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lundi 9 mars 2026

Route, pèlerinage, août, déluge, cheval... cheval...

Comment faire ? faut-il prendre notre vie par un bon bout quand on réfléchit à quoi elle pourrait bien correspondre ? Entre tout ce qui percute, télescope et perdure vu que le sentiment ne retient que ce qui compte, me revient, à propos de la magnifique rencontre avec Yves Boni, le pêcheur du Golfe qui lui aussi se penchait sur son sens de la vie jusqu'à le partager, au prétexte d'une mer si généreuse qu'il faut bien se résoudre à estimer perdue, me revient, je disais, aussi vif qu'un tableau de Cézanne, cette vue bucolique de Saint-Pierre-la-Mer, mes gens entre garrigue pelée (de nos jours des maisons et petits immeubles partout...) et air marin, les pins, le sable, la plage, l'été, la baraque au bord de la Méditerranée... et des clocs de sabots familiers qui se font trop bien entendre bien que perdus dans les limbes de ce qui fut... 

« Et alors ?  

— Et alors quoi ? entre tout et rien, nous ne sommes que ce peu de chose se posant la question de ce qu'il représente, un tout ne valant rien mais un rien valant tout... 

— Et alors ? ce n'est pas le tout de balader son monde... 

— Alors, me revient la réaction de l'élève qui justifie et relativise son manque d'intérêt pour la curiosité intellectuelle « Mais Monsieur, à quoi ça sert ? » Oups, pris complètement à froid, ne sachant toujours pas ce que ma réponse réflexe valut et vaut encore aujourd'hui, je me suis entendu dire « À quoi ça sert de respirer ? »... et le cours reprit parce que le chef de bande se doit de partager, de mettre en commun, de faire communier, de faire avancer cette dynamique appelée « classe » avec tout ce que cela sous-entend d'attention, de respect, de confiance mutuelle, d'intimité affective, pour ne pas dire « amour ». 

Alors, de fil en  aiguille, en faufilant plutôt seulement, le hasard, bien que suspendu y étant pour beaucoup dans ce ressenti apparemment endormi mais toujours à deux doigts de fulminer tel le dragon gardant la caverne d'or dans le Hobbit, et alors, à la télé je vois un type genre jovial mais qui visiblement se donne cet air pour exprimer quelque chose de lourd, de trop profond, qui ne pourrait passer sans subterfuge. 

De tous nos êtres chers, il s'appelait Lami, c'était un trait breton, il ne lui manque que la parole... il reste une idole... et moi j'avais dix ans... 

Lui, agriculteur, en Bretagne, plus jeune mais du même âge vu ce qu'il raconte et ressent. Il dit, au début, comme d'un détail d'un jour quelconque « J'ai vu la jument partir avec le marchand. Je les vois s'éloigner puis sortir de ma vue et tout d'un coup c'est terrible, je n'ai plus de jument... je n'ai plus de jument ! J'ai six ans et je pleure et d'en parler, là avec vous, j'en repleure. Je n'ai plus de cheval, je n'ai plus de jument, je la vois toujours partir, j'entends toujours son pas tranquille, confiant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Soixante ans plus tard, comme en ce jour funeste, je revois, je réentends, je pleure en le revivant. De manière anodine presque, la griffure au départ superficielle s'enfonce dans les chairs, laissant à jamais sa cicatrice. 

Lui, le Breton des choux-fleurs et autres artichauts, m'amène une émotion au coin des yeux ; moi le Languedocien des vignes, en frère mortifié, la gorge serrée, je viens pleurer avec lui. 

Saint-Pierre-la-Mer, un temps de quinze août, ils rentrent tous au village préparer la vendange. Je vais vers mes six ans, sur la jardinière de l'oncle Noé ; il bruine ; en bas des Esses la route longe la vigne de Jim (1) ; l'oncle dit « les trous de renards », les visages s'avancent au-delà des montants de la capote pour se tourner, en bas de la barre rocheuse, à droite, vers les fameux trous dits « de renards », ce qui ne perturbe en rien le sabot régulier de Mignon, le cheval de l'oncle roulant du fessier à chacun de ses pas. Où est Lami, celui du grand-père ? préposé au déménagement de la baraque ? ou non concerné ? je ne sais, j'ai su seulement que c'était le dernier voyage avec le cheval, été 1956... sans plus savoir avec qui j'étais, j'étais dans l'idée que le Monde marche et continuerait de marcher au rythme tranquille des clocs de sabots... (à suivre) 

Combe-Levrière 2018, on remarque la ramure du chêne vert et le fût réhabilité de la croix. 


(1) Au bout il y a le pont de Combe-Levrière pour le lit de rochers d'un ruisseau qu'elle dit la carte, d'un oued pratiquement, issu des garrigues du Cascabel (chères à Pierre Bilbe) et du “ ruisseau ” de Combe-Figuière, qui rage seulement lors d'un aigat, un épisode méditerranéen et contribue à combler l'Étang de Pissevaches (voir Geoportail). Petite croix de Combe-Levrière sur, d'un seul tenant, un socle brut pour un fût cylindrique courtaud. Réminiscence du pèlerinage annuel, aux beaux jours, à pied jusqu'à la chapelle de Saint-Pierre-la-Mer avec arrêt et prières à chacune des huit croix rencontrées (j'ai compté sur mes doigts, Josette a des photos, on remarque notamment que les crêtes étaient pelées, aux petits pins promptement arrasés par les nombreux moutons du village). 

2018. même en prenant de la hauteur, c'est à peine, tant les pins ont joué aux envahisseurs, si on distingue un rogaton de la barre calcaire « aux tous de renards ». 

Et quoi encore ? Ah oui, un bel arbre, un chêne faisant ombre à la croix des Pénitents Blancs... et c'est pas fini, je laisse la parole à papa dans son « Caboujolette » : 

« [...] Norbert en avait une aussi à son sujet. Un jour que Toumèu était passablement ivre, ils lui faisaient raconter (sans doute au « cagnard ») une partie de pêche totalement imaginaire. Il revenait avec son attirail de pêche vers Fleury et s’était arrêté… au pont de Combe-Lévrière, où le ruisseau, comme chacun sait, regorge de poissons (on pourrait écrire sur ce pont ce qu’on avait mis à Madrid pour le Manzanares :

«  Voici le pont ; où est la rivière ? »)

Et Norbert se plaisait à imiter Toumèu :

« M’arresti (a) aqui. Un cop dé lancer, et un roucau coum’aco ! » Et l’assistance de penser « E qu’uno pèl !! »

(a) « Je m’arrête là, un coup de lancer et un “ roucau ” comme ça ! » Et l’assistance de penser « Et quelle cuite ! Dans mon dictionnaire occitan, on met « ivresse » après le sens de « peau, pelure des fruits ; écale des amandes ; femme de mauvaise vie ; ivresse » Et ils orthographient pèl avec un « è ». 

Oui, et moi je m'arrête là parce que, de fil en aiguille comme on dit... plutôt que d'embrouiller la pelote, revenons à la vie de nos hommes avec nos chevaux !    


vendredi 26 septembre 2025

Fleury, le 29 avril 1998.

 « [...] Bien cher fils, 

ce soir, à vingt-et-une heure quinze, alors que la pluie se remet doucement à tomber, je veux commencer avec une nouvelle qui va sans doute t'émouvoir : Pierre Bilbe vient de mourir. j'ai fait la visite dans la maison de sa fille voisine de la sienne où il repose — chez lui c'était chauffé — Comme j'étais en train de signer et de mettre « Très sincères condoléances en notre nom et en celui de Jean-François qui pense souvent à vous », sa fille est sortie, m'a vu et m'a dit « Entrez M. Dedieu, maman sera contente de vous voir ». J'avais entendu les pompiers à quatre heures, et plus tard, Christine de passage ici m'a dit « C'est monsieur Bilbe qui est tombé dans la rue ». Mais je ne pensais pas à une issue fatale aussi rapide. Sa femme, Germaine, très abattue comme tu peux l'imaginer, m'a précisé « Après le feuilleton qui suit le journal télévisé, il est sorti pour aller voir vers le bureau de tabac où en étaient les travaux, et peu de temps après on me le rapporte mort. Je ne sais pas si je vais pouvoir le supporter. » 

Pierre Bilbe et Germaine son épouse. Photo Georges Sabatier, journal L'Indépendant. Merci Josette d'avoir archivé... 

Peut-être une crise cardiaque qui l'a terrassé sur place. En tombant il s'était blessé à la pommette gauche et la pharmacienne, je crois, a dit que du sang coulait de son oreille. 

Bref je te fais part de cette triste nouvelle ; on dit aussi qu'à quatre-vingt-sept-ans c'est une belle mort... mais pourquoi la qualifie-t-on de “ belle ” ? Les obsèques ne sont pas encore fixées. 

[...] Aujourd'hui on vient de mettre en examen le 5e personnage de l'État, qui va se trouver “ à côté de ses pompes ” d'un million cent mille AF la paire ! Quelle honte !! Et il est Président du Conseil Constitutionnel et ancien ministre des Affaires Étrangères, avocat de surcroît... Passons... Beaucoup disent qu'il aurait dû démissionner dès le 18 janvier. Il s'accroche, à l'évidence. 

Jeudi 30 avril 1998. Dernier jour de ce mois d'avril plutôt tristounet. L'enterrement de M. Bilbe aura lieu demain 1er mai à dix heures. Aujourd'hui le soleil se montre parfois, mais bien pâle, la pluie est annoncée par la météo, mais nous sommes plus ou moins à la limite des zones pluvieuses. Attendons. 

Glorioso_Islands_Map 2006 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license Author Mr Minton


[...] Nous espérons que Stani s'est habitué à sa nouvelle affectation. Qui aurait dit qu'il se retrouverait un jour sur une île pratiquement déserte ? As-tu des nouvelles ? En attendant, l'essentiel est qu'il soit en pleine santé, à ne pas gâcher sa santé par des abus. Et toi et tes trop nombreuses cigarettes ? Tu sais ce que tu me disais lors de la mort de monsieur Simon, je crois, de la petite rue Émile Zola : « Il a arrêté de fumer trop tard ». Penses-y à l'occasion. 

Je m'arrête ici. Peut-être j'ajouterai quelques lignes manuscrites. 

Gros baisers de nous tous. Tu sais que tu peux toujours compter sur tes parents tout dévoués, 

Maman et Papa. 

Les travaux continuent dans le village : rues barrées, sens interdits, déviations. On en profite également pour installer les conduites de gaz parallèlement aux buses au pluriel. Mais pourquoi une autre tranchée ? Nous avons encore 75 ans de retard sur le Japon où tout se trouverait (d'après M. Pouzancre, prof de philo à Pézenas en 59-61) dans des conduits larges et cimentés depuis les années 1937 ! Ce matin, l'enlèvement des poteaux EDF se poursuivait rue du Ramonétage. 

Meilleures embrassades, F. Dedieu.  

mardi 6 septembre 2022

LESPIGNAN (7) rien de clos tant qu'on veut tourner ses pages sous son pouce gauche...

"Viens avec moi, petit... Viens, donne-moi la main
Nous allons parcourir le caillouteux chemin
Qui mène en serpentant aux Pins de la Mairie.
Là, tu découvriras la superbe prairie
Qui met son tapis vert aux pieds de Lespignan..."

Pierre Bilbe. "Viens avec moi petit..." 

Diapositive François Dedieu / années 60. 

Des villages s'offrant à la vue depuis la petite centaine de mètres de la Clape dominant directement le village, Lespignan semble le bout de l'agrafe fermant la plaine de l'Aude avant que le fleuve, tel un ailier ne prenne le couloir pour aller à la mer comme on file à l'essai. Les rimes de Pierre le disent bien, la vue de la plaine et de Lespignan dans ses collines blanches nous rapprochent. Autant celui qui le dit que ceux qui le lisent doivent revenir sur ce rien à dire supposé quand, par facilité, on ne voudrait que survoler. Pourtant, si l'esprit se pose, le questionnement ressemble à un carottage à travers toute la sédimentation que les années ont accumulée, apparemment riche mais toujours à explorer... 

Ainsi, l'Aude, le pont, les mentalités "village" promptes à s'échauffer agrémentaient notre premier volet ; un vernis seulement tant le liant de notre Languedoc méditerranéen demeure fort.     


Dans un deuxième temps, la nature d'alors nous rappelle que ce qu'il en reste doit nous préoccuper : la plaine, le fleuve en imposent au point de porter jusqu'au surnaturel de la dame blanche. Un concert de grenouilles, est-ce que ça existe encore ? 


Des vestiges de villas, un port romain du temps de la transgression marine puis les divagations du fleuve sur ses limons : son vieux lit a laissé bien des terres côté audois et bien des jalousies en regard, dans l'Hérault. Une réalité rappelant de loin le Couesnon qui, "dans sa folie, mit le Mont en Normandie". 


Après une forte pluie dans le bas du village, l'huile de pépins de raisins, le moulin de Mauriçou, les gitans... 


Conter fleurette tant la plaine et ses abords bucoliques, comparés aux étiques garrigues, inspirent des amours cachées. Sinon, des vignes qu'on dirait orphelines depuis que sa cave coopérative, comme celle de Vinassan, a été livrée aux démolisseurs... Et je voudrais croire que les Lespignanots savent encore faire la fête, en été et surtout pour Carnaval, une tradition si ancrée dans les mémoires dans l'espoir du renouveau et la consolation de peines pourtant ineffaçables. 


L'horloger d'antan, l'oléiculteur d'aujourd'hui... 

Alors pour effacer cette impression d'en garder sous le coude, en complément, un dernier jet... du jus de raisin plutôt puisque les Amis de Lespignan fêtent les vendanges à l'ancienne le 17 septembre (j'attends leur permission pour ajouter leurs affiches). Amis ils sont et en tant que tels ils savent se retrouver l'hiver pour un loto occitan à l'ancienne (formidable initiative !) et, aux beaux jours, autour d'une bonne table au meilleur endroit, devant le moulin de Mauriçou (sa restauration leur doit beaucoup) ! 

Insolite : sur cette hauteur ouverte aux vents marin et d'Espagne, une plate-forme de lancement pour parapente a été réalisée. Une activité récréative mais nécessitant beaucoup de sérieux... On en est plus que convaincu quand le journal fait état de l'accident du 18 avril 2022 : deux jambes cassées non loin, qui plus est de l'autoroute très fréquentée... 

Pour ajouter à cette reprise des six précédents articles, les détails donnés par le DICTIONNAIRE TOPOGRAPHIQUE. 

Des moulins existaient sur l'Aude, ce qui paraît étonnant quand on sait que le cours du fleuve a longtemps divagué dans la plaine avant d'être canalisé de Coursan jusqu'à l'embouchure.   

Brousse écart
Cazimbaud 2 moulins sur l'Aude 1809
Clotinières ferme 
La Comboulette, la Coumoulette
Déjean moulin sur l'Aude 1809
Font de Lisse écart
St-Aubin-Causse f., St-Aubin le bas ou St. Aubin rivière (recens 1840) f. , St Aubin le Haut f., 
St. Paul f., 1184 
Lespignan ecclesia sant Petri de Laspiniano 1156 / Laspignanum jusqu'en 1173 / Lespignanum 1222 / Lespinha 1370 - 1504 / De Lespignaguo 1518 / Lespignan seigneurie de la viguerie de Béziers 1529 / L'Espignan 1635 - 1721 / Lespinhan 1649 / lespignan 1625 - 1688 / Prieuré-cure 1760 appartenant à l'archip. de Cazouls et ayant pour patron S. Petrus ad Vincula 



 Les affiches promises même si elles arrivent en octobre... quoique on peut encore grappiller quelques raisins... Quant au loto de mars, avouez que la langue occitane a plus que des accents rabelaisiens ! 

Et de la part de nos voisins et amis il ne reste plus qu'à espérer las castanhos e lou vi nouvel, les châtaignes et le vin nouveau, en octobre, qui sait ?!  


lundi 11 avril 2022

CHEMIN D’ÉCOLE (11) L'arbre qui s'accroche...


 Deux vélos s'annoncent au loin puis passent, à fond, ils viennent de Saint-Pierre-la-Garrigue, la campagne voisine, par la piste qui, dans la combe courbe, suit la barre rocheuse, si particulière de ce coin de Clape, que l'on voit de loin depuis le nord-est. Un couple, pas contemplatif du tout, le sport avant tout. 

Oh ! dans la vigne au-dessus, une compagnie de perdreaux

Oh ! dans la vigne au-dessus, une compagnie de perdreaux qui file dans une rangée. Je repense à mes chers disparus de la Pierre... Le père d'Etienne, parrain de papa faisait office de garde-chasse. Travaillait-il les vignes par ailleurs ? Toujours est-il qu'il mangeait beaucoup trop souvent du gibier. 

Pézenas_Grange_des_Prés wikimedia commons Auteur Fagairolles 34

Le docteur l'ayant averti qu'à ce rythme il n'irait pas loin, l'oncle François est parti comme maître de chai à Pézenas, à la Grange des Prés. Ce devait être sérieux. C'est là, dans cette plaine rappelant la venue de Molière, que, rentrant chez lui, encore sur la voie d'accès au domaine, non loin de ces muriers par centaines qui descendaient jusqu'au fleuve, bien avant le passage à niveau qui peut-être n'existait pas, il est tombé de vélo, se blessant profondément avec les débris de la bouteille du vin quotidien qu'il emportait. Mais n'était-ce pas le malaise qui lui avait été fatal ?   

En cascade, d'une pensée à l'autre, les gens de la Pierre avaient-ils un puits à disposition ? Devaient-ils aller chercher l'eau à la source dite de Fontenille (1), en amont de la combe dans ce pays si sec, si loin de la verte Ariège, des eaux vives de l'Arize, des nombreux ruisseaux et des papillons bleus dans les prés apparemment généreux. Sur leur chemin d'école, les enfants des Karantes la suivaient, cette combe, avant de remonter l'échancrure de la barre rocheuse, pour traverser non pas un désert de garrigues mais une nature et quelques arpents cultivés des métairies et bergeries bien vivantes. En haut, sur le plateau du Cascabel si bien chanté par l'ami Pierre (Bilbe), la Caune, une grotte, du bas-latin cauna, pouvant abriter un troupeau entier et dont l'exploration reste dangereuse. En poursuivant, merci aux chroniqueurs Pérignanais pour les noms de famille cités (2) et dont il devait rester des descendants, les Cros, Vivorer, Thiers, Coural, Peyre, Sigala, Trémoulet, Rouger, Bloye, Fabre, Marcelin, Blayac, Granier... le long de ce chemin d'école, à l'entrée des années 1900, entre les Bugadelles, le Courtal-Naout, le Courtal-Cremat, la Broute, sans compter Tarailhan sur la commune de Vinassan, et enfin, au-dessus de notre village le moulin de Montredon.   

A mon tour de tirer le fil de cette perruque familiale inextricable. Sur les traces de Jean, le père de mon père, je me retrouve avec une petite dizaine de personnes, au bout des sept ou huit kilomètres qui le séparent du village, sur son chemin d'école. Et si j'ai enfin vu le gîte familial de la Pierre, entre la garrigue, la mer et les vignes, en espérant que le paragraphe sur mon grand-père me reviendrait, en me replongeant dans l'atmosphère des années 1900, des mots pour le dire rien ne m'est revenu... 

Depuis Fleury puis la mer, j'ai du mal à l'imaginer gamin, mon arrêt sur images le montre tel qu'il est vers 1960, lors des vendanges, à sa vigne du Courtal-Crémat, sous son "chapeau bob". On ne voit pas son visage mais il est halé par le soleil et les bourrasques du Cers. Le nez est busqué, comme d'un bourbon des montagnes, la moustache pérenne, de neige comme les cheveux... 

Ce qui l'incarne, tant lui que son époque, c'est le pantalon magnifique de ce qu'il dit de l'intelligence de l'espèce (une qualité apparemment perdue avec ces ridicules tailles basses d'aujourd'hui... pour les moutons qui se croient beaux en suivant la mode (3)... trop peu pour moi, est-il nécessaire d'insister sur ma ringardise ?!). Le pantalon fait mon grand-père, le coutil, de cette toile forte gris-bleu adaptée à la saison, laine l'hiver, lin aux beaux jours, écolo car fait pour durer, d'autant plus attachant qu'il est rapiécé par les ans comme un texte bien retravaillé, une protection remontant aussi haut sur les reins que les pans de la chemise descendent bas, c'est qu'il ne faut pas prendre froid, un mal potentiellement mortel alors. 
Proche de la nature, attentif aux nuages qui courent, aux saisons, le côté pratique reste allié à un haut niveau de vie intérieure, de pensée, de connaissance, de respect pour la culture. Ah le niveau en orthographe du certificat d'Etudes ! Est-ce toujours aussi ringard d'en éprouver remords et regrets ? Et l'esthétique, faut-il que j'en rajoute ? cette martingale pour moduler autour de la taille ! ces pattes pour les boutons dévolus aux bretelles "Hercule" : soutenir joliment sans comprimer ! Bref tout sauf la superficialité liée à ce que nous sommes devenus ! 

"Je suis venu ici cultiver l'authentique" affirme Jean de Florette à un Ugolin tout désappointé, en bon paysan qu'il est, pour cette "culture" inconnue de lui ! 

Je tourne autour mais je n'en suis qu'à l'enveloppe. Pourtant elle représente tout ce que j'ai pu prendre, voler de ce grand-père qui jamais ne laissa le moindre trait d'affection transparaître à mon égard. Vide le regard. Quant à la parole... aussi rare que sans-cœur... lui arrivait-il d'exprimer un sentiment ? 
Qu'à cela ne tienne, sans demander la permission, j'ai plongé, j'ai greffé ma racine à travers lui, pour grandir, me développer, l'obliger à faire maillon tant vers les aïeux que vers les descendants, forçant la voie vers qui je devais être. S'il se trompait en m'affublant du prénom du cousin, plutôt que de faire mal, cela m'aidait à prendre du recul. S'il ne m'emmena qu'une fois et miraculeusement à la chasse, je ne me souviens que de l'échine de garrigue parcourue. S'il prit de haut et vite fait, sans un mot, sans chaleur, l'examen de mon succès au brevet alors que mon père m'avait poussé à lui soumettre ma performance, à lui faire allégeance, cela m'émoussa à peine. D'ailleurs, en me louant chez des étrangers pour les vendanges, je ne fis que rendre la monnaie de la pièce, riposter, sans état d'âme, à cette indifférence, à ce désamour. 

Que dire de plus, on croit trop mécaniquement à l'amour, aux gens qui aiment, à la réciprocité. Mon grand-père Jean, je l'ai en blason, en photo. Je vous l'ai dépeint avec même la lubie de le peindre, de passer du temps à le représenter, à coups de brosse, de pinceau, de griffures. Tant pis si je n'en ai que l'apparence, lui non plus n'a rien eu de mon cœur, de mon âme. Il n'a rien partagé, j'ai pris. Cela m'a endurci peut-être, mais après le grand-père, le père aussi, qui excusait ce trait de caractère familial en disant "bourru". Tant bien que mal, cela n'empêche pas le sentiment... 
Janvier 2023. Neuf mois plus tard, quelque chose m'a dit de revenir sur ce constat d'ailleurs incomplet. C'est que Jean, mon grand-père, a connu deux guerres, dont la première, terrible, au paroxysme de Verdun ! Mon père la deuxième... Impossible d'être le même, ensuite... Alors, le papy-boomer que je suis, qui a eu la chance de ne pas voir sa personnalité complètement broyée par des années de survie dans la barbarie, la négation de ce qui se veut humanité, se doit de ne pas jauger, ne pas juger hâtivement... La faute aux autres pour se se donner bonne conscience ? Aimer est au-dessus de tout ça.   
Regardez-le l'arbre qui s'accroche sur un bout d'endroit impossible...   

(1)"De l'occitan fontanilha qui signifie petite source" http://www.maclape.com/rubriques/sources/filtering.html#0 Ce site ami (remarquable soit dit entre nous) en entretient le mystère quand, dans l'inventaire poétique des "sources, puits & norias"  il ne classe pas Fontenille en résurgence, pas plus qu'en exsurgence, mais simplement en émergence parce que son origine ne nous est pas connue.  

(2) CHRONIQUES PERIGNANAISES (free.fr) 

(3)  ... et cette imbécillité de la "mincitude corsetée" qui leur fait remettre la veste de leurs 14 ans... 



mercredi 5 mai 2021

Variation "Sur les chemins de Pierre" / "... Il est mort par un éclair blanc... "

Vous savez la feuille avec le poème de Pierre, "Viens avec moi, petit...", elle traînait depuis un mois au moins, ouverte pour ne pas qu'on l'oublie, sur mon coin-bureau. Rien de perturbant. Au contraire, avec l'idée paisible de trois chroniques autour de la fête de Pâques au village, la vie qui va, comme l'Aude, notre rivière dans la plaine, depuis toujours.  


Croyant avoir fait le tour de ces périodes de Pâques marquées parfois, comme cette année, par des gelées mémorables, pas contagieuses mais noires comme les pestes les plus tueuses, je voulais passer aux années suivantes sauf que deux autres lettres patientaient, me guettaient même, résolues, malgré le temps qui passe, à interpeler l'arbitraire du souvenir. 
Et ce que j'ai lu m'a complètement affligé, me laissant faible, accablé. Quand notre fleuve, gonflé de colère limoneuse n'a que faire des remèdes des hommes pour le calmer. Sa rage passe outre son lit canalisé, les étangs déversoirs miraculeusement présents : Capestang, Lespignan, Vendres. Ses tourbillons funestes n'en finissent pas de frémir. J'imagine en prime ce pendu dont on me détourna à l'époque, au pied de la pile du pont. La crue puissante me submerge. 
 
 29 novembre 2014. Photo S. Sire. Gros poutou Sylvain

Lettre de mon père : Fleury-d'Aude, le 29 avril 1998. 
 
"Bien cher fils,  
 
.../... Mais ce soir, à vingt-et-une heure quinze, alors que la pluie se remet doucement à tomber, je veux commencer par une nouvelle qui va sans doute t'émouvoir : Pierrre BILBE vient de mourir. j'ai fait la visite dans la maison de sa fille voisine de la sienne où il repose - chez lui c'était chauffé -. Comme j'étais en train de signer et de mettre "Très sincères condoléances en notre nom et en celui de Jean-François qui pense souvent à vous", sa fille est sortie pour aller à côté, m'a vu et m'a dit "Entrez M. Dedieu, maman sera contente de vous voir". J'avais entendu les pompiers à quatre heures et plus tard "C'est monsieur Bilbe qui est tombé dans la rue". mais je ne pensais pas à une issue fatale aussi rapide. Sa femme Germaine, très abattue comme tu peux l'imaginer, m'a précisé : "Après le feuilleton qui suit le journal télévisé, il est sorti pour aller voir vers le bureau de tabac où en étaient les travaux, et peu de temps après on me le rapporte mort. je ne sais pas si je vais pouvoir le supporter". en tombant il s'est blessé à la pommette gauche et du sang coulait de son oreille..."  
 
La vie continue comme on dit et la mort en fait partie même si on ne le dit pas. On ne se répand pas non plus des "si j'avais su" et autres "j'aurais dû", ces lapalissades qui nous travaillent toujours trop tard, sur lesquelles il est vain de revenir. 

Me reviennent les mots de J.J. Goldman prolongés par ceux d'H. de Balzac :
 
"... A tous les masques qu’il aura fallu porter
A nos faiblesses, à nos oublis, nos désespoirs 
... A nos actes manqués."   
Jean-Jacques Goldman 1990.   
 
 "Notre cœur est un trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui." 
Honoré de Balzac --Le Père Goriot 1835. 

Alors rien n'a plus voulu sortir depuis près d'une semaine, le cerveau se retrouvant aussi embrouillé que celui de l'ado que je ne suis plus... Une complainte est heureusement venue pour maintenir ma tête hors de l'eau, se répétant au fil des jours, invocation toujours reprise, mantra universel pour infuser jusqu'au dernier suc tout, tout ce qui est dans le non-dit volontairement tu :  

"Il est mort par un éclair blanc, 
Tous derrière et lui, devant..." 
De Paul Fort, "Le petit cheval" si bien chanté par Georges Brassens. 

Pierre, tu es mort par un éclair blanc, toi devant pour ce que l'amour de la nature a exalté de ton humanité aimante et comme tu étais aimé et admiré par Germaine, ton épouse, force indéfectible du premier carré. Toi devant et nous derrière, moi avec, si malheureux de ne le réaliser que plus tard, toujours trop tard, mortifié des par les regrets... Dans son interprétation, avec le polissage, l'usure du temps, cette nouvelle de papa enfonce le couteau dans la plaie que chacun veut bien virtuellement s'infliger. Tout être ayant la philosophie de vie qu'il peut... pourquoi ne pas se propulser dans le futur de nos enfants grâce à la force, aux appuis, aux expériences léguées par nos disparus ? 
 
Sur le chemin de Pierre.

En avril, je m'efforce de ne pas oublier Louis Pergaud (33 ans) qui sait si bien nous mettre en accord avec la vie sauvage, l'inhumanité des proches et pourtant compatriotes, Louis Pergaud des mots enluminés, mort par un éclair blanc à la guerre, le 8 du mois en 1915 et Jean-François Knecht (49 ans), ce frère - forcément quand on cohabite une année scolaire - même si je dois partager la fraternité avec la motivation politique qui l'animait, JFK comme on lui disait, touché au cœur par un éclair blanc le 18 avril 2007. Et Pierre à présent... mieux vaut tard...
 
Aux poussières d'étoiles qui papillotent sur le miroir pas toujours tranquille du fleuve dans la plaine, plus encore à celles qui nous éclairent de leurs trajectoires éphémères... 
A Louis, à Jean-François, à Pierre...  
 
 
 
https://ant-pw0404.anticor.org/2007/05/02/communique-suite-au-deces-de-jean-francois-knecht/

mardi 4 mai 2021

"Il est mort par un éclair blanc..." / Sur le chemin de Pierre.

Le feu atudé (éteint) par un souffle puissant, comme foudroyé par une onde pyroclastique, étouffé d'un coup... Oppression violente... Vous savez la feuille avec le poème de Pierre, "Viens avec moi, petit...", traînait depuis un mois au moins, ouverte pour ne pas qu'on l'oublie, sur mon coin-bureau. Sur ces entrefaites coula l'idée paisible de ces trois chroniques autour de la fête de Pâques au village, la vie qui va, apparence d'une rivière douce, vers l'aboutissement, la conclusion preuve de sa raison d'être. Une paix plus en "souciance" que soucieuse, une pensée qui sans préoccuper, interroge, et dont la réponse ne sera donnée que pour ne plus se poser de question, de quelque ordre que ce soit... 
 
Croyant avoir fait le tour de ces périodes de Pâques marquées parfois, comme cette année, par des gelées mémorables, pas contagieuses mais noires comme les pestes les plus tueuses, je voulais passer aux années suivantes avant de trouver deux autres lettres. Et ce que j'ai lu m'a complètement affligé, me laissant faible, accablé. Ce que la conscience peut être trompeuse...
 
Lettre de mon père : Fleury-d'Aude, le 29 avril 1998. 
 
"Bien cher fils,  
 
.../... Mais ce soir, à vingt-et-une heure quinze, alors que la pluie se remet doucement à tomber, je veux commencer par une nouvelle qui va sans doute t'émouvoir : Pierrre BILBE vient de mourir. j'ai fait la visite dans la maison de sa fille voisine de la sienne où il repose - chez lui c'était chauffé -. Comme j'étais en train de signer et de mettre "Très sincères condoléances en notre nom et en celui de Jean-François qui pense souvent à vous", sa fille est sortie pour aller à côté, m'a vu et m'a dit "Entrez M. Dedieu, maman sera contente de vous voir". J'avais entendu les pompiers à quatre heures et plus tard "C'est monsieur Bilbe qui est tombé dans la rue". mais je ne pensais pas à une issue fatale aussi rapide. Sa femme Germaine, très abattue comme tu peux l'imaginer, m'a précisé : "Après le feuilleton qui suit le journal télévisé, il est sorti pour aller voir vers le bureau de tabac où en étaient les travaux, et peu de temps après on me le rapporte mort. je ne sais pas si je vais pouvoir le supporter". en tombant il s'est blessé à la pommette gauche et du sang coulait de son oreille..."  



Se regarder dans la glace. Que reste-t-il de convenable, en surface ? Bien obligé de voir aussi ce qui l'est moins dans la profondeur de l'âme, caché mais pas secret du tout car typiquement humain, en non-dits trop bien partagés par notre espèce. Honteux du pas joli méprisable perçu par tous mais qu'il ne faut jamais avouer sous peine de rejet, d'ostracisme. 

Me reviennent les mots de J.J. Goldman prolongés par ceux d'H. de Balzac :
 
"... A tous les masques qu’il aura fallu porter
A nos faiblesses, à nos oublis, nos désespoirs 
... A nos actes manqués."   
Jean-Jacques Goldman 1990.   
 
 "Notre cœur est un trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui." 
Honoré de Balzac --Le Père Goriot 1835. 

Alors rien n'a plus voulu sortir depuis près d'une semaine, le cerveau se retrouvant aussi embrouillé que celui de l'ado que je ne suis plus... Une complainte est heureusement venue pour maintenir ma tête hors de l'eau, se répétant au fil des jours, invocation toujours reprise, mantra universel pour infuser jusqu'au dernier suc tout, tout ce qui est dans le non-dit volontairement tu :  

"Il est mort par un éclair blanc, 
Tous derrière et lui, devant..." 
De Paul Fort, "Le petit cheval" si bien chanté par Georges Brassens. 

Pierre, tu es mort par un éclair blanc, toi devant pour ce que l'amour de la nature a exalté de ton humanité aimante et comme tu étais aimé et admiré par Germaine, ton épouse. Toi devant et nous derrière, moi avec, si malheureux de ne le réaliser que plus tard, toujours trop tard, mortifié des par les regrets... Dans son interprétation, avec le polissage, l'usure du temps, cette nouvelle de papa enfonce le couteau dans la plaie que chacun veut bien s'infliger. Tout être ayant la philosophie de vie qu'il peut... pourquoi ne pas se propulser dans le futur de nos enfants grâce à la force, aux appuis, aux expériences léguées par nos disparus ? En avril, je m'efforce de ne pas oublier Louis Pergaud (33 ans) qui sait si bien nous mettre en accord avec la vie sauvage, mort par un éclair blanc à la guerre, le 8 du mois en 1915 et Jean-François Knecht (49 ans), même si je dois partager sa fraternité avec la motivation politique qui l'animait, touché au cœur par un éclair blanc le 18 avril 2007. 
 
Aux poussières d'étoiles qui pour certaines nous éclairent de leurs trajectoires éphémères... 
A Louis, à Jean-François, à Pierre...  
 
 
 
 
 

dimanche 18 avril 2021

"VIENS AVEC MOI PETIT..." Pierre Bilbe / Explication de texte

Ruines de Tuffarel en plein massif de la Clape.

 " Un livre est ouvert devant moi. Et soudain, sans qu'on m'ait prévenu, je vois et j'entends que ses lignes sont vivantes, que, deux à deux, elles se répondent par la rime, comme des oiseaux ou des vendangeurs, et que ce qu'elles racontent nous enchante à la manière des êtres ou des choses qui n'ont pas besoin qu'on les traduise " (Francis Jammes, De l'âge divin à l'âge ingrat). 

"... qui n'ont pas besoin qu'on les traduise" nous dit le poète qui fit tant aimer les ânes aux garçons au caractère rude pourtant, à la communale de nos campagnes. Enfin... loués soient nos instituteurs qui, en parallèle au monde clos et cadré du calcul, du français, au prétexte de nous faire encore réciter, sans s'ouvrir du côté libertaire de leur démarche, la décence voulant alors que l'on tût toute sensibilité, ouvraient en nous, avec la poésie derrière la récitation, des fenêtres d'évasions et de rêves infinis... Restons-en là de ce préalable. Quoi qu'il en soit, en Béarn, Francis Jammes a beaucoup aimé les bœufs, les abeilles... les femmes, les ânes et plus généralement la vie qui s'écoule dans un village au pied des Pyrénées. Ce doit être pour ce dernier point que je l'évoque avec Pierre Bilbe, notre poète de la garrigue et du village, bien à nous, encore d'un terroir trop rustique pour une parisianité égocentrique prétentieuse, fate et pédante...

Explication de texte. 

1. Que nous apprend le poème sur la personnalité de l'auteur ? 

2. D'après vous qui est ce "petit" ? 

3. Est-ce que la première strophe permet de situer géographiquement le poème ? Quels sont, par la suite, les mots qui ne laissent aucun doute sur la géographie du lieu ? 

Réponses : 

1. Il apprécie son coin de terre. Y est-il né ? L'a-t-il adopté ? Il tient à en faire le tour, de l'horizon au sol qu'il foule en passant par un ciel de saison "des approches de mars". Il est respectueux des générations qui se sont succédé : la Nature en témoigne encore (jachères, arbres abandonnés). Et ce  processus de transformation, il le constate non sans crainte, celle-ci n'en serait-elle pas explicitement formulée. Sa pensée se prolonge non seulement sur la place de l'Homme sur la Terre mais encore au sein de l'Univers. Pour conclure il affirme que nous devons honorer la nature tant pour sa beauté que sa fonction nourricière. 

2. "Viens avec moi petit..." L'image est trop symbolique pour qu'on s'en tienne à sa banalité apparente. "Le vieil homme et l'enfant"... Michel Simon... ou encore << Je t’aime bien, mon vieux parrain, mais je t’aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.>> ("Poil de Carotte" Jules Romains).

Le petit-fils qui émigre définitivement ; adieux sur le port de Beyrouth laissant son grand-père au Liban : << Je te quitte , dit l'enfant retenant ses larmes. 
-- Tu m'emportes, dit le vieux.>> ("L'enfant multiple" Andrée Chedid).

Aujourd'hui encore, sur l'estran d'une plage, je vois partir d'un pas bonhomme un adulte tenant un enfant par la main (Arte / promo actuelle du film"L'été de Kikujiro"). 
 
Émotion universelle ô combien ravivée par les gestes barrières actuels... ne plus serrer une main... Ne plus prendre un enfant par la main ? Est-ce possible ? 
 
Bien sûr que l'auteur aurait aimé partager sur ce thème instinctif, lui qui peut-être ne put se nourrir de telles références... Guitou de ces copains d'enfance au lien indéfectible défiant le temps ne me dit-il pas qu'après seulement 22 mois d'école communale, son expression poétique (Guy le compare même à Lamartine) reste d'autant plus remarquable qu'elle est l’œuvre d'un autodidacte ? 
Aussi est-ce naturellement que nous évoquons cet instinct si subliminalement humaniste. 

Ce petit doit aussi être le garçon qu'il fut, soucieux de voir ce qui lui fut donné de découvrir, de comprendre, de s'élever puis de s'inscrire dans une lignée de passeurs de mémoire, d'éveilleurs de consciences. 

3. Jouons au candide. La première strophe parle des Pins de la Mairie mais seuls ceux qui les fréquentent notamment pour les champignons savent de quelle mairie il s'agit. L'indication "Lespignan", avec l'aide d'un dictionnaire encyclopédique sinon de l'Internet, est plus parlante. Et même si le nom propre "Pérignan" (1) pose problème, nous sommes, sans doute possible, en Languedoc. Adossé à la Méditerranée, le regard s'ouvre au Nord-Ouest sur le rebord du Massif Central assimilé parfois à l'extrémité extrême des Cévennes, au Sud sur la ligne de crête qui depuis la masse pyramidale du Canigou voit le bout des doigts des Pyrénées caresser la Méditerranée.
 
Par la suite, la garrigue, la vigne, le pin parasol confirment que nous sommes bien au bord du Golfe du Lion, en Languedoc.  

Pourquoi l'idée peut-être pas heureuse de prolonger "Viens avec moi, petit..." avec une explication de textes ? C'est que j'ai imaginé, dans mes manuels scolaires, simples livres de lecture ou livres uniques de français sinon du français par les textes, parmi les auteurs cultes de la langue française, trouver cette veine régionale toujours insidieusement mâchurée par un pouvoir central n'osant néanmoins aller plus loin, la honte atteignant déjà des sommets pour le pays dit des droits de l'Homme et des libertés. 
 
Sauf que vers 1960, je ne pouvais d'autant plus réaliser que, personne ne s'intéressant à moi, on ne m'a jamais proposé "Viens avec moi, petit...".    

(1) ancien nom de Fleury-d'Aude où les gens se disent plus volontiers "Pérignanais" que "Fleurystes".

 


jeudi 15 avril 2021

"VIENS AVEC MOI, PETIT" Pierre Bilbe / Fleury-d'Aude en Languedoc.

Au fond, "... la superbe prairie... aux pieds de Lespignan..."

Viens avec moi, petit... Viens, donne-moi la main
Nous allons parcourir le caillouteux chemin
Qui mène en serpentant aux Pins de la Mairie. 
Là, tu découvriras la superbe prairie
Qui met son tapis vert aux pieds de Lespignan. 
La vigne, un ceinturon aux reins de Pérignan. 
Les sinueux cours d'eau qui sillonnent les plaines
Jusqu'aux flancs où se noient l'ombre de nos Cévennes ; 
Le beau panorama, des monts pyrénéens
A l'écume des flots méditerranéens, 
Là toute la splendeur de ton beau patrimoine
Aux champs couverts de blé, de luzerne, d'avoine, 
De vignes cultivées, d'arbres abandonnés, 
De jachères aux sols d'épines couronnés, 
Témoignages meurtris du temps où la culture
Le disputait aux lois de la mère Nature. 
Là-même, sous nos pieds, de multiples buissons
Qui semblent par le vent secoués de frissons. 
Plus bas, le vieux clocher qui domine l'église, 
La maison où je vis, place de la Remise, 
Et là-haut, dans un ciel des approches de mars, 
Des lambeaux déchirés de nuages épars... 

Regarde bien, petit... remplis-en ta mémoire : 
Un jour tu conteras une curieuse histoire, 
L'histoire d'un enfant qui parcourut son bien
Et qui, depuis ce jour, ne reconnaît plus rien... 
Car tout ce beau décor de garrigue et de vigne
Lentement disparaît, comme une chose indigne
Qui plie, tombe à genoux, par un plus fort vaincu, 
Comme tout se déforme après avoir vécu... 

Allons nous promener à travers la garrigue, 
Jusqu'à ce que, fourbus d'une saine fatigue, 
Nous allions nous asseoir sous un pin parasol, 
Sur l'épais matelas qui recouvre le sol. 
Là, tu contempleras le troupeau de Labade,
La chaîne des rochers qui domine la Prade, 
Le reste des vieux murs lépreux de Tuffarel
Face au beau monument du Roc du Cascadel. 
Là, tu seras conquis par le Mère Nature, 
Par son festin d'amour pour chaque créature, 
Par son élan du cœur, par le don qu'elle fait
Pour que tout soit plus beau, grandiose, parfait. 
Là tu découvriras sa volonté sauvage
Telle qu'on la connaît depuis son premier âge, 
Depuis le lointain où la première fleur
Créa le premier fruit et première couleur. 

Là tu découvriras tout un monde nouveau, 
Un monde varié de sensations, si beau !

Du Plateau des Seigneurs au Pech de la Pistole, 
Du chemin de Besplats qui mène à Maribole, 
Des restes délabrés des murs de Châteauroux
Jusqu'au miroir profond du gouffre de l'Œil Doux, 
Jusqu'au bout du regard où porte la raison, 
Jusqu'au bout de la mer, son lointain horizon, 
Et jusqu'à l'infini du cosmos, du néant
Où s'égare l'esprit à grands pas de géant
Qui créent les sensations des vertiges de l'âme
Et dans ton cœur si pur la beauté d'une flamme. 

Quand tu retourneras dans les rues du village
Où tu rencontreras des enfants de ton âge, 
Dis-leur en souriant que la nature est belle, 
Pour chaque être vivant qu'elle a une mamelle, 
Pour les fleurs un parfum, un papillon, un temps 
Que des êtres savants ont appelé Printemps
Qu'elle a pour les oiseaux des trésors de tendresse, 
Et pour tout ce qui vit... au moins une caresse. 

Pierre Bilbe. 
 
Poème envoyé par mon père avec la note ci-dessous : 
 
"Fleury-d'Aude, récupéré d'un texte polycopié (à la pâte, ancienne façon) devenu presque illisible, le mardi 11 novembre 2008." (note de François Dedieu).   

"... Jusqu'aux flancs où se noient l'ombre de nos Cévennes..."

Entre ciel et garrigue la Méditerranée




dimanche 23 août 2020

SOMBRE HORIZON AU RAS DU GOLFE CLAIR / Fleury-d'Aude en Languedoc

"Du bord de la mer, il suffit de chercher l'horizon...
- L'horizon ? Allons donc ! Même pas cinq kilomètres à ce niveau ! Il n'y a rien à voir depuis un trou !
- Pas si vite ! c'est juste symbolique d'être dans l'eau. Sinon monte en haut de Périmont et déjà tu verras cinq fois plus loin ! Tu fais la moue ? Tu ne devrais pas. Écoute Pierre, inspiré par la vue en haut de la barre des Karantes ou de Saint-Pierre-la-garrigue : 

" Tout à coup son regard s'emplissait de merveilles : 
Depuis le Mont Saint-Clair jusqu'aux Côtes Vermeilles, 
Tel un vaste arc-en-ciel sur le sol allongé, 
Le sable, de la mer semble prendre congé ;
Le Golfe du Lion secouant ses crinières
Brillant de mille feux et d'autant de lumières
Et brassant dans l'air pur le bienfait de ses flots, 
Enseignait aux humains la richesse des mots... 
Plus loin, elle voyait un bras des Pyrénées
Caresser en rêvant la Méditerranée, 
Tel un amant distrait : l'oeil pourpre du Levant
Tomber à l'horizon une larme de sang..." 

 Pierre Bilbe. La Légende du Cascadel. 

La Montagne de la Clape avec la Barre des Karantes au-dessus de Saint-Pierre-la-Mer.
Cherche-le, cherche-le ! Il viendra à toi l'horizon ! Les cônes d'Agde et de Sète d'un côté, la ligne de crête des Albères de l'autre, comme le dit le poème. Et va voir si ce "bras des Pyrénées" n'arrive pas au Cap de Creus, surplombant Cadaquès, le village de Dali, de près de 700 mètres... Vois aussi un peu à l'intérieur la masse pyramidale du Canigou, le pic sacré des Catalans, magnifique à en donner des frissons, même sans ses inclusions de neige !

Le Canigou, quand on le voit, annonce le vent marin, le temps de mer idéal dans les deux ou trois jours à venir. Aujourd'hui, les traînées plus ou moins longues des avions qui tracent leur route haut dans le ciel, signalent une météo similaire traduisant l'humidité de l'air (ils sont de retour en ce temps de disgrâce pour cause de covid). Dans les années 60, ce sont les navires qu'on regardait passer au large. 

La dune aux Cabanes-de-Fleury avec, au loin, les Pyrénées au pied desquelles le Golfe du Lion semble se lover... 


2013. Par un beau matin de mer, du Mont Saint-Clair à la Côte Vermeille, le Golfe du Lion éparpille ses voiles et ses bateaux : pêcheurs de bleu, marins du dimanche, hauturiers de passage. J'en compte jusqu'à cinquante-cinq, plus ou moins gros fétus de paille dansant sur LE Golfe clair (1) quelque part au sud-est. J'en perds le compte quand je rêve de ces flottilles de voiles latines partant ou rentrant de la pêche et parce qu'un éclat lumineux semble envoyer un message en morse. C'est un hublot qui doit ainsi renvoyer l'éclat dansant du soleil, plus intense que le miroir de la mer. Il est juste dans la direction de la pointe vermeille, de ce bout de Pyrénées qui s'enfonce dans les flots, face au levant. L'air transparent permet de voir un promontoire coupé par un col insignifiant. Ce n'est qu'après que le relief mérite son nom d'Albères peut-être jusqu'au goulet marquant le Perthus. La ligne de crête court au-delà, vers l'ouest, coupée par la masse imposante du Canigou. Avec ce qui reste de deux névés, sa pointe fière trône sur fond de nuages, un train de nuages semblant rouler vers l'est : peut-être ces orages annoncés par les bulletins météo. Vers l'intérieur, les sommets s'enchaînent, formant cortège. Sur les marches, les Corbières jouent aux princesses et aux pages. Dans l'azur, la longue traînée d'un avion marque une humidité à venir. 
La platitude d'une carte de l'atlas ne saurait donner ce galbe prononcé qui inscrit le Golfe du Lion dans une projection courbe, qui tendrait à se fermer presque, aux confins de la Costa Brava... Les hommes, vraiment, déforment tout à leur image : les Pyrénées rétrécies, la courbe du Golfe redressée, tout est resserré comme si on voulait nier l'arrondi de la côte et de l'horizon qui, à vue d’œil donnent tant, attachent fort et entretiennent à jamais des rêves de gamin d'autant plus que la montagne et la frontière entretiennent les mystères de l'Espagne voisine...    
Comment ne pas s'exalter à le voir en vrai, le Golfe, lapis lazuli serti dans le littoral ? Sauf que ce bonheur contemplatif est désormais plombé de remords, de mauvaise conscience, de l'angoisse de tout perdre, de ne laisser à la postérité qu'une Terre à l'agonie. C'est que les griffes de joaillerie vont, de notre fait, par notre faute, lâcher la pierre précieuse. Comme la nature en général on la croyait éternelle. Sauf qu'entre la pollution notamment plastique de la mer (bientôt plus de déchets plastique en mer que de poissons / Arte, Le Dessous des Cartes) et celle de l'air vectrice du changement climatique se traduisant par l'érosion des côtes et une submersion majeure des littoraux, l'horizon est porteur de menaces, au ras du golfe clair... et mon inspiration poétique, en ce qu'elle témoigne de la complicité passive des générations du baby boom par rapport aux côtés délétères du progrès, en devient insensée, pour le moins pathétique sinon carrément haïssable à force d'aveuglement irresponsable. 

(1) "La mer qu'on voit danser le long des golfes clairs..." a des reflets de Trénet mais d'un Trénet acquis à la réussite française et cosmopolite seulement possible à Paris. Infidèle, il descend en été plutôt sur la Côte d'Azur que sur notre Golfe clair, du Lion. Et s'il est quand même si aimé au bord du golfe et dans les Pyrénées, c'est qu'on pardonne toujours au fils prodigue qui reste quoi qu'il en soit, un enfant du pays.