vendredi 21 août 2026

« Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... »

 « Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... » 1975... 

Les Minguettes 1974 - archives under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Alex 69200 vx


1975, Vénissieux, Les Minguettes, groupe scolaire Louis Pergaud, c'est là-bas qu'il accompagne un CE2 vers le Cours Moyen... Vénissieux, on n'en dit pas trop de mal alors sinon qu'on y entasse les plus modestes dans de grands ensembles... les plus modestes, sûrement le petit instituteur qu'il est, lui-même dans un autre grand ensemble bien que plus au sud, celui des Vernes à Givors, encore la grande couronne de Lyon. 

Three_domes_of_Oia_in_Santorini under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Photo_by_Giles_Laurent


Alors ? Alors, ne reste plus que le rêve... par exemple un fabuleux numéro de Géo sur les Cyclades... L'année d'avant ils l'ont baladé en tant que bouche trou et là il se l'est avoué depuis toujours, il l'avoue tout court, plus d'un demi-siècle plus tard, le dernier après-midi d'un jour allant vers l'été, lors d'un remplacement à Bron, il a laissé donner un long boulot à faire aux petits pour lui, se plonger dans les îles bleues, Délos d'Apollon flottant dans la mythologie grecque, Santorin du volcan égueulé pas encore noyé, résidu de la désagrégation de Théra, enfin, plus loin encore dans un fantastique sans limite, imaginer le Dodécanèse... Rhodos, les eaux territoriales hellènes jadis à la Sublime Porte...

Oh ! chers enfants, sexagénaires à présent, disciplinés, respectueux, sages on disait, indulgents dans votre acceptation du silence studieux, laissant de bon gré le maître à son spleen d'émigré intérieur... Comme vous comptez encore dans son remords toujours là, de 2026 !      

Ce serait aujourd'hui, il vous aurait associés... Oui, « Clair de lune » de Victor Hugo, du recueil Les Orientales, 1828-1829, une mode alors ; la sultane à sa fenêtre, « ...un lourd vaisseau turc venant des eaux de Cos... » (Kos maintenant)... tant les mots engendrent des images, et souvent chez Hugo, cet art de la chute imprévisible bien que discrètement annoncée par une dramaturgie encore sereine d'un « ...lourd vaisseau rampant sur l'onde avec ses rames... ». Afin de mieux percuter la sérénité émolliente favorisée par le paisible clair de lune : « ...des sacs pesants d'où partent des sanglots » et pour ceux, moins impliqués, qui n'auraient pas encore saisi « ...dans leurs flancs comme une forme humaine...»... ce qui n'empêcherait pas la vie de continuer, « La lune était sereine et jouait sur les flots. »... Et le rideau, de tomber ! 

Oui, il se voit inspiré, exalté, comme d'un cercle de poètes toujours là... or au lieu de partager, d'aller au devant des petits, il s'enferme dans sa bulle d'égoïsme... Que n'a-t-il pas été impressionné par « Le Colosse de Rhodes », des peplums d'une époque, au cinéma du village, sixième des sept merveilles du monde antique, mise à bas à partir des genoux par un séisme ? 

Saint-Pierre-la-Mer avant 1974, carte postale espérons tombée dans le domaine public... Au premier plan, le camping sauvage, au fond les Corbières Maritimes avec peut-être Les estrons de la Vieille (416 m.). 
 
Mais c'est plutôt, mi-juillet (les vacances, je crois, vers le 5 juillet), porte de l'été, des grandes vacances, Saint-Pierre-la-Mer, à mettre en parallèle avec un Mykonos de privilèges artificiels sans limites et pour cela toujours réinventés, en vain ; Saint-Pierre, au contraire, c'est comme dans la vie, une station balnéaire populaire, souvenir récent encore des grandes familles ouvrières, de Moselle, de la Loire, se permettant des vacances au soleil et à la mer pour le coût modique du franc par jour alloué aux ordures ménagères. Les jeunes, eux, se lèvent tard pour le soir, le bal quotidien, la quête de sentiment, d'amour, sa confirmation, le besoin de l'autre (1). 

Vacances sur la plage des Cabanes-de-Fleury, années 75 : la véranda bâche et roseaux, la branche-étendoir fichée dans le sable, Olivier son second qui... quand il ne mettait pas un mégot à la bouche essayait d'aller tirer le zizi brimbalant d'un naturiste assumé revenant de la plage autorisée de la Grande-Cosse. 

Ou encore, la véranda de roseaux sur la plage, la tente « Cabanon » qu'on rejoint après le film en plein air, pas loin du restaurant à bouillabaisse de Marcellin, aux Cabanes-de-Fleury... une nuit non plus de lune sereine jouant sur les flots, mais obscure pour le retour au campement, sur le sable, à se laisser impressionner comme jamais par les vagues, à côté, aux crêtes d'écumes en tempête dans l'obscurité, qui se disputent à déferler et à toujours monter loin sur la grève. Le film ? « Le Naufrage du Poséidon » suite à un tsunami très méditerranéen.  

1975... « Où vont tous ces bateaux », des oiseaux aussi, un corps de femme irrésistible, un cœur à laver que la vie (Paris pour le chanteur, lui, Lyon... à peu de choses près...) a rendu gris, la peur des orages, des naufrages, paroles à remplir les poumons et l'âme, à gonfler la toile d'un voilier, qui envolent, emportent... Oui « Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... », un thème trop bien servi par Serge Lama... (2) Et ces enfants si sages qui ont entendu et l'ont laissé partir divaguer...  

(1) une ambiance encore évoquée par exemple par la chanson « Est-ce que tu viens pour les vacances ? », 1986, David et Jonathan. 

(2) Paroles Serge Lama, musique Tony Stefanidis... Un nom à rêver de Grèce, de Cyclades, non ?... de voile et d'île « ...entre le ciel et l'eau »...  

NOTE : émigré de l'intérieur, il a presque toujours eu le soutien chanceux de ses auteurs préférés présents dans le nom des écoles : Louis Pergaud (Vénissieux), Jean Giono (St-Genis-Laval) et ensuite le voisinage réconfortant : Marcel Pagnol (Perpignan, Sérignan), Les Pins (Rivesaltes) 


vendredi 14 août 2026

Un été de porcelaine...

 Cinquante-et-une pages tournées depuis 1976, Mort Shuman (1) nous rappelait alors la puissance infinie de l'amour quand il veut vivre, en dépit des difficultés, des embûches, jusqu'à l'humiliation, parce qu'il se conjugue avec jeunesse ; en anglais puis en français, Mortimer chante « Save the last dance for me », « Garde-moi la dernière danse »... 
Et de là, au mal à expliquer « Un été de porcelaine », rien qu'un air, une idée venue évoquer ces temps, ces étés vécus sans nuages... avant, bien avant, longtemps avant... Il y a toujours un avant. 

Avant, les vols de martinets tournoyaient, denses, criards, faisant lever les yeux au ciel plus souvent que lors d'une éclipse de soleil. Avant, les chasseurs d'Afrique ne partaient pas avant le quinze août... Avant étaient les étés classiques, certes sans nuages même si l'orage ponctuel du 14 juillet puis au moins le mouillé du 15 août (2), étrangement calqués sur des fêtes du calendrier, ne perturbaient pas le plaisir des vacances... 

Un plaisir encore lié au sort imposé par la météo, fort vent de Cers, dit “ de Nord ”, chaud, puissant, faisant voler un sable à décaper la peau, rendant la mer froide d'un bleu profond pouvant durer, à en croire le dicton « trois, six, ou neuf jours ». 
Sinon, à l'évidence plus apprécié, moins commun, le « temps de mer », lorsque, au matin, le moteur des pêcheurs (la mer était généreuse) se fait entendre comme à côté, marquant l'imminence du Marin. La mer présente alors une palette matutinale de vastes taches lentement mouvantes bien que contiguës, de gris-bleus plus ou moins métallisés sinon plus bleus avec vaguelettes à risettes là où l'air venu du large s'engage déjà... le temps de mer faisant des vacances un séjour réussi. L'après-midi, par contre, le Marin tourne habituellement au vent d'Espagne, plus Sud-Est, aux vagues plus marquées bien que toujours agréables, bleu-vert, vert-bleu même. Ne reste plus alors qu'à questionner le crépuscule avec le vent qui se calme (3) : un “ vent du Nord ” léger, un couchant sans rougeoiement, le Canigou visible, peuvent ainsi en promettre autant pour le lendemain...  

Un été de porcelaine exacerbé par des vacances à la mer, les bals du soir aux slows si rapprochants, étés d'un âge à papillonner jusqu'à l'amour exclusif, où chaque hiatus vaut fêlure, chaque soupçon trahison, pour des cœurs, comme le chante Mort, qui chavirent, se déchaînent, balbutient avec la seule... une première fois sans pouvoir imaginer qu'elle reviendra avec une autre, dans la négation d'un sentiment forcément dégradé, sans ce goût unique car nouveau, ne pouvant pas imaginer que le temps vienne un jour tout aplanir, qu'au rapport enfiévré succédera au mieux un lien de tiédeur résultant des combats plus ou moins menés ensemble, les enfants trop vite grandis, enfin, temps de tendresse, de cendre froide à jamais suite à la braise d'instants trop brefs...   
Aujourd'hui, aux premiers jours d'août, le départ de nos quelques martinets inquiète lorsque ne nous restent que quelques hirondelles aux rares babillages. Si encore nos guêpiers attendaient un peu de n'être plus que nos chasseurs d'Afrique (encore entendus le 14 août), les crécerellettes même, partis ailleurs... et voilà quelques années que je n'entends plus l'apuput, la huppe... 
Les canicules à répétition nuisent-elles aussi aux cigales, tout comme les insecticides hélas, banalisés à l'échelle de l'Europe ? Les incendies foisonnent, l'eau du ciel ne veut plus tomber, les réserves marquent un déficit important, on ne sait pas mettre de côté les pluies de l'hiver... vivons l'été plutôt : la plage fait encore des heureux quand le Marin tempère l'excès de chaleur et que la baignade devenue tropicale fait oublier que la mer ne peut plus nous nourrir, par notre faute... Et est-ce qu'à l'image du peu qui reste d'oiseaux, des êtres se rencontrent-ils toujours pour un été de porcelaine ? 

Moi non plus, I have never forgotten that one summer you were mine, je n'ai jamais oublié que tu étais à moi cet été-là... L'été de porcelaine s'en vient rejoindre le sable abandonné : 

Joe_and_Jules_Dassin_1970_(cropped) 1970 Domaine public Author Agenzia Pitre, published in Bolero Teletutto Magazine

« Mais la mer est toujours bleue, comme si c'était un jeu, comme si l'amour durait toujours... » (1971, paroles Pierre Delanoé, musique Joe Dassin). 

Oui, Mort Shuman s'en est aussi allé rejoindre son ami Joe Dassin (1938-1980), parti plus tôt encore (41 ans)et moi, je n'ose plus aller à la mer, au devant de mes étés de porcelaine, de peur de n'en pouvoir reconstituer les éclats... 

MortimerShumanLelacmajeurR Source Vivonseureux! Éditions. Merci. 
   

(1) Mortimer Shuman (1938-1991), 52 ans, cancer du foie. Nous lui devons, enfin ceux de nos générations lui doivent : le Lac Majeur, Brooklyn by the sea en 1972, Papa tango Charly, Sorrow, Save the last dance, 1976, Un Été de Porcelaine 1979... 

(2) Le quinze août au bord de la Méditerranée voyait arriver un temps coutumier de Nord-Est, de vent Grec comme nous disions, chargé, contrairement au vent d'Espagne, de nuages lourds ; la période, sur le littoral, du “ coup de mer ” avec les campings, les pieds dans l'eau, au plus bas de la plage, sur le sable dur dit “ mouillé ”. Au village, déjà dans ce qui est considéré comme l'arrière-pays, vignerons et viticulteurs qui préparent la vendange, apprécient cette moiteur à faire gonfler les grappes, promesse d'une belle récolte à venir.   

(3) « Le vent se pose » disait alors, vers 1960, plus avant encore dans le temps, Paulou Romain (1917-2008), vieux garçon devant sa baraque de toile, chaque année sur la même butte de sable sec. Avec sa vieille maman (dite pas gentiment “ Marie croustet ”, les villageois n'étaient pas bisounours, car elle récupérait le pain dur pour la volaille) ils y passaient l'été. (On pourrait poursuivre sur ce personnage, patinant dans le sable sur sa grosse Terrot marron au retour de sa journée “ de longue ” à la vigne à l'intérieur des terres, le mégot toujours aux lèvres, les jumelles souvent à l'œil afin de suivre un cargo au large...). 

Note : quelques tubes de l'été suggérés, répondant, ces années-là, aux prémices puis aux premières émotions partagées... 

1965. Le Ciel le Soleil et la Mer, François Deguelt (1932-2014). 
        Aline, Christophe (1945-2020).
        Capri, c'est fini, Hervé Vilard (1946).
1966. Love me, please love me, Michel Polnareff (1944).
        La plage aux romantiques, Pascal Danel (1944-2024). 
        Les neiges du Kilimandjaro, Pascal Danel
1967. J'aime les filles, Jacques Dutronc (1943). 
        Âme câline, Michel Polnareff
1968. Siffler sur la colline, Joe Dassin (1938-1980).
        Rain and tears, Aphrodite's Chids
        Hey Jude, Les Beatles
1969. Que je t'aime, Johnny Hallyday (1943-2017). 
      Je t'aime moi non plus, Jane Birkin (1946-2023) et Serge Gainsbourg (1928-1991).
        Adieu jolie Candy, Jean-François Michaël (1946).
1971. The fool, Gilbert Montagné (1951).
        Pour un flirt, Michel Delpech (1946-2016). 
1972. Une belle histoire, Michel Fugain (1942). 
        San Francisco, Maxime Le Forestier (1949).
1973. La Maladie d'Amour, Michel Sardou (1947).         
        Lady Lay, Pierre Groscolas (1946). 
1975. L'été indien, Joe Dassin
        Les mots bleus, Christophe
        Le Sud, Nino Ferrer (1934-1998). 
1977. Ti amo, Umberto Tozzi (1952). 
1978. Nous, Hervé Vilard
        Viens, viens, Marie Laforêt (1939-2019).