lundi 23 février 2026

Yves Boni, la grande traîne ou gateo (7.2.2)

Passeur de mémoire pour une pêche d'alors sur le golfe du Lion, entre, en gros, Les-Cabanes-de-Fleury et Gruissan, Yves Boni témoigne d'une vie nature mais rude, de l'apprentissage à patron pêcheur. 

Années 50-60 ? « plein d'usage et raison... » Yves semble s'être mis à son compte. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci pour cette participation appréciée ! 
    
Yves Boni 3 à la grande traîne ou gateo : « La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait "embasser" (ranger les filets dans la barque) la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (dérive vers le Sud de plus de 7 kilomètres / note JFD)

 Yves BONI 4, toujours à la grande traîne (traina) : « ...et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (latitude du cimetière marin et de la chapelle des Auzils, presque à Gruissan ; le lieu est noté sur la carte d'État-Major des années 50 / note JFD), on se tapait déjà 8, 10 km à pied (13 même ! / note JFD)... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur ! (environ 13 kilomètres et autant pour y revenir même à vide ! puis un autre trajet retour pour le filet non ?/ note JFD) 

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes y anar (tu peux y aller) ».  (à suivre)


dimanche 22 février 2026

La traîne avec Yves Boni (7.2.1)

Yves Boni, pêcheur du Golfe, première ! Clap de début ! 



Écoutez-le, Yves, sur fond de cigales, ramendant son filet devant son petit chez lui, sous le figuier aux branches chargées ou seulement soutenues afin de ne pas casser. Il peut nous les raconter, ses mêmes mais belles histoires, même sans de belles tartanes à quai, à côté, d'un vieux port ravissant. Oui raconte, Yves, comme lors des fêtes, au dessert, après la carthagène et la blanquette, la chaleur du repas de famille aidant ; nous en restons tous friands, nous ne nous en lassons pas... 



Yves Boni 1 : « C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec 12 ou 13 personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les miens de bras, qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : à 16 ans, il m’a foutu à voguer à une rame, y avait pas de moteur à l’époque. Oh ! la promotion ! quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le “ leua ”)...

— De ques aco “ lo leua ” ? (Qu’est-ce que c'est, le “ leua ” ?) 

— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... » 

Yves Boni 2 : « Quand on faisait des coups de traîne à dix, douze mailles, j’ai eu porté deux, trois-cents kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. »

Comment c'est venu, cette belle rencontre ? c'était à Saint-Pierre mais où exactement ? Mais je me suis permis de le saluer, un jour, Yves Boni des Cabanes, manière de lui rappeler qu'une fois, au retour d'une défaite de rugby au championnat de France, avec la dauphine bleue de papa, nous l'avons ramené depuis l'Ariège mais d'où exactement ? Et lui, pilier de l'équipe, désirait-il rentrer plus tôt que ses coéquipiers ? N'y avait-il pas de car pour les joueurs ? Suite à ce salut naturel à un pays, d'autant plus respectueux s'agissant d'un aîné, il m'a invité à aller les visiter, sa femme et lui, à sa villa de Saint-Pierre mais pas trop tôt le matin (manière de ne pas couper avec la pêche, pratiquement tous les jours, il partait seconder et soutenir un jeune pêcheur installé à Gruissan je pense). 

Y avait Yves et moi ! Le figuier, le pin d'à côté, mes cinq ans à la baraque de Paule, juste à côté, le souvenir, sous la garrigue, de la vigne au grillage défendant des lapins mais troué de partout, le puits d'eau saumâtre en bas, après ce quartier à part de Saint-Pierre aux couleurs de Cézanne pour les toits, la verdure, les baraques aux noms charmants dont « ACOPOTANA » me faisant rêver au Japon (à découper le mot en quatre ACO ça  POT peut ANA aller... du languedocien malicieux plutôt !) et au-delà l'appel à l'aventure pour une nature vierge alors, de la garrigue de Périmont dominant les terres salées de l'étang fangeux de Pissevaches... l'air de la mer avec ce vieux pêcheur qui a tenu à partager son vécu... É bé, croyez-moi ou pas, à revivre cette rencontre magnifique à me remuer toujours les tripes, ne pouvaient que remonter en moi les mots de Marcel Pagnol dans « La Gloire de mon Père » : « [...] alors commença la féerie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » 

Bouteille à la mer : j'ai déjà demandé mais si quelqu'un peut me faire passer son numéro de téléphone (son numéro de fixe n'est plus attribué). 
À titre privé, ici même dans un commentaire qui ne passera pas ma modération, bien sûr, ou sur carabene11@gmail.com, sinon Jean-François Dedieu sur facebook.