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dimanche 14 juin 2026

Yves BONI (1932-2026) SOUCIS et FATALISME...

Yves Boni des Cabanes-de-Fleury nous a quittés le 26 mai de cette année. En 2015, le hasard voulut notre rencontre et son souhait de partager, de nous éclairer sur ce que fut sa vie de pêcheur. En souvenir de lui, et d'autant plus que la mémoire, comme bien des choses et des êtres, est naturellement sujette à l'érosion, l'occasion nous est donnée de reprendre, précieux à plus d'un titre, les entretiens avec Yves, pêcheur du Golfe... oui, la majuscule pour celui, unique, le nôtre, du Lion...      

vendredi 11 septembre 2015

SOUCIS ET MALHEURS D’UN PÊCHEUR DU GOLFE (VIII) / Fleury d'Aude en Languedoc

« Et oui, tu vois, je faisais la traîne l’été et l’étang l’hiver, pratiquement la moitié de l’année pour chaque pêche...

— Le poisson se vendait bien ou sont-ce les mareyeurs qui en tiraient le plus grand profit ?

— Faut pas chercher à comprendre... les mareyeurs ils t’attendent... comme celui de la Nouvelle... Je lui demande s’il prend les crevettes, tu sais, les crevettes grises. Il me dit « écoute, si tu me les fais cuire, je te les prends ! » On était à la Nautique, on avait un baraquement  avec une gazinière et même, cuisinière à bois. Un jour, pour te dire, j’avais fait cuire quatre-vingts kilos, eh, de crevettes... Je les amène... Tu as vu les sous toi ? Je les attends encore...

— C’est un voleur alors ? 

— Oh, oh...

— On ne peut pas le dire comme ça ?

— Et non, et non... (Yves a du mal à dire du mal des autres même malhonnêtes...). Un drôle de lascar quand même ! Sûr qu’il les a vendues ! Et dire qu’il venait à Fleury...

— À Fleury ? Ah ! alors c'est le concernant alors que l’appariteur clamait « La sardine Tiaide (bien qu'en rapport avec ds Celsius, le nom a été changé) est sur la place ! » et qu’un ami de Trausse, Yves Lapeyre tiens, le même prénom que toi, de Trausse Minervois, avait bien fait rire mon père en s’étonnant « Es uno especialitad d’aici ? » (c'est une spécialité d'ici ?). 


Photo du tournage de Pêche au thon en Tunisie (1910) d'Albert Samama-Chikli. Au premier plan, on peut voir sa caméra. Domaine public.


— J’ai eu travaillé avec le père... lui était un gangster... « Tu peux venir avec moi ? » qu’il me dit un jour. Je devais avoir 14 ans ; il avait une espèce de camionnette ; on va à Palavas. A l’époque, je sais pas si tu en as entendu parler de ça, y avait la “seinchole” (1), au mois d’août... comme ça, les thons venaient au bord, les barques les encerclaient, ils prenaient parfois 30, 40 tonnes de thons !.. Eren partits amé Justin (on était partis avec Justin) et le temps que le type tournait le dos, il lui a piqué trois thons de 23-24 kilos comme ça, zaou, direct ! de par terre à la camionnette ! 


Vela_latina La Barque Yvonne de Palavas-les-Flots 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Author Juan Sol

— Tu sortais en mer aussi ? 

— Oui mais je suis resté au sardinao (2), on faisait le sardinao et le thon... Ton oncle, lui, était au lamparo...

— C’est vrai, il m’a eu donné du poisson quand on campait aux Cabanes, à quai, une fois, quand il rangeait et nettoyait encore à bord..., je me souviens, j'avais récupéré aussi un hippocampe séché sur le pont... 

— Enfin, laisse tomber Yves, songeur : c’est le pêcheur qui se la donne et toujours l’intermédiaire qui ramasse. » 

C’est vrai qu’entre la confiscation des ressources par les grosses unités prédatrices (chalutiers, thoniers) (3), la toute puissance des mareyeurs, sans parler de la pression des touristes rois, du bétonnage des côtes, des pollutions successives, des “ changements climatiques ”, et j’en passe, la grande majorité des petits métiers a logiquement disparu quand les pêcheurs comme Yves ont pris la retraite.

(1) certainement en rapport avec la seinche (Littré 1874), l’encerclement des thons à Palavas.
http://fpmm.net/wp-content/uploads/2014/09/FPMM-Palavas_specimen.pdf (page actuellement introuvable E 404... comme quoi la supériorité de l'informatique relève souvent de la théorie. 
Pour un ancien de Victor Hugo, comment ne pas penser à monsieur Sinsollier, surnommé “ Sinsolle ”, qui nous fit aimer l’Histoire (pour moi, plutôt la géographie). Et ne me dîtes pas que, contiguë aux anciens ateliers de mécanique encore marqués de cambouis où Salant et Guionie, les profs de gym, nous faisaient voltiger (enfin, il faut le dire vite...) sur les barres parallèles, la salle (qui fut aussi celle de la prof de musique), éclairée seulement par une verrière au plafond, ne laissait pas d’autre possibilité d’évasion... (je ne sais ce que ce paragraphe vient faire ici si ce n'est pour exprimer la considération, la reconnaissance gardée pour ces rares enseignants vous donnant la belle impulsion sur un futur positif... Monsieur Marcel Sinsollier (nous n'avions pas toujours accès au prénom de nos enseignants) 1932-2024, 83 ans du temps des confidences d'Yves Boni, mon pêcheur du Golfe...   

(2) nom du filet à sardines.

(3) quand je pense que les gros prennent impunément des dizaines de milliers de tonnes, notamment au large de la Libye, de la Somalie (une des causes de la piraterie fustigée par des pillards dont des FRançais, des Espagnols et d'autres ne valant finalement pas mieux...)... Yves, lui, a été contraint de brûler les barques construites de sa main ! L’égalité de traitement par l’administration ne vaut pas mieux qu’au siècle de Louis le quatorzième... “... Suivant que vous serez puissant ou misérable... ”, l'ordre des choses toujours entre hégémonistes et opprimés. Ou encore, concernant une modernité de toujours s'appelant “ corruption ”, la complicité des instances européennes... Un repenti de la pêche industrielle n’a-t-il pas déclaré : « Quant aux inspecteurs de la Cicta montés à bord, s'ils n'ont rien vu, c'est qu'un paquet de cigarettes suffit à les acheter. »
http://www.lepoint.fr/actu-science/thon-rouge-les-revelations-fracassantes-d-un-pecheur-repenti-09-11-2011-1394264_59.php (bien que qualifié de “ non sécurisé ”, le lien n'aboutit plus... merci la pérennité de l'informatique...

voir aussi http://www.midilibre.fr/2015/09/02/chalutiers-c-est-la-fin-de-l-hemorragie,1208127.php. Super, le Midi-Libre sauve l'honneur de l'informatique ! 


jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer... 



mardi 9 juin 2026

Yves Boni (1932-2026) Les BOGUES

 jeudi 6 août 2015

LES BOGUES DU CAPITAINE AU LONG COURS (VI) / Fleury-d'Aude en Languedoc

« La bogue (1), ils en sont friands à Toulon ! Malheureux ! j’avais un copain, il était à la Seyne ; sa mère vendait sa pêche. Un jour il fait une soixantaine de kilos de bogues. 


Boops_boops_shipwreck 2010  under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Author Albert kok

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? », je lui dis, nous, là-bas, on les jette...

— Vous les jetez ? mais tu veux pas rigoler, ça vaut un prix d’or !

— Ça vaut un prix d’or ? Nous, on les donne aux goélands !

— Mais vous êtes cabourds (2) ! C’est prisé ici !
Du coup, plutôt que de les jeter, la fois d’après, je les porte au chef, un grand chef de cuisine qui nous régalait de ses pâtés, au déjeuner. Je lui précise que c’est vraiment pas terrible, la bogue. 

Boops_boops_Karpathos 2011 licensed under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Roberto Pillon


Une semaine après, pour les déjeuners aux copains il me met deux gros bocaux.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— C’est du pâté de poisson... Justement, ce jour-là, on était partis des Cabanes avec les tracteurs ; on avait fait en remontant et quand on a été au milieu des culs nus, midi, une heure moins le quart, c’était l’heure de manger ! Stoppez ! On avait un grand plateau que je mettais à la barque et je sors ça.

— Et qu’est-ce que tu nous portes ?

— Ma foi, du pâté...

Un commence à goûter c’est pas mauvais ! C’est bon ! Viro reviro (Tourne, retourne-toi), ils avaient tout flambé !

Quand j’ai revu le chef, je lui demande ce que c’était :

— Ce sont les poissons que tu m’as donnés... C’est du pâté de bogues.

— Ils m’en ont pas gardé  ! 

Le chef, lui, m’en avait gardé un peu et c’est vrai que c’était bon !

Ils nous en a donné du pâté, cinq ou six fois et ils se jetaient dessus comme la misère sur les pauvres ! Aurio vist aquo. J’étais au milieu comme un capitaine au long cours, ils étaient autour... et quand ils ont su que c’étaient des bogues, ils en sont tombés sur le cul !

C’était une sacrée escouade... C’étaient pas des fainéants, ajoute Yves comme pour excuser leur appétit. Ils étaient vaillants, tu sais... Quand tu fais cinq ou six bols ou sept...

— Tu dis que tu avais les tracteurs quand même... 

La traîne, photo d'Yves Boni... Mais que contient la poche du filet ?

Non mais, tu sais, quand on voyait qu’y avait du poisson parce que le poisson, une heure tu en as et puis y en a moins. Alors quand il y en a, tu tires à la main : deux bols alors que le tracteur t’en fais un seul... il permet de reposer l’équipe quand ça baraille (bouge) moins. Sinon, fallait se la donner... et pas pour des bogues de préférence... Ce sont des combines qui viennent vite. Tu le comprends : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. 

 

(1) Boops boops, communément appelée bogue est une espèce de poisson marin de la famille des sparidés. La bogue, Boops boops (Linneus, 1758) est une espèce largement répandue aussi bien en Atlantique oriental qu'en Méditerranée. Elle présente un caractère semi démersal (plutôt au fond) et vit au-dessus du plateau continental sur tous les fonds jusqu'à 490 m ; elle est plus abondante dans les cent premiers mètres.
Elle doit son nom de bogue a la taille de ses yeux qui sont particulièrement grands par rapport à sa tête, comme un insecte (en anglais bug). WIKIPEDIA. 

(2) à l'origine “ mouton qui a le tournis ” ; signification dérivée : “ idiot ”. 


samedi 6 juin 2026

Yves BONI (1932-2026)... MESQUINERIES et JALOUSIES...

 Article initial du mardi 4 août 2015. 

MESQUINERIES ET JALOUSIES DE PÊCHEURS (V) / Fleury en Languedoc


    Yves continue de parler de ce que fut son époque, pas parfaite certes, surtout concernant le caractère des hommes, parce qu’il a plutôt connu les jalousies, les mesquineries des pêcheurs, loin d’une solidarité des gens de mer, bien virtuelle, à peine moins indifférente que celle des terriens... les Hommes n'étant partout que des Hommes... 

    « ... Moi ça me faisait rien, hé, d’affronter la tempête, tu sortais la journée... là on gagnait des sous. Une fois j’avais pris mon père, j’avais mis quatre ou cinq heures à sortir le filet de la glace... et la glace te coupait les mailles comme un couteau... Y a des jours tu dégageais vingt à trente tonnes d’herbes. Enfin tu t’en sortais. Maintenant c’est fini.  

Vous aviez le même type de bateau ? 

Oui, des barques sauf qu’à l’étang elles sont plus basses et ont le derrière carré pour mettre le moteur. Les miennes, je les ai faites, tu verras les photos. Y avait du poisson et on gagnait sa vie. Je suis allé jusqu’à la retraite sauf que jusqu’à vingt ans, j’étais pas déclaré... A 55 ans, ils m’ont dit qu’il m’en manquait cinq. Là, ça devient dur l’hiver à l’étang, plus que la traîne en été. On vivait à Narbonne-Plage, je faisais les trajets jusqu’à la Nautique pour prendre la barque... L’étang je n’y retournais qu’en septembre parce que il faisait chaud et c‘est là où c’est que tu vois que les gens sont pas... enfin je comprends pas, je ne suis pas un intellectuel, mais la moitié de l’année, j’étais à la mer... Enfin, ils auraient pu réfléchir qu’avec les eaux chaudes, ils prenaient 50 kilos d’anguilles pour en jeter 40. A chaque réunion je le disais mais ils étaient nés comme ça ! Alors aqui aurios vist (alors là tu aurais vu), j’avais la cabale contre moi ! 

Vue vers le Nord du village de Bages et l'étang de même nom (de Bages et de Sigean). La Nautique, commune de Narbonne, se trouve sur la rive en face ; au fond la Montagne de La Clape. 

    J’avais déjà eu du mal à entrer à Bages. Les pêcheurs de l’étang avaient fait obstruction ; j’avais même dû aller m’expliquer auprès des autorités, à Port-Vendres ; l’administrateur maritime était même venu en réunion pour confirmer qu’habitant la commune de Narbonne, j’avais bien le droit de pêcher à l’étang. Ils étaient pas commodes, jaloux pour quelques kilos d’anguilles de plus ou de moins... Une fois, j’en prends un bon paquet et je me dis que ça vaudrait le coup de caler encore... Oh, adieu ! ils avaient encerclé la place... tu comprends, tout le monde se surveillait aux jumelles... 

    Et puis, c’est pas pareil qu’à la mer. J’ai dû monter tous les filets, en partant de zéro, et il en faut pour barrer l’étang. Et quand mon frère est venu, qu’il n’y avait plus rien aux Cabanes, il a fallu en faire autant ; ça m’a bien pris entre deux et trois ans... Pendant que Thérèse était aux commissions, figure-toi que j’alignais mes mailles dans la voiture, en attendant... Et après on dira qu’il n’y a que les femmes qui tricotent...  ». (à suivre).  

mercredi 3 juin 2026

Yves BONI (1932-2026) Le loup ou le muge ?

Reprise du dimanche 2 août 2015 LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (IV) / Fleury en Languedoc

Le loup ou le muge ? À Aude et à l’étang.

Depuis l'Île Sainte-Lucie, les étangs : à gauche celui de Bages et de Sigean, à droite, de l'Ayrolle 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 1.0 Generic license. Auteur Joyce11

«... L’étang (1), c’est un métier très rude, plus que la mer, tè ! Ouh là, y a pas de comparaison ! Attention entendons-nous bien : si tu veux faire le travail, parce que, comme je te dis, si tu attends que le vent soit tombé pour ramasser le poisson le lendemain, il vaut mieux que tu restes au lit, tu ramasses rien : tout est mort, on dirait de la bouillie, c’est tellement quiché, mais si tu y vas le jour du vent tu en sauves pas mal. Sur une tonne tu récupères 4 ou 500 kilos, la moitié, tandis que le lendemain tu perds tout...

Sinon, y a de tout, du loup, des muges et quand il y a de l’eau qui tombait, de la Berre là-haut, il y avait des carpes. 

Les poissons d’eau douce, on n’est pas très forts ici... (Mon grain de sel), 

Quoique, le mulet... l’eau douce, ça allait... le coco, il fait la tangente lui.

Des gens disent qu’ils l’estiment autant que le loup...

Je vais te dire une chose, ça vaut ce que ça vaut : je préfère mieux le muge que le loup. Ça n’a pas de goût le loup, c’est fin oui, mais le muge... Un jour le petit-fils me dit, « Papé, tu sais, moi, le poisson... » Attends, je vais te faire quelque chose : je coupe les filets, j’enfarine, je passe à la poêle... Il m’a dit papé, du comme ça, tu peux m’en donner... les filets de loup, c’est pas pareil... Ne confondons pas : le muge c’est un charognard, c’est comme le rouget, il se nourrit de quoi ? il bouffe dans la fangue. Sinon, je te dis, à mon goût,... que celui-là, il n’avait pas goût à vase quand il montait dans la rivière (2). Dans l’Ayrolle, il y a Campignol à côté, il y a peu d’eau, alors là, la vase tu la trouves... 

Poissons_au_marché 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Classiccardinal. 


Il y a cinq ou six variétés de muges : le dorin, le mulet, le camard, la pointue, attends, y en a une autre... La lissette ça devient pas tellement gros ; le dorin n’est pas gros non plus, il a les ouïes orangées. Je les pêchais à l’étang et plutôt dans l’Aude.

Les anguilles, la mordorée et puis la verte (3) et puis les grosses, les “ mazères ”, costaudes (des deux mains, il forme un rond de 5 ou 6 centimètres de diamètre...), y en a qui sont plus grosses que les congres... j’en ai pêché une, une fois, dans l’Aude, elle faisait 6 kilos, on l’a mesurée avec Marceau, un mètre trente, je crois. A l’étang, elles étaient moins grosses, jusqu’à deux et trois kilos pour les “ mazères ”.

Tu as connu la période, dans les années 70, où les camions les prenaient vivantes en Italie ? 

L'Aude, fleuve côtier... nous disions, Yves aussi, et nous disons toujours “ la rivière ”, simplement... 


Oui mais avant, à la rivière, on les vendait pas, on les jetait pacque les vieux ils avaient une tactique à la tchaou, ils cherchaient pas. Au globe, en une nuit, on pêchait 80 à 100 kilos, on les jetait. Des fois tu en gardais quelques unes  pour un Lespignanot qui demandait : « Ouais, Marceau tu me garderas quelques anguilles ? » Mais là, on a perdu des sous, je le pensais mais j’étais gaffet (apprenti) et le patron ne voulait pas chercher d’autres débouchés. On pêchait du loup, du muge et des plies, d’un kilo un, un kilo deux. Elles remontaient presque au pont de Fleury, on avait un poste à L’Horte de L’ami. Boh, il y avait plus de poisson quand même... » (à suivre...)

(1) Yves a pêché dans l’étang de Bages et de Sigean, il parle aussi de celui de l’Ayrolle et de Campignol qui lui est contigu. 

(2) Vrai que quand nous allions pêcher l'été à Aude, à bicyclette, il n'y en a qu'un auquel on prêtait un goût de vase, “ camard ”, nous disions... Une fête, cette pêche en bande... Aujourd'hui et depuis le barrage anti-sel, ensuite toutes ces plantes aquatiques qu'on ne connaissait pas avant... J'y ai vu des écrevisses sinon... est-ce que les muges continuent de remonter la rivière ? 

(3) note de 2026 : pas de distinction, un demi-siècle en arrière, entre la pêche de l'anguille jaune autorisée bien que limitée et celle, interdite, de la blanche qui part se reproduire vers la Mer des Sargasses... 

Lundi 1er juin, on conduisait Yves sous nos vieux cyprès. 8500 kilomètres loin de Fleury, 15h 30, je guettais la pendule afin d'y être par la pensée... cette attention ne me fit hélas émerger de la sieste qu'en retard d'une demi-heure... Contingence et vicissitudes aussi qui font ce qu'est l'existence... plutôt évacuer notre embarras et répéter simplement « C'est la vie », « La vie continue ». Pardon ? oui, je vous entends, on s'en fout de moi, entièrement d'accord...  

mardi 31 mars 2026

La RAMADO de Coursan, chevaux, Rameaux, lexique (16)

La manifestation festive de juin à Mollégès a le mérite d'être claire dans son intitulé de « carreto ramado », à savoir une charrette de rameaux, rams en languedocien tandis que les Rameaux avant Pâques sont ceux du dimenche das Rampans (1), avec la majuscule. Dans certains secteurs d'Occitanie, des traditions de ramado poulido, de jolis chemins de rameaux entre les domiciles des deux amoureux et l'église officialisaient le mariage imminent ou tout récent tandis qu'un éconduit ou jaloux en arrivait parfois à la ramado laido d'un chemin jonché de fumier et autres saletés. 

D'après toujours le « Tresor dou Felibrige », travail monumental de Frédéric Mistral (1830-1914), l'entrée « ramado » comprend au moins deux homonymes, la ramado étant la douleur de la mère sur le point d'enfanter et aussi une averse passagère « Après une forto ramado seguido d'une soulelhado » Hercule Birat (1796-1872), chansonnier et  poète de Narbonne... comme dans la chanson enfantine « Il pleut il fait soleil... » 

Pour revenir à la fête honorant les paysans, leurs montures ainsi que le travail accompli, par chez nous, s'il est fait mention de la  « Ramado de Narbouno » et des quelques ramados organisées à Nissan-lez-Ensérune, c'est avec celles de Coursan qu'une tradition remontant à 150 ans en arrière ne tombe pas dans les limbes du souvenir grâce aux chroniqueurs de la revue FOLKLORE n° 1, de janvier 1938, qui en fait état. Il y a un siècle et demi, pas de vignoble dans nos parages mais du blé : « Il n'y a pas de pays en France qui puisse être comparé pour l'abondance de ses récoltes en grains à la fertilité de la plaine de Coursan » 1788, Mémoire d'un intendant du Languedoc, Ballainvilliers. La fête a continué lorsque, après 1850, l'ère de la vigne s'est imposée. 

Coursan, vue sur l'aval de l'Aude - 2011.

Ah ! ils se démarquent les laboureurs de Coursan qui montent assis et non à califourchon comme partout ailleurs ! La Ramado consiste à faire évoluer, liés à la queue-leu-leu, à 1,20 m seulement l'un de l'autre, 15 à 25 beaux et jeunes chevaux. Isolé devant cette cavalcade richement décorée jusqu'au gros nœud à la queue, le meneur ramadaïré galope en tant que porte-drapeau. Chapeau de paille rubané, petit boléro de couleur  brodé de fils d'or et d'argent, chemise et pantalon blancs (un long pan de la ceinture assortie au boléro, de même que la cocarde sur les sandales de toile blanche, parent tous les ramadaïrés). Le char, petit chariot lesté afin de tenir la route, recouvert de branches d'ormeau, est ainsi capable de tourner le coin des petites rues sans verser, l'honneur du conducteur étant en jeu. À l'intérieur, deux musiciens courageux, cachés dans un capitonnage de matelas, se doivent de continuer à jouer même renversés ! Les cavaliers, eux, sautent, descendent; virevoltent, se tiennent debout sur le cheval avant de se rasseoir et recommencer leurs numéros de cirque. La ramado passe partout dans le village ; elle s'enroule en escargot, décrit des S autour des arbres de la fontaine ferrugineuse. 

Coursan 2011 ; depuis le pont qui lui aussi a son histoire, l'église Notre-Dame-de-La-Rominguière XII et XIIIème siècle.

La soirée se terminait par un grand bal. Longtemps le village commentait la performance du conducteur parfois « de premier ordre »...  

Ces fêtes revenaient cher, on ne pouvait les organiser tous les ans, la dernière a eu lieu en 1905. 
Témoignage dans la revue Folklore n° 1 en janvier 1938, de monsieur Jean Maffre de Coursan. 

(1) beau souvenir d'enfance aussi, tous ces Rameaux au-dessus des têtes, devant le portail de l'église, jusque dans la rue... 
https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2024/03/rameaux-et-paques-1.htm

Et mon père, encore : 
« ... Dimanche des rameaux 1953 : Le mauve de la glycine qui étale ses grappes près d’un portail de la place du Ramonétage m’a fait penser à l’entrée monumentale du château de Saint-André-de-Sangonis, et en ce jour des Rameaux je revois Marcellin, le vieux serviteur zélé jonzacois qui, de retour de la messe, parcourait une à une les pièces de la grande maison pour laisser dans chacune d’elles une branchette de laurier bénit destinée à remplacer celle de l’année précédente. Pauvre Marcellin, si gentil au fond, qui revenait avec nostalgie sur ses cinquante années passées au service des familles Martin, puis Gaudion de Conas, Romilly enfin ; il évoquait la cure à lui payée jadis annuellement à « Châtel » (Châtelguyon), les tenues de service auxquelles il avait droit, bref les beaux moments de sa vie de fidèle domestique. Et maintenant ? La comtesse, toujours à court d’argent, lui devait même sept mois de gages, quelle misère ! Aurait-il mieux fait de rester au service de la maison Martell qui portait si haut depuis si longtemps le renom du cognac français, celui de son pays qu’il ne reverrait plus ?.. » François Dedieu, p. 185 Le Renouveau / Caboujolette 2008. 

« [...] Dimanche 17 mars 1940. Rameaux. (St-Patrice). Je vais à la messe, où je suis à côté d'André Pédrola, qui est loin de douter bien sûr qu'il va aller, treize années plus tard, partager la vie des Canadiens du Québec tandis qu'au même moment je vais gagner ma vie de professeur, pour trois ans, au Brésil... » Ensuite nous jouons au billard au café de la place, qui sera remplacé plus tard par le marché couvert, la salle de cinéma du haut cédant alors la place à la nouvelle perception de Fleury et au logement du Percepteur. Dédé, le plus jeune des trois enfants Sanchon, boit une grenadine (il a sept ans)... » Caboujolette / Pages de vie à Fleury II / chapitre "Le Renouveau" / 2008 / François Dedieu.

lundi 30 mars 2026

Mollégès, la carreto ramado, lexique (15)

À Mollégès, nous disions, entre Rhône, Durance et Alpilles, Camille Soccorsi a été sollicité en 1989 pour sculpter un cheval de trait en hommage à un monde millénaire de travail de la terre, symbole donnant à réfléchir sur l'âme humaine de plus en plus viciée par un matérialisme aveugle, avançant à marche forcée au poison à produire du fric (1). Loin de cette terrible dérive, au pied du cheval de pierre, les vers du félibre contemporain Charles Galtier (1913-2004) :

« Noun se pòu devina ço que deman preparo
E pèr qu’à l’aveni se posque saupre encaro
Lou bonur qu’a liga lis ome e lou chivau
Dins la pèiro entaia,iéu, eici, fau signa. » 

Cheval de Mollégès  Auteur : mamoue13.ekablog.fr

Traduction approximative :
Ce que demain prépare ne peut se deviner
Et pour qu’à l’avenir on puisse encore savoir
Le bonheur qui a liés les hommes et les chevaux
Dans la pierre sculptée, moi, ici, vous fait signe. »

 Sensible au sujet, la municipalité sollicite chaque année la Société de Saint-Éloi (2) chargée des réjouissances de la St-Éloi, patron des agriculteurs et charretiers de Provence. 
Quelques jours avant la fête, les charrettes promènent les musiciens donnant l'aubade, les charretiers remettent la tortillade, une couronne anisée ainsi que le drapeau. 

Mollégès, prieurs de l'année (la cocarde piquée sur la chemise) et chevaux de tête Carreto Ramado, Fête de la St-Éloi juin 2024. Auteur facebook.com/villedemolleges... Et 49 chevaux à la file (on peut les compter sur une vidéo !)... à se demander où ils peuvent bien les trouver... 

Le soir du samedi de la fête, l'un derrière l'autre une quinzaine de chevaux de trait galopent : les deux de devant, brides d'apparat, couvertures richement brodées, harnachés à la mode « sarrazine »,  sont les premiers à tirer la carreto ramado, charrette ornée de branches vertes. 

La Carreto Ramado Fête de la St-Éloi 2024 Mollégès (Bouches-du-Rhône) Auteur : facebook.com/villedemolleges.


Les femmes en Arlésiennes, La Carreto Ramado Fête de la St-Éloi 2024 Auteur : facebook.com/villedemolleges.  


Le dimanche, le prieur de l'année invite les charretiers et toute la population à un déjeuner. Au cours de la messe en provençal, la charretée d'une cinquantaine de chevaux est bénite sur la place du village. Avec les charretiers précédés des prieurs, fillettes, jeunes filles et dames du village portent le costume de l'Arlésienne. 

Sous des abords festifs et folkloriques, cette fête remarquable pour un village de 2647 habitants en 2023, reste avant tout une célébration catholique traditionnelle. Sans le volet religieux au premier plan, on retrouve le souvenir de cette fête de « La Ramado » à Coursan... (à suivre) 

(1) Du paysan à l'agriculteur nous sommes passés l'exploitant agricole puis à l'agroindustriel. Ce dernier  prétend insidieusement qu'il nourrit le peuple alors que son intérêt premier est de s'enrichir, le pays ne devant plus sa subsistance qu'aux importations... d'où mon refus de suivre bêtement les slogans faciles demandant un soutien automatique... Ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas soutenir la minorité faisant marche arrière pour des méthodes de production respectueuse, et contester la mainmise des grands groupes qui les étranglent... 

(2) association qui depuis 1969 élit pour un an ses deux « prieurs » responsables de l'organisation des fêtes de juin et d'été. 

facebook.com/villedemolleges


      

mercredi 4 mars 2026

Chez nous, la mer source de vie... (10 et fin)

Sous le tamis de la technicité, palpite le sensible (bien choisi, le titre « Archives du Sensible » de la part du Parc Naturel de la Narbonnaise)... En l'honneur d'une mer qui fut si nourricière, avec les sardines, nous aurions pu évoquer aussi les mannes d'anchois à mettre en bocaux pour l'hiver, le maquereau en escabèche, le thon si courant alors (en sauce tomate à la poêle, par exemple). Entre technicité et carte du cœur, après une quinzaine d'articles inspirés, au départ par un vieux monsieur de plus de quatre-vingt ans, lançant une jeunette dans un rock endiablé, d'ultimes données sur notre commune, donnent néanmoins l'opportunité de conclure.     

Gilbert Larguier précise :

« ...À Pérignan (1), à proximité des bouches de l’Aude, l’année se partageait en trois saisons : de Toussaint à Pâques, lorsque la mer était formée, on pêchait avec le boulier d’hiver à proximité des graus et de l’embouchure des rivières. De Pâques à Notre-Dame d’août on allait devant la mer avec le grand boulier. On se repliait ensuite jusqu’à la Toussaint dans l’étang avec le gatte au sec... » 

Carte dite « de Cassini », Geoportail, visualisation cartographique.
Détail nous concernant de cette carte « des » Cassini puisqu'on doit ce travail à quatre générations de cette même famille. À l'origine, elle répond à une demande de Louis XIV et Colbert ; on doit sa remarquable précision à la méthode employée de triangulation à partir de deux points connus vers le troisième à trouver. Son tracé fut initié avec la méridienne Dunkerque-Perpignan, donc le méridien de Paris... Des calculs liés à des mesures astronomiques de la Terre, à la distance du soleil, au système métrique, au temps universel pour lequel les puissances maritimes anglo-saxonnes l'emporteront avec le Méridien de Greenwich... mais tout cela nous entraîne loin de la pêche à la grande traîne ou à la caluche. (Notez l'utilisation encore du eszett « ß » : « Etang de Fleury deßeché », « N.D. de Ließe », « La Batiße neuve »)... coucou Gérard et Bettina...    

Sur la carte de Cassini (du XVIIIème à la première moitié du XIXème), trois graus se trouvaient à proximité des Cabanes (comme constructions, la carte ne mentionne qu'une baraque de (ou d'un)Bourdigou [piège de roseaux et joncs sur le canal sortant de l'étang vers la mer], la maison du « garde à sel » ainsi que « la Redoute de Vendres » entre l'embouchure de l'Aude et l'étang de Pissevaches (mentionné « de Fleury »). Du Nord au Sud, les trois graus sont le « Grau de Valleras » au débouché de l'Étang de Vendres donnant alors directement dans la mer, le « Grau de Vendres » qui se confond avec l'embouchure de l'Aude, le « Grau de Pissevaques », déversoir de l'Étang de Fleury. 

Pour ajouter à notre nostalgie positive, laissez-moi reprendre le cours toujours attendu de notre grand copain de jeunesse et à jamais, professeur d'occitan à ses heures et qui, en juin 2019, lors du dernier cours avant les grandes vacances, ne manqua pas, non sans son humour habituel, d'évoquer une énième saison à la mer qui s'annonçait...    

Guy Sié, fin juin 2019 : « … Los premiers toristos, la modo das bans de mar, perde qué la sal conserva lo cambajo (les premiers touristes, la mode des bains de mer parce que le sel conserve le jambon). Apres arriveron lous “ gandards ”, de types qu’arrivavon d’un pou de pertot en Franço, a partir dal mes de jun, dormission sur la sabla ???, se lavavon a la mar e ajudabon a la traina. (Ensuite arrivèrent les “ vauriens ” (2),  des types de partout en France, à partir du mois de juin, ils dormaient sur [mot que je n’ai pas saisi : le sable ? les oyats ?], se lavaient à la mer et aidaient à tirer le filet de la traîne). Avion una partida de peis. Lou peis lo manjavon e ne vendion per quatre sous per crompar de tabac et de vin. ( Ils gagnaient leurs parts de poissons, en mangeaient, en revendaient pour s’acheter du tabac et du vin). Se venion ero mai per tastar lo vin dal miéjour… hurosoment, fasio nou quand avio una bona annada e ne podios ne beure dos litros, per tirar la traina i a vio pas de problema… (S’ils venaient c’était plus pour le vin du midi… heureusement il ne titrait alors que neuf degrés les bonnes années et ils pouvaient en boire deux litres, pas de problème pour tirer la traîne). » 

Que voulez-vous, si une succession de hasards vous fait naître dans un bout du Monde alliant le bon accueil d'une rivière poissonneuse aux kilomètres de sable ensoleillé, grandir au spectacle de toutes ces voiles latines cinglant en fin d'après-midi vers le large pour une nuit de pêche que des lamparos dansants allumeront, sinon entendre, clair dans l'air cristallin, le teuf-teuf d'un moteur placide traînant au maquereau, quand un beau temps de mer est sur le point de tourner à une douce et scintillante brise marine, si la belle saison  peut débuter avec les jeux, la pétanque, les sardines, les flonflons de la fête des pêcheurs aux Cabanes, si, à Saint-Pierre, le cœur garde le souvenir d'une vigne exotique, d'un panneau « ACOPATANA » invitant au voyage, d'une palette de couleurs dignes de Paul Cézanne, avec l'heureuse opportunité d'en croiser des témoins d'exception tels Robert Vié, Yves Boni, le bonheur aussi de garder des copains de jeunesse irremplaçables, à honorer vivants  au nom de tous ceux que le calendrier peut nous rappeler et dont les voix en nous attestent que nous l'avons vécu, que hier reste le garant de demain, n'est-ce pas exister ?     

(1) À un « P » près, n'allez pas voir vers l'Espagne... Il est bien question de Fleury-d'Aude, le Pérignan des révolutionnaires. 

(2) Gandard s. m. matelot qui traîne le filet dit « art » au compte d'un patron de barque (Cabanes de Fleury). Syn. traïnaire, ca lbs. Mistral donne à ce mot le sens de vagabond, fainéant, vau rien. En catalan gandul. De l'arabe gandur. (GARAE, revue Folklore n°3 automne 1941).    



jeudi 26 février 2026

« Bogue » ? « Gobie » et crabe bleu... (8)

Parenthèse sur la pêche du jour mais non sans rapport avec notre thème. Hier, le sujet de « Voyage en cuisine », émission d'Arte, parlait d'une recette à Venise, un « risotto di go » “ monté ” petit à petit avec un bouillon de poisson, de gobie exactement (le bouillon restant clair, on dirait que le chef n'a pas passé pas sa préparation oignon-céleri-gobies au presse-légumes). Aussitôt j'eus souvenance d'un épisode de pêche raconté par Yves Boni, intitulé, mystère et inspiration décalée du témoin plutôt que du rapporteur, il me semble : « Les bogues du capitaine au long cours », à propos d'Yves, pêcheur local jamais parti mesurer des profondeurs, tel Marius de Marseille, dans des mers lointaines. 

Quelques gobies « Voyage en Cuisine » Arte (25 février 2026). 
 

Et là, le gobie composant l'apport principal au risotto vénitien, je me suis égaré dans une question de phonétique, une métathèse de spécialiste, entre nous, une inversion comme dans “ aéroport, aréoport ”. Était-ce le cas avec “ bogue gobe " concernant le gobie, gobi en occitan, ce petit poisson puissant par rapport à sa taille, ne sortant de son trou que pour aller manger. 

Hier cette recette de risotto est venue corriger mon méli-mélo existentiel : plus grands et en pleine eau, les bogues ne sont pas des gobies. Cela ne m'a pas bridé dans la relecture de l'article datant de plus de dix ans... Si ça vous dit de m'accompagner pour cette reprise de cet écrit d'août 2015 :   

LES BOGUES DU CAPITAINE AU LONG COURS (VI) 

« La bogue (1), ils en sont friands à Toulon, malheureux ! J’avais un copain, il était à la Seyne ; sa mère vendait sa pêche. Un jour il fait une soixantaine de kilos de bogues.

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? » je lui dis, nous, là-bas, on les jette...

— Vous les jetez ? mais tu veux pas rigoler, ça vaut un prix d’or !

— Ça vaut un prix d’or ? Nous, on les donne aux goélands !

— Mais vous êtes cabourds (2) ! C’est prisé ici ! 

Du coup, plutôt que de les jeter, la fois d’après, je les porte au chef, un grand chef de cuisine qui nous régalait de ses pâtés, au déjeuner. Je lui précise que c’est vraiment pas terrible, la bogue. (à suivre)

(1) Boops boops, communément appelée bogue est une espèce de poisson marin de la famille des sparidés. La bogue, Boops boops (Linneus, 1758) est une espèce largement répandue aussi bien en Atlantique oriental qu'en Méditerranée. Elle présente un caractère semi démersal (benthique si vous aimez mieux...) et vit au-dessus du plateau continental sur tous les fonds jusqu'à 490 m ; elle est plus abondante dans les cent premiers mètres.
Elle doit son nom de bogue a la taille de ses yeux qui sont particulièrement grands par rapport a sa tête, comme un insecte (en anglais « bug »). WIKIPEDIA. 

(2) à l'origine "mouton qui a le tournis" ; signification dérivée : "idiot". 

Boops_boops_Karpathos 2011 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Roberto Pillon.


 

samedi 22 novembre 2025

RETOUR À MAYOTTE, quitter son village (3)

Les mots en disent-ils plus, en disent-ils moins qu'une autre forme d'expression ? Au nom de quelle motivation s'expose-t-on ainsi ? il me semble m'être livré sur ce to be or not to be. La crainte est que cela ne soit aussi malvenu qu'une contradictoire publication de journal intime ; si c'est pour se mettre au niveau d'un auteur “ vergogneux ” manière de parodier son nom de famille, antipathique au possible pour avoir vilipendé, sali sa Corrèze natale arriérée d'où rien de culturel, d'esprit n'aurait su émaner, tandis qu'à Paris où l'homme a pu se réfugier... Paris... À cette bien piètre opinion, s'ajoute ma suspicion quant à l'édition des 1000 pages de son journal intime journalier. Diantre ! plutôt se passer de sa façon de penser, sinon du pipi-caca des contingences quotidiennes... pas de quoi se vanter du millier de feuillets ! 
Sauf que toute cette préparation au départ, au voyage, ne relèverait-elle pas du mien de pipi-caca ? Ne suis-je pas fourré dans une position d'arroseur arrosé ? Je me rassure, cela ne ressort pas du déroulé d'une journée ordinaire, ce n'est pas tous les jours qu'une telle perturbation affecte. 

Plage de Tambau non loin de Joan Pessoa, janvier-février 1955.

Et puis ce n'est qu'une proposition, rien d'imposé, peut-être un témoignage pour plus tard comme s'agissant des lettres de papa suite à notre voyage en paquebot de 1953 à travers l'Atlantique, l'océan au parfum perdu depuis sept décennies...   

Gisèle_Pineau_et_Jacques_Lacarrière-FIG_1998 Archives St-Dié-des-Vosges under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Source scan de la photo originale.

Pardon, rapport aux détours et divagations, le plaidoyer de mon défenseur, s'agissant d'un écrivain de ma “ pléiade ”, n'en sera que plus approprié. Par une échelle meunière, malgré ses 78 printemps, il débouche dans sa mansarde de Sacy ; sur le bureau bien rangé, le papier : 

« Assez Dedieu, tes complications embrouillent, voilà si tu en es d'accord, ça manque d'effet de manches mais je viens, je vois, je vais à l'essentiel j'espère :  

« La vie et l'écriture. L'amour et l'écriture. L'ailleurs et l'écriture. 
Pas d'ambition. Pas de concessions. Peu d'argent. Beaucoup d'amour. Beaucoup d'amis. Pas de calculs. 
Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics. Des compromissions. Des institutions. 
Écrire seulement pour être. Pour s'engager. Vers les autres. Avec les autres. Écrire pour dériver de l'homme ancien. Écrire pour dériver vers l'homme à naître. Rien d'autre."
Jacques Lacarrière (1925-2005) / Sourates, Ed. Fayard. 


Plus prosaïquement, il va être 18 heures ce dimanche de novembre au jour qui déguerpit tel un voleur. Pas tant de rasonaments, raisonnements, philosophies, ce n'est vraiment pas le moment. 
Revenir, continuer, ranger, nettoyer le vieux frigo une fois vidé. Repartir chez les miens, confier mon véhicule usagé aux bons soins du beau-frère, embrasser ma vieille maman, cent-un ans bientôt, trouvant que la séparation aligne trop de kilomètres, en rien convaincue si j'avance que cela ne correspond qu'à trente ou trente-une heures de “ distance ”. (à suivre).