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lundi 3 août 2026

« L'ALLEMAND », « MARCEL », « “ LE BEAU MONDE ”», Yves BONI (1932-2026)

 Yves, pêcheur du Golfe (XIII) : “ L’ALLEMAND”, “MARCEL”, “LE BEAU MONDE !” 

Réédition de l'article du dimanche 4 octobre 2015. 


Entre Saint-Pierre-la-Mer et Les-Cabanes-de-Fleury


“ L’ALLEMAND”. En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! » 


Le bord de mer communal de Fleury-d'Aude ; au fond La Clape et Saint-Pierre. 

“MARCEL”. Quand j’étais aux Cabanes, j’étais copain avec Marcel, un type qui avait échoué de l’autre côté de l’Aude, dans une paillote entre la plage et l’embouchure.... Les gens laissaient entendre qu’il avait un passé louche ; ils ne l’aimaient pas ; il le leur rendait bien, mais moi il m’avait à la bonne ; il vivait surtout de chasse, de pêche, de braconne s’entend... Il savait y faire... Il portait des alouettes aux restaurateurs de Béziers ou des hirondelles à la place... va voir la différence, une fois plumées ! Il avait entrepris de m’apprendre la pêche à la ligne. Si tu savais tous les loups qu’il a pu prendre en remontant l’Aude. Boh, moi, je suivais sans trop profiter des leçons... tu comprends, quand tu as les bastets du maître-nageur (voir le premier épisode) et la peau déjà cuite par le sel, la canne et lou moulinet (en occitan ce “ t ” final se prononce), c’est pour les demoiselles. Par contre lui, je sais pas comment il faisait mais avec une carabène (un roseau) et un coton, il était fort... et il ne s’en cachait pas, au contraire même... Il avait le chic pour s’en aller ferrer, en deux temps trois mouvements, juste au nez d’un de ces beaux messieurs de la ville, avant de recommencer devant le suivant alors qu’eux ne prenaient rien ! Ils en étaient babas, je te dis que ça !..
Les gens l’aimaient pas... soi-disant qu’il avait tué un garde-chasse et qu’il était là parce qu’interdit de séjour... Va savoir...” 


Langoustines de la bouillabaisse. 


“LE BEAU MONDE !”. 

« Tu sais qu’on peut être bête, saes (1), quand tu penses que pendant des années, pour le 14 juillet et le 15 août, on a régalé du beau monde... Ah, parlons-en du gratin ! C’est ma tante qui invitait la bonne société de Mazamet mais c’est nous qui étions bons pour la bouillabaisse, depuis le matin !.. ma pauvre mère surtout, aux fourneaux, dès l’aurore ! Et pour des gens riches qui portaient même pas le pain ! Cal esse bestio, saes ! Il faut être bête, tu sais ! ». 

(1) contraction de sabes = “tu sais” du verbe saupre = savoir alors que le nom “savoir” se dit “saber”... sauf fausse interprétation de ma part...


jeudi 30 juillet 2026

Dorade, sardine, mélette... lèbre contre bidoche... Yves Boni (1932-2026)

Merci à ceux qui témoignent du caractère avenant toujours égal et du grand cœur d'Yves Boni (1932-2026), Pêcheur du Golfe. Dans la chance que j'ai eue de ces entretiens spontanés cet été là, de 2015, avec la lèbre, la bidoche, j'avais oublié la suite des dorades et encore les sardines “ entrant ” dans la mélette... 

Yves, pêcheur du Golfe (XII) « AVEC LA LÈBRE , TU AS DE LA BIDOCHE ! » (lundi 28 septembre 2015). 

« Yves, tu parlais des loups et des dorades... La dorade, justement, on n’en voit plus beaucoup alors qu’elle rentrait dans les étangs par bancs entiers... 

— Si, si, à Sète, ils sont toujours à "quicho-pourrit" (1), au bord du canal, quand elles sortent de Thau, à l’automne... Et en mer, ça revient, figure-toi. L’autre jour, il en a pêché une de 3 kilos et ils foutent des coups de filets avec 50-80-100 kilos. Maintenant, ils prennent aussi du merlan... A l’époque y en avait pas... Et une autre fois, que je te raconte avant d’oublier, ce fut une pêche “ monumentale ” : on était aux dernières villas de Narbonne-Plage et on voyait les sardines, à 100 mètres, qui poussaient dans la mélette (2)... 

Sardines, marché aux poissons du Vieux-Port à Marseille mai 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Philippe Alès.

—... Les thons dans le maquereau, les maquereaux dans la sardine, les sardines dans la mélette...

— Et oui, l’éternel recommencement... Enfin, faut le dire vite ! En attendant, on va faire bol ! J’ai calé une maille, j’ai encerclé, on la voyait sauter, dis... On a eu 7,5 tonnes de sardines, et attends, il devait y en avoir le double sinon 20 tonnes mais j’ai levé les plombs pour ne pas crever le filet. Écoute, c’est pas compliqué, à 9 heures le soir, avec le mareyeur, on était encore à charger le camion. Aqui tabe, can sei annat per l’argent, là encore, quand je suis allé encaisser, il m’en a donné 2F 50 du kilo !

— Aujourd’hui, j’ai vu le maquereau à 6,90 euros.

— C’est qu’on mange plus du poisson comme avant, c’est devenu du luxe alors qu’avant les pauvres pouvaient se le payer et je te dis pas par chez nous, tout frais pêché...

— Et oui, quand l’appariteur annonçait Saborit sur la place avec lou bairat (le maquereau) de Las Cabanos !

— Tè, on avait beau dire que la viande était idéale pour les travailleurs de force, seuls les riches en mangeaient souvent... Tiens, tu parles de Fleury... Tu sais que j’étais bien avec Soldeville justement, le boucher... Ero un cassaire, c’était un chasseur et moi aussi j’ai eu chassé quand j’étais jeune aux Cabanes et quand je tuais le lièvre, Isidore, s’appelabo : « Isidore, on fait échange standard...

— Qu’est-ce que tu me proposes ?

— Et bé, voilà, je te propose (j’étais maquignon aussi...)... le lièvre il fait 4 kilos contre autant de bidoche ! 

— Ça marche qu’il répond le boucher ! Garde-moi les ! Tout ce que tu peux tuer, je prends ! 

Benjamin Rabier (1864-1939) de « La Vache qui Rit », du canard Gédéon, illustrant ici les Fables de La Fontaine, dont « Le_Lièvre_et_les_Grenouilles ». 

Ma mère était contente « tu as fait une bonne affaire » qu’elle m’a dit... Eh, faut se débrouiller ! Lui, je pouvais y compter. Une fois j’en ai eu trois de lièvres (3) ! Il venait, Isidore, aux Cabanes, il tournait même dans les campagnes...

Il avait une fille, qu’il la couvait comme la prunelle de ses yeux...

(1) littéralement : pressé, serré au point de pourrir comme le fruit du panier qui gâte les autres. 

(2) « Meleto, s. f., nom de divers petits poissons de mer qui ont une bande argentée sur les côtés ; argentine, joel athérine.../... PROV. « Per prene un toun, asardo uno meleto. »  Mistral / Trésor du Félibrige.
« melet » peis = sardinelle / « meleta » peis = sprat Dictionnaire occitan-français Arve Cassignac. 

(3) en occitan, “ lèbre, lèbro ” est du genre féminin. 

mardi 7 juillet 2026

Yves Boni par Yves BONI, le rugby (7)

Lors du décès d'Yves Boni (1932-2026) une personne de sa famille a tenu à reproduire et remettre quelques exemplaires d'écrits d'Yves sur sa vie de pêcheur, de Cabanaïre (habitant du hameau portuaire des Cabanes-de-Fleury), de rugbyman aussi (il jouait pilier)... Avec toute l'estime portée à Yves, suite à une amitié ponctuelle mais complice et de confiance, matière à de riches entretiens à l'été 2015, dans sa villa, comme on l'entend chez nous, aux pièces toujours à l'échelle de ce qui fut sa baraque à Saint- Pierre, je me suis permis de recopier ce fascicule de témoignages qu'il tenait à laisser... Aujourd'hui, sa dernière page sur le rugby... 

« 16 ans, c'est dans ces années-là que j'ai commencé à faire du sport. J'ai joué quelques matchs avec Fleury puis un jour est arrivé Monsieur Serin qui a voulu me faire venir à Béziers. Au début mon père n'a pas voulu, les négociations ont continué avec les dirigeants de Béziers qui demandaient et à force de palabres mon père a accepté mais à une condition que le lundi je sois au travail. 

Béziers, stade_de_Sauclières 2015 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Author Beru91. Antre du rugby du « Grand Béziers », passé au foot depuis la réalisation du Stade de La Méditerranée (1989) (Raoul Barrière depuis). La nouvelle tribune moins haute mais certainement plus sécure que l'ancienne et ce qui reste, autour, de la cendrée. 

J'ai commencé à m'entraîner au stade Sauclières tous les jeudis, cela me plaisait, mais il y avait des contraintes pour rejoindre Béziers. Je devais partir en footing, je traversais la rivière avec une embarcation et puis je faisais du footing des cabanes à Valras. Ensuite je prenais le car jusqu'à Béziers et le retour c'était la même chose, et parfois même, avec le beau temps je traversais à la nage. les premiers matchs c'était un peu dur, aux entraînements je me régale de faire des tours de terrain, mais les copains ne sont pas d'accord, et gueulent après moi. Les entraîneurs les sermonnent pour qu'ils en fassent autant. Pour moi, le footing que je faisais c'était un amusement. Puis est venu le moment de faire des matchs donc les entraîneurs ont formé une équipe et je jouais deuxième ligne. L'équipe a été formée comme suit, si je me rappelle bien : première ligne est composée de Assalit, Tabourrich, Perret, en deuxième ligne Bucs, Boni, en troisième ligne Ventajou, Mur, Arnal, demie de mêlé, Villa, ouverture Dejean... aux ailes, il y avait, Lucien Royer et à l'autre Canitrot, pour finir à l'arrière, Roger Chausson. 

On est parti pour la saison et on est arrivé en demi-finale des juniors dès la première année, la deuxième saison a été la même. La troisième saison on est arrivé en finale contre Clermont-Ferrand. On a perdu six à trois. 

Puis j'ai continué à jouer avec la Marine, à mes 20 ans, j'ai été sélectionné avec l'équipe de la Marine à Toulon et on est arrivé en finale. On est allé jouer à Bordeaux au stade Bègles contre la Santé navale, on était logé à la caserne de l'armée de terre. On avait une bonne équipe avec des internationaux de Marseille XIII, Miserou, Prudhon, Roumat, mais on avait perdu neuf à six. 

Écrit pendant l'année 2024. Yves BONI » 

Collection Josette Saborit-Dolques. Passés les trente ans, de ceux qui, en 1961, ont été champions du Languedoc 4ème série et battus en 1/16èmes de finale du Championnat de France par Mirande, gagnant le bouclier cette année-là, de ceux qui, en 1964, ont été finalistes du Languedoc et ensuite battus en 1/4 du Championnat de France par Mauvezin, aussi victorieuse du Brennus cette fois-là, Yves jouait encore dans l'équipe locale... 

  

jeudi 2 juillet 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS, Yves BONI (1932-2026). (6)

Suite à l'évocation surtout de son adolescence laborieuse en tant qu'apprenti puis pêcheur, Yves parle des Cabanes-de-Fleury, le hameau de pêcheurs... (lui, parle de « village » sans s'empêcher de revenir sur l'activité principale du port sur l'Aude, la pêche...  L'article présent reprend dans les termes exacts la sixième page A4 du fascicule qu'un membre dévoué de sa famille a bien voulu taper, agrafer et offrir aux intéressés lors de la sépulture. Les photos montrent les baraques des pêcheurs ainsi que les barques à bouts pointus amarrées dans les canotes du bord de l'Aude... 

Les-Cabanes-de-Fleury. Sur un mur de l'Usine, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, une fresque en trompe-l'œil avec, à droite, un touret du filet de pêche au globe.

«... Comme distraction on avait “ L'Usine ” que l'on appelle, pour des discussions soit de pêche ou de la vie courante. Souvent en critiquant les uns ou les autres, il arrivait que ça se termine avec une majorité n'étant pas d'accord... Après cela, il fallait aller au lit pour reprendre le travail le matin. La jeunesse n'avait pas beaucoup de distractions, mais on était heureux dans l'ensemble. Malgré cela il fallait aller travailler et souvent il n'y avait pas de dimanches. Pendant l'été les journées étaient longues, surtout pendant la pêche à la sardine. On partait à six heures du soir et on faisait la Prime comme on l'appelle. Ce qui consiste à placer les filets de sardines au couché du soleil et au bout de deux heures on les relève, s'il y avait des sardines prises dans le filet, il fallait les sortir une par une sans couper la tête, ce qui demande pas mal de temps et qui nous faisait achever des fois à minuit ou une heure du matin. Après cela il fallait repartir pour faire la matinée, ce qui consistait à placer les filets vers les cinq heures du matin et à les laisser en place une heure trente, parfois deux heures. Ensuite il fallait rentrer aux Cabanes, pour déposer la sardine et la manger. Mais ce n'est pas fini il fallait laver les bandes de sardines, ça dure 1h 30 et puis étendre les filets dans les camps pour pouvoir les remailler sous un soleil de plomb. 

Capture d’écran, neige en mer, Source INA 1956

Voilà les distractions des dimanches, on a eu des journées mémorables. Une fois, il a fallu aller chercher des provisions pour le village, on est parti à pied par le bord de la plage pour rejoindre Valras-Plage. Il avait neigé et tous les gens passaient au bord de la mer, j'ai vu pour la première fois de ma vie les vaguelettes arrivant sur le bord de la plage se geler... Et pour que l'eau de mer se gèle, il fallait qu'il fasse très froid. Une année on est partis du village pour aller chercher du pain et autres denrées avec un bateau jusqu'au pont de Fleury. Il y avait beaucoup de neige entre le pont et le village. Il y en avait tellement que pour faire environ quatre kilomètres (1) on a mis 2h 30, toute la campagne était recouverte de neige donc pas de trace de routes, de chemin, pour pouvoir avancer. Mais au retour tout allait mieux car les traces étaient faites. » Yves BONI, 2024. (à suivre)

(1) à peine 2.1km d'après Géoportail, donc une progression à raison d'une heure passée par kilomètre (note JFD). 

jeudi 25 juin 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS par Yves Boni (1932-2026) (5)

 Sur les quatre premières pages d'un fascicule qu'il a voulu en guise de témoignage sur des faits saillants de sa vie, Yves Boni raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans et au-delà chez au moins deux patrons, Garibaldi, Jean Rassié ; sa cinquième A4 de texte parle du village de pêcheurs, non loin de l'embouchure de l'Aude, Les-Cabanes-de-Fleury. La photo, visiblement carte postale « La Pie Service Aérien », illustrant le propos montre l'embouchure du fleuve presque entièrement obstruée par un banc de sable. Rendons à Yves sa parole : 

« La vie au village se passe à peu près bien, une vie de travail mais assez paisible. On avait le Globe dans le village qui permettait des rassemblements sur des questions de pêche ou des fois sur des règlements de pêche, puis est arrivée la catastrophe de la rivière. L'embouchure s'est complètement bouchée, plus d'eau dans la rivière, on est obligé de passer les bateaux à dos d'hommes et là, tout le village participe, les jeunes comme les vieux. Cela demande un sacré travail pour faire sa campagne au port de Valras, du matin de bonne heure au coucher du soleil, du mois de mai au mois de septembre. On allait à la pêche à la sardine, puis la pêche au thon. On a passé une année à faire cet exercice. Ensuite, c'est une entreprise de Béziers qui a pris le marché pour déboucher la passe entre la rivière et la mer. Le désensablage a duré plus d'un mois, les gens du village étaient embauchés pour pouvoir gagner quelques sous. 

Estuary_of_river_Aude,_Les_Cabanes_de_Fleury, 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig. (estuaire du bras principal subsistant au delta d'origine d'une époque où La Clape n'était qu'une île... )
 

Quatre familles dont la nôtre étaient un peu plus loin du village, on était pratiquement isolés mais il y avait une bonne entente. On n'avait pas d'eau ni d'électricité, et pas d'eau douce pour boire et faire la cuisine. Comme il fallait de l'eau pour cuisiner et pour la consommation, j'allais chercher l'eau à la rivière, je me rappelle que quand il faisait froid et qu'il fallait tremper les mains dans l'eau gelée, je pestais. 
On utilisait des lampes à pétrole pour s'éclairer. La vie était paisible, on était cerné par la rivière et par la mer. Une année on a été encerclé par la rivière en crue et par un coup de mer, on est resté pendant huit jours avec une vingtaine de centimètres d'eau dans la baraque. Les chaises nageaient autour de la table et le soir quand on se couchait, il ne fallait pas oublier les bottes sur le lit, sinon tu avais les pieds dans l'eau. 
Il faut savoir qu'à cette époque-là, on était obligé, des hommes ou des femmes, d'aller mettre un fanion sur une perche pour signaler la passe de l'embouchure, cela était à faire tous les soirs pendant la campagne de pêche. » Yves Boni, 2024. (à suivre)  


mardi 23 juin 2026

Tortue, pêche et catalanes par Yves BONI (1932-2026) (4)

 Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les trois premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette quatrième de texte (page 6 du fascicule), Yves qui termine l'épisode de la tortue revient sur la pêche en mer et les barques catalanes du port des Cabanes-de-Fleury. 

... « c'était un défilé indescriptible. Puis nous avons commencé les tractations pour pouvoir la commercialiser, c'est les gens de Port-Vendres qui sont venus la prendre. Il a fallu faire le dispositif suivant, on la remise dans le chenal et là c'était l'attraction de la matinée, on lui avait passé un bout autour du cou et il y avait de plus en plus de monde, au moins une quarantaine de personnes pour tenir le bout, quand elle a été dans l'eau. Elle a commencé à nager et les gens qui ne voulaient pas lâcher la corde ont été emportés à l'eau et puis il a fallu reprendre la corde pour ramener la tortue dans le « passe lis » (glissière en pente douce), et ce n'était pas facile. Puis il a fallu la mettre dans une camionnette Peugeot pour aller à Port-Vendres dans l'aquarium. On a su qu'elle mangeait 18 à 20 kg de sardines par jour et au bout d'une dizaine de jours elle est morte. Sa carapace est exposée à l'entrée de l'aquarium de Banyuls. 
Fin de l'épisode de la tortue, revenons aux pratiques de la pêche en mer au filet avec de grandes nasses. 
Ça consiste à partir de la plage avec un filet de 100 m de long et une grande nasse au bout, placé souvent après un coup de mer. Il arrive souvent qu'on ait des difficultés pour mettre la barque à la mer car il y avait encore de fortes vagues, mais avec insistance on y parvient. Avec ce filet, on pêche donc des loups, des dorades, des turbos, muges, des plies, des roussettes, des rougets et des grondins, pour le port des Cabanes-de-Fleury qui possède une dizaine de catalanes avec un équipage en moyenne de trois personnes. 

Photo en illustration des écrits d'Yves, espérons passée dans le domaine public. On y voit des personnes que certains reconnaissent encore, on y voit au moins un des tourets à remonter le globe, le filet posé dans le lit de la rivière. Que son auteur soit remercié pour cet apport à la mémoire commune de nos gens...  

Pour les appellations des bateaux il y avait aussi le Boulanger, un bateau d'une centaine d'années, le George Paulin, l'Ege, le Trouquere, les deux frères, le Fluto, la Marie-Louise. 

Note 2 : dans ce qu'il m'a raconté, Yves apporte d'autres précisions sur la tortue et déjà la date de la prise au 14 juillet 1949. Il s'agit d'un épisode dix (reprise de la publication prévue ici même) faisant aussi état de quelques prises de ce genre

jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer... 



dimanche 31 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) « Pilier... les reins et les jambes... »

Et bé, ils ont perdu, les gars de l'Entente-Fleury-Salles-Coursan, 20 à 35, contre le R.C. Orangeois, des orange et noir, comme Narbonne... Dans une division supérieure, cela ne doit pas exister de gagner deux ans de file... et puis, c'est un peu tôt pour la Fédérale 3. 

Dans le coin, en Régionale 2, St-Gély-Pic-Saint-Loup ont perdu d'un point. En Régionale 3 Tuchan “ de ” Guy Molveau a gagné d'un point et continue en quart ; ils rencontreront Bessan qui a battu Villeneuve-les-Maguelone...  

Toi aussi, tu nous as parlé du rugby...

LES BASTETS... (III) « Pilier, ce sont les reins et les jambes...» / FLEURY en Languedoc

    C’étaient des temps pas tendres mais ouverts aux espoirs, et qui donnent à réfléchir sur la période que nous vivons, un présent apparemment plus facile mais corrompu parce qu’une minorité cupide impose sa loi à une majorité sans courage qui devra aussi en répondre, à l’heure du bilan.

    A 83 ans, Yves veut bien témoigner du travail, de la vie, de la mer : il n’a plus voulu de l’école et parle de son apprentissage de pêcheur à la traïno, la traîne, à 13 ans. 

    «... et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (presque à Gruissan), on se tapait déjà huit, dix km à pied... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur !

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes i anar (tu peux y aller), à dix-sept ans, je suis allé jouer au rugby, je devais faire 80 kilos, je jouais pilier. Il y avait Serin, l’international, et un toubib qui s’appelait Olive, il était sympa et te trouvait toujours quelque chose pour soigner un bobo... Ils venaient pêcher à la ligne, moi j’avais commencé à Fleury. 

collection Josette Saborit-Dolques. Merci à elle. 


Ils m’ont dit si ça me disait d’aller jouer à Béziers. Pour ça allez voir mon père. Quand ils lui en ont parlé, il se sont fait jeter comme du poisson pourri. C’étaient des coriaces, ils sont revenus à la charge et la troisième fois mon père a dit « Le matin quand il va rentrer y a pas de rugby qui tienne, i a lou traval ! »... Des fois c’était rude et devant ça y allait, mais si je me levais pas, à six heures, il me foutait en bas du lit... Puis j’ai joué jusqu’à ce que je parte à l’armée... » 

Saint-Pierre-la-Mer, vendredi 31 juillet 2015. 

Yves, tu patientes qu'on veuille bien t'accompagner demain, à l'église qui a tant vu des nôtres et enfin, dernière adresse connue, route de TA mer, sous les vieux cyprès... Chez les vivants, ils sont quelques uns, tu sais, à rappeler leurs bons souvenirs de la traîne... ces témoignages font plaisir. Tu en parlais, en 2015. J'ai pris tes mots au bond, « un matin motivé » à penser rugby, je voudrais plaisanter mais je dérape à me réciter le début de Victor Hugo « Demain, dès l'aube... » 

(à suivre... finalement, onze ans après, presque, je vais les rééditer tes prises de parole, déjà pour moi, on oublie si vite...)


samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

mercredi 25 février 2026

La traîne expliquée par François MARTY (7.3)

Auditeur privilégié de ses précieux témoignages, je partage avec plaisir le vécu d'Yves Boni, pêcheur originaire des Cabanes-de-Fleury. Après ça, comment se résoudre à un clap de fin avec un témoin si amicalement soucieux de partager ce que fut sa vie de pêcheur ? 

À titre personnel, je garde pour la fin le souvenir plaisant d'une participation à au moins deux caluches, deux petites traînes, à Saint-Pierre-la-Mer (Pissevaches) et aux Cabanes-de-Fleury, avec, inoubliable tant il était attachant, un autre pêcheur de chez nous, Robert Vié (1927-2007). 

François Marty (1953-2008), emprunt aux Archives du Sensible.

Décidément, c'est la pêche à la traîne qui est la mieux documentée tant dans la revue Folklore avec la participation d'Henri Bourjade, avocat de formation, propriétaire terrien à Fleury-d'Aude et Saint-Pierre-la-Mer, celle aussi, pour aujourd'hui, de François Marty (1953-2008), pêcheur à Gruissan dans son étude malheureusement inachevée pour cause de décès. 
Dans la quarantaine de pages dédiées à sa « Description détaillée des techniques de pêche », avec l'art de la pêche, le lamparo, la foëne, le tellinier, le trabaque, les filets maillants, les crocs et le globe, François Marty accorde huit pages à la « caluche », deuxième en importance après le lamparo.      

François Marty la caluche : 
« ...Les très grandes traînes appelées « Gateo » ont vécu leurs dernières mises en œuvre dans les années 1950 : par manque de bras » (F.M.
Il nous explique qu'en plus des professionnels, les 50 à 80 personnes se présentant pour aider à la traîne, venant suite au bouche-à oreille initié dans les quartiers par les matelots se trouvèrent de moins en moins intéressées par la part gagnée, « la godaille » (F.M.)(en raison de l'amélioration du niveau de vie, de la paie en numéraire plutôt qu'en nature)

« [...] Cette pêche, appelée en français la senne de plage, ne se pratique facilement qu’en absence de houle... » (F.M.), donc par vent de terre (1) Cers ou Tramontane. 

Schéma François Marty. 

L'auteur précise que la barque qui a calé le filet revient au bord à environ 300 mètres du départ « [...] Commence une longue traction tandis que se lève le soleil, jaune d’œuf... » (F. M.) 

Chaque cinq minutes, une maille (100 mètres environ) est ramenée, une équipe crie « maille » et l'autre bras doit répondre puisqu'il faut se trouver au même niveau simultanément. 

« [...] Les pêcheurs disent que c’est le filet qui effraie le poisson en bougeant. Ainsi allant de gauche à droite, le poisson hésite jusqu’au moment où, « sentant » la terre proche, il essaye de repartir vers le large et se trouve piégé dans la poche, d’où l’importance qu’elle se trouve bien au centre à l’approche de la plage. » (F.M.) 

Schéma François Marty

Dessin de François Marty qui était aussi artiste.



Lorsque le filet arrive, les équipes tombent le trajèl (2) et tirent à la main, côté flotteurs ou côté plombs, en prenant soin de bien garder le plomb au fond de l'eau au niveau du dénivelé limitant la grève. Ils doivent aussi tenir compte des poissons qui s'ensablent afin d'échapper au piège : 
« [...] En effet si le mulet saute par dessus le filet, le loup, la dorade et le marbré ont la faculté de se mettre de côté, de basculer latéralement, de secouer rapidement leurs ouïes ce qui crée un courant qui retire du sable et leur permet d’y loger leur corps sur lequel ce sable se redépose. Un gros loup provoque en surface des tourbillons et des remous impressionnants... » (F.M.)
Une foëne (« fitouiro » chez Alibert, et nous, disions « fichourlo ») s'avère alors très utile vu que l'eau diminuant la pression, le poisson sous le pied s'échappe généralement. 

La poche est laissée dans l'eau, on en retire le poisson grâce à une cagette « [...]Ce qui est commercialisable ou peut faire partie de la portion donnée à l’équipage est mis en caisse, glacé et entreposé à l’ombre sous le « seilou » (la pointe pontée de la barque / note JFD), est rejeté vivant le poisson ni maillé ni écrasé... » (F.M.) 

En prévision du prochain coup de traîne, la poche nouée, tout doit ensuite être bien rangé, bien lové pour les mailles et plié concernant le filet. 

Les embouchures des graus et des ports sont recherchées, idem pour les trous d'eau. Celui qui arrive en second doit s'éloigner de 600 mètres pour « faire bol ». Souvent une bette laissée sur la plage indique que la place est gardée. 

En tenant compte des courants (celui de pounent est favorable / F.M.), des bouées, du début de la surveillance des plages, ils font en général trois bols dans la matinée. 

« [...] Incidents. Les croches ne sont pas rares, chaque hiver, chaque inondation apportent son lot d’obstacles qui peuvent être plus ou moins dangereux et plus ou moins ensablé en fonction de la houle et des courants. Il est ramassé toutes sortes d’objets dont les plus incongrus, appareil auditif, fauteuils d’avion, frigos, pneus… Lorsque la tension de la corde augmente, qu’une résistance se manifeste, une personne habituée peut savoir si l’on est en train de déchirer le filet. En posant la main sur la corde, il est possible de sentir la secousse des mailles en train de se rompre. Si le lieu est connu pour propre, dégagé de tout écueil, l’hypothèse d’un simple ensablement suffira à faire en sorte de resserrer les deux bras pour débloquer. En cas de croche importante, il devient impossible de tirer. Le filet se déforme et souvent la ralingue des flotteurs coule. La relève du filet s’impose alors afin de le dégager. Soit à l’aplomb de la barque on peut libérer le filet quelquefois à l’aide d’une gaffe ou alors il est nécessaire de plonger... » (François Marty).     

(1) « Magistral ou maristrau qui souffle de l'Ouest ou de l'Ouest Nord-Ouest et que l'on confond avec le Cers », la Tramontane, Tramountano, restant un vent de Nord-Ouest ( page 198 « La Pêche sur le Littoral Audois », Garae, revue Folklore n° 3, automne 1941)

(2) Une paire de tours autour du cordage suffisent à bien arrimer la traction... tout comme font les cow-boys quand ils laissent le cheval devant le saloon... 

(3) À Saint-Pierre, dans des circonstances analogues, mon grand-père Jean sortit de l'eau un loup magnifique dont l'œil seulement était visible mais ce butin devait appartenir de droit au patron pêcheur. 

Source ; Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise « La Pêche Artisanale sur le Littoral Audois », « Étude Inachevée », François Marty (1953-2008), Association Etan.  

mardi 24 février 2026

La traîne d'Yves, margoulins et gens bien (7.2.3)

Je ne peux que rappeler les plaisirs cumulés à écouter Yves Boni, pêcheur du Golfe, au matin vers 10 heures... C'est que, plus tôt, il “ traîne ” en bord de mer ou au port en soutien d'un jeune professionnel à la pêche, d'ailleurs tout en parlant, ses mains s'occupent aux mailles d'un filet. Et puis il y a son pied-à-terre de Saint-Pierre évoquant si bien un passé forcément beau de notre station balnéaire (voir un précédent « La traîne avec Yves Boni (7.2.1) ». Ces propos datent de l'été 2015. 

Yves Boni 5, patron pêcheur, (à la caluche certainement, la petite traîne, ou alors peut-être s'aidait-il d'un tracteur pour une  “ grande ” traîne encore (1)/ note JFD) : « La vente du poisson... une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, vingt kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de deux, trois kilos. 

De l'autre côté de notre Méditerranée, une même traîne, “ pêche à la senne ” en français. 

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à trois cents mètres. On va, on cale, je te dis pas : trois-cents-cinquante kilos de loups et des pièces de trois, quatre kilos ! 

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ? 

— J’en sais rien ; c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? ( Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! Couchanlegi est venu le chercher : y en avait trois-cents-vingt kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin. 

Yves à son compte qui raccommode, rafistole. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents (ici son père Édouard Saborit (1914-1979), poissonnier) dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci renouvelé pour cette participation appréciée !

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas, 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les “ Italianos ”. 

— Et dans les PO ?

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi, il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné !.. " 

Organisée par la municipalité, mise à l'honneur par le 13 heures, une fête du patrimoine les dimanches matin de juillet et août : les touristes sont embauchés pour relever la traîne... le nombre à défaut de trajèl (bricole de traction). Ils partagent ensuite le poisson. 

Yves Boni 6, “ L’ALLEMAND ”. 
En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! ». 
 
(1) Merci au lecteur concerné à titre personnel pour avoir remarqué un tracteur Massey Fergusson rouge sur le sable des Cabanes-de-Fleury, à Saint-Pierre, bien qu'il faille toujours douter de l'entièreté d'un souvenir, il me semble avoir vu au moins un tracteur orange...  






lundi 23 février 2026

Yves Boni, la grande traîne ou gateo (7.2.2)

Passeur de mémoire pour une pêche d'alors sur le golfe du Lion, entre, en gros, Les-Cabanes-de-Fleury et Gruissan, Yves Boni témoigne d'une vie nature mais rude, de l'apprentissage à patron pêcheur. 

Années 50-60 ? « plein d'usage et raison... » Yves semble s'être mis à son compte. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci pour cette participation appréciée ! 
    
Yves Boni 3 à la grande traîne ou gateo : « La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait "embasser" (ranger les filets dans la barque) la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (dérive vers le Sud de plus de 7 kilomètres / note JFD)

 Yves BONI 4, toujours à la grande traîne (traina) : « ...et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (latitude du cimetière marin et de la chapelle des Auzils, presque à Gruissan ; le lieu est noté sur la carte d'État-Major des années 50 / note JFD), on se tapait déjà 8, 10 km à pied (13 même ! / note JFD)... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur ! (environ 13 kilomètres et autant pour y revenir même à vide ! puis un autre trajet retour pour le filet non ?/ note JFD) 

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes y anar (tu peux y aller) ».  (à suivre)