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samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

vendredi 29 mai 2026

YVES BONI (1932-2026), éternel pêcheur...

Tant de peine quand une belle personne nous quitte. Après la barque qu'il dut brûler, après le départ de Thérèse, le souvenir d'elle avec le marabout du camping sauvage à Saint-Pierre, Yves à présent. Dimanche, le rugby joue sa qualification en championnat de France, mes pensées iront au pilier Boni du Fleury Olympique des années 60. Poutous mouillés... 

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés. 

Un jour de fin juillet 2015, rencontré par hasard à Saint-Pierre, je ne sais plus où. j'ai dû lui dire quelque chose sur notre ancien temps, le rugby peut-être, la pêche tout aussi bien. Comme prenant la balle au bond, spontané, il répondit « Viens nous voir à la maison, c'est pas difficile à trouver, boulevard de Villebrun, elle est juste avant les “ Bergeries ”, tu ne peux pas te tromper, l'avant-dernière, celle avec un gros figuier devant... ne viens pas trop tôt que j'aide le matin à la pêche... ». Je crois au hasard, aux hasards pluriels même, aux positifs, à ceux qui nous sont favorables, qui ont apporté une magie, une magie ressentie ici, pour ce lieu, la vigne et le puits, les baraques au-delà, comme d'un village à part. C'est ce que je devais penser en allant trouver Yves sous sa figuière... et tout ce qu'il a pu me dire, sans qu'il ne sache, ne pouvait que prolonger cette magie de gosse... 

«... alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » Marcel Pagnol. 

Yves Boni, juillet 2015. 

Y avait un peu de ça mais laissons la magie du gosse qui ne serait sans les lieux et les personnes qui la font vivre, qui l'entretiennent, n'est-ce pas, Marcel ? Je descends du vélo, je m'annonce, il répond que je n'ai qu'à pousser le portail, qu'il a les mains prises et je le vois sous sa casquette bleue, dans son bleu de pêcheur, avec ses gros doigts, justement, en train d'entreprendre un délicat ramendage de filet.  

« Excuse-moi de ne pas t'ouvrir, j'ai les mains prises... rentre-le, le vélo, on ne sait jamais... 

Alors, comment c'est allé ? suite au bonjour, on se sent toujours emprunté, mal à l'aise presque, peut-être de venir exploiter une vie, certainement de se prendre pour un de ces journalistes qui se permettent sans vergogne de mettre à nu l'interlocuteur. Bien sûr, étant du même village, nous n'aurons pas de mal à donner des nouvelles, lui des siens, de son épouse Thérèse, en haut dans cette maison qui a heureusement gardé quelque chose de la baraque qu'elle fut, du cabanon des vacances qu'elle reste puisqu'ils y passent l'été. de ma part, les miens, aussi à Saint-Pierre, papa 93 ans, maman 91, ma sœur à la retraite depuis peu... Ensuite, faire savoir à l'autre qui on est afin de se faire accepter réciproquement dans une relation amicale, pacifique... finalement sans valoir plus que les animaux qui se rencontrent... dire ce qui nous pousse, échanger, en partant d'un vécu un tant soit peu partagé, dans le but souvent pas exprimé, au moins de ne pas effacer, de laisser une trace, un fil à dérouler des fois qu'un plus jeune le saisisse et qui sait, le passe plus loin dans le temps. 

Comme pour un moteur froid qui pourrait connaître des ratés, là, la liaison est toute trouvée avec ce que fait Yves, et outrepassant ce que Jean Yanne (1933-2003) sut si bien traduire dans son sketch du restaurant quand le serveur demande « C'est pour manger ? », 

« Alors Yves, toujours la pêche ?  

Le mercredi 29 juillet 2015, une première piste sur un homme des plus attachants, Yves Boni. (Rassurez-vous, je dois aussi me relire pour que ça revienne, presque 11 ans plus tard...) 

LES BASTETS (1) DU MAITRE-NAGEUR / Fleury d'Aude en Languedoc.

C’était promis. J’ai revu Yves un an après, en forme malgré ses 83 ans sauf qu’il a désormais une estafilade de quelques centimètres sur le côté droit (2), pour la pile cardiaque... Jolie la cicatrice... Plus joli que ce qu’il me dit de la Méditerranée. 

Yves Boni, juillet 2015. 

    « Les anchois ont disparu, les sardines restent naines faute de plancton... les prises ne tiennent pas et sans glace, il faut tout jeter. Les thons reviennent  paraît-il... à se demander ce qu’ils peuvent bien manger... La mer est pourrie, le commandant Cousteau le disait déjà en 1952, quand je faisais le service à Toulon... On trouvait qu’il exagérait quand il dénonçait les boues rouges (3)... malheureusement, je crois qu’il avait raison...»

    Aussi quand il pense à haute voix que finalement il préfère ce qu’il a vécu, malgré la guerre, les privations et le porte-monnaie vide, l’évocation d’une vie plus naturelle, plus vraie l’emporte sur ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant que le système a anesthésié un genre humain conforté dans un consumérisme égoïste empêchant de réaliser que la catastrophe menace. Un tableau si sombre que la  nostalgie reste plus agréable à évoquer que les perspectives à venir. C’est ce que semble dire son sourire tandis qu’il se replonge dans les souvenirs.

(1) en occitan le bastet est la callosité, le durillon à la base des doigts provoqué par un travail répété. et quel homme de la terre, de la mer, ne m'a pas dit un jour que le porte-plume ne risquait pas de me causer des bastets ? 

(2) ce serait à gauche, plutôt, non ? 


(3) la Montedison rejetait-elle déjà ces boues rouges toxiques et mortelles ? Dans les années 70, la dévastation constatée (responsabilité de l’Italie autorisant officiellement ces rejets) provoqua la colère des Corses touchés directement... Un des bateaux qui déversaient fut plastiqué à Follonica (Toscane) : cette résistance pour une fois non assimilé à dessein à du terrorisme contribua à la condamnation de la Montedison (avril 1974). 
Yves, inscrit maritime l'hiver sur l'Étang de Bages, n'a pas eu l'occasion de parler des rejets toxiques ou débordements, suite à de forts épisodes pluvieux tels ceux de fin 2025 et début 2026, depuis l'usine Orano-Malvési, classée en 2004 « Installation nucléaire » et non plus « Seveso ». (De Gaulle aurait pu opter pour Colombey-les-deux-Églises plutôt que Narbonne... mais des emplois quitte à traiter de l'uranium).    
Les lobbies du nucléaire international ont même payé les services de la mafia pour envoyer dans les fonds méditerranéens des rafiots bourrés de fûts de déchets. Et cela dure depuis 20 ans !  

Salut Yves, je ne serais avec toi lundi que par la pensée, lorsque, de notre chère église tu feras ce dernier trajet pour un repos paisible sous les cyprès, pardonne-moi si, à mon échelon, à l'image de tous ceux qui ressentent du chagrin, je m'en voudrais toujours, de n'avoir pas fait plus, d'avoir cru qu'il ne fallait pas t'embêter, de ne t'avoir pas accompagné plus loin, d'avoir trop vite renoncé... merci pour ta générosité, pour la grande richesse que tu sus partager...     

dimanche 29 mars 2026

CHEVAL de TRAIT et mémoire, lexique (14)

Cheval et Mémoire : au printemps 90, me prenant à brûle-pourpoint, je m’en souviens très bien, c’était devant le cagnard, l’adjoint à la culture me demanda si je n’aurais pas une proposition à faire. Spontanément me vint une idée de jumelage solidaire avec un village de Roumanie (ils venaient de se défaire du régime Ceaucescu) et surtout cette idée de patrimoine aussi agraire que culturel autour du cheval de trait, un musée pourquoi pas. Juste comme ça... sans rien en attendre... il y a tant de priorités pour une municipalité... 

Étang_de_Pissevaches avec L'Oustalet à gauche en limite des pins, Saint-Pierre-la-Mer,_Fleury-d'Aude 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Raimond Spekking. (Désolé pas d'autre photo pour cause de disque dur défaillant). 

Par la suite, sans m'en savoir mal, j’ai pourtant regretté que parmi tous les équidés entretenus un temps par la commune à l’Oustalet, cette campagne regardant la mer, jadis avec de nombreux ouvriers et pas mal de chevaux pas un cheval de trait ne figurât : des ânes, des mules au pré, des poneys de balade, à présent les vaches de Monsieur le Maire, acquises aux enchères, sauvées de l'abattoir... (si on partait jadis avec son petit bidon acheter du lait frais de vache à l'étable, directement chez quelque fermière, chez Émilienne par exemple, dans les rues, les vignes ou chez le maréchal, les chevaux de trait étaient bien plus voyants...). L'Oustalet ? Joli endroit certes, avec sa ferme éducative (poules, lapins, cygnes, chèvres, cochons...) (1) pour nos enfants qui grandissent sans idée de ce qu'était la vie paysanne d'alors... Il y avait bien, l'été, une roulotte tirée par un beau cheval de trait mais à titre privé... un monsieur qui, alternant l'un des deux chevaux en service, baladait les gens au pas. Bref, une Bulle ruineuse à Saint-Pierre-la-Mer mais pas de cheval de trait... dommage... 

Château_et_Eglise_à_Mollégès 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Vi..Cult...

Par contre faudra aller un jour à Mollégès, une des localités du triangle Rhône-Durance-Alpilles (2), un village qui, en 1989, a érigé une statue au cheval de trait, hommage au monde agricole et aux chevaux de travail, indispensables avant l'ère du tracteur. On doit l'œuvre à Camille Soccorsi (1919-2007), fils d'immigrés italiens, sculpteur provençal inspiré par son pays et l'art animalier. Auteur, entre autres réalisations, d'un buste de Mistral (1959, St-Maximin), après les taureaux cocardiers « Clairon » et « Goya » (3), c'est dans un bloc de douze tonnes de pierre d'Oppède (Luberon) qu'il a taillé le cheval de trait ; à sa base, un hommage poétique du félibre Charles Galtier (1913-2004). (à suivre)  

(1) Narbonne situe le domaine de l'Oustalet sur la Côte du Midi mais Fleury se démarque depuis une paire d'années avec sa « Côte Indigo »... Et pour ce secteur de la « Côte d'Améthyste », n'a-ton pas dit « Côte des Roses », une appellation encore reprise pour nommer de nombreux campings et toute une variété de vins proposés par une grosse boîte locale ?  

(2) poutou en passant à l'ami joie de vivre du village, Francis, installé par là-bas mais qui nous suit de loin, à qui nous pensions déjà à l'évocation du gros embouteillage dû à Antonin-Fernandel conduisant le cheval Ulysse vers une retraite paisible en Camargue. Ouvrons encore un énième tiroir-gigogne en évoquant Guy Marchand (1937-2023), habitant ces dernières années Mollégès où il repose à jamais... 

Guy_Marchand_Berlinale_2010 (crop) under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Siebbi

un artiste complet : crooner et quelle voix dans « La Passionnata » (1965), « Moi je suis tango » (1975), « Destinée » (1982), chanson qu'il dénigrait plutôt), acteur avec « Nestor Burma » et tant de films, par exemple « L'été en pente douce » (1987) pour tout les talents confirmant que nous ne sommes que poussière : Jacques Villeret (1951-2005), Jean-Pierre Bacri (1951-2021), Pauline Lafont (1963-1988), Jean Bouise (1929-1989), Claude Chabrol (1930-2010). Invoquant les chevaux, les voitures, les femmes, Guy Marchand confiait en 2021 « Il était temps que je tourne à nouveau, parce qu'on est fauchés ». Pour revenir à notre thème, atteint de tuberculose à l'âge de dix ans, durant sa convalescence dans la Sarthe, il montait la jument du fermier à côté, d'où son aveu sur les chevaux qu'il aimait depuis... Des circonstances qui nous le rendent plus chaleureux encore...  

(3) « Clairon », 1963, Beaucaire, en pierre et bronze. « Goya », 1984, Beaucaire, en pierre. 

vendredi 27 mars 2026

Affenage, chevaux de bois, Boulonnais, lexique (13)

Par centaines : dans chaque village de vignerons on comptait plusieurs centaines de chevaux de trait...

Affenage : la pension en quelque sorte où ils accueillaient les chevaux en déplacement (soins, logement). Papa m'en indiquait l'emplacement sur une vieille carte postale, en face de la boucherie Pélissier (aujourd'hui « Le Pérignan », le seul café du village), là où Séraphie et Odette vendaient tabac, confiseries et articles de bazar (dont le caoutchouc à section carrée pour les “ frondes ”)(1) : 

« [...] affenage qui abritait pour quelques heures les chevaux venus le samedi des « campagnes » parsemant notre territoire communal... », « [...] En lieu et place du bureau de tabacs de Séraphie Dauga se situait l’affenage : sur une vieille carte postale on peut voir le grand portail surmonté de deux portailhères... » (fenêtres à ras du plancher pour monter la paille et le foin). Une époque avec neuf cafés au village... 

« [...] Au premier abord, on ne manque pas de s’étonner de ce nombre de bistrots, qui paraît nettement exagéré pour une agglomération de deux mille habitants. Mais en y réfléchissant un peu, songeons que le village était, en fin de semaine, le point de convergence de tous les ouvriers de nos domaines ou « campagnes », et que nombre de ces dernières possédaient souvent douze ou treize chevaux, donc treize familles qui vivaient là et venaient presque toujours en fin de semaine, au village passer le dimanche. . D’où les affenages pour les chevaux, l’église pour les femmes et les rencontres au café pour les hommes, jeunes et moins jeunes... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Affenage encore à Saint-Pierre-la-Mer : lors de la procession du premier dimanche de mai, « ...Avant les vêpres célébrées symboliquement sur le rocher La Vallière, nous mangerons près de l'immense Affenage déjà presque vide de ses chevaux... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

À propos des déplacements en ville : 

 « [...] la « cuisinette », sous le pigeonnier. Cette petite pièce renfermait en particulier le stock de charbon, ou le coke que mon père et l’oncle Noé étaient allés acheter à Béziers à l’usine à gaz, avec les deux chevaux et les deux chariots (quelle expédition, mais c’était bien meilleur marché que le charbon d’Huillet, de Coural ou de Pérucho !)... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Chevaux_de_bois,_chanson._Poésie_de_Paul_Verlaine (1844-1896), compositeur Jacques Soulacroix (1863-1937) Domaine public. Source Bibliothèque Nationale de France.

La fête foraine du 11 novembre : « [...] le manège Carboneau des chevaux de bois, actionné encore par un fort cheval... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Couverts, les chevaux : Janvier 1950 - 8 degrés presque tous les matins... les chevaux ont tous leur couverture... 

Quand Raymond Grillères (1925-2018) travaillait à Marmorières : « [...] J’ai appris encore qu’il y avait au moins dix chevaux de trait à Marmorières, que Raymond allait avec d’autres chercher de la terre rouge à la « mine de fer » pour remettre près des écuries à l’endroit abîmé par les sabots des chevaux. Ils damaient ensuite le tout pour obtenir la magnifique « terre battue » que nous envient les joueurs de tennis venus chaque année au tournoi de Roland Garros... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Bambou_étalon boulonnais de_2_ans 1999 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Ib51. Incapacité de ma part à trouver sa trace auprès de l'IFCE, plus de 2000 équidés répondant au nom de « BAMBOU »... 

Boulonnais : et encore de la part de papa qui fait tout le boulot ! 

« [...] J’ai regardé la dernière émission de l’été et de l’année de la « Carte aux Trésors » (2). La deuxième énigme t’aurait particulièrement plu, centrée sur l’élevage ressuscité du cheval de trait boulonnais. Nous avons ainsi fait connaissance de l’un des principaux éleveurs de cette race et d’un « étalonnier » itinérant qui propose à l’éleveur les saillies de sa magnifique bête : une tonne de muscles ou peu s’en faut, dit-il. Et avec ça un animal très doux et fort docile. Quant à l’éleveur, il aime tellement ses chevaux qu’il refuse parfois de les vendre, ce qui fait qu’il garde une quantité de juments. Cet élevage, qui a failli disparaître (et avec lui cette belle race), voilà une vingtaine ou une trentaine d’années, peut compter, pour sa promotion, sur les concours, les courses d’attelages, et bien sûr le tourisme. Tu aurais admiré aussi ces chevaux blancs (il faudrait dire gris, le blanc n’existant pas pour les chevaux !) si imposants, à la croupe rebondie et aux fortes jambes (les chevaux ont droit à ce terme), au boulet bien garni de longs poils. » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

(1)... et les têtes de nègre du dimanche après le cinéma sans la moindre insinuation à un racisme imaginaire (de la maison Poux du Tarn)... et le moulinet de la pêche au muge... aïe, autant de circonstances qui m'amèneront un jour, par l'écriture, à des aveux sur le sale gosse que je fus...   

(2) Présentée de 1996 à 2005 par Sylvain Augier (1955-2024). 

mercredi 25 mars 2026

LOUIS, LA VIGNE et LES CHEVAUX, lexique (12)


Cheval au labour à_Saint-Georges_d'Orques_34 carte postale ancienne Domaine public Auteur inconnu. 

« Avec le cheval, c'était un rythme de vie particulier. Le matin, on mettait le réveil (1) comme il était là haut, dans la rue Neuve (2) et à six heures j'allais le faire boire. A sept heures, on partait travailler.

— Dans la rue Neuve, la rue de Titin, le boulanger ?

— Non c'était l'autre...

— Celle où y avait Anna la polonaise, mariée Roca, et là je me souviens, gosse, que deux pauvres chevaux sont morts asphyxiés... ça m'avait choqué ça...

— Oui les chevaux étaient de Pesqui (3). Il avait l’écurie... maintenant c’est tout de Brun la moitié de la rue... Le ramonet (4) il fumait tout le temps...

— André Pesqui ? 

— Oui, André Pesqui... les chevaux quand ils se sont asphyxiés, le ramonet comme il fumait, ils avaient soufré et les restes du soufre qu'ils n'avaient pas employé, ils l'avaient mis à côté du portail et il a laissé le mégot sur le sac de soufre et il est parti : il a oublié qu’il avait laissé le mégot. Ça a asphyxié les chevaux, ça n’avait pas foutu le feu, le soufre s’était consumé sans faire de flamme.

— Je m’en souviens, ça m’avait choqué... Sinon, le matin, avec le cheval...

— On faisait boire le cheval, grâce au réveil (5) il avait déjà mangé le foin. Ensuite du temps qu’il mangeait l’avoine, un fortifiant en quelque sorte, on l’étrille, on le nettoie, on lui passe le collier. Nous partons tout le temps avec la jardinière, la charrue est dedans, le brancard dessous. Oh moi j’ai eu travaillé, j’y ai pensé quand le cheval il m’avait foutu un coup de pied qu’il a failli me tuer, j’ai eu travaillé en attelage libre que ça s’appelle. il y a deux fourreaux, un de chaque côté à peu près de la longueur du cheval, on les accroche au collier, une courroie s’attache sur le dos. Le cheval il est libre et si tu en as un qui fait le con, pour le tenir eh, bonsoir...

— Quand vous dites ça des chevaux dangereux, je pense au pauvre Rouaret (6)...

— Tout le monde des anciens s’est demandé comment c’est arrivé parce qu’il avait un cheval, quand il allait à Joie... il avait une vigne à Joie et de temps en temps je le voyais passer. Moi je mettais une heure pour aller à Joie et lui, une heure et demie ! Tu t’en rappelles pas de ce cheval ? Il marchait tout le temps plan, plan, plan, plan et tu pouvais lui dire ce que tu veux il marchait, marchabo coumo uno vaco (il marchait comme une vache) ! Et bé, il l’a tué ! Pour moi, il était au museau, il le tenait souvent par la bride alors il a dû vouloir le battre pour une raison ou une autre, on ne sait pas, ce cheval il s’est cabré, il l’a fait tomber et puis il s’est emballé, le cheval, et il lui est passé dessus...

— Moi, j’ai l’arrière-grand-père qui est mort comme ça, à la Montée des Cabanes...

— À la Pagèze ?

— Non, non, la montée de Bouisset... mais c’était en 1915... »  

Chevaux au labour dans les vignes à Peyriac-Minervois, Aude Domaine public Copie de carte postale ancienne Auteur inconnu
     
De toutes les dépendances donnant sur le jardin extraordinaire de Louis, l’ancienne écurie où les hirondelles nichaient encore il y a peu, témoigne  toujours de cette époque où le nombre de chevaux donnait une idée de la grandeur de la propriété, ici, celle de Gibert à Fleury. Au dessus de quatre stalles figurent les noms des chevaux : Mignon, Coquet, Rip et Franco... des noms qui en auraient encore, des histoires à raconter... loin des images idéalisées et trop belles pour être vraies, de l'amitié entre le viticulteur et son compagnon de travail, le cheval de trait.  

2016. Louis de la vigne et des chevaux...

 (1) Louis veut parler du réveil sur le palier, à l’étage, dans la boîte en bois fixée au mur, qu’on montait pour le cheval ! Non pas pour le réveiller mais pour que le déjeuner lui tombât automatiquement une paire d’heures avant la journée de travail sans que l’homme n’ait à se lever pour autant. Le réveil était installé dans une boîte accrochée au mur. A l’heure dite, une ficelle autour de la clé de la sonnerie se déroulait, libérant une trappe à claire-voie et la ration de fourrage aboutissait dans le râtelier. Dernièrement, José qui vient de prendre la retraite et qui a la remise dans la rue de mes parents, m’a invité à monter au palier pour voir le système ingénieux de l’époque de sa grand-mère maternelle. De quand datait cette distribution automatique ?  

(2) Rue de la Clape, il me semble... 

(3) D'après mon père « La cave de Roubieirou (fils Rouvière), beau-père de Félix Pujol, celle où ont été asphyxiés par la combustion du soufre deux beaux chevaux de trait ». Enfant je n'aurais su dire que j'aimais les chevaux, mais, qu'avais - je vu ? cru voir ? imaginé ? le fait est que cet épisode m'avait particulièrement choqué.  

(4) « Tu as l’origine de « ramonet » sur la place du ramonétage et sur la photo où j’ai mis la plaque correspondante : le « Ramonétage ». Disposés harmonieusement autour d’une grande place, les anciens logements des « ramonets » offrent encore aujourd’hui une ordonnance d’ouvertures « en plein cintre » décorées de pierres de taille. Le Ramonet (petit sujet de Raymond, seigneur de Toulouse) était un ouvrier agricole attaché spécialement aux soins des chevaux. La place porte en conséquence le nom de Ramonétage.  
« Ramonet » est donc le diminutif de Ramon (l’équivalent de Raymond) et on oublie quand même sur cette plaque une chose essentielle : il s’agissait des écuries du château, et accessoirement, à l’étage, des logements des ramonets. Les deux termes ont subsisté jusqu’à nos jours, et le ramonet était beaucoup mieux payé que les simples ouvriers ; et il avait en plus le logement, le bois de chauffage, etc. Le ramonétage était devenu la petite maison affectée au ramonet, jamais bien éloignée de l’écurie où était le cheval dont il avait la charge. » Caboujolette, 2008, François Dedieu.
Ne se le permettant pas (ou ne s'en souvenant pas) Louis ne donne pas le nom de ce ramonet si coupable. (Le mot n'est pas dans le dictionnaire des régionalismes, pas plus que dans « Les mots des régions de France », Belin 1992, Loïc Depecker, mais Wikipedia en fait état). 

Réveil_Bayard_de_type_Sonnefor,_à partir de 1922, collection_du_musée_de_l'horlogerie_de_saint-Nicolas_d'Aliermont Under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Mariannemarianne

(5) réveil, un réveille-matin à ressort mécanique, utilisé par millions de la fin du XIX aux années 1970 en gros et la mise sur le marché de mouvements à piles (marques Jaz, Japy...)
 
(6) Une famille pas épargnée par le destin, d'abord le père Paul (1914-1963)(a) avec cet accident de cheval, ensuite Alain (1959-1981, 3 ans seulement au décès de son père), mort à moto (sauf erreur de ma part) et Michel (1950-2002), mon complice dans le car du matin, à qui je faisais un bandage afin de faire croire au “ surgé ”, monsieur Manas, que la blessure l'avait empêché d'aller en colle... Michel, capitaine de gendarmerie, d'après une rumeur insistante, aurait été concerné par l'Affaire des frégates de Taïwan... son décès pourrait être rapproché des six morts ou davantage « sur ordonnance », aussi étranges qu'inexpliquées de personnes liées au dossier (Wikipédia, Tribune Populaire)... 
(a) d'après une source, l'accident se serait produit dans la côte du village, pour les vendanges or le décès date du 23 mai... Faire la part du vrai et du faux, telle est la question...    

Note importante : Ce douzième volet n'est qu'une reprise de l'article presque éponyme, photos comprises, d'octobre 2016. La reprise de ce qui en est dit m'est profitable, en premier lieu afin d'en remémorer la teneur (après publication de 1681 articles), ensuite manière d'entrer dans le tableau en quelque sorte, et aussi pour corriger, compléter, rajouter la légende des illustrations, par exemple, enfin, changer la police en Garamond, d'après le graveur Claude Garamond (1499-1561), du temps de François Ier ! Une police de caractères, appréciée, qui plus est, car économe en encre. 

Et puis, en tant qu'auteur, réaliser que, parti vers les autres, le message vole de ses propres ailes et ne m'appartient plus. Libre à vous, bons petits diables ou non, de le “ papillonner ”... 

jeudi 19 mars 2026

Lexique passionné sur la Bretagne aux chevaux de papé (6)

Huit de Fleury, huit ils étaient à partir loin, en Bretagne, pour un cheval... 

« [...] Tu dois savoir que papé Jean et l’oncle Noé, accompagnés de Rey Antoine (père de Germain Rey et Jeanine Carrière, celui dont l’ancienne maison de l’avenue de Salles est en triste état à présent), de Blaise Vicente (beau-père de Péna) et de Jean Vila, père de Jeanne Sala, étaient allés en Bretagne, du côté de Landerneau et Brest, pour acheter les chevaux, et cela en mars 1945, époque où c’était une véritable expédition (ponts coupés, trains aléatoires…). Or, l’oncle Noé avait particulièrement souffert d’une sciatique tenace l’empêchant absolument de marcher. »

Lettre de mamé de 1945 : « … Papa a dû te dire sur sa lettre qu'il était allé en Bretagne avec l'oncle Noé. Ils étaient huit pour le wagon. Ils sont allés acheter un cheval, il a cinq ans, il est sage, il ressemble à Lamy. Ils y sont restés un mois. Ils sont allés à Brest. Ce n'est que des ruines. Ils ont fait un beau voyage. »

C'est au cours de ce voyage historique que l'oncle Noé avait attrapé sa fameuse sciatique, et que Vila (le père de Jeanne Sala), qui faisait partie du groupe avec également, Rey et Blaise Vicente, lui avait confectionné (il était menuisier de métier), une paire de béquilles afin qu'il puisse se déplacer un peu pour aller voir les chevaux et acheter le sien (sinon il aurait fait ce mémorable voyage pour rien !) Voilà pourquoi, en début de lettre, je lis : « Nous sommes très contents que tu sois en bonne santé. Pour nous, il en est de même, nous allons tous bien, sauf l'oncle Noé qui est toujours souffrant de sa sciatique. Il marche avec deux cannes, et au début il avait des béquilles. Il reste trois ou quatre jours qu'il marche bien, puis ça le reprend. C'est ennuyeux : pour les vendanges il ne sera peut-être pas guéri. Heureusement que toi tu seras ici. Norbert n'a encore rien reçu, aucun de la 44 n'est parti… »  

Si la santé de notre bon oncle Noé est un sujet à lui seul, comment ne pas se demander sur quels critères toute cette équipée de vignerons s'est dispensée des maquignons de Narbonne quant au choix d'un cheval de travail ? Et ce cheval, a-t-il été bien “ élevé ” pour le travail ? 

C'est vague et peu précis sur l'Internet : autant me tourner vers ces amis presque, auxquels je ne manque pas de rendre régulièrement visite, les livres dont le Larousse Agricole 1952, plus indiqué, à mon sens, sur la production de travail, que les publications actuelles plus centrées sur le loisir; le tourisme avec un bémol néanmoins, positif, concernant un regain du travail animal lié au développement durable, le cheval de trait au labour ou au débardage de bois ne tassant pas le sol contrairement aux engins mécaniques. 

Chevaux bretons à Trémazan Finistère Bretagne France 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Envel Le Hir

Le Trait breton : aussi demandé que le Trait comtois, il est le résultat de croisements (XVIII, XIXe) destinés à l'armée, l'élevage, l'amélioration d'autres espèces (1). Comme tous les chevaux de travail, il développe un rendement d'environ 2,6 fois plus qu'un moteur thermique. (à suivre)

(1) un rapport avec la chanson « La Jument de Michao » et son petit poulain ? 

lundi 16 mars 2026

Lexique passionné sur LAMI, le cheval... page 2.

Crottin : souvent accompagné de pissat, à l'odeur reconnaissable ; embêtant pour le passant et le cycliste mais si prisé par les dames aux géraniums... Vues peut-être depuis le préau de l'école, deux mamés, veuves ou vieilles filles, qui, avec balayette et pelle à escoubilles, sortaient le récupérer devant chez elles. 

En face de la mairie et des anciennes écoles, l'église Saint-Martin de Fleury. 


Les mémés ne sont plus ; les maisons, détruites pour mettre en exergue notre église du XIIème (un mur du Xième siècle), ont libéré l'espace d'une place de village digne de ce nom mais aux jeux d'eau désormais à sec (1) ; le crottin au pissat n'ajoute plus ses tons caca-d'oie au goudron du boulevard... 

Crottin encore mais là je m'en veux de ces jeux bêtes de gosses idiots parfois, comme de taquiner la croupe du cheval à l'écurie avec un long sarment jusqu'à ce qu'il rue en hennissant de dépit... une galette de crottin au pissat s'est alors tartée sous la cravate à élastique du cousin, sur la chemise blanche... ce qui eut au moins le mérite de mettre aussitôt fin à notre bêtise... Pardon, pardon Lami, nous ne savions pas ce que nous faisions... j'ai encore honte en l'écrivant... presque j'en aurais pas parlé...  

Fumiers : si je n'ai jamais vu vider la fosse à purin, je sais que le fumier s'entassait au pâtis, un enclos pas clos qui n'avait rien d'une lande ou d'une friche mais tout de la cabane au fond du jardin ; ne nombreux pieds d'acanthe s'y plaisaient. 

Le village depuis le coteau de Caboujolette ; en bas, la partie en vignes, urbanisée depuis...
Photo prise vers 1960 © François Dedieu.  

En attendant de fumer les vignes, les vignerons ne disposant pas d'un espace à eux, posaient leurs tas de fumier sur le chemin à la sortie du village (un usage certainement ancien vu la largeur du chemin, encore toléré par la mairie), en direction de la garrigue, après les cabinets et la dernière lampe de l'éclairage public ; la vigne de Perucho se situait au dessus du talus planté d'acacias faux robiniers ; en face, au dessus d'un mur de pierres sèches courues par les colombrines (lézard des murailles) d'autres parcelles propriétaires... Aujourd'hui, des lotissements, le tennis, les padels... de mon enfance, ne demeurent que quelques lambeaux du coteau, un boutelhetier (azerolier), trois amandiers...   

Le p'tit ch'val... oui... Non, il ne les grattait pas en parlant pointu, Georges Brassens, les octosyllabes... 
 
« Le p'tit ch'val dans le mauvais temps, 
Qu'il avait donc du courage... »  (paroles Paul Fort, musique Brassens 1952). 

Et moi j'écoutais le disque sur le Marconi, impressionné par le «... jamais de beau temps... jamais de printemps... », ému par le petit cheval toujours content, le gris du ciel par dessus le fusain du jardin, pas loin, l'image du livre de lecture, cet écolier à capuchon pointu bravant les éléments sur le chemin de l'école. Faut dire qu'en suivant, y avait aussi le parapluie... Mais les chansons passent comme les chagrins de gamins, l'âme passe vite du gris au bleu et « La Chasse aux Papillons » me laissait songeur sur ma nature de « bon petit diable... », déjà « la jambe légère et l'œil polisson... ». (à suivre)  

(1) la Révolution ayant mis à bas les maisons collées entre les contreforts, restaient encore, en face de la mairie, les pissotières, l'abri aux vagabonds, le réduit aux explosifs du 14 juillet...     


mercredi 4 mars 2026

Chez nous, la mer source de vie... (10 et fin)

Sous le tamis de la technicité, palpite le sensible (bien choisi, le titre « Archives du Sensible » de la part du Parc Naturel de la Narbonnaise)... En l'honneur d'une mer qui fut si nourricière, avec les sardines, nous aurions pu évoquer aussi les mannes d'anchois à mettre en bocaux pour l'hiver, le maquereau en escabèche, le thon si courant alors (en sauce tomate à la poêle, par exemple). Entre technicité et carte du cœur, après une quinzaine d'articles inspirés, au départ par un vieux monsieur de plus de quatre-vingt ans, lançant une jeunette dans un rock endiablé, d'ultimes données sur notre commune, donnent néanmoins l'opportunité de conclure.     

Gilbert Larguier précise :

« ...À Pérignan (1), à proximité des bouches de l’Aude, l’année se partageait en trois saisons : de Toussaint à Pâques, lorsque la mer était formée, on pêchait avec le boulier d’hiver à proximité des graus et de l’embouchure des rivières. De Pâques à Notre-Dame d’août on allait devant la mer avec le grand boulier. On se repliait ensuite jusqu’à la Toussaint dans l’étang avec le gatte au sec... » 

Carte dite « de Cassini », Geoportail, visualisation cartographique.
Détail nous concernant de cette carte « des » Cassini puisqu'on doit ce travail à quatre générations de cette même famille. À l'origine, elle répond à une demande de Louis XIV et Colbert ; on doit sa remarquable précision à la méthode employée de triangulation à partir de deux points connus vers le troisième à trouver. Son tracé fut initié avec la méridienne Dunkerque-Perpignan, donc le méridien de Paris... Des calculs liés à des mesures astronomiques de la Terre, à la distance du soleil, au système métrique, au temps universel pour lequel les puissances maritimes anglo-saxonnes l'emporteront avec le Méridien de Greenwich... mais tout cela nous entraîne loin de la pêche à la grande traîne ou à la caluche. (Notez l'utilisation encore du eszett « ß » : « Etang de Fleury deßeché », « N.D. de Ließe », « La Batiße neuve »)... coucou Gérard et Bettina...    

Sur la carte de Cassini (du XVIIIème à la première moitié du XIXème), trois graus se trouvaient à proximité des Cabanes (comme constructions, la carte ne mentionne qu'une baraque de (ou d'un)Bourdigou [piège de roseaux et joncs sur le canal sortant de l'étang vers la mer], la maison du « garde à sel » ainsi que « la Redoute de Vendres » entre l'embouchure de l'Aude et l'étang de Pissevaches (mentionné « de Fleury »). Du Nord au Sud, les trois graus sont le « Grau de Valleras » au débouché de l'Étang de Vendres donnant alors directement dans la mer, le « Grau de Vendres » qui se confond avec l'embouchure de l'Aude, le « Grau de Pissevaques », déversoir de l'Étang de Fleury. 

Pour ajouter à notre nostalgie positive, laissez-moi reprendre le cours toujours attendu de notre grand copain de jeunesse et à jamais, professeur d'occitan à ses heures et qui, en juin 2019, lors du dernier cours avant les grandes vacances, ne manqua pas, non sans son humour habituel, d'évoquer une énième saison à la mer qui s'annonçait...    

Guy Sié, fin juin 2019 : « … Los premiers toristos, la modo das bans de mar, perde qué la sal conserva lo cambajo (les premiers touristes, la mode des bains de mer parce que le sel conserve le jambon). Apres arriveron lous “ gandards ”, de types qu’arrivavon d’un pou de pertot en Franço, a partir dal mes de jun, dormission sur la sabla ???, se lavavon a la mar e ajudabon a la traina. (Ensuite arrivèrent les “ vauriens ” (2),  des types de partout en France, à partir du mois de juin, ils dormaient sur [mot que je n’ai pas saisi : le sable ? les oyats ?], se lavaient à la mer et aidaient à tirer le filet de la traîne). Avion una partida de peis. Lou peis lo manjavon e ne vendion per quatre sous per crompar de tabac et de vin. ( Ils gagnaient leurs parts de poissons, en mangeaient, en revendaient pour s’acheter du tabac et du vin). Se venion ero mai per tastar lo vin dal miéjour… hurosoment, fasio nou quand avio una bona annada e ne podios ne beure dos litros, per tirar la traina i a vio pas de problema… (S’ils venaient c’était plus pour le vin du midi… heureusement il ne titrait alors que neuf degrés les bonnes années et ils pouvaient en boire deux litres, pas de problème pour tirer la traîne). » 

Que voulez-vous, si une succession de hasards vous fait naître dans un bout du Monde alliant le bon accueil d'une rivière poissonneuse aux kilomètres de sable ensoleillé, grandir au spectacle de toutes ces voiles latines cinglant en fin d'après-midi vers le large pour une nuit de pêche que des lamparos dansants allumeront, sinon entendre, clair dans l'air cristallin, le teuf-teuf d'un moteur placide traînant au maquereau, quand un beau temps de mer est sur le point de tourner à une douce et scintillante brise marine, si la belle saison  peut débuter avec les jeux, la pétanque, les sardines, les flonflons de la fête des pêcheurs aux Cabanes, si, à Saint-Pierre, le cœur garde le souvenir d'une vigne exotique, d'un panneau « ACOPATANA » invitant au voyage, d'une palette de couleurs dignes de Paul Cézanne, avec l'heureuse opportunité d'en croiser des témoins d'exception tels Robert Vié, Yves Boni, le bonheur aussi de garder des copains de jeunesse irremplaçables, à honorer vivants  au nom de tous ceux que le calendrier peut nous rappeler et dont les voix en nous attestent que nous l'avons vécu, que hier reste le garant de demain, n'est-ce pas exister ?     

(1) À un « P » près, n'allez pas voir vers l'Espagne... Il est bien question de Fleury-d'Aude, le Pérignan des révolutionnaires. 

(2) Gandard s. m. matelot qui traîne le filet dit « art » au compte d'un patron de barque (Cabanes de Fleury). Syn. traïnaire, ca lbs. Mistral donne à ce mot le sens de vagabond, fainéant, vau rien. En catalan gandul. De l'arabe gandur. (GARAE, revue Folklore n°3 automne 1941).    



mardi 17 février 2026

Entre Les-Cabanes et Gruissan, les “ Robert ” Vié, Boni et François Marty (4)

Le globe redescend alors pour n'être relevé que suite à un bon quart d'heure d'attente. Posé à portée des habitations, il appartient à tous et est utilisé par roulement (1). Ceux qui possèdent un tel filet à titre privé (ils sont 17 dans les années 1920 (2)) ne peuvent caler qu'en amont... 

Robert Vié (1927-2007), ravaudant dans son impasse (années 74-77). 

Ce que faisait notre regretté voisin, Robert Vié (1927-2007), homme d'une convivialité constante, ouvert aux autres, recevant les écoliers dans son petit musée de la pêche avec maquettes (dont celle du globe avec les poteaux, le filet, les tourets de bois), qui m'invita plus d'une fois soit à la pose de palangres dans la rivière ou à la pêche à l'anguille sur l'Étang de l'Ayrolle, sinon à la traîne entre Pissevaches et la plage des Cabanes même. Dans la deuxième moitié des années 60, suivant la période, secondé par son fils Claude, cadet d'Élian (poutous à eux deux, à Hélène, la petite sœur et Jeannette la maman !) il calait son globe plus ou moins haut dans l'Aude. 

Le cabanon de La Treille en 2021

En été, c'était entre La Pointe et Joie, exactement au cabanon de La Treille, nous y arrivions en bande, six ou plus (Jean-Marie, Joseph, René, Robert, Guy, JF... nous y allions, comme Montand, à bicyclette) en pleine pêche au muge. Les treuils de Robert et Claude à côté, cela n'empêcha pas leur accueil toujours aussi aimable et souriant... comme nous aurions aimé l'avoir plus longtemps... (à suivre)      

(1) Robert Boni (1927-2019) (si quelqu'un dispose d'une photo autorisée, elle sera la bienvenue), ancien inscrit maritime aux Cabanes, compte un poste de plus pour la pêche au globe, celui dit « du Canalet », à la sortie du port. Il précise que la pêche au globe bénéficie d'une tolérance vu qu'il est interdit d'entraver la circulation dans un port ; il ajoute que cette pêche, réservée aux « demi-soldiers », aux retraités, permettait « d'arrondir les fins de mois », qu'ensuite le droit à cette pêche a été élargi à tous les inscrits justifiant d'au moins neuf mois d'armement par an (ils étaient alors 22 pêcheurs). Le roulement se tirait au sort en avril : les périodes et saisons, les aléas climatiques alimentaient jalousies et tiraillements. D'après cet entretien, il ne reste plus que le globe à l'usine (dit « de la mer »), entre les deux ports édifiés. 
Depuis (l'entretien date de septembre 1998 dans « Le Cagnard » n°11 “ magazine de tous les Pérignanais ”) Les-Cabanes ne comptent plus d'inscrits maritimes, (l'inscription date de Colbert il fallait cinq ans de marine royale et ensuite passer par le noviciat et le matelotage pour devenir patron). Désormais il ne faut ni être inscrit pas plus que diplômé pour être pêcheur.  

(2) regroupés au sein d'une « Société des barres fixes et souffertes ». Le premier règlement à la prud'homie de Gruissan date de 1902. Sont fournis les poteaux (rails), les pieux d'ancrage, les souffertes (câbles). En cas de non respect du règlement, les contrevenants doivent payer une amende, faute de quoi ils ne pourront travailler.    
Informations que l'on doit à François Marty (1953-2008) dans une « Étude Inachevée... » (et pour cause) (voir le site « archives du sensible / Parc Naturel de la Narbonnaise Etude pêche Marty_août2010 ). 

François Marty emprunt aux Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise... qu'ils en soient remerciés...

Pour une biographie : François Marty  
(voir aussi Par-delà les lagunes avec, à la fin, une étonnante recette de cassoulet à la seiche... Pauvre Chaffou, parti à l'âge de profiter de sa retraite). 

 

jeudi 12 février 2026

Lettres de FLEURY (6) novembre

 

Ouveillan_Aude, Eglise-Saint-Jean_l’Évangéliste  Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Author EmDee. Le clocher se présente comme celui de Fleury par le passé, lorsque les cloches se trouvaient sur la plate-forme. 

« [ ...] Je viens de regarder sur mes anciens “ Carnets de bord ” si j'avais eu en classe un Phalippou d'Ouveillan et je ne retrouve pas du tout ce nom. J'ai retrouvé (1) [ ...] CALVEL Bernard, né en 46, excellent élève que j'avais en Première et l'année suivante en Sciences Expérimentales, dans cette fameuse classe de 54 élèves bien que “ réduite ” à 50 à partir de novembre. 

[ ...] Ici, la vie continue comme d'habitude : les forains sont tous repartis hier après la fête du village, et la place est redevenue plus grande. Diego et Christine travaillent à leur maison, et nous, avec maman, continuons à mettre un peu propre notre “ grande ” cuisine d'en bas. [ ...] Quelqu'un qui a fait du beau travail aussi, c'est cet Anglais qui a acheté l'immense  “ caserne ” de Pendriès (maison ayant appartenu à Pélissier) : après avoir rouvert portes et fenêtres consignées depuis pas mal de lustres, il vient de refaire à l'identique le grand portail tout rouillé : il a replacé les trois grands rectangles du bas, avec de solides plaques toutes neuves, et a conservé toutes les moulures ; repeint en gris, le tout est du plus bel effet ; il est réconfortant de voir ainsi ressusciter une maison morte depuis belle lurette. 

Fleury-d'Aude, 1987, le hangar en face du cimetière. En arrière-plan, le moulin de Montredon en fin de restauration actuellement.

Vendredi 18 a eu lieu dans les grands ateliers municipaux faisant face au cimetière (ancienne fabrique de palettes) la 5ème fête du vin nouveau, malheureusement sans les châtaignes (elles avaient fermenté et l'Adjoint aux Fêtes a préféré ne pas en acheter. Nous avons eu droit au Collège de Septimanie et aux déguisements traditionnels, l'orchestre « Bar du Port » de quatre musiciens a particulièrement été agréable (chansons de Trénet, de Boby Lapointe [qui revient en force depuis un certain temps, lui qui nous a quittés depuis des années ] et valses, tangos, javas, même du rock (dansé par... Henri Bourjade avec la jeune espagnole belle-fille de Verdun et femme d'un de ses employé à Saint-Pierre-la Garrigue : il a étonné tout le monde avec cette danse endiablée, ce qui a fait dire à certains qu'il avait levé le coude). Maman et moi avons fait un petit tango, mais nous fatiguons assez vite. 

[ ...] Je m'arrête là pour aujourd'hui. Il va être onze heures et je vais chercher le pain. Eva de Rudik a envoyé les vœux de Noël et de Nouvelle Année... elle a dû se tromper de date... Ils étaient en septembre à la fête des vendanges à Melnik ; elle demande si tu te plais dans “ ton ” île, elle dit que le train et les autobus viennent d'augmenter et que l'électricité (3) devrait doubler en janvier. Enfin, cette lettre nous a fait plaisir. 

Au plaisir de te lire, 

Jirina et François.      

(1) suivent trois noms de garçons d'Ouveillan nés en 1955,1961, 1964... 

(2) Bourjade Henri Paul Léon (1910-2004), auteur, entre autres écrits, de « La Pêche aux Cabanes-de-Fleury »  R52_024_10_1941.pdf 

(3) pour revenir à 2026, en France, l'électricité a doublé sur ces dernières années alors que la production est excédentaire. Ce serait dû, d'une part, au nucléaire qui doit être régulé à la baisse et surtout à l'argent fou que coûtent les énergies décarbonées, solaire et éolien, pour le moment inutiles. À l'image de bien des politiques, nos écologistes plombent le pays...