samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

vendredi 29 mai 2026

YVES BONI (1932-2026), éternel pêcheur...

Tant de peine quand une belle personne nous quitte. Après la barque qu'il dut brûler, après le départ de Thérèse, le souvenir d'elle avec le marabout du camping sauvage à Saint-Pierre, Yves à présent. Dimanche, le rugby joue sa qualification en championnat de France, mes pensées iront au pilier Boni du Fleury Olympique des années 60. Poutous mouillés... 

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés. 

Un jour de fin juillet 2015, rencontré par hasard à Saint-Pierre, je ne sais plus où. j'ai dû lui dire quelque chose sur notre ancien temps, le rugby peut-être, la pêche tout aussi bien. Comme prenant la balle au bond, spontané, il répondit « Viens nous voir à la maison, c'est pas difficile à trouver, boulevard de Villebrun, elle est juste avant les “ Bergeries ”, tu ne peux pas te tromper, l'avant-dernière, celle avec un gros figuier devant... ne viens pas trop tôt que j'aide le matin à la pêche... ». Je crois au hasard, aux hasards pluriels même, aux positifs, à ceux qui nous sont favorables, qui ont apporté une magie, une magie ressentie ici, pour ce lieu, la vigne et le puits, les baraques au-delà, comme d'un village à part. C'est ce que je devais penser en allant trouver Yves sous sa figuière... et tout ce qu'il a pu me dire, sans qu'il ne sache, ne pouvait que prolonger cette magie de gosse... 

«... alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » Marcel Pagnol. 

Yves Boni, juillet 2015. 

Y avait un peu de ça mais laissons la magie du gosse qui ne serait sans les lieux et les personnes qui la font vivre, qui l'entretiennent, n'est-ce pas, Marcel ? Je descends du vélo, je m'annonce, il répond que je n'ai qu'à pousser le portail, qu'il a les mains prises et je le vois sous sa casquette bleue, dans son bleu de pêcheur, avec ses gros doigts, justement, en train d'entreprendre un délicat ramendage de filet.  

« Excuse-moi de ne pas t'ouvrir, j'ai les mains prises... rentre-le, le vélo, on ne sait jamais... 

Alors, comment c'est allé ? suite au bonjour, on se sent toujours emprunté, mal à l'aise presque, peut-être de venir exploiter une vie, certainement de se prendre pour un de ces journalistes qui se permettent sans vergogne de mettre à nu l'interlocuteur. Bien sûr, étant du même village, nous n'aurons pas de mal à donner des nouvelles, lui des siens, de son épouse Thérèse, en haut dans cette maison qui a heureusement gardé quelque chose de la baraque qu'elle fut, du cabanon des vacances qu'elle reste puisqu'ils y passent l'été. de ma part, les miens, aussi à Saint-Pierre, papa 93 ans, maman 91, ma sœur à la retraite depuis peu... Ensuite, faire savoir à l'autre qui on est afin de se faire accepter réciproquement dans une relation amicale, pacifique... finalement sans valoir plus que les animaux qui se rencontrent... dire ce qui nous pousse, échanger, en partant d'un vécu un tant soit peu partagé, dans le but souvent pas exprimé, au moins de ne pas effacer, de laisser une trace, un fil à dérouler des fois qu'un plus jeune le saisisse et qui sait, le passe plus loin dans le temps. 

Comme pour un moteur froid qui pourrait connaître des ratés, là, la liaison est toute trouvée avec ce que fait Yves, et outrepassant ce que Jean Yanne (1933-2003) sut si bien traduire dans son sketch du restaurant quand le serveur demande « C'est pour manger ? », 

« Alors Yves, toujours la pêche ?  

Le mercredi 29 juillet 2015, une première piste sur un homme des plus attachants, Yves Boni. (Rassurez-vous, je dois aussi me relire pour que ça revienne, presque 11 ans plus tard...) 

LES BASTETS (1) DU MAITRE-NAGEUR / Fleury d'Aude en Languedoc.

C’était promis. J’ai revu Yves un an après, en forme malgré ses 83 ans sauf qu’il a désormais une estafilade de quelques centimètres sur le côté droit (2), pour la pile cardiaque... Jolie la cicatrice... Plus joli que ce qu’il me dit de la Méditerranée. 

Yves Boni, juillet 2015. 

    « Les anchois ont disparu, les sardines restent naines faute de plancton... les prises ne tiennent pas et sans glace, il faut tout jeter. Les thons reviennent  paraît-il... à se demander ce qu’ils peuvent bien manger... La mer est pourrie, le commandant Cousteau le disait déjà en 1952, quand je faisais le service à Toulon... On trouvait qu’il exagérait quand il dénonçait les boues rouges (3)... malheureusement, je crois qu’il avait raison...»

    Aussi quand il pense à haute voix que finalement il préfère ce qu’il a vécu, malgré la guerre, les privations et le porte-monnaie vide, l’évocation d’une vie plus naturelle, plus vraie l’emporte sur ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant que le système a anesthésié un genre humain conforté dans un consumérisme égoïste empêchant de réaliser que la catastrophe menace. Un tableau si sombre que la  nostalgie reste plus agréable à évoquer que les perspectives à venir. C’est ce que semble dire son sourire tandis qu’il se replonge dans les souvenirs.

(1) en occitan le bastet est la callosité, le durillon à la base des doigts provoqué par un travail répété. et quel homme de la terre, de la mer, ne m'a pas dit un jour que le porte-plume ne risquait pas de me causer des bastets ? 

(2) ce serait à gauche, plutôt, non ? 


(3) la Montedison rejetait-elle déjà ces boues rouges toxiques et mortelles ? Dans les années 70, la dévastation constatée (responsabilité de l’Italie autorisant officiellement ces rejets) provoqua la colère des Corses touchés directement... Un des bateaux qui déversaient fut plastiqué à Follonica (Toscane) : cette résistance pour une fois non assimilé à dessein à du terrorisme contribua à la condamnation de la Montedison (avril 1974). 
Yves, inscrit maritime l'hiver sur l'Étang de Bages, n'a pas eu l'occasion de parler des rejets toxiques ou débordements, suite à de forts épisodes pluvieux tels ceux de fin 2025 et début 2026, depuis l'usine Orano-Malvési, classée en 2004 « Installation nucléaire » et non plus « Seveso ». (De Gaulle aurait pu opter pour Colombey-les-deux-Églises plutôt que Narbonne... mais des emplois quitte à traiter de l'uranium).    
Les lobbies du nucléaire international ont même payé les services de la mafia pour envoyer dans les fonds méditerranéens des rafiots bourrés de fûts de déchets. Et cela dure depuis 20 ans !  

Salut Yves, je ne serais avec toi lundi que par la pensée, lorsque, de notre chère église tu feras ce dernier trajet pour un repos paisible sous les cyprès, pardonne-moi si, à mon échelon, à l'image de tous ceux qui ressentent du chagrin, je m'en voudrais toujours, de n'avoir pas fait plus, d'avoir cru qu'il ne fallait pas t'embêter, de ne t'avoir pas accompagné plus loin, d'avoir trop vite renoncé... merci pour ta générosité, pour la grande richesse que tu sus partager...