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jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer... 



dimanche 31 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) « Pilier... les reins et les jambes... »

Et bé, ils ont perdu, les gars de l'Entente-Fleury-Salles-Coursan, 20 à 35, contre le R.C. Orangeois, des orange et noir, comme Narbonne... Dans une division supérieure, cela ne doit pas exister de gagner deux ans de file... et puis, c'est un peu tôt pour la Fédérale 3. 

Dans le coin, en Régionale 2, St-Gély-Pic-Saint-Loup ont perdu d'un point. En Régionale 3 Tuchan “ de ” Guy Molveau a gagné d'un point et continue en quart ; ils rencontreront Bessan qui a battu Villeneuve-les-Maguelone...  

Toi aussi, tu nous as parlé du rugby...

LES BASTETS... (III) « Pilier, ce sont les reins et les jambes...» / FLEURY en Languedoc

    C’étaient des temps pas tendres mais ouverts aux espoirs, et qui donnent à réfléchir sur la période que nous vivons, un présent apparemment plus facile mais corrompu parce qu’une minorité cupide impose sa loi à une majorité sans courage qui devra aussi en répondre, à l’heure du bilan.

    A 83 ans, Yves veut bien témoigner du travail, de la vie, de la mer : il n’a plus voulu de l’école et parle de son apprentissage de pêcheur à la traïno, la traîne, à 13 ans. 

    «... et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (presque à Gruissan), on se tapait déjà huit, dix km à pied... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur !

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes i anar (tu peux y aller), à dix-sept ans, je suis allé jouer au rugby, je devais faire 80 kilos, je jouais pilier. Il y avait Serin, l’international, et un toubib qui s’appelait Olive, il était sympa et te trouvait toujours quelque chose pour soigner un bobo... Ils venaient pêcher à la ligne, moi j’avais commencé à Fleury. 

collection Josette Saborit-Dolques. Merci à elle. 


Ils m’ont dit si ça me disait d’aller jouer à Béziers. Pour ça allez voir mon père. Quand ils lui en ont parlé, il se sont fait jeter comme du poisson pourri. C’étaient des coriaces, ils sont revenus à la charge et la troisième fois mon père a dit « Le matin quand il va rentrer y a pas de rugby qui tienne, i a lou traval ! »... Des fois c’était rude et devant ça y allait, mais si je me levais pas, à six heures, il me foutait en bas du lit... Puis j’ai joué jusqu’à ce que je parte à l’armée... » 

Saint-Pierre-la-Mer, vendredi 31 juillet 2015. 

Yves, tu patientes qu'on veuille bien t'accompagner demain, à l'église qui a tant vu des nôtres et enfin, dernière adresse connue, route de TA mer, sous les vieux cyprès... Chez les vivants, ils sont quelques uns, tu sais, à rappeler leurs bons souvenirs de la traîne... ces témoignages font plaisir. Tu en parlais, en 2015. J'ai pris tes mots au bond, « un matin motivé » à penser rugby, je voudrais plaisanter mais je dérape à me réciter le début de Victor Hugo « Demain, dès l'aube... » 

(à suivre... finalement, onze ans après, presque, je vais les rééditer tes prises de parole, déjà pour moi, on oublie si vite...)


samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

mercredi 25 février 2026

La traîne expliquée par François MARTY (7.3)

Auditeur privilégié de ses précieux témoignages, je partage avec plaisir le vécu d'Yves Boni, pêcheur originaire des Cabanes-de-Fleury. Après ça, comment se résoudre à un clap de fin avec un témoin si amicalement soucieux de partager ce que fut sa vie de pêcheur ? 

À titre personnel, je garde pour la fin le souvenir plaisant d'une participation à au moins deux caluches, deux petites traînes, à Saint-Pierre-la-Mer (Pissevaches) et aux Cabanes-de-Fleury, avec, inoubliable tant il était attachant, un autre pêcheur de chez nous, Robert Vié (1927-2007). 

François Marty (1953-2008), emprunt aux Archives du Sensible.

Décidément, c'est la pêche à la traîne qui est la mieux documentée tant dans la revue Folklore avec la participation d'Henri Bourjade, avocat de formation, propriétaire terrien à Fleury-d'Aude et Saint-Pierre-la-Mer, celle aussi, pour aujourd'hui, de François Marty (1953-2008), pêcheur à Gruissan dans son étude malheureusement inachevée pour cause de décès. 
Dans la quarantaine de pages dédiées à sa « Description détaillée des techniques de pêche », avec l'art de la pêche, le lamparo, la foëne, le tellinier, le trabaque, les filets maillants, les crocs et le globe, François Marty accorde huit pages à la « caluche », deuxième en importance après le lamparo.      

François Marty la caluche : 
« ...Les très grandes traînes appelées « Gateo » ont vécu leurs dernières mises en œuvre dans les années 1950 : par manque de bras » (F.M.
Il nous explique qu'en plus des professionnels, les 50 à 80 personnes se présentant pour aider à la traîne, venant suite au bouche-à oreille initié dans les quartiers par les matelots se trouvèrent de moins en moins intéressées par la part gagnée, « la godaille » (F.M.)(en raison de l'amélioration du niveau de vie, de la paie en numéraire plutôt qu'en nature)

« [...] Cette pêche, appelée en français la senne de plage, ne se pratique facilement qu’en absence de houle... » (F.M.), donc par vent de terre (1) Cers ou Tramontane. 

Schéma François Marty. 

L'auteur précise que la barque qui a calé le filet revient au bord à environ 300 mètres du départ « [...] Commence une longue traction tandis que se lève le soleil, jaune d’œuf... » (F. M.) 

Chaque cinq minutes, une maille (100 mètres environ) est ramenée, une équipe crie « maille » et l'autre bras doit répondre puisqu'il faut se trouver au même niveau simultanément. 

« [...] Les pêcheurs disent que c’est le filet qui effraie le poisson en bougeant. Ainsi allant de gauche à droite, le poisson hésite jusqu’au moment où, « sentant » la terre proche, il essaye de repartir vers le large et se trouve piégé dans la poche, d’où l’importance qu’elle se trouve bien au centre à l’approche de la plage. » (F.M.) 

Schéma François Marty

Dessin de François Marty qui était aussi artiste.



Lorsque le filet arrive, les équipes tombent le trajèl (2) et tirent à la main, côté flotteurs ou côté plombs, en prenant soin de bien garder le plomb au fond de l'eau au niveau du dénivelé limitant la grève. Ils doivent aussi tenir compte des poissons qui s'ensablent afin d'échapper au piège : 
« [...] En effet si le mulet saute par dessus le filet, le loup, la dorade et le marbré ont la faculté de se mettre de côté, de basculer latéralement, de secouer rapidement leurs ouïes ce qui crée un courant qui retire du sable et leur permet d’y loger leur corps sur lequel ce sable se redépose. Un gros loup provoque en surface des tourbillons et des remous impressionnants... » (F.M.)
Une foëne (« fitouiro » chez Alibert, et nous, disions « fichourlo ») s'avère alors très utile vu que l'eau diminuant la pression, le poisson sous le pied s'échappe généralement. 

La poche est laissée dans l'eau, on en retire le poisson grâce à une cagette « [...]Ce qui est commercialisable ou peut faire partie de la portion donnée à l’équipage est mis en caisse, glacé et entreposé à l’ombre sous le « seilou » (la pointe pontée de la barque / note JFD), est rejeté vivant le poisson ni maillé ni écrasé... » (F.M.) 

En prévision du prochain coup de traîne, la poche nouée, tout doit ensuite être bien rangé, bien lové pour les mailles et plié concernant le filet. 

Les embouchures des graus et des ports sont recherchées, idem pour les trous d'eau. Celui qui arrive en second doit s'éloigner de 600 mètres pour « faire bol ». Souvent une bette laissée sur la plage indique que la place est gardée. 

En tenant compte des courants (celui de pounent est favorable / F.M.), des bouées, du début de la surveillance des plages, ils font en général trois bols dans la matinée. 

« [...] Incidents. Les croches ne sont pas rares, chaque hiver, chaque inondation apportent son lot d’obstacles qui peuvent être plus ou moins dangereux et plus ou moins ensablé en fonction de la houle et des courants. Il est ramassé toutes sortes d’objets dont les plus incongrus, appareil auditif, fauteuils d’avion, frigos, pneus… Lorsque la tension de la corde augmente, qu’une résistance se manifeste, une personne habituée peut savoir si l’on est en train de déchirer le filet. En posant la main sur la corde, il est possible de sentir la secousse des mailles en train de se rompre. Si le lieu est connu pour propre, dégagé de tout écueil, l’hypothèse d’un simple ensablement suffira à faire en sorte de resserrer les deux bras pour débloquer. En cas de croche importante, il devient impossible de tirer. Le filet se déforme et souvent la ralingue des flotteurs coule. La relève du filet s’impose alors afin de le dégager. Soit à l’aplomb de la barque on peut libérer le filet quelquefois à l’aide d’une gaffe ou alors il est nécessaire de plonger... » (François Marty).     

(1) « Magistral ou maristrau qui souffle de l'Ouest ou de l'Ouest Nord-Ouest et que l'on confond avec le Cers », la Tramontane, Tramountano, restant un vent de Nord-Ouest ( page 198 « La Pêche sur le Littoral Audois », Garae, revue Folklore n° 3, automne 1941)

(2) Une paire de tours autour du cordage suffisent à bien arrimer la traction... tout comme font les cow-boys quand ils laissent le cheval devant le saloon... 

(3) À Saint-Pierre, dans des circonstances analogues, mon grand-père Jean sortit de l'eau un loup magnifique dont l'œil seulement était visible mais ce butin devait appartenir de droit au patron pêcheur. 

Source ; Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise « La Pêche Artisanale sur le Littoral Audois », « Étude Inachevée », François Marty (1953-2008), Association Etan.  

mardi 24 février 2026

La traîne d'Yves, margoulins et gens bien (7.2.3)

Je ne peux que rappeler les plaisirs cumulés à écouter Yves Boni, pêcheur du Golfe, au matin vers 10 heures... C'est que, plus tôt, il “ traîne ” en bord de mer ou au port en soutien d'un jeune professionnel à la pêche, d'ailleurs tout en parlant, ses mains s'occupent aux mailles d'un filet. Et puis il y a son pied-à-terre de Saint-Pierre évoquant si bien un passé forcément beau de notre station balnéaire (voir un précédent « La traîne avec Yves Boni (7.2.1) ». Ces propos datent de l'été 2015. 

Yves Boni 5, patron pêcheur, (à la caluche certainement, la petite traîne, ou alors peut-être s'aidait-il d'un tracteur pour une  “ grande ” traîne encore (1)/ note JFD) : « La vente du poisson... une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, vingt kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de deux, trois kilos. 

De l'autre côté de notre Méditerranée, une même traîne, “ pêche à la senne ” en français. 

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à trois cents mètres. On va, on cale, je te dis pas : trois-cents-cinquante kilos de loups et des pièces de trois, quatre kilos ! 

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ? 

— J’en sais rien ; c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? ( Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! Couchanlegi est venu le chercher : y en avait trois-cents-vingt kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin. 

Yves à son compte qui raccommode, rafistole. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents (ici son père Édouard Saborit (1914-1979), poissonnier) dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci renouvelé pour cette participation appréciée !

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas, 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les “ Italianos ”. 

— Et dans les PO ?

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi, il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné !.. " 

Organisée par la municipalité, mise à l'honneur par le 13 heures, une fête du patrimoine les dimanches matin de juillet et août : les touristes sont embauchés pour relever la traîne... le nombre à défaut de trajèl (bricole de traction). Ils partagent ensuite le poisson. 

Yves Boni 6, “ L’ALLEMAND ”. 
En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! ». 
 
(1) Merci au lecteur concerné à titre personnel pour avoir remarqué un tracteur Massey Fergusson rouge sur le sable des Cabanes-de-Fleury, à Saint-Pierre, bien qu'il faille toujours douter de l'entièreté d'un souvenir, il me semble avoir vu au moins un tracteur orange...  






lundi 23 février 2026

Yves Boni, la grande traîne ou gateo (7.2.2)

Passeur de mémoire pour une pêche d'alors sur le golfe du Lion, entre, en gros, Les-Cabanes-de-Fleury et Gruissan, Yves Boni témoigne d'une vie nature mais rude, de l'apprentissage à patron pêcheur. 

Années 50-60 ? « plein d'usage et raison... » Yves semble s'être mis à son compte. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci pour cette participation appréciée ! 
    
Yves Boni 3 à la grande traîne ou gateo : « La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait "embasser" (ranger les filets dans la barque) la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (dérive vers le Sud de plus de 7 kilomètres / note JFD)

 Yves BONI 4, toujours à la grande traîne (traina) : « ...et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (latitude du cimetière marin et de la chapelle des Auzils, presque à Gruissan ; le lieu est noté sur la carte d'État-Major des années 50 / note JFD), on se tapait déjà 8, 10 km à pied (13 même ! / note JFD)... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur ! (environ 13 kilomètres et autant pour y revenir même à vide ! puis un autre trajet retour pour le filet non ?/ note JFD) 

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes y anar (tu peux y aller) ».  (à suivre)


jeudi 19 février 2026

Ça TRAÎNE au clavier et dans le vécu... (6)

Sûr que ça traîne, mais avant de repartir aux Cabanes-de-Fleury, je me dois de revenir, manière d'honorer le vécu, sur la parole de nos disparus, non sans rappeler, plus inestimable qu'elle n'en a l'air, celle des vivants. Tous exhortent à poursuivre, tant les trépassés de la pêche sur le Golfe du Lion, que les témoins toujours présents. 

Considération en premier lieu à l'égard de Mlle Narbonne, des messieurs Carbonel, Sire, Vals et Bourjade, chroniqueurs, en 41, de l'activité liée aux poissons du littoral audois et plus particulièrement, en tout ce qui touche la rivière Aude (fleuve côtier), son embouchure et nos plages des Cabanes-de-Fleury à Saint-Pierre-la-Mer (revue Folklore). 

Village de cabanes de pêcheurs à l'Étang de l'Ayrolle (Gruissan, Aude) diapositive de 1978.  

Ensuite, figure François Marty pour tout ce qu'il a voulu partager de sa vie de pêcheur soucieux de nature... bien issu de Gruissan par sa famille de pêcheurs... bien que parlant pointu... Dans les voix qui continuent de nous parler, pas de Maître Bourjade, muet la seule fois où je l'ai approché, la fois où, faisant irruption, j'interrompis une discussion entre habitués devant les machines et courroies des tours de Sébastien Comparetti, le mécanicien. 

Sur le mur de “ l'usine ”, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, un trompe-l'œil avec, à droite, un touret ainsi que le filet de la pêche au globe (Les-Cabanes-de-Fleury). 

Par contre, celles des Vidal père et fils, pour cause de pêche au globe (et aussi dans une scène du Petit Baigneur, le film), restent audibles, elles, pour tout un public intéressé. 
Plus souriante est celle de Robert Boni (et de son épouse), à chaque salutation ; plus chaleureuse encore reste celle de Robert Vié, voisin si bienveillant et ouvert, m'invitant en barque sur la rivière ou l'Étang de l'Ayrolle ainsi qu'à ses pêches à la traîne depuis le sable de Pissevaches ou des Cabanes..

Yves Boni devant sa villa de Saint-Pierre-la-Mer. 

Enfin, demeurent les voix liées à ce chapitre de terroir, bien vivantes, elles, et c'est heureux, de Guy et Claude, copains d'enfance, de jeunesse et aussi celle d'Yves, Yves Boni, un homme libre, bon, franc, qui a bien voulu revivre pour moi des épisodes de sa vie de pêcheur du Golfe (1). C'était sous le figuier de sa villa à Saint-Pierre, un cadre charmant ouvert au bon temps de mer, d'une époque où la “ villa ”, d'un statut supérieur à la baraque, au cabanon, mais pas tape-à -l'œil du tout, d'une coquetterie modeste, des jours où Thérèse (2), son épouse, me servait l'apéritif dans la cuisinette. Pardon si, presque une larme à l'œil, j'en boumboume toujours d'émotion (hier j'ai voulu l'appeler mais le numéro n'est plus attribué... si quelque bienfaiteur pouvait me dépanner (3)... C'est qu'encore, en 2015, tout gardait le souvenir palpable de Saint-Pierre avant, avec la vigne vert-jaune de raisins blancs, son grillage troué aux lapins, sa grotte en haut, son puits d'eau saumâtre en bas, en lieu et place des Résidences Saint-Pierre et, de l'autre côté, des baraques souvent sur pilotis mais ici pour compenser la pente dont la belle parce que mystérieuse « ACOPOTANA », qui m'évoquait le Japon à un âge où partir a plus d'attraits que rester, avec un nom d'un exotisme proche vu qu'en languedocien « aco pot anar », se traduit par “ ça peut aller ” ; sinon, de modestes constructions en dur, aux toits de tuiles rouges... un quartier, presque un village à part, avec ses cyprès et pins d'Alep ou parasols... un paysage qui a surgi en moi, dans les couleurs, d'un tableau de Cézanne, et qui, pour ces raisons là, me sauta un jour, au visage...  

Long préambule mais ça ne traînera pas davantage au sujet de la pêche à la traîne, traïno ou calucho, entre Gruissan et Les-Cabanes... de Fleury est-il utile de préciser ?  

(1) Quinze articles sur « Partager le Voyage », taper dans la recherche : « Yves », pêcheur », « Golfe » et aussi « bastets » ou encore « bogue »... 

(2) c'est sa famille de Coursan, qui, l'été, installait son marabout sur la plage, devant les baraques et au milieu des campeurs. 

(3) en message privé sur carabene11@gmail.com ou facebook Fleury-d'Aude en Languedoc sinon Jean-François Dedieu encore fb.          


mardi 17 février 2026

Entre Les-Cabanes et Gruissan, les “ Robert ” Vié, Boni et François Marty (4)

Le globe redescend alors pour n'être relevé que suite à un bon quart d'heure d'attente. Posé à portée des habitations, il appartient à tous et est utilisé par roulement (1). Ceux qui possèdent un tel filet à titre privé (ils sont 17 dans les années 1920 (2)) ne peuvent caler qu'en amont... 

Robert Vié (1927-2007), ravaudant dans son impasse (années 74-77). 

Ce que faisait notre regretté voisin, Robert Vié (1927-2007), homme d'une convivialité constante, ouvert aux autres, recevant les écoliers dans son petit musée de la pêche avec maquettes (dont celle du globe avec les poteaux, le filet, les tourets de bois), qui m'invita plus d'une fois soit à la pose de palangres dans la rivière ou à la pêche à l'anguille sur l'Étang de l'Ayrolle, sinon à la traîne entre Pissevaches et la plage des Cabanes même. Dans la deuxième moitié des années 60, suivant la période, secondé par son fils Claude, cadet d'Élian (poutous à eux deux, à Hélène, la petite sœur et Jeannette la maman !) il calait son globe plus ou moins haut dans l'Aude. 

Le cabanon de La Treille en 2021

En été, c'était entre La Pointe et Joie, exactement au cabanon de La Treille, nous y arrivions en bande, six ou plus (Jean-Marie, Joseph, René, Robert, Guy, JF... nous y allions, comme Montand, à bicyclette) en pleine pêche au muge. Les treuils de Robert et Claude à côté, cela n'empêcha pas leur accueil toujours aussi aimable et souriant... comme nous aurions aimé l'avoir plus longtemps... (à suivre)      

(1) Robert Boni (1927-2019) (si quelqu'un dispose d'une photo autorisée, elle sera la bienvenue), ancien inscrit maritime aux Cabanes, compte un poste de plus pour la pêche au globe, celui dit « du Canalet », à la sortie du port. Il précise que la pêche au globe bénéficie d'une tolérance vu qu'il est interdit d'entraver la circulation dans un port ; il ajoute que cette pêche, réservée aux « demi-soldiers », aux retraités, permettait « d'arrondir les fins de mois », qu'ensuite le droit à cette pêche a été élargi à tous les inscrits justifiant d'au moins neuf mois d'armement par an (ils étaient alors 22 pêcheurs). Le roulement se tirait au sort en avril : les périodes et saisons, les aléas climatiques alimentaient jalousies et tiraillements. D'après cet entretien, il ne reste plus que le globe à l'usine (dit « de la mer »), entre les deux ports édifiés. 
Depuis (l'entretien date de septembre 1998 dans « Le Cagnard » n°11 “ magazine de tous les Pérignanais ”) Les-Cabanes ne comptent plus d'inscrits maritimes, (l'inscription date de Colbert il fallait cinq ans de marine royale et ensuite passer par le noviciat et le matelotage pour devenir patron). Désormais il ne faut ni être inscrit pas plus que diplômé pour être pêcheur.  

(2) regroupés au sein d'une « Société des barres fixes et souffertes ». Le premier règlement à la prud'homie de Gruissan date de 1902. Sont fournis les poteaux (rails), les pieux d'ancrage, les souffertes (câbles). En cas de non respect du règlement, les contrevenants doivent payer une amende, faute de quoi ils ne pourront travailler.    
Informations que l'on doit à François Marty (1953-2008) dans une « Étude Inachevée... » (et pour cause) (voir le site « archives du sensible / Parc Naturel de la Narbonnaise Etude pêche Marty_août2010 ). 

François Marty emprunt aux Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise... qu'ils en soient remerciés...

Pour une biographie : François Marty  
(voir aussi Par-delà les lagunes avec, à la fin, une étonnante recette de cassoulet à la seiche... Pauvre Chaffou, parti à l'âge de profiter de sa retraite). 

 

dimanche 15 février 2026

La pêche au globe aux Cabanes-de-Fleury (3)

Dans l'article précédent, sur le sujet de la pêche au globe, nous disions : lorsque les câbles qui le tendent hors de l'eau sont complètement relevés, aux sillages désespérés des poissons, il faut constater si cela vaut la peine d'y accéder en barque. Si oui, il faut redescendre les câbles porteurs (1) de manière à ce que, plaqué de tout son long à la pointe du betou, le pêcheur puisse entrer dans le piège. De ses mains accrochant les mailles, il poursuit un après l'autre chaque poisson prisonnier, (plusieurs espèces, surtout des muges) ; à l'aide d'une épuisette (2), il les jette alors dans le fond de la barque. (à suivre)

Pêche au Globe sur le fleuve Aude, aux Cabanes-de-Fleury (en face, dans l'Hérault et entre parenthèses, la campagne du Chichoulet où fut tourné « Le Petit Baigneur » avec Louis de Funès, 1968). D'après la revue Folklore n°3 d'octobre 1941, le globe a été interdit ailleurs parce que préjudiciable aux gros poissons reproducteurs... Faut-il comprendre que le maritime des Cabanes-de-Fleury et de Port-la-Nouvelle (grau de l'Étang de Bages et de Sigean, grau de La Vieille-Nouvelle... et plus loin, à l'Étang de Berre) bénéficiaient d'une exception à la règle. Mlle Narbonne parle de tant de globes à La-Vieille-Nouvelle qu'en une seule nuit, il pouvait se prendre trois ou quatre cents kilos de poissons ! (en 1980, un globe collectif fut calé par les Gruissanots dans leur étang)
Diapositive © François Dedieu.   
  


Un coup de globe pas terrible..
Diapositive @ François Dedieu. 


L'ichtyologue donne le détail du dispositif de pêche et des prises potentielles, loup (“ loubarron ” en languedocien, “ bar ” en français), maquereaux au printemps (F. Marty parle de mélette, est-ce possible avec des mailles de 3 cm ?). Il se prend surtout des muges (“ butado ”, “ cabot ”, “ lesso ”, “ loup ” pour mulet ! “ mijoul ou mujol ” suivant les variantes du languedocien pratiqué sur la côte audoise... Nous, nous disions “ lisso ” d'une petite taille, “ muge ” généralement, “ camar ” pour le poisson prétendument mangeur de vase. Le spécialiste au micro, finit, lui, avec les femelles muges pleines d'œufs, qui, grâce au sel et au Cers, donneront la poutargue, caviar de la Méditerranée, à trancher finement... 
Diapositive @ François Dedieu. 

(1) Les photos dont celles du pauvre François Marty (« Étude inachevée... » Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise) Etude pêche Marty_août2010 montrent souvent les Vidal au globe dont le père Séverin (1896-1985), dans la pose qu'on lui connaît, catalanes aux pieds, tenant le touret (treuil à main lubrifié au savon noir) et observant les éventuels et puissants sillages des poissons pris. Ils pêchaient à deux : une boucle de corde solide passée dans un des manches de ce tourniquet (ailleurs avec un cliquet) permettait de retenir le filet relevé. Parfois ils le relâchaient après avoir constaté que les prises ne valaient pas qu'on sortît la barque. (Photo aussi dans « Canton de Coursan », Opération Vilatges al Pais, Francis Poudou, 2005).    

(2) on disait aussi « le salabre ». Deux remarques néanmoins : 
1. Salabre. Il se compose d'une planche amincie montée sur un manche qu'il faut pousser à 45° sur le sable du fond. Le filet en arrière peut retenir « ... anguilles, crevettes, petites soles, carrelets et crevettes (F.Vals, revue Folklore). Justement, quand ils ne pêchent pas avec le cheval de trait, on peut voir un tel engin en action pour des crevettes grises, loin au Nord sur la Côte d'Opale. 
2. Le glossaire des termes languedociens employés par nos pêcheurs est plus précis « Salabre s. m. : sorte de truble (petit filet emmanché ou non. [Grand Larousse])qui sert à prendre le poisson dans les bourdigues. Catalan salabre; sorte de filet à manche soutenu par des cordes sur le fond de la mer. » (revue Folklore n° 41). 

samedi 14 février 2026

« La pêche aux Cabanes-de-Fleury » (2) maisons et pêche au globe.

[ ...] Raisonnable, conscient que l'affaire pourrait s'envenimer, le comte amena à une transaction dûment notariée (1885) attestant que le propriétaire du sol en abandonne la jouissance aux pêcheurs. En échange, afin de préserver la vue sur la mer (peut-être par anticipation pour ce que serait le futur), ces derniers ont interdiction de construire en étage (ils avaient alors la possibilité de construire en dur) et obligation de laisser au domaine le cheval servant à porter le poisson à Fleury, le fumier restant à disposition du comte. Par voie d'héritage ou autre, si le successeur est non inscrit maritime, la maison devra être vendue au Comte, à un prix fixe. 

Au fond le café-restaurant-tabac, lié pour ceux d'un monde d'avant, aux noms de Gili (?-1955 ?), Marcelin Hortala (1912-1996), Daniel Frugier (1946-2013), Marie-Josée Hortala (1946 2021) 

« Un plan annexé à la minute de l'acte constituait le lotissement, deux lots étant attribués à chaque chef de famille. Disons en passant que toutes les stipulations de l'acte n'ont pas été strictement observées depuis lors; le plan de lotissement a été modifié, en particulier après un incendie qui dévora en quelques heures la totalité du hameau, il y a environ quarante ans ; il y a longtemps que le cheval a été remplacé par une camionnette garée à l'écurie, mais n'y faisant pas de fumier, comme bien on pense. D'ailleurs l'acte de 1885 a été ignoré de la plupart des propriétaires successifs de St Louis de la mer, Villeneuve ayant vendu son domaine après la guerre. Cependant, tous les usufruitiers de lots sont inscrits maritimes et le seul commerce existant (épicerie et café-restaurant)(1) est exploité dans l'immeuble de l'ancienne douane, vendu par l'Etat en 1896. Il existe encore une autre construction, dite « l'usine » servant d'atelier pour teindre les filets, bâti à même la berge de l'Aude (Domaine) et dont la situation juridique nous semble difficile à définir. Elle est entretenue par le syndic. » (BOURJADE.) ».  

    Au chapitre des barques de pêche, monsieur Bourjade précise qu'aux Cabanes, on trouve le beto de 4, 6 ou 7 mètres (2) et le sardinal à quille, ponté de 8 à 14 mètres pour la pêche au large. 

Au 4ème chapitre sur la pêche proprement dite, Monsieur Bourjade  participe aussi pour la pêche au globe (3), une pratique qui étonne le terrien de passage. Il s'agit d'un grand filet au fond de l'eau, épousant presque la largeur de la rivière (de 300 à 900 m2). Fixé sur la rive opposée par des poteaux, il est relevé par des treuils rive droite ; lorsque les câbles qui le tendent se retrouvent hors de l'eau... (à suivre) 

(1) propriétaires depuis : Gili, Hortala, Frugier...  

(2) Comme unité de mesure, l'auteur mentionne les empans de 16, 24 ou 28, l'empan valant 25 centimètres. 

(3) Aux Cabanes-de-Fleury ainsi qu'à Port-la-Nouvelle (grau de la Vieille-Nouvelle [étang de l'Ayrolle], de la Nouvelle même [étang de Bages-et-de-Sigean]) la pêche au globe était réglementée par la prud'homie de Gruissan. (Les pêcheurs des Cabanes élisaient leur propre prud'homme).    

 

vendredi 13 février 2026

« La pêche aux Cabanes-de-Fleury » (1) Les cabanes

À l'évocation de Maître Bourjade, plutôt pince-sans-rire, se lançant portant, à 84 ans (!), dans un rock endiablé (voir LETTRES de FLEURY (6) novembre), de fil en aiguille, par la magie de l'électronique, nous nous retrouvons sur le site audois de GARAE mettant à disposition, entre autres ressources, tous les numéros de la revue Folklore (années 1938-1988). 

Au sommaire du numéro 3 de l'automne 1941 (R52_024_10_1941.pdf [la revue était saisonnière]) « La pêche sur le littoral audois » avec un déroulé de toute la côte de l'embouchure de l'Aude jusqu'à Leucate ainsi que la part audoise de son étang. Sur la quarantaine de pages de l'article, avec Mlle Isabelle Narbonne, Messieurs Carbonnel, Sire, Vals, Monsieur H-P Bourjade a rédigé « La pêche aux Cabanes-de-Fleury », une participation modeste mais intéressant en premier lieu les habitants de la commune de Fleury-d'Aude. 

Si certaines données de cette participation figurent déjà dans plusieurs articles de ce blog, parce que la redite des choses intéressantes plait, “ Bis repetita placent ”, il s'avère toujours utile de répéter afin d'alimenter notre fonds culturel... la culture étant “ ce qui reste quand on a tout oublié ” (Ellen Key, pédagogue suédoise). Les notes et citations dues à Monsieur Bourjade répondent à ce principe. 

Les-Cabanes-de-Fleury en 1975 avant le creusement des ports de plaisance. Entre l'embouchure de l'Aude, plus nombreuses à cause de son interdiction à Saint-Pierre-la-Mer, les baraques du camping sauvage (durera jusqu'en 1980). Au hameau, le château des Pins des Pesqui est bien visible... Dans quelles conditions un second domaine a-t-il pu s'implanter à côté des parcelles géométriques (1000 ha ?) de vignes entre des haies de roseaux. Les jetées de l'Aude sont orientées vers le nord. Aujourd'hui c'est le contraire et on se demande si cela ne cause pas l'érosion de la plage sur plusieurs kilomètres vers le sud et Saint-Pierre-la-Mer. Sur la photo d'Hélène Marpaux (autorisation Google images), on voit aussi la barque qui relève les poissons prisonniers du « filet », le globe en travers de la rivière.

Les pêcheurs des Cabanes-de-Fleury  « opèrent en mer et dans le grau de la rivière » (nous pouvons même ajouter qu'ils pêchent aussi en amont de la rivière). Sur les 150 Cabanaires, la plupart sont inscrits maritimes.

« Primitivement le hameau ne comprenait qu'un groupe de huttes informes et sordides en roseau ou en torchis. Ces habitations étaient si basses qu'il était parfois impossible de s'y tenir debout; comme dans les demeures des hommes primitifs, la fumée s'échappait par un trou situé au milieu du toit. En été la cuisine se faisait dehors. Depuis une quarantaine d'années ces constructions ont été grandement améliorées ; les murs de briques ont d'abord été substitués aux parois de roseaux ; la toiture de tuile a peu à peu remplacé le chaume. Cependant, l'ensemble du hameau conserve un aspect rudimentaire et primitif ; l'électricité n'y a été installée qu'en 1938, l'eau potable fait entièrement défaut, les habitants doivent assurer eux mêmes l'évacuation des ordures ménagères en les jetant directement dans la rivière. La situation du sol sur lequel sont bâties ces habitations mérite une mention particulière... » H-P Bourjade. 

S'ensuit une explication étayée sur les propriétaires des cabanes, seulement usufruitiers du terrain suite à une adjudication publique et la vente par l'État de lais et relais de mer entre l'embouchure et Gruissan (10 juin 1820). À la suite de propriétaires successifs, le litige entre le comte Pons Roger de Villeneuve du domaine Saint-Louis-de-la-Mer (1) et les pêcheurs concernait le sol des cabanes, ces derniers affirmant non sans raison, que leur présence était antérieure à 1820 et que de toute façon, celle-ci devait bénéficier de la prescription trentenaire. Variante heureuse à la raison du plus fort, afin que les choses ne tournent pas mal... (à suivre)

(1) pardon pour l'interruption : j'ai dû poursuivre un crabe de terre et une limace introduits chez nous... ce fut plus facile pour la limace... Quant au crabe, c'est signe d'intempérie...