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mercredi 18 mars 2026

Lexique passionné sur les chevaux de papé (5)

Coquet : embêté, embarrassé, tourmenté presque je suis, remettant au lendemain pour en parler, à refuser l'obstacle. 

Coquet à la carrière (de monsieur Sanchon), coteau de Caboujolette. Noter l'absence complète de pins dans la garrigue. 

L'image de Coquet, le premier cheval de travail du grand-père à ma connaissance, tête baissée, m'a travaillé, à force. Pas bien gros, pas bien épais (les Mérens je les vois plus massifs et musclés) devant une charge, chariot et comportes, impressionnante, par un chemin pentu et caillouteux bien qu'à portée du village (à Caboujolette). Une image qui mine à la longue... Mais non, ce n'est pas possible, ce ne peut être de la maltraitance ! N'ai-je pas vu comment, une fois, mon grand-père labourait, complice de Lami son cheval ? Ce n'est pas parce que, sans jamais une marque d'affection, il évita toujours mes yeux, que pour lui je n'existais pas (1), que je dois nourrir de tels soupçons. Non, je dois voir le mal là où il n'est pas, peut-être une réaction sommaire de sensiblerie... Sans aller penser qu'il aurait habillé une réalité complexe pour ne pas dire pas rose du tout, en parlant d'un lien obligé avec un compagnon de travail, vivant certes bien qu'outil à renouveler, pardon de dire crûment ce qui, pas plus que le sentiment, reste toujours sous-entendu, ne se dit pas, plutôt m'en remettre aux dits et écrits de papa. 

À plusieurs reprises, s'il répète « vaillant » à l'égard de Coquet, le « petit cheval noir d'Ariège », malgré une première impression d'admiration béate, une gêne crispante se fait insistante suite à son anecdote sur la récolte à La Pointe (voir aussi la page 4 du lexique)

« [...] Un jour, racontait mon père, il avait fait quatre gros voyages de comportes (sans doute seize ou dix-huit chaque fois) de la Pointe de Vignard (notre vigne la plus éloignée, à quatre kilomètres du village), ce qui lui totalisait 32 kilomètres dont seize à pleine charge, avec les côtes de Liesse et de Fleury. Il a tenu le coup, mais en arrivant le soir, trop fatigué, il s'est couché au lieu de manger. Papé Jean racontait cela avec une admiration non dissimulée. J'ai connu ce cheval à l'écurie jusqu'en 1935 à peu près... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

1934. Retour de vendanges... et en plus de la récolte, ils sont plusieurs sur le chariot ! 
 

J'ai beau pinailler (cynique ce mot en la circonstance) sur le nombre de comportes, rappelons-le, de 80 kilos chacune de raisin pressé, Lami, le costaud trait breton, en assumant vingt, lui, ce qui est visible sur la diapo de 1967 (lexique page 1), seize ou dix-huit me semblent trop pour ce petit cheval pas bien épais ; en prime, 32 kilomètres et les deux côtes avec un peu de sable pour éviter que les fers ne glissent... Bien que privilégié de temps modernes qui escamotent tout le négatif, j'ai vraiment du mal à admettre qu'il faille imposer de tels excès à son animal. La pluie mettait-elle la récolte en danger au point de ne pas prévoir une journée supplémentaire ? Vrai que ma réprobation se fait à l'aune de rapports de vacuité, plus que déprimés, entre mon grand-père et moi... 

« [...] Et il reste à l’étable,
fatigué, misérable... 
[...] Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié... » J'aime l'âne, Francis Jammes (1868-1938). 

« [...] Pauvre bête de somme, il a fermé ses yeux, 
Abandonné des hommes il est mort sans adieu. » 
Le Petit Âne Gris, Hugues Aufray.    

Après Stewball, cheval en chanson, aussi, d'Hugues Aufray, furtivement évoqué, une influence poétique émolliente à l'encontre de l'instinct de vie pèse-t-elle trop sur ce qui n'est qu'un avis discutable ? 

Tiens, il me faut ajouter « âne » aux entrées du lexique... (à suivre)     

(1) difficile sujet en famille, je crois bien qu'à propos de la façon d'être de son père, papa éludait et nous devions seulement entendre que le grand-père était d'un caractère « bourru ».  


lundi 9 mars 2026

Route, pèlerinage, août, déluge, cheval... cheval...

Comment faire ? faut-il prendre notre vie par un bon bout quand on réfléchit à quoi elle pourrait bien correspondre ? Entre tout ce qui percute, télescope et perdure vu que le sentiment ne retient que ce qui compte, me revient, à propos de la magnifique rencontre avec Yves Boni, le pêcheur du Golfe qui lui aussi se penchait sur son sens de la vie jusqu'à le partager, au prétexte d'une mer si généreuse qu'il faut bien se résoudre à estimer perdue, me revient, je disais, aussi vif qu'un tableau de Cézanne, cette vue bucolique de Saint-Pierre-la-Mer, mes gens entre garrigue pelée (de nos jours des maisons et petits immeubles partout...) et air marin, les pins, le sable, la plage, l'été, la baraque au bord de la Méditerranée... et des clocs de sabots familiers qui se font trop bien entendre bien que perdus dans les limbes de ce qui fut... 

« Et alors ?  

— Et alors quoi ? entre tout et rien, nous ne sommes que ce peu de chose se posant la question de ce qu'il représente, un tout ne valant rien mais un rien valant tout... 

— Et alors ? ce n'est pas le tout de balader son monde... 

— Alors, me revient la réaction de l'élève qui justifie et relativise son manque d'intérêt pour la curiosité intellectuelle « Mais Monsieur, à quoi ça sert ? » Oups, pris complètement à froid, ne sachant toujours pas ce que ma réponse réflexe valut et vaut encore aujourd'hui, je me suis entendu dire « À quoi ça sert de respirer ? »... et le cours reprit parce que le chef de bande se doit de partager, de mettre en commun, de faire communier, de faire avancer cette dynamique appelée « classe » avec tout ce que cela sous-entend d'attention, de respect, de confiance mutuelle, d'intimité affective, pour ne pas dire « amour ». 

Alors, de fil en  aiguille, en faufilant plutôt seulement, le hasard, bien que suspendu y étant pour beaucoup dans ce ressenti apparemment endormi mais toujours à deux doigts de fulminer tel le dragon gardant la caverne d'or dans le Hobbit, et alors, à la télé je vois un type genre jovial mais qui visiblement se donne cet air pour exprimer quelque chose de lourd, de trop profond, qui ne pourrait passer sans subterfuge. 

De tous nos êtres chers, il s'appelait Lami, c'était un trait breton, il ne lui manque que la parole... il reste une idole... et moi j'avais dix ans... 

Lui, agriculteur, en Bretagne, plus jeune mais du même âge vu ce qu'il raconte et ressent. Il dit, au début, comme d'un détail d'un jour quelconque « J'ai vu la jument partir avec le marchand. Je les vois s'éloigner puis sortir de ma vue et tout d'un coup c'est terrible, je n'ai plus de jument... je n'ai plus de jument ! J'ai six ans et je pleure et d'en parler, là avec vous, j'en repleure. Je n'ai plus de cheval, je n'ai plus de jument, je la vois toujours partir, j'entends toujours son pas tranquille, confiant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Soixante ans plus tard, comme en ce jour funeste, je revois, je réentends, je pleure en le revivant. De manière anodine presque, la griffure au départ superficielle s'enfonce dans les chairs, laissant à jamais sa cicatrice. 

Lui, le Breton des choux-fleurs et autres artichauts, m'amène une émotion au coin des yeux ; moi le Languedocien des vignes, en frère mortifié, la gorge serrée, je viens pleurer avec lui. 

Saint-Pierre-la-Mer, un temps de quinze août, ils rentrent tous au village préparer la vendange. Je vais vers mes six ans, sur la jardinière de l'oncle Noé ; il bruine ; en bas des Esses la route longe la vigne de Jim (1) ; l'oncle dit « les trous de renards », les visages s'avancent au-delà des montants de la capote pour se tourner, en bas de la barre rocheuse, à droite, vers les fameux trous dits « de renards », ce qui ne perturbe en rien le sabot régulier de Mignon, le cheval de l'oncle roulant du fessier à chacun de ses pas. Où est Lami, celui du grand-père ? préposé au déménagement de la baraque ? ou non concerné ? je ne sais, j'ai su seulement que c'était le dernier voyage avec le cheval, été 1956... sans plus savoir avec qui j'étais, j'étais dans l'idée que le Monde marche et continuerait de marcher au rythme tranquille des clocs de sabots... (à suivre) 

Combe-Levrière 2018, on remarque la ramure du chêne vert et le fût réhabilité de la croix. 


(1) Au bout il y a le pont de Combe-Levrière pour le lit de rochers d'un ruisseau qu'elle dit la carte, d'un oued pratiquement, issu des garrigues du Cascabel (chères à Pierre Bilbe) et du “ ruisseau ” de Combe-Figuière, qui rage seulement lors d'un aigat, un épisode méditerranéen et contribue à combler l'Étang de Pissevaches (voir Geoportail). Petite croix de Combe-Levrière sur, d'un seul tenant, un socle brut pour un fût cylindrique courtaud. Réminiscence du pèlerinage annuel, aux beaux jours, à pied jusqu'à la chapelle de Saint-Pierre-la-Mer avec arrêt et prières à chacune des huit croix rencontrées (j'ai compté sur mes doigts, Josette a des photos, on remarque notamment que les crêtes étaient pelées, aux petits pins promptement arrasés par les nombreux moutons du village). 

2018. même en prenant de la hauteur, c'est à peine, tant les pins ont joué aux envahisseurs, si on distingue un rogaton de la barre calcaire « aux tous de renards ». 

Et quoi encore ? Ah oui, un bel arbre, un chêne faisant ombre à la croix des Pénitents Blancs... et c'est pas fini, je laisse la parole à papa dans son « Caboujolette » : 

« [...] Norbert en avait une aussi à son sujet. Un jour que Toumèu était passablement ivre, ils lui faisaient raconter (sans doute au « cagnard ») une partie de pêche totalement imaginaire. Il revenait avec son attirail de pêche vers Fleury et s’était arrêté… au pont de Combe-Lévrière, où le ruisseau, comme chacun sait, regorge de poissons (on pourrait écrire sur ce pont ce qu’on avait mis à Madrid pour le Manzanares :

«  Voici le pont ; où est la rivière ? »)

Et Norbert se plaisait à imiter Toumèu :

« M’arresti (a) aqui. Un cop dé lancer, et un roucau coum’aco ! » Et l’assistance de penser « E qu’uno pèl !! »

(a) « Je m’arrête là, un coup de lancer et un “ roucau ” comme ça ! » Et l’assistance de penser « Et quelle cuite ! Dans mon dictionnaire occitan, on met « ivresse » après le sens de « peau, pelure des fruits ; écale des amandes ; femme de mauvaise vie ; ivresse » Et ils orthographient pèl avec un « è ». 

Oui, et moi je m'arrête là parce que, de fil en aiguille comme on dit... plutôt que d'embrouiller la pelote, revenons à la vie de nos hommes avec nos chevaux !    


mardi 10 février 2026

Lettres de Fleury (4)

 Dimanche 30 octobre 1994. 

«... Je suis ravi que La Fontaine ait encore beaucoup de succès auprès de tes élèves. Ici de nombreux professeurs semblent en avoir fait leur deuil pour le remplacer par d'obscurs poètes dits “ modernes qui ne savent plus les règles de la poésie”. Je vois dans un livre de troisième : Nazim Hikmet, poète turc, Charles Reich, philosophe américain, Gunter Grass (allemand), Jacques Charpentreau, Pierre Ferran, Charles Dobzynski, Walt Whitman, Adam Mickiewicz, Alexandre Block, Rilke, Essenine, Tagore, Michel Leiris, Pablo Neruda, Juan Liscano, Nicolas Guillen, Mao Tsé Toung, Lu You, Hô Chi Minh ! Ainsi, s'ouvrir à toutes les sensibilités se résumerait à gommer notre culture. De Rutebeuf à René-Guy Cadou, pour ne citer qu'eux, ils doivent être des dizaines dignes d'une anthologie or aucun ne figure... Pauvre France ! 


Depuis Bouisset, vue sur la plaine de l'Aude (au fond les collines de Nissan). 

Rouzilhous, lactaires délicieux.

[ ...] 18 heures. Nous venons d'arriver d'une promenade à Bouisset (1). Pendant que le chien faisait le fou, que Laetitia et Pierre-François s'amusaient et que je m'adonnais à un petit safari-photo, maman a trouvé quelques lactaires délicieux (elle est en train de nettoyer ces petits “ rousillous ”. Il faisait très beau, de belles flaques d'eau témoignaient des grandes pluies subies. Nous n'étions pas seuls : toujours ces “ 34 ” qui aiment bien notre garrigue. La température dépassait les 20° (il fait encore 17°), c'est doux pour la saison. 

Hier, à Saint-Pierre, j'ai compté plus de cinquante personnes sur la plage, les enfants ont les vacances de Toussaint jusqu'au 6 novembre inclus. Je vais monter l'Atlas des Champignons à maman et allumer le feu. 

19 h 30. Ça flambe dans le poêle, je redescends auprès de toi. Concernant mes lectures je tourne au ralenti : j'ai laissé Troyat pour les 826 pages d'Henri Amouroux « La page n'est pas encore tournée », le dernier tome de la série de dix « La grande histoire des Français sous l'occupation ». 

Après l'enterrement de Mme Soldeville, en pensant à la Tchéquie et au pauvre tonton Honza (de ma main gauche, nous avons envoyé les condoléances à Kàja), nous avons placé les deux pots de chrysanthèmes au cimetière. Nos derniers disparus ont été : Camille Massol (1 mois 1/2 après sa fille Michèle), la mère des frères Zorn (72 ans) et Cazals Juliette veuve Soldevila, 88 ans. Camille avait 89 ans (2).  

En espérant te lire sous peu, nous t'embrassons bien fort, 

Papa et maman, François et Jirina. »  

 

Les pins de Bouisset (60 m. environ) 1973 © diapositive François Dedieu.
       

(1) dans la garrigue de La Clape. 

(2) Nous parlions de cigarettes hier, à propos de mon oncle Honza décédé. Camille, lui, les roulait à une vitesse incroyable... ce n'est qu'un témoignage... n'en faisons pas une pub, fumer TUE !    

dimanche 8 février 2026

Petite CHRONIQUE du PAYS, octobre 1994 (2).

 [...] Un bon repas fut servi dans une belle salle voûtée (1) aux poutres apparentes : « olives, assiette de charcuterie avec jambon de montagne, cuisse de canard confit, haricots verts au beurre et champignons, fromages variés, miel de pays, millefeuille, blanquette et café. » Ensuite, à Carcassonne, au Conseil Général dont la remarquable salle des délibérations « ...très belle, moderne et fonctionnelle avec beaucoup de marbre rouge de Caunes-Minervois, salle inaugurée le 28 juin 1985, par François Mitterand, Président de la République... »

[...] « Les vendanges sont terminées depuis une quinzaine de jours et ces jours-ci, elles se terminent dans le Minervois et la région Carcassonne-Limoux. 

Lac de Vézoles Hérault 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Christian Ferrer. Le barrage du Saut de Vésole(s), autres orthographes, date de 1956 sur le Ruisseau de Bureau se jetant dans le Jaur près d'Ardouane où notre pauvre copain d'enfance Patrick Grasseau (dit Froisseau) (1952-2002) donna du fil à retordre aux pères du collège religieux Saint-Benoît (“ aujourd'hui ” [l'info n'est pas datée] en grand danger de délabrement).  

La semaine dernière, plus précisément le mardi 27 septembre, nous sommes allés, maman et moi, aux champignons après Saint-Pons, exactement au Saut de Vésole, dans la forêt du Somail et celle de Riols. Nous en avons rapporté quelques uns, mais si nous y étions allés directement et plus tôt, certainement nous aurions fait une belle cueillette. Heureux de voir encore des colles de vendangeurs dans le Minervois héraultais, ce qui nous changeait des machines rébarbatives et froides de notre “ pays bas”, nous l'étions aussi de manger dehors. 

Depuis, le temps s'est rafraîchi le matin (10° mais ça monte à 20 l'après-midi). 

Photo de l'ouvrage « De Pérignan à Fleury », Les Chroniques Pérignanaises, 2008. Intérieur de l'église Saint-Martin de Fleury-d'Aude avant le dépouillement perdurant depuis. 


Deux remarques sur ta lettre : tu dis à un moment et certainement par inattention que nous sommes au trois de la rue : et non, au 2 seulement, le 3 étant la remise ancienne écurie de « Toutou » et José. Quant à la réflexion «... n'y aura per toutos... » (f. pl.) (2), nous ne la devons pas à notre ancien curé mais à notre sacristain de l'époque : Basile Lignières, père d'Eugène, ancien organiste de Fleury, et de sa sœur Alphonsine. Il habitait à la maison jouxtant la pharmacie. C'était lui qui sonnait les cloches des offices et des glas... Même d'une vigne lointaine, mon père reconnaissait si le défunt était un homme, une femme ou un tout jeune enfant... Maintenant tout a été mécanisé, électrifié, automatisé et... uniformisé. 

Pour ce soir (il est 22 heures 30 et minuit et demi à Mayotte, je vais m'arrêter là. En te souhaitant une bonne année scolaire, une santé en tous points parfaite, des élèves attachants, un temps idéal et des loisirs agréables, nous t'envoyons nos plus tendres embrassades. un grand bonjour à ton patron Jean-Pierre et à son épouse. 

Ton père dévoué, François »  

(1) une cinquantaine maximum de convives dans cette salle à manger (le château est magnifiquement restauré « ils vont continuer au second étage » F.D. 

(2) Ne réalisant pas que le panel de chemise dépasse de sa braguette, Basile (de son surnom Lou Craquet, me soufflent Max et Josette...) qui donne l'hostie, croit que les femmes qui, par gestes, veulent le lui signaler le font par peur de ne pas en avoir ; pensant qu'elles se troublaient pour rien, il aurait eu alors le mot devenu historique « N'y aura per toutos » (il y en aura pour toutes). 


mercredi 4 février 2026

Son ENFANCE l'appelle (7) Mayotte, Bergman, Signol, Genevoix.

Puisqu'un lien ténu tenant à l'enfance, existe entre les plages de Mayotte et celle de Tambaú au Brésil, ne devait-il pas risquer une remarque, une seule, d'après lui ? Sur l'île du Canal de Mozambique, aussi, bien que moins nombreux et perdus dans la végétation, des cocotiers non loin du bord. Si cela se remarque aisément, par contre, face à la mer, relevant apparemment d'un mystère, un détail d'abord impalpable, posant question et d'un très long moment, sans explication possible, l'a laissé suspendu. 

Baobabs de la plage de Sakouli Mayotte 2017 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur frédéric Ducarme

C'était sur la côte Est, la sèche, d'ailleurs sur la plage des baobabs. De longues minutes de perplexité avant que la lumière ne jaillisse... Oui c'était bien ça, l'Océan Indien ne sentait rien alors qu'un instinct, un rapprochement avec l'Atlantique l'obligeait à attendre de pouvoir comparer. Peut-être parce que ce n'est que le lagon tel un plan d'eau autour de l'île, qui sépare de l'océan ? Loin, la fragrance d'algue de Tambaú... Pensée pour la senteur iodée perdue aussi de notre Méditerranée (1), à cause des Hommes, c'est certain, de cette minorité de milliardaires sans limites qui assujettissent les autres... L'argent n'a pas d'odeur, tant pis pour le parfum. Quant au lagon, attention, ce n'est quand même pas une piscine, la baignade sans risques est possible mais il est vaste et si les passes sont éloignées, il faut tenir compte de la marée, faire attention à d'éventuels courants dangereux, notamment à proximité des îlots de sable blanc qu'ils ont façonnés. À ses débuts sur l'île, un fait divers heureusement bien terminé, l'avait marqué. 

De façon générale, dans l'intention de garder une certaine fidélité à l'enfance, dans la construction même ténue qu'elle mettait en place pour plus tard, tout ce qui touche à elle le retient. 

Bergman and Quinn tiré du film « The visit » 1964, Domaine public.

Dernièrement, à l'occasion d'un film, d'un classique à voir absolument une fois, ce qui n'était pas son cas, un prolongement sur l'enfance l'a particulièrement choqué. Le film, « Stromboli », de Roberto Rossellini (1906-1977), avec Ingrid Bergman (1915-1982) dans le rôle principal. En prolongement, sur le Web, un propos de Pia Lindström (1938-)la fille de la star, avec le reproche à sa mère de ne pas s'être occupée d'elle et la réponse qu'elle lui fit, à savoir que l'enfance n'est pas une période clé, qu'elle passe vite et que la vie qui s'ensuit est bien plus importante. Eût-elle mieux fait de ne pas répondre de cette façon ? Il est vrai que la vie privée de ces grandes vedettes internationales est souvent sacrifiée, revers de la célébrité. Très prises par leurs obligations professionnelles, ces personnes à part ne peuvent que s'abandonner aux travers d'une vie chaotique faite d'absences fréquentes, de relations instables, tant en amitié qu'en amour, de superficialité. 

Ingrid Bergman était une actrice très indépendante, multipliant les rencontres, quitte à provoquer des scandales. Suite à sa liaison tumultueuse avec Rossellini (trois enfants en neuf ans de mariage), pendant huit ans, elle n'a pas vu sa fille Pia... Mais n'était-ce pas dû à Rossellini, un drôle de type, assez brute pour lui interdire justement, de voir sa fille ? 

Autant terminer avec des passages apaisés sur l'enfance : 

Christian_Signol_à_la_foire_du_livre_2010_de_Brive_la_Gaillarde 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Le grand Cricri.

« ...C'est pourquoi j'ai la conviction que c'est la part d'enfance que nous aurons été capables de préserver tout au long de nos existences étroites et souvent dérisoires, qui nous sauvera le jour où nous serons délivrés des misères du temps. » Trésors d'Enfance, Christian Signol, Brive. Mai 1994. 

Maurice Genevoix-1949 Domaine public Auteur Studio Harcourt

« ...il n’y a pas besoin de longs voyages à travers le monde pour se convaincre que ce monde est riche, plein de beautés et de secrets. Tout ce que l’on croit découvrir en voyageant d’un continent à l’autre, comme je l’ai fait, rejoint des souvenirs et des impressions d’enfant. Je m’en doutais depuis longtemps. Mais à présent que je suis vieux, j’en suis sûr... /... J’ai parlé d’enfance, tout à l’heure. je crois que j’y reviendrai souvent. Que notre enfance, pour l'essentiel, détermine l'homme que nous serons, je pense profondément que c'est vrai. Il est seulement dommage.../...que le jeune homme.../... à tout le moins l’oublie trop et trop vite. Je crois pourtant que cela lui passera, que la mémoire lui reviendra de la fraîcheur première de ses impressions d’enfant, de leur intensité vivante... » 
Maurice Genevoix, Tendre Bestiaire, 1969.  

« ...Mon enfance prends ma main 
Puisque tu es sur mon chemin, 
Mon enfance, quelle envie 
Aller chez toi finir ma vie. » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama.

(1) la réponse à une lettre du 31 juillet 1955, reçue au Brésil, évoque aussi un fumet d'enfance, le dimanche à la mer : « ...En trente-deux mois d’absence, il se sera produit beaucoup de vides. Je ne croyais pas non plus que Gili serait mort à notre retour. Les estivants des Cabanes ne savoureront plus sa fameuse bouillabaisse... » François Dedieu (1922-2017).   



jeudi 29 janvier 2026

Son ENFANCE l'appelle (3)

« Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées, 
Sur elles sont venues s'inscrire, impitoyables, 
De nombreuses années... » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

Et lui se demande si la sienne d'enfance l'appelle aussi sur des plages de sable doré. Oh ! bien sûr, puisque le hasard l'a fait naître dans le village du bout de l'Aude, un bout du Monde avec des kilomètres de plage entre Les-Cabanes-de-Fleury et Saint-Pierre-la-Mer. 

Du temps, les gens d'ici en ont mis à venir occuper cet espace, et encore si peu, le vigneron s'en tenant à ses vignes n'étant qu'un paysan. Or, un paysan n'est qu'un terrien pas cupide du tout, à l'appétit limité, quelques spécimens carbureraient-ils dans une logique d'accaparement capitalistique (genre FNSEA actuelle). Bref, les colonisateurs spéculateurs sans limites rationalisant jusqu'à ce qu'aujourd'hui on définit en tant que crime contre l'humanité, ce n'est pas chez eux qu'il faut les chercher. Et puis, la nécessité du pain quotidien, la gestion du produit d'une récolte à ventiler sur douze mois, l'esprit de solidarité de groupe, les laissaient loin de concevoir que des loisirs où s'adonner à l'épanouissement personnel pouvaient exister. Enfin, ils ne pouvaient que répondre à la contrainte saisonnière en pays tempéré faisant de l'été la période de ramassage du produit cultivé... 
Alors la mer, seulement un plaisir très ponctuel d'une paire de jours au maximum (1). Néanmoins, l'attrait se confirmant, le campement passa des toiles entre les brancards de la jardinière et des canotes (phragmites) à des assemblages plus élaborés, pour en arriver aux baraques sur la plage, montées pour la saison ; entre les derniers traitements et la préparation de la vendange, les contraintes de la vigne autorisaient un mois de liberté relative, du 14 juillet au 15 août. On déménageait les lits, une grande table (2), des bancs ; plus tard, on se fit faire une glacière. Si la femme et les enfants restaient, il fallait revenir au village pour le cheval, la basse-cour, le potager. Dans notre famille, les grands-parents s'en chargeaient ; ils ne se libéraient que pour le repas du dimanche avec, entre autres, au menu, soit la bouillabaisse, le tripat ou les escargots (3) que souvent, d'ailleurs, ils portaient... 

Les baraques. Été 1952 je pense... 


Dire que ce troisième volet ne pourrait être que la légende de la photo... Ne disposant pas, sur l'île, des albums de famille, comment ne pas se convaincre qu'elles sont plus durables que la modernité des photos numériques à foison le jour où le disque dur de stockage bloque et ne veut plus rien savoir...       

(1) le village se trouvant à dix kilomètres de la côte, l'aller-retour avec le cheval permettait-il d'aller passer le reste du dimanche à la mer ? À ce propos, le joli poème de Maurice Puel, mon prof de français-latin-grec en quatrième : Partager le Voyage: NOS PLAGES AVANT... FARINETTE jadis
  
(2) un plateau posé sur des pieux ; précision aussi d'un réchaud à pétrole (Caboujolette, 2008, François Dedieu). 
 
(3) « De Pérignan à Fleury », 2008, le livre des Chroniques Pérignanaises donne bien des détails sur une fréquentation des plages qui a commencé à la fin du XIXème siècle : 
« Au dessous des bâtisses constituant le groupe de Saint-Pierre, on voit quelques vignes bordées de tamaris, et au-delà, sur le sable, le plus extraordinaire assemblage de paillotes, de tentes, de baraques en planches, de demeures et d'habitations provisoires de tout genre, de tout style, construites et assemblées de la manière la plus hétérogène, la plus bizarre et cependant la plus captivante à l'œil qui se puisse imaginer. » Début du Compte-rendu de la Société d'Études scientifiques de l'Aude, juillet et août 1912, sous la plume de M. G. Sicard.  
Et puis il y a les écrits de papa. Dans son « Caboujolette » (Pages de vie à Fleury-d'Aude), 2008, incluant les souvenirs de famille, une quinzaine de pages serrées sont consacrées à la mer : les bals, l'installation, le cirque, la guerre, les Allemands qui sont restés, le cousin Louis Robert à l'école des Cabanes... et tout ce qui dort encore dans ses archives... 


jeudi 25 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (4)

« Antoine, conte de Noël 

4. La vengeance d'Antoine.  

Pendant que le bedeau, de son petit cône métallique fixé au bout d'un long roseau, éteint une à une les bougies, puis tourne le commutateur des lustres, c'est une véritable procession devant ce qui nous rappelle l'étable de Bethléem. Nous n'avançons que tout doucement. Tiens, nous sommes les derniers, Antoine et moi. Enfin, nous voici presque seuls dans la petite clarté pourpre. Dans le coin, derrière nous, brûlent quelques cierges sur une bizarre table de fer garnie de pointes sur lesquelles ils sont piqués, au milieu des blanches coulées de cire. La musique de la boîte retentit moins souvent. Dehors tombe une pluie fine. Les gens s'empressent de rentrer chez eux. Beaucoup sont invités chez des parents pour partager un bon repas de fête où la dinde traditionnelle, les bons vins de Fleury et les pâtisseries familiales auront bien sûr une place de choix. 

C'est dans cette chapelle que se tenait la crèche de Noël... 


Et soudain c'est le drame. Le sacristain en a fini avec son éteignoir. A peine l'a-t-il rangé près du gros pilier qu'Antoine s'est emparé du long roseau brillant et qu'il s'avance, méchant, vers la crèche. Je n'ai presque rien vu, mais j'ai bien entendu :

« Ah ! c'est comme ça que tu te conduis ! Tu n'es pas capable de savoir que je mérite davantage qu'une paire de chaussettes ! Eh bien, tiens ! Tu l'auras voulu ! »

Deux bons coups de roseau, et le petit bras rose a été cassé au-dessus du coude. Deux femmes veulent rattraper Antoine, qui s'enfuit à toutes jambes.

« Quelle famille ! Ne demandez pas qui c'est… » dit l'une d'elles.

Maman m'a pris par la main. Nous sommes vite sortis.

J'ai oublié le reste de la journée. Mais depuis j'ai souvent pensé à la révolte d'Antoine. Il y a quelques années, je l'ai revu à Narbonne. Il venait du village natal de Charles Cros, où il travaille. Il avait servi de chauffeur à sa patronne qui profitait du jeudi, jour de marché, pour faire ses courses. Nous avons bavardé un moment, près du café Montmorency : ce qu'il devenait, ce que je faisais de mon côté.

J'ai pensé tout le temps à la crèche de nos sept ans, mais je n'ai pas osé lui rappeler, ayant depuis longtemps compris ce gros drame de son enfance et lui ayant depuis longtemps tout pardonné.

Alors, si vous passez, pendant les vacances de Noël, dans mon cher village, et si vous avez l'idée d'aller vous recueillir un court instant devant la crèche, beaucoup moins belle, il est vrai, que dans le temps, en face du portail d'entrée, vous remarquerez sans doute que l'enfant Dieu a eu le bras cassé au-dessus du coude droit. La colle y est encore visible en un léger bourrelet circulaire. A ce moment-là, si quelque touriste de passage, à côté de vous, remarque d'une façon critique : « Ils auraient pu le changer, depuis le temps qu'il doit être là ! », vous sourirez intérieurement : maintenant vous connaissez son petit secret. » (à suivre) (1)

François Dedieu, Caboujolette, 2008. 

(1) pour des raisons de sécurité, le vandalisme n'ayant plus de limites, je ne sais pas quel Jésus figure actuellement dans la crèche de l'église, presque toujours fermée en dehors des offices. O tempora, o mores... 

ANTOINE, conte de NOËL (3)

 « Antoine, conte de Noël. 

(3. L'amertume d'Antoine ). 

Bref, pour son Noël, Antoine a reçu en tout et pour tout… une paire de chaussettes et quelques bonbons. Ah ! il est déçu, oui, bien déçu ! Et dire qu'en face de lui, sur la « Placette », habite un petit garçon qui est un vrai diable. Mais laissons Antoine à ses pensées :

« “Le père Noël ne t'apportera rien !” disait la mère au petit diable, à longueur de journée. Encore une attardée, sa maman ! Comme si elle ignorait que ce n'est pas le père Noël. Nous, les Rumel, nous sommes pauvres, nous sommes nombreux, mais nous savons les choses. Ce n'est pas tellement papa qui nous l'a appris, papa Cintho (encore un de ces noms…), mais maman. Maman s'appelle Fernande. Elle au moins a un prénom courant, comme Antoine. Elle est un peu gênée pour marcher, par exemple. Mais elle est vaillante, et elle nous instruit. C'est ainsi que moi, Antoine, je connais le grand secret. C'est le petit Jésus, lui qui voit tout, qui apporte les cadeaux. Eh bien ! là, pour une fois, il a mal vu, et c'est tombé sur moi. J'en ai une preuve : le garçon d'en face, celui qui ne devait rien recevoir, roulait ce matin dans une splendide auto à pédales de couleur bleue. Et moi, Antoine, moi qui ai été bien sage pendant près d'un mois, moi qui ai fait deux fois par jour des commissions pour maman : le pain, le lait, ce qu'il fallait à la maison… qu'est-ce que je reçois ? Une paire de chaussettes. C'est plus que de la myopie, ça crève les yeux. C'est une injustice flagrante. Et le coupable ? Jésus, l'enfant Jésus qui vient de naître la nuit dernière. »

Comment pourrais-je savoir tout ce qui bouillonne dans la petite tête de mon voisin. De toute façon, il est triste : je m'en suis aperçu. Les autres dimanches, à cette même place, il est plus souriant. Dans la cour de l'école aussi. Tiens ! pas plus tard qu'avant-hier, avant la grande sortie des vacances, nous nous étions poursuivis comme des fous. Ça c'était un jeu ! Et l'instituteur de service, monsieur Teisseire, qui n'avait pas compris que nous nous amusions ! Nous avons bien failli nous faire punir… 

Vue plus actuelle. En 1928 et encore à mon époque, un magnifique autel sculpté de marbre blanc (une des niches gisait devant l'entrée de Notre-Dame-de-Liesse) cachait ce qui est maintenant dégagé sous les grands vitraux.

« Ite, missa est. » vient de chanter l'abbé Vidal.

« Deo gratias » répond l'assistance.

Enfin ! Quelle joie ! Nous allons retrouver nos parents. Il n'y aura plus qu'à glisser une piécette dans la boîte à musique de la crèche, celle qui siège près du lumignon rouge, pour entendre « Il est né le divin enfant » ou bien « Les anges de nos campagnes ». Une dernière prière sur le prie-dieu, devant l'enfant Jésus qui a fait son apparition à minuit, puisque hier soir encore, sa place était marquée, mais vide. Maintenant il est là, apparu dans cette messe de minuit à laquelle, trop jeunes, nous ne pouvons encore assister, ravissant poupon aux belle couleurs, qui tend ses bras aux visiteurs. Elle est belle, la crèche, cette année-ci. Ces dames se sont surpassées ; les rochers de papier fort sont bien représentés. Saint-Joseph, et Marie, et Saint Jean-Baptiste couvert de sa peau de mouton constituent de très beaux sujets, presque aussi grands que nous. Le bœuf, l'âne gris, rien n'y manque, excepté les trois Rois Mages Gaspard, Melchior et Balthazar (encore de ces noms…) qui viendront le six janvier apporter l'or, l'encens et la myrrhe. » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008. 

mercredi 24 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (2)

 « Antoine, conte de Noël. 

(2. Cadeaux rêvés des petits garçons.) 

Je suis allé tous les soirs écouter « Nadalet ». Ce sont les cloches de notre vieille église qui sonnent à toute volée pendant dix bonnes minutes, le soir venu, chacun des dix jours qui précèdent la fête de la Nativité. Un silence, et le carillon reprend, annonçant aux braves gens la bonne nouvelle, le grand événement. Chaque jour, le nombre de reprises diminue. La dernière fois, c'était hier, juste avant la toilette de la cheminée. J'étais sorti de la cuisine et, accroupi derrière le portail de l'écurie, qui présente presque à hauteur de mes oreilles un trou triangulaire à la jonction de deux planches, j'écoutais, ravi, les vibrations du bronze. Seul, notre cheval Lamy, à l'autre bout de l'écurie, était témoin de mon escapade, et je l'entendais parfois renifler ou mâchonner son fourrage… 



Et cette messe qui n'en finit pas ! Il faut pourtant que j'aille voir chez tante et chez grand-mère si je n'ai pas encore quelque présent. Mais quoi ? Rien n'a transpiré des conversations. Et ce que je voudrais est beaucoup trop cher : depuis près d'un mois, tous les soirs, assis en tailleur à même le carrelage, je choisis chez les petits voisins, les trois fils du maçon, mon cadeau idéal. Ils reçoivent le catalogue en couleurs des Galeries Lafayette. C'est commode, et il comporte tous les détails ! Pourtant, mon beau train électrique ne sera pas encore pour moi. Ni le merveilleux « Meccano » aux mille pièces et aux sept cents modèles. J'aurai un jour le tout petit : numéro zéro. Pour tout vous dire, j'avais été gratifié l'année dernière d'un joli train… mécanique il est vrai, mais qu'importe. Il a bien roulé le premier jour. Le lendemain, fou de joie, j'ai invité un petit camarade : Nicomède. Drôle de nom, ne trouvez-vous pas ? C'est pourtant le sien. Je ne sais comment il a opéré. A-t-il trop monté le ressort ? Bref, ça a craqué dans le ventre de la petite locomotive. Mon train fut caché dans sa boîte rouge, avec son tender et ses trois wagons. Il n'a plus jamais roulé. S'il eût été électrique, cela ne serait pas arrivé… J'ai revu Nicomède, longtemps après, alors que je savais qu'une tragédie de Corneille portait aussi ce titre. Eh bien ! il s'en souvenait encore !!

Je voudrais bien parler à mon voisin, échanger juste quelques mots. Mais il y a la dame au tic nerveux. De temps à autre, elle fait taire un bavard ou une bavarde. Et puis Antoine a l'air triste. C'est lui, mon voisin. Avant d'entrer, sur le parvis de l'église, je lui ai demandé :

« Alors Antoine, tu as été gâté ? Qu'est-ce qu'il t'a apporté, le papa Noël ? »

Et j'ai bien vu que j'avais commis une gaffe. Antoine fait partie d'une famille très nombreuse : Louis et Pierrot, ses frères aînés, vendangent déjà depuis plusieurs années et savent « mener la rangée ». Je connais encore Mimi (Michèle ? Mireille ? Va savoir…), sa jeune sœur, mais il en a d'autres, et il en aura d'autres. La dernière devait même avoir pour parrain le Président de la République en personne… » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008.  

vendredi 10 octobre 2025

Février 98, une lettre journal de bord...

« Fleury-d'Aude, le 1er février 1998. 

Bien cher fils, 

Déjà un mois de 98 qui vient de se terminer. février s'annonce sous de bons auspices : la température est douce pour la saison et le soleil nous est revenu. Avec dix ou onze degrés et sans un souffle de vent — c'était marin aujourd'hui — c'est un peu de printemps qui nous arrive. les premiers amandiers sont en fleur — on en voit un par-ci par-là —. La maison est vite chaude? Nous avons fait une petite sortie à Bouïsset. 

Aux pins de Bouisset (écrit ici avec un « i » simple. Diapo François Dedieu 1973. 


[...] Lundi 2 février 1998. Journée maussade ce lundi : temps couvert, à peine une vague et timide percée du soleil et une belle averse vers 18 heures. [...] Il est maintenant 23 h 20 et il pleut toujours, doucement à présent. ce soir, un coup de fil surprise de Thérèse, la sœur aînée de mon copain de lycée Pierre Alias qui s'est noyé dans l'Aude, près du Païcherou à Carcassonne alors que le lendemain il aurait appris dans le journal sa réussite au baccalauréat. 

[...] Mardi 3 février 1998. La pluie continue toujours, et le marin également. 

[...] En classant mes vieux papiers à conserver dieu sait pourquoi — mais je jette tout de même un gros paquet de temps à autre dans le conteneur “ Spécial papier ” à Narbonne, ici ils ne sont pas capables d'en prévoir un seul ! —, je suis tombé sur mes lettres de sixième à la maison. J'allais alors sur mes douze ans et venait de passer, le 16 juin 1934, mon Certificat d'Etudes Primaires, que mamé Ernestine fit encadrer — c'était alors la coutume —. Et j'ai été vraiment étonné par deux choses : 1. le nombre de fautes graves que je commettais alors que j'étais un des meilleurs élèves de ma classe — mais j'y prêtais moins d'attention que dans les dictées, bien sûr —. 2. le fait que la lettre partait de Carcassonne et parvenait à Fleury — à cette époque, le tampon d'arrivée se trouvait obligatoirement au dos de l'enveloppe — le même jour ! ce qui est loin d'être le cas à l'heure actuelle. je n'avais jamais remarqué ce détail. De toute façon, ma première remarque sur les fautes nous enseigne à nous professeurs à nous montrer indulgents et modestes à l'égard de nos élèves surtout si leur langue vernaculaire n'est pas le français. 

[...] Mercredi, le 4 février 1998. Je pourrais ajouter que sur certaines “ missives ”, de Degrave le futur préfet ou Marcel de Roquefeuil qui s'en voyait avec les Alsaciens à Saverne — il faut dire qu'il était dans les impôts et qu'ils n'en payaient pas là-bas sous Hitler, chose peu crédible que j'ignorais —, au dos de ces enveloppes donc et écrit de ma main, je lis encore « Reçue le dimanche » ; c'est vrai que les facteurs — trois pour Fleury dont parfois, en remplacement, le frère de M. Sanchon, Etienne — assuraient deux tournées quotidiennes, une dans la matinée, la seconde l'après-midi, sauf le dimanche, où il n'y en avait qu'une; le matin. 

[...] 21 h 10. Nous avons lu tes deux épîtres et avons apprécié ton lyrisme. Je vois que tu lis mon “ journal de guerre ” qui est sans prétention aucune, où j'ai mis ma vie d'exil au jour le jour sans vouloir rien cacher — ce qui m'avait valu d'ailleurs la saisie par la Gestapo de mon carnet et mon séjour en prison en septembre 1943 : il faut que j'en rétablisse le début, d'où mes recherches dans les vieilles lettres pour éviter de “ broder ” malgré moi —. Je tiens à ce que vous connaissiez un peu notre existence pendant ces rudes années qui nous ont quelque peu volé notre jeunesse, parce que j'ai tellement regretté de n'avoir de la vie de mon père durant la Grande Guerre que quelques rares instantanés. Il s'était engagé en 1915 et fit ensuite partie de l'association « Les moins de vingt ans » ; il a été artilleur ; cuisinier un certain temps ; il a bu son meilleur champagne chez le vigneron, à Cumières, un tout petit village proche d'Epernay ; il a été à Verdun, mais où exactement ? Il n'écrivait pas pendant des semaines alors en première ligne, en plein danger ; sur plainte de sa mère — c'est la maman de Marcellin l'ancien maire qui écrivait les lettres — un haut gradé était venu le tancer et l'obliger à écrire sa lettres sous ses yeux : il l'avait prise et fait promettre de ne plus recommencer. Quelques autres détails encore mais tout cela reste bien sporadique et incomplet ; il m'arrive de regretter un peu. Mais qu'y faire ? » 

Confiant ce qu'on peut considérer comme un journal de bord, papa me prenait à témoin. Après le temps qu'il fait, le souvenir de son pauvre copain mort noyé à 19 ans (avec qui ils correspondaient souvent en languedocien), le courrier postal, son journal de guerre (1943), son père Poilu de 1915, poursuit avec Paul Valéry, un paragraphe faisant suite à cet article et que je me permets de commenter... La longue lettre se termine avec un paragraphe « J'ai un poil à ma zout » : 

À l'heure de l'électricité reine, le “ poil à sa zout ”... 


De s'être couché tard pour cause de Pierre Benoît, auteur qui sortait un roman par an avec une héroïne en « A » comme initiale... et renfermant chaque fois une phrase cachée de Chateaubriand (!), papa a oublié de fermer le robinet du poêle : 3 cm accumulés dans le cylindre de combustion ! Qu'y faire tout allumage étant à proscrire ? Eurêka il a dû dire sinon penser, en trouvant la combine pour, à force de patience prélever le mazout en trop grâce à une éponge au bout d'une ficelle : un succès malgré l'odeur dans la maison et sur les mains. 

Sacré papa qui sait prendre congé : 

« Voilà nos petites nouvelles, si l'on peut dire. Tu auras quelques minutes de lecture, sous ta varangue, accompagné du martin triste, du gentil margouillat (agame ou gecko ?) et de la chienne du lotissement par toi recueillie. Bien le bonjour à Gilbert et à bientôt de tes cogitations lyriques si intéressantes. 

Tendres embrassades, Papa. » (mentions manuscrites : François, Jirina) 

PS : la radio passe « T'en va pas comme ça... » (1963)... entre tant de choses me ramenant à papa toujours là bien que parti le 23 septembre 2017...    


jeudi 11 septembre 2025

De RIVESALTES à VERSAILLES

Non, pas un itinéraire avec ou sans péage sur le web. C'est seulement que lors de l'évocation de Rivesaltes par mon pauvre papa, outre mon sentiment qui continue à se nourrir de toutes ses missives et écrits, cette halte me ramenant forcément vers mes 37-38 ans, m'a fait l'effet d'un coup de bambou. 

Oui, je ne gardais que de belles images de cette allée Joffre (une promenade, un mail comme appelé par mon père) empruntée pour rejoindre la gare en haut ; tout du long, l'opulence des platanes, en bas la statue équestre du maréchal, autour, la splendeur des palmiers phénix. Hélas, parti cliquer pour retrouver quelque chose de ces chers souvenirs, me faisant tristement revenir à la réalité, ce que j'en ai vu m'a complètement stupéfié. Perdues les majestueuses ramures des vieux platanes, disparus les palmiers phénix avec leur cachet d'un Sud presque subtropical, partout du dallage et seulement de jeunes arbres en remplacement. Si Joffre sur son cheval en appelle toujours à une page grave de notre Histoire, le site, lui, ne veut plus rappeler son pays de naissance. Et moi, égoïstement, je perds sous les ombrages, à la rentrée, parce qu'un jour je finis avant midi, ce marchand qui proposait quatre ou cinq variétés de figues, sinon le cadre des premières fèves du marché courant février, perspective de renouveau sous les longs rameaux nus de l'hiver, souvent agités avec leurs pompons par les coups de tramontane. 

Trop long. Impossible de partager cette détresse dans le post d'hier où seule la vue générale restait capable de ne pas me chambouler l'intérieur. Certes, on y voit l'Agly si beau de son eau en pays sec, et c'est mentir un peu sinon rester déraisonnablement optimiste : le fléau de la sècheresse chronique fait qu'à plusieurs reprises, le fleuve n'a plus coulé. Comment cela ne rappellerait-il pas les déconvenues, ce ver venu manger le cœur des palmiers, les platanes anéantis par le chancre doré mais n'était-ce pas le long du Canal du Midi, et non à l'intérieur des terres ? Alors, pourquoi à Rivesaltes ? Malades ? Incurables ? Trop vieux pour être soignés ? Pas la version de qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, espérons ?     

Ils vont bien les architectes des Bâtiments de France qui assurent à propos des allées, initialement “ cours Napoléon ”, inscrites au patrimoine départemental « sans que leur aspect ne soit changé » alors qu'il faudra plus d'un siècle pour des arbres sublimes. 

C'eût été lourd d'exprimer tout ça en légende de la photo en dépannage mais cela fait si mal que la muse s'en est mêlée : 

« Ô Rivesaltes, par ce matin fané 
Pourquoi ton souvenir m'obsède-t-il ainsi ? » 

Éditions Lys Versailles “ reproduction interdite ”... hum... 

Haro sur l'écrivaillon ! « Plagiat » vous écrierez-vous ! Non, seulement les premiers vers détournés d'Albert Samain sur Versailles. Vers 1900 il écrit qu'elle succombe, « ...comme un grand lys tu meurs, noble et triste... », que Louis ne parcourt plus ses jardins. Le poème du recueil « Le Chariot d'Or » compte quatre sonnets à la suite mais notre étude collégiale s'arrêtait au premier quand 

« l'onde épuisée au bord moisi des vasques
S'écoule, douce ainsi qu'un sanglot dans la nuit. » 

Éditions Lys Versailles “ reproduction interdite ”... hum... 

À mon corps défendant, manière de plagier Esaïe dans l'esprit, mais pas à l'insu de mon plein gré comme aurait dit Richard, les voies des ressentis et vibrations étant impénétrables, je ne m'attendais pas à ce que mon ordinateur neuronal associât Rivesaltes à Versailles parce que la visite du parc m'avait jadis (1968) impressionné, que les mots du poète en avaient pris plus de substance, que des nombreuses cartes postales gardées, par leur grande qualité, celles de la résidence royale restent de mes préférées.   

Versailles ? oui, plus qu'un Paris trop trépidant. Rivesaltes ? non, j'en porte désormais le deuil comme celui de ma jeunesse. Rivesaltes, c'est fini, je ne crois pas que j'y retournerai un jour...

lundi 2 juin 2025

Les BŒUFS de TRAVAIL, lo BESTIAL de TIRA (3)

À la Saint-Roch, proprets, harnachés, avec des fleurs sur le joug et les moscalhs neufs (pare-mouches, émouchettes), non sans fierté, le métayer mène une paire de bœufs pour la bénédiction religieuse à l'église du village. 

Attelage_de_bœufs_de_trait 2020 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Zewan
 

Il faut bien convenir que ce sentiment aimant reste confronté à la réalité économique de production. Ce qu'il faut fatalement considérer en tant que filière comprend les éleveurs ou fermiers puis les maquignons, l'agriculteur se trouvant donc être en tenant ou aboutissant de la chaîne. 
Quelques éléments au titre de cette prise en compte matérialiste froide, impitoyable même si des moments conviviaux (mais ce n'est qu'une vision humaine de la chose) restent liés aux transactions. Tous veulent des bœufs homogènes, dociles, calmes, beaux. Avant la possibilité des bétaillères (camions ou remorques) quand ce n'est pas chez un fermier vendeur, les maquignons partent en voiture à Salies du Salat, Mirepoix, sinon dans l'Aveyron pour accompagner à pied le retour des bêtes (4). 
On change régulièrement les bœufs par paires auprès des maquignons d'Avignonet sinon on essaie de les vendre (inquiétude sur leur santé ou souffrants). Alors que les bœufs sont capables de travailler entre leur cinquième et dixième année, parfois douze, par souci de productivité brute, ils peuvent être engraissés et vendus dès l'âge de six ans. L'abattage se fait de préférence avant l'hiver pour ne plus avoir à les nourrir au fourrage, et aussi à les panser, les faire boire, racler les salissures sur leur robe, évacuer les bouses à la brouette, et tout ce qui incombe à leur entretien... 

Chez Émile, métayer puis propriétaire à Airoux de 1953 à 1989 et grâce aux carnets régulièrement à jour sur la conduite de la borde, trame de fond des romans de Sébastien Saffon, nous apprenons l'achat en juin 1956, d'un « bestial de tira » de deux bœufs. Malheureusement, six jours après, il s'avère qu'ils sont tuberculeux : le maquignon les remplacera en juillet. 
Émile et son propriétaire hésiteront une paire d'années avant de se mettre au tracteur pour une vie moins dure, moins d'efforts, plus d'efficacité mais tant de regrets aussi devant une machine inerte, immobile et sans vie. Émile a gardé une paire sur les trois, pour les bords, les passages étroits, les penchants. Seule la vente des bêtes a permis l'achat du tracteur d'occasion. Ils ont été vendus le 10 janvier 1958 pour un montant de 550.000 francs, l'équivalent de 11.500 euros de 2024.  

« Je me souviens du jour où ils sont partis. Le camion était garé dans la cour, là, devant la maison, et ils sont montés lentement à l'intérieur... » Émile. 

Paul Sibra Attelage_de_bœufs. Détail. 

 
 
Paul Sibra, Attelage_de_bœufs. À propos de ce peintre, voir les articles dont il fait l'objet... Si sa notoriété lui a valu de devoir payer en tant que pétainiste, c'est loin de l'abjection émanant d'un Louis-Ferdinand Destouches... 


(4) le prix dépend de l'âge, des défauts éventuels tel le vessigon, tumeur synoviale causée principalement par des efforts prolongés et pouvant mener à l'incapacité. Ces indications figurent aussi dans l'inventaire des fermes.  

Avril 1968. Montagagne (Ariège).


Avril 1968. Devant l'école sans plus d'enfants de Montagagne (Ariège). 

Remerciements particuliers aux Carnets d'Émile de même qu'aux témoignages d'Aimé Boyer rapportés aussi par Sébastien Saffon). Remerciements à Nelly Abuzzo-Engi pour son blog « Couleur Lauragais ». 

Merci papa pour tes diapos de 1968 à Montagagne.