mercredi 18 mars 2026

Lexique passionné sur les chevaux de papé (5)

Coquet : embêté, embarrassé, tourmenté presque je suis, remettant au lendemain pour en parler, à refuser l'obstacle. 

Coquet à la carrière (de monsieur Sanchon), coteau de Caboujolette. Noter l'absence complète de pins dans la garrigue. 

L'image de Coquet, le premier cheval de travail du grand-père à ma connaissance, tête baissée, m'a travaillé, à force. Pas bien gros, pas bien épais (les Mérens je les vois plus massifs et musclés) devant une charge, chariot et comportes, impressionnante, par un chemin pentu et caillouteux bien qu'à portée du village (à Caboujolette). Une image qui mine à la longue... Mais non, ce n'est pas possible, ce ne peut être de la maltraitance ! N'ai-je pas vu comment, une fois, mon grand-père labourait, complice de Lami son cheval ? Ce n'est pas parce que, sans jamais une marque d'affection, il évita toujours mes yeux, que pour lui je n'existais pas (1), que je dois nourrir de tels soupçons. Non, je dois voir le mal là où il n'est pas, peut-être une réaction sommaire de sensiblerie... Sans aller penser qu'il aurait habillé une réalité complexe pour ne pas dire pas rose du tout, en parlant d'un lien obligé avec un compagnon de travail, vivant certes bien qu'outil à renouveler, pardon de dire crûment ce qui, pas plus que le sentiment, reste toujours sous-entendu, ne se dit pas, plutôt m'en remettre aux dits et écrits de papa. 

À plusieurs reprises, s'il répète « vaillant » à l'égard de Coquet, le « petit cheval noir d'Ariège », malgré une première impression d'admiration béate, une gêne crispante se fait insistante suite à son anecdote sur la récolte à La Pointe (voir aussi la page 4 du lexique)

« [...] Un jour, racontait mon père, il avait fait quatre gros voyages de comportes (sans doute seize ou dix-huit chaque fois) de la Pointe de Vignard (notre vigne la plus éloignée, à quatre kilomètres du village), ce qui lui totalisait 32 kilomètres dont seize à pleine charge, avec les côtes de Liesse et de Fleury. Il a tenu le coup, mais en arrivant le soir, trop fatigué, il s'est couché au lieu de manger. Papé Jean racontait cela avec une admiration non dissimulée. J'ai connu ce cheval à l'écurie jusqu'en 1935 à peu près... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

1934. Retour de vendanges... et en plus de la récolte, ils sont plusieurs sur le chariot ! 
 

J'ai beau pinailler (cynique ce mot en la circonstance) sur le nombre de comportes, rappelons-le, de 80 kilos chacune de raisin pressé, Lami, le costaud trait breton, en assumant vingt, lui, ce qui est visible sur la diapo de 1967 (lexique page 1), seize ou dix-huit me semblent trop pour ce petit cheval pas bien épais ; en prime, 32 kilomètres et les deux côtes avec un peu de sable pour éviter que les fers ne glissent... Bien que privilégié de temps modernes qui escamotent tout le négatif, j'ai vraiment du mal à admettre qu'il faille imposer de tels excès à son animal. La pluie mettait-elle la récolte en danger au point de ne pas prévoir une journée supplémentaire ? Vrai que ma réprobation se fait à l'aune de rapports de vacuité, plus que déprimés, entre mon grand-père et moi... 

« [...] Et il reste à l’étable,
fatigué, misérable... 
[...] Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié... » J'aime l'âne, Francis Jammes (1868-1938). 

« [...] Pauvre bête de somme, il a fermé ses yeux, 
Abandonné des hommes il est mort sans adieu. » 
Le Petit Âne Gris, Hugues Aufray.    

Après Stewball, cheval en chanson, aussi, d'Hugues Aufray, furtivement évoqué, une influence poétique émolliente à l'encontre de l'instinct de vie pèse-t-elle trop sur ce qui n'est qu'un avis discutable ? 

Tiens, il me faut ajouter « âne » aux entrées du lexique... (à suivre)     

(1) difficile sujet en famille, je crois bien qu'à propos de la façon d'être de son père, papa éludait et nous devions seulement entendre que le grand-père était d'un caractère « bourru ».  


Lexique passionné sur LAMI le cheval, page 4...

Armengaud : l'été à Saint-Pierre-la-Mer, sur le sable tassé de la plage aux campeurs et baraques, si large, si accueillante, passait, tranquille, en dehors des heures les plus chaudes, la promenade à cheval, les chevaux d'Armengaud cantonnés en pied de garrigue, côté Narbonne-Plage... Était-ce le père ou notre ami Riquet décédé de Salles-d'Aude ? 

Le Gaillard : un qui prit la suite, un temps, avec son ranch d'été, Éric dit « Le Gaillard » pour son physique de rugbyman généreux... 

La Pointe : « La Pointe de Vignard » pour le dire au complet. La vigne la plus lointaine de papé Jean, au pied du cabanon (à qui appartenait-il ce cinquième abri ou bergerie en descendant l'Aude depuis le pont ?). Aux vendanges, oubliant dépit et rancœur de n'avoir pu lancer, à la pause de onze heures, la famille montrant, non sans mépris, une sainte horreur de l'élément liquide dangereuxmon hameçon dans la rivière,  la journée derrière nous, une atmosphère apaisée à la Jean-François Millet (1814-1875) montait de la terre, une scène champêtre et paysanne, hugolienne aussi, sur la dernière heure de travail : soulagement des vendangeurs  mais presque une heure encore, harassante pour le cheval sur les quatre kilomètres du retour, les derniers des 32 du jour... dont la moitié à pleine charge... 

En 2008, me concernant, moins éprouvé que le cheval, sur ce moment empathique, j'écrivais : 

« Il a emporté un caillou marqué par un fer de sabot, celui de Lami, tirant son chariot de comportes, sur le chemin de la Plaine, vers le clocher qui se découpe, au loin, dans le soleil couchant. » 

Un trajet riche d'histoires, plein des vies d'un passé refluant grâce à tout ce qu'en a dit (et écrit) mon père, aussi, à l'occasion, de la mienne de petite vie, faisant entrer en scène avec ceux qui restent, tant de chers disparus, humains et bêtes confondus... 


Oui, exactement ça, même le pissenlit tient à fleurir ce chemin vicinal au revêtement autrement fiable et durable que les macadams d'aujourd'hui. Toujours, au pas réglé du brave cheval, en le plaignant déjà pour les côtes redoutables montant au village, j'entendrai les grandes roues ferrées du chariot geindre sur la pierraille...  


 

Je l'ai là, ce caillou, toujours à portée, ce fragment de fréjal des calcaires les plus durs, devant la voile latine de l'étagère, donnant une densité sentimentale à mon semblant de catalane sorti de la foirfouille (c'est Robert Vié qui était fort pour les maquettes !)

Le labour à Bauréno : Baureno, c'est la toute petite vigne héritage de mamé Joséphine, arrière grand-mère du côté de papa, avec des manques dus, disait-on, au volcan (alors que les terres volcaniques sont réputées pour leur fertilité...). Sans intervenir, en me faisant oublier, je les y ai vus collaborer au labour, papé Jean et Lami, le grand-père menant le cheval posément, avec calme, assurance, lui ménageant des instants de récupération.  

La “ coopé ” : un spectacle, la coopérative aux vendanges, avec sa file d'attente de chevaux des grandes et petites exploitations. chez les hommes des rires souvent, en éclats cette fois lorsque, plaisantant pour sa paire seulement de comportes, Trastet annonça « Crassous » ! Une propriétaire, sans parler de Gibert (2) son mari, d'un des vignobles les plus étendus et productifs du village, sinon le plus important et qui, rapport à l'image du bolchévique couteau entre les dents...  jamais n'aurait vinifié avec les collectivistes... 
Et chez les chevaux quasiment toujours patients à attendre leur tour, parfois, l'un des rares toujours entier s'énervait, ruait dans les brancards pour avoir perçu des chaleurs de jument : la cravache du patron avait alors toutes les peines du monde à le garder dans les rangs... un plus cocasse au spectacle de ces défilés mémorables...   

(1) mais pas des petits propriétaires devant rentrer la récolte en cave sinon pressurer à la bougie. 

(2) dans sa dépendance contiguë au couvent où habitait André Vidal son mécanicien à temps plein (et Guy le fils, bon copain... des poules volées pour le réveillon... encore de ceux partis trop tôt, à 68 ans (1951-2019)(sa sœur aînée, Francette, à 67 ans) bien que plutôt tracteurs et camions, Étienne Gibert disposait de quatre chevaux ; les stalles vides portent encore les noms de Mignon, Coquet, Rip et Franco, deux noms courants et deux autres fondés mais dont on ne peut que spéculer sur l'origine...       


mardi 17 mars 2026

Lexique passionné sur LAMI le cheval, page 3...

Camargue j'ai noté : à Pézenas, l'abbé Nothon, le curé convivial qui, pas loin de l'église St-Ursule, nous prépara à la communion solennelle, organisa une sortie en Camargue. Sans avoir la carte sous les yeux, à moins d'avoir rêvé tant la destination s'y prête, il me semble qu'à la sortie de Fabrègues, à droite, un panneau vers la côte indiquait « Camargue ». Dans une manade, Méjanes (mais je ne le jurerais pas) ; d'avoir goûté aux cornes d'une vachette; mordu la poussière et cru avoir crocheté la cocarde me fit gagner une promenade à cheval. Bien sûr, à 11-12 ans on se voit galopant, cheveux au vent, dans la sansuire des étangs... pour une première monte, ce fut heureusement au pas du gardian tenant le cheval par la bride. Une bonne expérience : perdu dans mon imaginaire, je l'ai trouvée trop courte, cette sortie. Un bon souvenir aussi, une fois versé dans le monde des adultes, lorsque, après les vacances, manière d'éviter l'ennuyeux tronçon Montpellier-Nîmes, la remontée par Aigues-Mortes puis le concert de grenouilles du Pâty-de-la-Trinité consolait d'un moral en bas des chaussettes... 

Camargue_horse 2007 Domaine Public; Author TwoWings

Ah qu'ils vivaient libres, eux, chevaux de Camargue dont Ulysse, 28 ans, reconnaissant la voix d'Antonin, Fernandel (1903-1971)(1), ouvrier agricole qui le sauvait d'une fin certaine aux arènes ; scénario d'un beau film (très beau presque j'allais écrire), réalisé par Henri Colpi (2) « Heureux qui comme Ulysse » (1970)... 

Très prenant il aurait pu être ce film, presque toutes les scènes tournées en extérieur, pour la réalité crue des scènes de corrida, rejoignant en cela des combats de gladiateurs, tous devant finalement mourir, le picador fouraillant les ligaments du cou du taureau, 

« [...] ils ont frappé fort dans mon cou, 
Pour que je m'incline... » 
La corrida, Francis Cabrel. 

le cheval aux yeux bandés devant subir les cornes à travers un caparaçon dont on se demande s'il sert plus à cacher le sang qu'à protéger... 
Sauf que ce film supporte mal des longueurs répétées à propos de tableaux “ fernandelesques ”, le pastis, de suite les grands mots, l'accent exagéré, la bonne cuisine (serait-elle un plus), une disparité hommes-femmes typée et qui date, le tout dans des sites trop touristiques, trop cartes postales, carrières de Roussillon, Baux-de-Provence, marchés de Provence, melons de Cavaillon, avec même un anglais hilare... tout pour rappeler ce navet (pour un natif du Midi) sur la Provence vue par un Néo-Zélandais, vous savez, celui de Gladiator, justement...  

 Sinon, c'est beau tout de même, ce film de Colpi, avec un Fernandel émouvant hors de son registre comiquement théâtral, pour son sentiment à l'égard d'Ulysse. Beau pour les paysages de Camargue, qui, entre parenthèses, rappellent assez ceux de chez nous, du delta de l'Aude entre mer et garrigue. Beau quand l'orage crépite fort sur les cannisses ; beau pour, en miroir, la foule au bal, les feux d'artifice de la fête et les foyers allumés par Antonin, qui doivent réchauffer le cheval pris de fièvre... deux compagnons seuls au monde.   
Beau pour cette ambiance fin des années 60, ces voitures si appréciées contrairement aux modèles si communs d'aujourd'hui, si similaires qu'on serait bien embêtés de citer tant ils se multiplient dans nos pubs ! Et puisque vous êtes de ceux à tirer les vers de nez, beau parce que je me voyais beau alors, à 20 ans, con de ne pas savoir vers quoi m'engager et pas que... mais beau à convoiter les jolis genoux ronds de ma petite coiffeuse... et qu'à regarder 55 années bien sonnées en arrière, nostalgie, regrets et remords devant se digérer, je ne peux qu'accepter qui je fus... (à suivre) 

(1) Fernandel raconte s'être pris d'affection pour ce cheval local, pas de cinéma. D'ailleurs à son retour dans le mas, mordu par ses congénères qui le rejetaient, Ulysse a préféré retourner auprès de son soigneur Jeanjean... 

(2) Henri Colpi (1921-2006), né la même année et copain, à Sète, de Georges Brassens pour qui il écrit les paroles de la chanson du film : 

« [...] Battus de soleil et de vent, 
Perdus au milieu des étangs, 
                                  On vivra bien contents, 
                            Mon cheval, ma Camargue et moi. »  Musique Georges Delerue.   

(Le film peut être vu, en “ streaming ”, comme ils disent).   


lundi 16 mars 2026

Lexique passionné sur LAMI, le cheval... page 2.

Crottin : souvent accompagné de pissat, à l'odeur reconnaissable ; embêtant pour le passant et le cycliste mais si prisé par les dames aux géraniums... Vues peut-être depuis le préau de l'école, deux mamés, veuves ou vieilles filles, qui, avec balayette et pelle à escoubilles, sortaient le récupérer devant chez elles. 

En face de la mairie et des anciennes écoles, l'église Saint-Martin de Fleury. 


Les mémés ne sont plus ; les maisons, détruites pour mettre en exergue notre église du XIIème (un mur du Xième siècle), ont libéré l'espace d'une place de village digne de ce nom mais aux jeux d'eau désormais à sec (1) ; le crottin au pissat n'ajoute plus ses tons caca-d'oie au goudron du boulevard... 

Crottin encore mais là je m'en veux de ces jeux bêtes de gosses idiots parfois, comme de taquiner la croupe du cheval à l'écurie avec un long sarment jusqu'à ce qu'il rue en hennissant de dépit... une galette de crottin au pissat s'est alors tartée sous la cravate à élastique du cousin, sur la chemise blanche... ce qui eut au moins le mérite de mettre aussitôt fin à notre bêtise... Pardon, pardon Lami, nous ne savions pas ce que nous faisions... j'ai encore honte en l'écrivant... presque j'en aurais pas parlé...  

Fumiers : si je n'ai jamais vu vider la fosse à purin, je sais que le fumier s'entassait au pâtis, un enclos pas clos qui n'avait rien d'une lande ou d'une friche mais tout de la cabane au fond du jardin ; ne nombreux pieds d'acanthe s'y plaisaient. 

Le village depuis le coteau de Caboujolette ; en bas, la partie en vignes, urbanisée depuis...
Photo prise vers 1960 © François Dedieu.  

En attendant de fumer les vignes, les vignerons ne disposant pas d'un espace à eux, posaient leurs tas de fumier sur le chemin à la sortie du village (un usage certainement ancien vu la largeur du chemin, encore toléré par la mairie), en direction de la garrigue, après les cabinets et la dernière lampe de l'éclairage public ; la vigne de Perucho se situait au dessus du talus planté d'acacias faux robiniers ; en face, au dessus d'un mur de pierres sèches courues par les colombrines (lézard des murailles) d'autres parcelles propriétaires... Aujourd'hui, des lotissements, le tennis, les padels... de mon enfance, ne demeurent que quelques lambeaux du coteau, un boutelhetier (azerolier), trois amandiers...   

Le p'tit ch'val... oui... Non, il ne les grattait pas en parlant pointu, Georges Brassens, les octosyllabes... 
 
« Le p'tit ch'val dans le mauvais temps, 
Qu'il avait donc du courage... »  (paroles Paul Fort, musique Brassens 1952). 

Et moi j'écoutais le disque sur le Marconi, impressionné par le «... jamais de beau temps... jamais de printemps... », ému par le petit cheval toujours content, le gris du ciel par dessus le fusain du jardin, pas loin, l'image du livre de lecture, cet écolier à capuchon pointu bravant les éléments sur le chemin de l'école. Faut dire qu'en suivant, y avait aussi le parapluie... Mais les chansons passent comme les chagrins de gamins, l'âme passe vite du gris au bleu et « La Chasse aux Papillons » me laissait songeur sur ma nature de « bon petit diable... », déjà « la jambe légère et l'œil polisson... ». (à suivre)  

(1) la Révolution ayant mis à bas les maisons collées entre les contreforts, restaient encore, en face de la mairie, les pissotières, l'abri aux vagabonds, le réduit aux explosifs du 14 juillet...     


dimanche 15 mars 2026

Lexique passionné autour de LAMI, cheval de papé, page 1...

À présent que l'âge m'autorise à raconter le passé par l'écriture, le temps des veillées au coin du feu et des enfants demandeurs étant mort (après l'école, ils sont si occupés par le sport, la piscine, la musique, le théâtre, qu'on n'ose plus les attirer avec nos vieilles histoires), manière de compenser, les mots d'un « Sésame ouvre-toi » déroulent une carte du tendre ramenant à une nostalgie toujours palpitante. 

Ces mots tels un fil rouge, ici, pour une vie où les chevaux étaient si présents, les voici en tant que brouillon, pense-bête, avec un rôle aussi de fil en aiguille : 

Âge, préau, écurie, crottin, fumiers, le p'tit cheval, Camargue, Armengaud, Le Gaillard, retour de la Pointe, labour Bauréno, la coopé, Coquet vaillant, huit de Fleury, bourrelier, maréchal, Naf, Lama, Fernandel Ulysse, cheval d'orgueil, Mollégès, Louis, Monique, Cabrel... 

Âge : celui qui vous range dans ce qui fut et vous autorise à en témoigner comme dit en intro ci-dessus. 

École de garçons, aile droite de la mairie, au rez-de-chaussée, en pleine lumière, le CM2 et fin d'Études de monsieur Robert ; dans le prolongement de la classe, à l'ombre, les fenêtres du préau. 

Préau : celui de l'école aux vitres du bas dépolies afin de ne pas encourager une passivité d'enfants collés à regarder ce qui se passe dans la rue. Et pourtant, début octobre (la rentrée avait lieu le premier du mois), échappant à la vigilance du maître en fonction, comme d'autres à se hausser au-dessus du dépoli, appelé par les chants des vendangeurs au rythme du cloc-cloc du cheval, je l'ai vu le dernier voyage des vendanges au milieu des pampres verts ornant les quelques comportes. 

Écurie : aïe, il y en aura trop à dire... je crois que mon introspection s'arrêtera à ce troisième mot-clé. Pour rentrer chez les grands-parents, c'est par chez lui qu'il fallait passer. En effet, c'est par le battant d'un portail qu'on entrait dans l'espace dévolu au cheval, lui-même passant aussi par là, les jours de travail. Comment dire, entre l'avant-écurie et l'écurie, une quarantaine de mètres carrés (comme le souvenir les voit plus spacieux !), soit la moitié de l'emprise totale du logis, toute de terre battue ; cette partie tenait lieu d'entrepôt pour le coffre à avoine (on parlait aussi de caroubes mais c'était avant), les vélos, la mobylette. Sas aussi, à gauche, une porte-à-mouches et la porte (entr'ouvertes parfois les jours de mauvais tirage de la cheminée), donnant sur la cuisine Un bourra de sacs de jute cousus ensemble en rideau, jusqu'en haut, en protection contre les courants d'air... le cheval, un capital de travail à préserver... Au-delà de la fosse à purin sur le côté, la “ pièce du cheval ”, pavée elle, couverte de paille, délimitée par un bat-flanc, familière surtout pour le bruit de mastication et les coups intermittents des sabots ferrés ; la porte du fond donne sur le poulailler, la roue du puits, le tilleul, les bassins, le jardin. 

Vendanges 1967, un chargement très impressionnant, trop impressionnant... 20 comportes, 1600 kilos...pouvant tirer 1.5 fois son poids sans tenir compte d'une légère montée au village (calcul simple par rapport à la mesure thoracique, ne tenant pas compte d'une montée bien que légère, au village), le poids de Lami atteignait-il la tonne ? À côté, Diane, la chienne... 
Diapositive © François Dedieu. 

Lami, le cheval, n'est pas seul, Diane, chienne de chasse, mère d'un Youki moins bon, lui tiennent compagnie, de même que Mascarille et Bouchon à la queue entortillée par un accident probable, deux chats noirs, bons, eux, contre la prolifération des souris (le trou des chatières correspond à des chats de plus petite taille que de nos jours, chats de travail en quelque sorte, et pas comme nombre de nos compagnons... (Le  surnom ou pseudo « Bouboulina », irait pile poil à la mimine de chez nous).  

Ce lexique passionné se poursuivra avec le mot « crottin »...  (à suivre)


samedi 14 mars 2026

Au pays de MAGLORIO, la jument de PANFILO (4)

 Que dire encore pour une visite moins virtuelle qu'il n'y paraît ? Cette départementale que Panfilo et Magloria n'auront pas à rejoindre en regagnant leur ferme, menait à la frontière avec l'Aragon, l'Espagne. 

En haut, au col de Saint-Louis (696 m.) se tenait peut-être l'échange entre le « Catala bouro » et le « Gavach porc » avec, plutôt qu'un échange peu amène au sein d'un cousinage rival, le commerce profitable à tous, âne contre cochon. 

Viaduc_de_l'escargot, Caudiès-de-Fenouillèdes, carte postale ancienne, auteur inconnu, domaine public. 
Carte postale du « viaduc de l'escargot » ou « viaduc du col Saint-Louis », situé sur la commune de Caudiès-de-Fenouillèdes dans le ndépartement des Pyrénées-Orientales (France). La conception en colimaçon est réalisée par l'ingénieur des Ponts et Chaussées Étienne Raymond Amiel (1752-1832) et continuée par l'ingénieur en chef Rabourdin suite à la réunion du Conseil Général des Pyrénées-Orientales au cours de sa séance du 26 août 1843.


En descendant vers le Fenouillèdes la route déploie un tracé dessus dessous amusant (à cet endroit, la carte signale les ruines d'un château des Maures). À l'opposé, sur le versant donnant vers l'Aude et Quillan, le hameau de Laval où l'ami Robert Reverdy (1908-1999) “ se saigna ” de quelques vers lors de la liesse pourtant cruelle qui accompagne le sacrifice annuel du cochon : 

« ... Son embonpoint marquait l'épaisseur de sa graisse, 
Deux-cent-trente kilos, quel remarquable poids... » 

Forêt_domaniale_des_Fanges 2018 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Lucas Destrem.


Point final avant de fermer le clavier, les hauteurs de la vaste Forêt des Fanges aux sapins géants assignés à la marine de guerre de Colbert et, rive droite du Saint-Bertrand, les Crêtes d'Al Pouil... aussi élevées, plus de 1000 mètres... et pour désorienter plus encore celui qui se perd dans les complications de ces hautes Corbières Occidentales, au pied du Serre Calmette... (de « la Serre » (1), on ne sait plus), à plus de 800 mètres, les ruines du château templier où s'entremêlent des histoires de souterrain, de trésor, de fausse monnaie avec plus d'or que l'officielle du roi, et, par ces chemins menant à la frontière, l'auberge de la Jacotte à la réputation de coupe-gorge, d'Auberge Rouge... La neige, Fernandel moine, le bonhomme de neige cachant le corps du colporteur... mais c'était sur le plateau ardéchois où règne la Burle, le vent mauvais livrant le pays aux congères du long hiver (film de Claude Autant-Lara 1951... au cinéma du village ! Souvenirs !).   

Voilà... Avec mes meilleures pensées pour André Galaup (1938-2021), lors de cette sortie si exotique pour celui du bas-pays que je suis. Entre le peu que j'en ai vu, tout ce que j'aimerais en voir, ces paysages, ces personnages, je les ai vus, ils infusent en moi. Me reviennent alors les propos de Joseph Delteil (1894-1978), autre voix du Languedoc (Val-de-Dagne, Pieusse, Montpellier), se confiant à Frédéric-Jacques Temple (1921-2020) : 

« [...] Ce n’est pas le spectacle que j’ai vu mais pour moi j’ai l’impression que je l’ai vu, je pourrais jurer que je l’ai vu à travers papa et maman. Peut-être beaucoup des choses que nous avons, que nous portons, que nous écrivons, quelquefois, sont non pas de nous mais de toute notre famille, de toute notre lignée... »  Joseph Delteil. 

Saint-Louis-et-Parahou 2011 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Auteur Jcb-caz-11. 
Le pays de montagne de Panfilo et Maglorio. 

(1) pour encore des hésitations à perdre pied, « serre » substantif masculin comme « serrié » du même genre masculin dans le Tresor dau Felibrige de F. Mistral et « serriero » du même genre pour une cime dentelée, une suite de crêtes (famille de scie, du verbe scier). Et un « serras » ne serait qu'une grande colline... 


vendredi 13 mars 2026

PANFILO et sa jument MAGLORIO (3)

Avec celui qui raconte, il y a celui qui reçoit, qui transpose en images et souvent prolonge à sa fantaisie. La neige, si rare le long de la côte, n'aurait pu que faire rêver un gosse du littoral, solidaire, par ailleurs, de la vaillante Maglorio au service de Panfilo. Certes, le conteur n'aurait rien dévoilé des chaînes, cercueils et revenants, réservés à un public de grands. Adulte, bien sûr, chacun y met ce qu'il a en lui, de tout ce qui, jour après jour, vient ôter un copeau de son ignorance, seul gage d'émancipation intellectuelle... toujours essayer de l'être moins que la veille...  

Alet_les_Bains abbaye 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Devisme alain
  

Alors, si la magie de l'enfance continue d'opérer, l'envie de toujours apprendre apporte également. André Galaup cite l'Étroit d'Alet ; Alet-les-Bains, on préférait sa limonade à son eau minérale (la mise en bouteille a-t-elle repris ? (1) ) ; Alet, un diocèse créé par le pape Jean XXII (nous reparlerons du vingt-troisième plus loin), un évêché à la cathédrale détruite par les Huguenots (1577), à l'abbaye dans une égale décrépitude, « un des plus crottés de France » d'après son évêque en disgrâce, éloigné de la cour par Richelieu. 

Le diable Asmodée et le bénitier Église de Rennes-le-Château 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Auteur Jcb-caz-11

La suite ajouterait-elle au rôle prédominant de l'Église, évoquons la richesse suspecte d'un abbé Saunière (1852-1917) laissant croire, afin de camoufler ses trafics de messes lucratives à Rennes-le-Château, au magot et à l'ésotérisme (à l'entrée de l'église, le diable Asmodée soutient le bénitier). Pour ajouter aux épais mystères de ce pays du Razès au vaste territoire (2), Henri Boudet (1837-1915), prêtre de Rennes-les-Bains, se pose là lui aussi, avec ses récits énigmatiques sur une vraie langue celtique et le cromleck (cromlech ?) de Rennes-les-Bains (1886). 

Pech de Bugarach 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur ThierryS

Et qui nous empêcherait, sur les hauteurs orientales de Quillan d'évoquer la montagne (Le Pech de Bugarach, 1230 m., point culminant des Corbières) qui a magnétisé tant d'hurluberlus baba-cools et autres déjantés atteints d'un tellurisme mêlant le trésor à trouver, des extraterrestres attendus, la survie suite à la fin du Monde annoncée de 2012. Comment ne pas se rebiffer quand, après les fraises des bois du col du Linas, on a connu ce même village beaucoup plus tranquille, avec les grandes portes des étables au haut ouvert, encore, des derniers éleveurs de chèvres, de vaches qui sait aussi, dans un polyélevage et une polyculture  de montagne (des panneaux indiquaient la vente de fromages) ? Et plutôt que de se pourrir les méninges, pourquoi ne pas se satisfaire de la légende discutable des lutins bienfaisants Bug et Arach, Bug montant sur les épaules d'Arach dans l'intention d'être bien entendu d'un Jupiter imploré afin de calmer les colères de Cerç... Importuné le Dieu changea les lutins et, à y être, la fée Nore, en montagnes...  

(1) suite à bien des obstacles depuis 2011, une usine d'embouteillage devrait commencer à produire... en 2029... À 300 mètres de profondeur, avec un forage donnant près de 7 m3 à la minute c'est l'une des plus grosses sources de France. 

(2) des histoires de trésors qui se superposent et s'entremêlent : des Volques Tectosages, d'Alaric Ier, roi des Wisigoths, de Blanche de Castille, des Templiers, des faux monnayeurs du Bézu, des Cathares, de l'abbé Antoine Bigou qui aurait mis quelques écus à l'abri des révolutionnaires. Des élucubrations sans limites, mêlant aussi les nazis à la quête et peu s'en fallut qu'Angelo Roncalli, le futur et « bon » pape Jean XXIII élu en 1958, n'en fît partie ! Qu'on se rassure, ce n'était qu'en tant que nonce apostolique et il avait seulement rendu visite à des cousins jadis venus d'Italie... 

PANFILO et sa jument MAGLORIO (2)

 PANFILO et sa jument MAGLORIO. 

Beaucoup de monde à Limoux (1) en cette veille de Noël, dans les auberges, les boutiques. Descendu de sa montagne, Panfilo propose du maïs, des chapons, des canards gras et leurs foies. En échange des sous gagnés, cette fois, il remontera avec de bonnes choses, des gourmandises. 

Place_du_Presbytere Limoux 2022 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Krystof Golik

STOP : et là l'adulte qui, quitte à outrepasser le monde magique des gosses, aime les histoires encrées de réalisme, en accord avec la géographie, se demande si en repartant même en tout début d'après-midi, l'attelage peut parcourir d'un trait, les 43 voire les 44 kilomètres (2), par Rennes-les-Bains ou Campagne-sur-Aude. Peu chargée, sans tenir compte du dénivelé (Limoux 170 m., Parahou-le-Petit 680 m.), la jument étant capable d'aligner 5 kilomètres par heure, c'est possible, faisons confiance à André... ils arriveront entre neuf et dix heures de la nuit. 

Rènnas_le_Castèlh, château 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Auteur Micaco

L'auteur évoque la voie romaine entre Rennes-le-Château et la maison de Panfilo, seulement parce qu'il aime sa géographie, cet itinéraire faisant monter notre équipe à plus de 800 mètres d'altitude et qu'en prime, encore dans la vallée de l'Aude, les premiers flocons se mettaient à valser. 

Il nous met dans l'ambiance, André, d'une époque encore sensible aux légendes sinon vieilles histoires sur fond de faits parfois authentiques. Et moi, du coup, je n'attends pas de me retrouver chez Panfilo, devant le feu de cheminée, pour m'en frotter les mains. 

D'abord, on dirait que l'auteur a des racines dans les Hautes Corbières, il parle de lieux plus que locaux, qui ne figurent même pas sur la carte d'État-Major, que seuls les originaires connaissent. Il parle d'histoires qui se racontent et se transmettent seulement dans le coin, celle du cercueil au milieu de la route bloquant la jument et qui, une fois remis en place, lui révèle en languedocien « as pla faït sinon éres mort ! » (tu as bien fait sinon tu étais mort). Plus loin, ce sont des chaînes de revenants puis le pays aussi mystérieux que hanté du « Trauc de la Reilha », un plateau truffé de gouffres il se peut... Pas le moindre indice sur la carte... ce n'est pas plus mal ainsi : s'ouvrir à l'imaginaire ce n'est pas rester sur sa faim... Des chaînes pour un voisin malfaisant en chemise blanche, embroché par la fourche d'un veuf croyant au fantôme de sa femme venant le hanter. « Si te tourni portar al cementeri, tournaras pas ! » (Si je te porte à nouveau au cimetière, tu ne reviendras pas !), la phrase, trame de l'histoire, passe de génération en génération. 

La mort semble plus présente que de nos jours : pendant la guerre de 14-18, le menuisier de Bugarach et le curé étant mobilisés, c'est un jeune séminariste qui apporta les derniers sacrements au défunt enterré dans une caisse à jambons de dépannage...   (à suivre)

(1) malgré les aléas (guerres, peste, choléra, inondations) une ville historiquement prospère de ses manufactures de drap, de cuir, d'une meunerie florissante dont le célèbre carnaval témoigne chaque hiver.  

(2) avec la rentrée de la vendange, nous reviendrons sur les efforts aussi formidables que spontanés des chevaux de travail. 

Il était une fois « PANFILO et MAGLORIO » (1)

 Ce ne sont pas nos gens qui auraient l'idée d'appeler leur jument « Uva de Bel Air »... mais ce ne peut être que positif  de suivre les origines et pédigrées de nos compagnons animaux, avec la place particulière tenue par les haras nationaux (1) concernant les équidés (n'oublions pas les ânes et les mules). Serait-ce par un signe ostentatoire de noblesse, la caste à particule ayant traditionnellement trouvé refuge sous l'uniforme républicain, ce souci permet de contrôler la pureté de race, la lignée des sélections via les chromosomes, la généalogie. Dans notre Midi devenu viticole au cours du XIXème siècle, quels critères incitent le vigneron vers une race de chevaux de trait plutôt qu'une autre ? 

Une idée du relief que la simplification a résumé en « Corbières » (en violacé les hauteurs supérieures à 700 mètres d'altitude. 

Et, dans nos confins montagneux, l'Aude formant un département formidable entre mer et montagne, aux climats si différenciés, à fixer de la loupe le cours du St-Bertrand en bas des mille mètres des Crêtes d'Al Pouil et de la Forêt des Fanges, pour quel cheval Panfilo a-t-il opté, s'agissant de Maglorio, sa jument ? Cette histoire, nous la devons à André Galaup (1938 -.2021) (2). Vieux bonhomme que je suis, je me la suis laissé conter  comme j'aurais tant aimé l'entendre petit sauf que ma famille manquait terriblement de ces attentions, de cette tendresse là... Pas grave quand on veut garder en soi l'enfant qu'on était s'appropriant, pour compenser, tout ce que les grands ne voulaient pas donner. 

Oui, comme quand j'étais gosse, avec les parts de rêves et l'exotisme à portée, j'aime qu'il me raconte cette histoire, afin de la parcourir ensuite, la relire aussi sans la crainte d'avoir à me corriger des raccourcis trop hâtifs. Merci monsieur Galaup d'avoir transmis, partagé, de l'avoir mise en mots aussi bien qu'en images à partir du moment où chacun se fait son film... 

Chipilly monument au cheval blessé (58e division britannique) 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author APictche

(1) à propos de chevaux, on parle de stud-book et pour une fois, je n'irai pas chercher un équivalent en français,  pour ne pas dire franchouillard, seulement eu égard à une donnée, à savoir que lors de la Grande Guerre, le cheval si indispensable a toujours été mieux considéré et traité chez les Anglais que chez nous et du côté allemand (plus de vétérinaires entre autres critères de respect et reconnaissance)... Pensée également vers la sculpture de Chipilly dans la Somme : le monument aux morts (1922) montre un artilleur britannique tenant dans ses bras la tête de son cheval agonisant... L'œuvre d'Henri-Désiré Gauquié (1858 - 1927), rendant hommage à tous les chevaux victimes, est considérée comme l'un des monuments commémoratifs les plus émouvants du département. Ce monument commémore les combats livrés par la 58ᵉ division britannique dans ce secteur, les 8 et 9 août 1918, pendant la bataille d'Amiens et qui ont permis la libération de Chipilly. 

(2) ancien du Midi-Libre, André Galaup de Limoux a écrit plusieurs ouvrages sur les mystères de Rennes-le-Château, les abbayes du Razès... 

mercredi 11 mars 2026

Il s'appelait Péchard, c'était un bon cheval...

Oh que je regrette de ne pas en savoir davantage sur le brave percheron de Bompas rescapé d'une guerre de 14-18 tueuse d'hommes et de chevaux ! Le nom au moins de ce brave animal retrouvant son chez lui sans marquer le moindre signe de rancune ! Ces quelques belles histoires qui nous sont données (qui s'offrent à ceux qui veulent les trouver...), c'est heureux quand même. 

Avant de revenir au village, les idées nous emportent le long de l'Aude, le fleuve, “ notre ” rivière, superbe exception liant les neiges des Pyrénées au frisottis du Golfe du Lion, littéralement « des étangs », dans ce que les Hommes ont nommé un peu hâtivement « Haute-Vallée » s'agissant d'un cours plutôt moyen. Avant de revenir au village, partons comme pour un plus, par certain côté, de circonstance, au précieux travail sur l'Aude département par « Roger Bels, instituteur » (1921 ?- 2001 ? Carcassonne ?) (1) (j'aime trop la belle et modeste mise en lumière de ce seul mot « instituteur » ! ). 

Dessin d'après photo. 


L'empreinte de Limoux marque cette moyenne vallée tout comme celle du Carnaval signale la sous-préfecture (2). Longtemps, un cheval de trait a défilé avec le char du mannequin promis au bûcher sinon lors d'une victoire des treizistes... Il s'appelait Péchard, il travaillait les vignes d'Henri Santistèbe. Tous les Limouxins le connaissaient le cheval s'arrêtant seul au feu rouge avec le vigneron endormi. Péchard et le Pont Vieux, un sujet qui a inspiré Georges Coroir, le coiffeur-barbier de la rue Jean Jaurès, peintre amateur aussi, à l'huile ou à la plume de bécasse... 

Lorsque Henri Santistèbe (1915-1997) fut hospitalisé, veille de la retraite, Georges Coroir, porte-parole en quelque sorte de toute une population émue de la fin toute tracée du cheval, eut l'idée d'associer le cru Limoux pour une fin de vie digne du cheval à partir d'une carte postale tirée de son tableau. 

Carte postale d'après le tableau de Georges Coroir (1993).  


Au moins 3200 exemplaires se vendirent dans 27 pays différents. Passée de star mondiale à la défense des animaux, Brigitte Bardot prit fait et cause pour l'animal. Non loin de Limoux, le domaine de Ninaute soulagea les rhumatismes du vieux cheval en pension. 

Péchard dans son enclos de retraité. Photo Georges Coroir. 


Péchard mourut le 18 avril 1994 à l'âge remarquable de 34 ans. Henri Santistèbe lui survécut moins de trois ans. 

Avec l'argent de l'association, une statue équine souhaite la bienvenue à l'entrée de la ville... En 2016, lors de la cessation, l'association a fait don de 800 euros et d'un paquet de cartes postales en parrainage d'Uva de Bel Air, une jument trait comtoise née en 2008.     

(1) Éditions M.D.I. St-Germain-en-Laye 1970. 

(2) un carnaval cette année malheureusement terni par l'objet du char inaugural des blanquetiers (parfois orthographié avec deux « t »), plus graveleux que grivois, donnant dans le porno et la pédopornographie. Contrairement à ce qu'exprime le comité dudit carnaval, on ne peut donner dans la satire et le rire pour tout, s'agissant ici d'enfance et de sexualité... 

Sources : pages facebook de Georges Coroir et Mémoire Historique de Limoux, journal La Dépêche.   



mardi 10 mars 2026

CHEVAL toujours !

Mais qu'est-ce qu'il dit, le Breton d'un temps (hélas pas si lointain), fruste et macho à Landivisiau ? « Bon Dieu d'en haut, prends ma femme, laisse les chevaux. » (1) 

Trait breton de Landivisiau. Source : mairie. 

Et qu'est-ce qu'il dit, le Breton, à l'émotion toujours aussi vive que quand, petit garçon, il pleure de réaliser que sa jument part avec le maquignon qui la prend ? Il dit des choses qui parlent aux gens de la terre que nous sommes tous ; il dit qu'on ne peut pas refuser une vie meilleure aux paysans, que rouge, orange ou vert, le tracteur a apporté de meilleures conditions... Certes, mais à quel prix, celui d'une violence inimaginable, d'une lâche trahison égoïste faisant fi du sentiment à l'égard d'un compagnon de toujours, au service d'humains opportunistes devant, sur des millénaires, leur bonne fortune au cheval... Oh ! l'intellectuel parasite, de quel droit te permets-tu de juger ? Fallait bien que ton grand-père assume la famille, la portée de sa fille toujours regimbant mais toujours là... Et puis n'a-t-il pas, malgré la difficulté, afin de couper le cercle fataliste, gardé ton père aux études ? Et ta “ gran ” n'ayant pas de quoi faire bouillir la marmite, n'interrogeait-elle pas plus qu'à son gré l'insondable des jours   « De qu'anan mettre per dina ? », (qu'est-ce qu'on va mettre pour dîner ?). La sensiblerie n'est qu'un luxe de nanti, de qui ne sait plus que terrible, la faim en arrive à réduire aux pires extrémités... 

Alors non, dans le même bain, les complices que nous sommes n'ont pas à juger de la mort à peine moins forte que la vie... Ne parlons pas de cette engeance affligeante sans respect aucun du soutien rendu, de cet officier fou rétorquant que si le cheval est épuisé, le révolver est à même de régler le problème. Au contraire, restons positifs, relevons les belles histoires, comme un pont lancé vers un meilleur futur... 

Février 2015, ce blog... onze ans déjà (j'ai des excuses si je répète mon écrit): 

« 1914. Un mas, dans le Sud, à Bompas, non loin de Perpignan. Les hommes de la famille, les ouvriers agricoles sont mobilisés, même le percheron est réquisitionné. Par chance, la propriétaire obtient qu’il soit accompagné par le ramonet, celui qui le conduit, qui laboure avec, qui le soigne et le bouchonne après la journée... 

Bompas_-_Eglise_Saint-Etienne_-_Clocher 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Fabricio Cardenas

[...] À Perpignan, après l’armistice et la démobilisation, le mas eut la chance de voir revenir les hommes un à un, hormis le percheron et son conducteur. Rien de grave, disait-on, les premiers avaient eu la chance d’être vite renvoyés, voilà tout. Pourtant, à peine quelques jours plus tard, le ramonet revint aussi mais seul, sans le cheval, sautant en l’air et brandissant un papier bien haut. Une joie bien compréhensible, en somme sauf que tout le domaine crut un instant que la guerre avait condamné le cheval et rendu son conducteur bizarre, sinon fou. 

[...] « Mais non, mais non, rassura-t-il aussitôt, c’est l’ordre de démobilisation, on peut aller le chercher le cheval, à Lyon ! ». Quel accueil alors, quelle liesse ! Tous se précipitèrent pour l’embrasser, lui et son papier toujours au-dessus de sa tête !

Un jour de décembre 1918, une foule nombreuse s’est pressée à la gare. Notre cheval n’en fut pas impressionné : il en avait vu d’autres et puis, il revenait sourd de trop de canonnades ! Il s’est laissé gentiment atteler et sans plus pouvoir se laisser guider à la voix, il est parti de lui même vers son foyer. Le petit-fils, monsieur Parella, à qui nous devons la belle histoire, ajoute, avec des trémolos dans la voix : « Le seul changement, c’est qu’il est parti au petit trot ! ». 
Brave soldat, va ! 

(1) Ils étaient huit de Fleury, partis là haut, là où la géographie situe la fin de la Terre, afin d'acheter autant de chevaux pour les vignes (mars 1945)... 

lundi 9 mars 2026

Route, pèlerinage, août, déluge, cheval... cheval...

Comment faire ? faut-il prendre notre vie par un bon bout quand on réfléchit à quoi elle pourrait bien correspondre ? Entre tout ce qui percute, télescope et perdure vu que le sentiment ne retient que ce qui compte, me revient, à propos de la magnifique rencontre avec Yves Boni, le pêcheur du Golfe qui lui aussi se penchait sur son sens de la vie jusqu'à le partager, au prétexte d'une mer si généreuse qu'il faut bien se résoudre à estimer perdue, me revient, je disais, aussi vif qu'un tableau de Cézanne, cette vue bucolique de Saint-Pierre-la-Mer, mes gens entre garrigue pelée (de nos jours des maisons et petits immeubles partout...) et air marin, les pins, le sable, la plage, l'été, la baraque au bord de la Méditerranée... et des clocs de sabots familiers qui se font trop bien entendre bien que perdus dans les limbes de ce qui fut... 

« Et alors ?  

— Et alors quoi ? entre tout et rien, nous ne sommes que ce peu de chose se posant la question de ce qu'il représente, un tout ne valant rien mais un rien valant tout... 

— Et alors ? ce n'est pas le tout de balader son monde... 

— Alors, me revient la réaction de l'élève qui justifie et relativise son manque d'intérêt pour la curiosité intellectuelle « Mais Monsieur, à quoi ça sert ? » Oups, pris complètement à froid, ne sachant toujours pas ce que ma réponse réflexe valut et vaut encore aujourd'hui, je me suis entendu dire « À quoi ça sert de respirer ? »... et le cours reprit parce que le chef de bande se doit de partager, de mettre en commun, de faire communier, de faire avancer cette dynamique appelée « classe » avec tout ce que cela sous-entend d'attention, de respect, de confiance mutuelle, d'intimité affective, pour ne pas dire « amour ». 

Alors, de fil en  aiguille, en faufilant plutôt seulement, le hasard, bien que suspendu y étant pour beaucoup dans ce ressenti apparemment endormi mais toujours à deux doigts de fulminer tel le dragon gardant la caverne d'or dans le Hobbit, et alors, à la télé je vois un type genre jovial mais qui visiblement se donne cet air pour exprimer quelque chose de lourd, de trop profond, qui ne pourrait passer sans subterfuge. 

De tous nos êtres chers, il s'appelait Lami, c'était un trait breton, il ne lui manque que la parole... il reste une idole... et moi j'avais dix ans... 

Lui, agriculteur, en Bretagne, plus jeune mais du même âge vu ce qu'il raconte et ressent. Il dit, au début, comme d'un détail d'un jour quelconque « J'ai vu la jument partir avec le marchand. Je les vois s'éloigner puis sortir de ma vue et tout d'un coup c'est terrible, je n'ai plus de jument... je n'ai plus de jument ! J'ai six ans et je pleure et d'en parler, là avec vous, j'en repleure. Je n'ai plus de cheval, je n'ai plus de jument, je la vois toujours partir, j'entends toujours son pas tranquille, confiant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Soixante ans plus tard, comme en ce jour funeste, je revois, je réentends, je pleure en le revivant. De manière anodine presque, la griffure au départ superficielle s'enfonce dans les chairs, laissant à jamais sa cicatrice. 

Lui, le Breton des choux-fleurs et autres artichauts, m'amène une émotion au coin des yeux ; moi le Languedocien des vignes, en frère mortifié, la gorge serrée, je viens pleurer avec lui. 

Saint-Pierre-la-Mer, un temps de quinze août, ils rentrent tous au village préparer la vendange. Je vais vers mes six ans, sur la jardinière de l'oncle Noé ; il bruine ; en bas des Esses la route longe la vigne de Jim (1) ; l'oncle dit « les trous de renards », les visages s'avancent au-delà des montants de la capote pour se tourner, en bas de la barre rocheuse, à droite, vers les fameux trous dits « de renards », ce qui ne perturbe en rien le sabot régulier de Mignon, le cheval de l'oncle roulant du fessier à chacun de ses pas. Où est Lami, celui du grand-père ? préposé au déménagement de la baraque ? ou non concerné ? je ne sais, j'ai su seulement que c'était le dernier voyage avec le cheval, été 1956... sans plus savoir avec qui j'étais, j'étais dans l'idée que le Monde marche et continuerait de marcher au rythme tranquille des clocs de sabots... (à suivre) 

Combe-Levrière 2018, on remarque la ramure du chêne vert et le fût réhabilité de la croix. 


(1) Au bout il y a le pont de Combe-Levrière pour le lit de rochers d'un ruisseau qu'elle dit la carte, d'un oued pratiquement, issu des garrigues du Cascabel (chères à Pierre Bilbe) et du “ ruisseau ” de Combe-Figuière, qui rage seulement lors d'un aigat, un épisode méditerranéen et contribue à combler l'Étang de Pissevaches (voir Geoportail). Petite croix de Combe-Levrière sur, d'un seul tenant, un socle brut pour un fût cylindrique courtaud. Réminiscence du pèlerinage annuel, aux beaux jours, à pied jusqu'à la chapelle de Saint-Pierre-la-Mer avec arrêt et prières à chacune des huit croix rencontrées (j'ai compté sur mes doigts, Josette a des photos, on remarque notamment que les crêtes étaient pelées, aux petits pins promptement arrasés par les nombreux moutons du village). 

2018. même en prenant de la hauteur, c'est à peine, tant les pins ont joué aux envahisseurs, si on distingue un rogaton de la barre calcaire « aux tous de renards ». 

Et quoi encore ? Ah oui, un bel arbre, un chêne faisant ombre à la croix des Pénitents Blancs... et c'est pas fini, je laisse la parole à papa dans son « Caboujolette » : 

« [...] Norbert en avait une aussi à son sujet. Un jour que Toumèu était passablement ivre, ils lui faisaient raconter (sans doute au « cagnard ») une partie de pêche totalement imaginaire. Il revenait avec son attirail de pêche vers Fleury et s’était arrêté… au pont de Combe-Lévrière, où le ruisseau, comme chacun sait, regorge de poissons (on pourrait écrire sur ce pont ce qu’on avait mis à Madrid pour le Manzanares :

«  Voici le pont ; où est la rivière ? »)

Et Norbert se plaisait à imiter Toumèu :

« M’arresti (a) aqui. Un cop dé lancer, et un roucau coum’aco ! » Et l’assistance de penser « E qu’uno pèl !! »

(a) « Je m’arrête là, un coup de lancer et un “ roucau ” comme ça ! » Et l’assistance de penser « Et quelle cuite ! Dans mon dictionnaire occitan, on met « ivresse » après le sens de « peau, pelure des fruits ; écale des amandes ; femme de mauvaise vie ; ivresse » Et ils orthographient pèl avec un « è ». 

Oui, et moi je m'arrête là parce que, de fil en aiguille comme on dit... plutôt que d'embrouiller la pelote, revenons à la vie de nos hommes avec nos chevaux !