charger solidairement... la carte de séjour n'autorise leur présence qu'à Mayotte....  

Quant à relever une gestion irresponsable, s'il faut souligner la vétusté du réseau (en 2025, Valls le ministre a félicité le Génie Militaire permettant de réparer neuf cents fuites d'eau), c'est avant tout un problème de corruption et détournement d'argent public, tout bénéfice pour des margoulins à hauteur de millions d'euros... condamnés à quelques dizaines de milliers d'euros seulement, ce qui ne relève pas d'une justice digne de ce nom... Déjà par le passé, un directeur des eaux s'était fait remarquer pour un abandon de poste sur presque une année, ce drôle ne personnage alors au Soudan ?!?! n'étant revenu que suite aux révélations de la presse, de Kwezi, sauf erreur... (à suivre)


Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (3)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les deux premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette troisième de texte (page 5 du fascicule), Yves revient sur ses seize ans. 

« Le patron s'appelle Jean Rassié et on pratique la pêche au trémail. Pendant la période d'avril à juin, on place à 600 m des pièces pour pêcher des raies, des soles et des seiches, quelques saupes rouges et des grondins. Cela dépendait de la mer. On attrape des roussettes dites “ poissons chats ”, puis venait la pêche à la sardine qui se prépare avec des bandes de filets très fins. On partait le soir vers 17h 30 au large de Narbonne-Plage. On attendait que la nuit commence à tomber et on plaçait quatre longueurs de filets comparables à des bancs de sardine. (Une longueur de 100 m à chaque bande). On reste calé environ 1 h30 à 2 h et puis on remonte le filet à la force des bras. Il y avait des fois où la pêche était à peu près bonne, puis il fallait démailler, ce qui consiste à sortir chaque sardine prise dans le filet. 

La_barque_catalane__Bel Ange sardinal 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Jpbazard Jean Pierre Bazard

La_Sardine_française,_Béziers_vous_salue_affiche 1920 Domaine public Benjamin_Rabier (1864-1939)

De là, on rentre aux Cabanes pour que les mareyeurs puissent prendre la pêche. On repartait vers 5h pour faire la matinée ensuite. Quand il n'y avait pas de lune, on partait à la pêche au thon. Une anecdote à ce sujet, on est parti des Cabanes en fin de matinée pour les roches de Sète avec un bateau qui s'appelait le « Bolange ». Dans le courant de la nuit, il a fait un orage très fort, on était quatre, Jean le patron, son frère Émile Rassié, Louis Galibert et moi. Il a tellement plu que l'on a passé toute la nuit à écoper l'eau, le pont du bateau était une passoire. 

Une autre fois, j'ai embarqué sur le bateau avec Étienne Rassié, son frère Henri et moi-même, on est venu caler le filet de thons devant La Nouvelle, à peu près à 3 milles de la côte, et quand on a relevé le filet à thons, on a pêché une tortue. 

Dermochelys_coriacea,_Em_torno_de_400k. Brasil 2008 licensed under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Autor Andrea Farias Farias

Elle pèse environ 500 kilos. Il a fallu faire appel à deux autres bateaux, et on a mis trois heures pour la remonter à bord. Une fois à bord, sur le pont du bateau avec mon copain Francis Fountic, on s'est amusé à monter sur la nageoire, elle nous soulevait comme des plumes alors que le copain devait faire dans les 80 kg et moi de même. On s'est amusé à mettre un bout de bois dans la gueule elle l'a sectionné d'un coup de mâchoire, puis quand elle a senti qu'on rentrait au port elle a commencé à se débattre avec les ailerons, et à décoller les planches du plat bord du bateau. On rentre au port de La Nouvelle, en plein mois de juillet avec beaucoup de monde dans la station et les gens qui commençaient à être proches pour voir la fameuse tortue, c'était un défilé... » 

Yves Boni 2024. (à suivre)  

 Note : les photos ou illustrations figurent indépendamment du texte d'Yves Boni. 

samedi 20 juin 2026

... FORMENT la JEUNESSE, on dit... (3)

« Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. (suite du 2). 

Au-dessus de la baie de Chiconi, dans les lacets surnommés non sans sourire “ le Tourmalet ”, les bouquets de bambous ont bien repoussé. Là-haut, le carrefour de Ouangani qui, à un jour près sera bloqué par des bandes rivalisant à coups de machettes... et de victimes collatérales, faits divers faits de violences... Barakani, Hapandzo, moins de mri madzi, littéralement arbres à caca. Ont-ils eu à payer un lourd tribut au cyclone sinon à la bêtise des hommes ? 

Samanéa à titre d'exemple. Samanea_saman in Trinidad and Tobago 2023 under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Author Lucas Kaminski


De même, les superbes et sûrement vieux samanéas du lycée Agricole à Coconi sont moins nombreux aussi depuis la catastrophe.    

Ongojou, couleurs des piments et des quelques verdures à la vente sous le gros manguier du col ; étonnant alors que nombreux ont été les  cocotiers à subir, l'étal de vente de jus de palme trembo tamu que les femmes peuvent boire, vin de palme aussi, une fois fermenté... (les clandestins ont tôt fait de squatter les terres apparemment délaissées), ce trembo vruga, plus acheté depuis l'hépatite de je ne sais plus quelle lettre, contractée en juin 1996, certainement à cause de la bouteille plastique récupérée aux poubelles, mal lavée, et avant tout d'un vaccin oublié au départ de la métropole (1994)... en attendant trois semaine de maladie à ne pouvoir se nourrir que de coca, plus de dix kilos perdus... Un fourgon cache l'abri d'où les vieux habitués surtout suivent le passage des véhicules, sans papi Ali qui, à cette heure, doit toujours être loin, là-haut, à sa vache, dans son champ sinon à l'ombre du tamarinier qui a résisté au cyclone, où, de toute façon, faisant acte de présence, il montre aux inopportuns opportunistes que sa terre n'est pas abandonnée. Plus étonnant encore, l'abribus du  Caribus, cette ligne gratuite destinée à désengorger les embouteillages trop lourds vers la capitale centre de tout... ainsi le car plutôt sur la côte, monte jusqu'à ce qui n'était qu'un petit village entre Est et Ouest, en équilibre sur le col, une réalisation remarquable, ce Caribus, en ce qu'il représente une des rares promesses tenues par la “ faune ” politique locale, ce qui, en France, reste dans l'ordre des choses... et qui devrait être constitutionnellement sanctionné, l'étatique encourageant la mémoire courte n'étant pas en reste... 

Descente d'Ongojou vers la côte Est. À remarquer les moignons des arbres, résultant du passage du cyclone Chido (14 déc. 2024), très fournis ils mettront pourtant des années à fructifier à nouveau (mangues, avocats, agrumes, anones, prunes de Cythère [sakua, spondia dulcis]). 

 
Tsararano, le marché en passant.

En bas, Tsararano, nom d'origine malgache signifiant “ la bonne eau ”, que des esprits taquins ont détourné en “ tsara madzi ” (voir les lignes “ Hapandzo ”), le bon étant exprimé par le préfixe “ tsara ”... Vrai qu'une belle rivière, la Mro Wa Dembeni, descendue du massif du Bénara, étonnante également par son joli débit en dépit des sept ou huit kilomètres seulement entre les sources et le lagon, bordée de rideaux de bambous, coule dans une plaine fertile propice au maraîchage jusqu'à ce que les lavandières préférassent la chimie agressive destructrice au savon de Marseille... enfin, ce que j'en dis ne relève que d'un séjour d'une année par là, entre 2002 et 2003 (une station aussi de la DAAF Mayotte avec essais de culture de melons... pas mauvais du tout... Rien n'en transparaît à présent sur le Net, existe-t-elle encore ? ) Tsararano encore, la population explose, les constructions se multiplient jusque sur la crête au-dessus du gros village de la commune de Dembéni. (à suivre)