Cinquante-et-une pages tournées depuis 1976, Mort Shuman (1) nous rappelait alors la puissance infinie de l'amour quand il veut vivre, en dépit des difficultés, des embûches, jusqu'à l'humiliation, parce qu'il se conjugue avec jeunesse ; en anglais puis en français, Mortimer chante « Save the last dance for me », « Garde-moi la dernière danse »...
Du mal à expliquer « Un été de porcelaine », rien qu'un air, une idée venue évoquer ces temps, ces étés vécus sans nuages... avant, bien avant, longtemps avant... Il y a toujours un avant.
Avant, les vols de martinets tournoyaient, denses, criards, faisant lever les yeux au ciel plus souvent que lors d'une éclipse de soleil. Avant, les chasseurs d'Afrique ne partaient pas avant le quinze août... Avant étaient les étés classiques, certes sans nuages même si l'orage ponctuel du 14 juillet puis au moins le mouillé du 15 août (2), étrangement calqués sur des fêtes du calendrier, ne perturbaient pas le plaisir des vacances...
Un plaisir encore lié au sort imposé par la météo, fort vent de Cers, dit “ de Nord ”, chaud, puissant, faisant voler un sable à décaper la peau, rendant la mer froide d'un bleu profond pouvant durer, à en croire le dicton « trois, six, ou neuf jours ».
Sinon, à l'évidence plus apprécié, moins commun, le « temps de mer », lorsque, au matin, le moteur des pêcheurs se fait entendre comme à côté, marquant l'imminence du Marin. La mer présente alors une palette matutinale de vastes taches lentement mouvantes bien que contiguës, de gris-bleus plus ou moins métallisés sinon plus bleus avec vaguelettes à risettes là où l'air venu du large s'engage déjà... le temps de mer faisant des vacances un séjour réussi. L'après-midi, par contre, le Marin tourne habituellement au vent d'Espagne, plus Sud-Est, aux vagues plus marquées bien que toujours agréables, bleu-vert, vert-bleu même. Ne reste plus alors qu'à questionner le crépuscule avec le vent qui se calme (3) : un “ vent du Nord ” léger, un couchant sans rougeoiement, le Canigou visible, peuvent ainsi en promettre autant pour le lendemain...
Un été de porcelain exacerbé par des vacances à la mer, les bals du soir aux slows si rapprochants, étés d'un âge à papillonner jusqu'à l'amour exclusif, où chaque hiatus vaut fêlure, chaque soupçon trahison, pour des cœurs, comme le chante Mort, qui chavirent, se déchaînent, balbutient avec la seule... une première fois sans pouvoir imaginer qu'elle reviendra avec une autre, dans la négation d'un sentiment forcément dégradé, sans ce goût unique car nouveau, ne pouvant pas imaginer que le temps vienne un jour tout aplanir, qu'au rapport enfiévré succédera un lien de tiédeur résultant des combats plus ou moins menés ensemble, les enfants trop vite grandis, enfin, temps de tendresse, de cendre froide à jamais suite à la braise d'un instant trop bref...
Aujourd'hui, aux premiers jours d'août, le départ de nos quelques martinets inquiète lorsque ne nous restent que quelques hirondelles aux rares babillages. Si encore nos guêpiers attendaient un peu de n'être plus que nos chasseurs d'Afrique, les crécerellettes même, partis ailleurs... et voilà quelques années que je n'entends plus la huppe...
Les canicules à répétition nuisent-elles aussi aux cigales, tout comme les insecticides hélas, banalisés à l'échelle de l'Europe ? Les incendies foisonnent, l'eau du ciel ne veut plus tomber, les réserves marquent un déficit important... mais la plage fait encore des heureux quand le Marin tempère l'excès de chaleur et que la baignade devenue tropicale fait oublier que la mer ne peut plus nous nourrir, par notre faute... Et est-ce qu'à l'image du peu qui reste d'oiseaux, des êtres se rencontrent-ils toujours pour un été de porcelaine ?
Moi non plus, I have never forgotten that one summer you were mine, je n'ai jamais oublié que tu étais à moi cet été-là... L'été de porcelaine s'en vient rejoindre le sable abandonné :
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| Joe_and_Jules_Dassin_1970_(cropped) 1970 Domaine public Author Agenzia Pitre, published in Bolero Teletutto Magazine |
« Mais la mer est toujours bleue, comme si c'était un jeu, comme si l'amour durait toujours... » (1971, paroles Pierre Delanoé, musique Joe Dassin).
Oui, Mort Shuman s'en est aussi allé rejoindre son ami Joe Dassin (1938-1980), parti plus tôt encore (41 ans)et moi, je n'ose plus aller à la mer, au devant de mes étés de porcelaine, de peur de n'en pouvoir reconstituer les éclats...
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| MortimerShumanLelacmajeurR Source Vivonseureux! Éditions. Merci. |
(1) Mortimer Shuman (1938-1991), 52 ans, cancer du foie. Nous lui devons, enfin ceux de nos générations lui doivent : la Lac Majeur, Brooklyn by the sea en 1972, Papa tango Charly, Sorrow, Save the last dance, 1976, Un Été de Porcelaine 1979...
(2) Le quinze août au bord de la Méditerranée voyait arriver un temps coutumier de Nord-Est, de vent Grec comme nous disions, chargé, contrairement au vent d'Espagne, de nuages lourds ; la période, sur le littoral, du “ coup de mer ” avec les campings, les pieds dans l'eau, au plus bas de la plage, sur le sable dur dit “ mouillé ”. Au village, déjà dans ce qui est considéré comme l'arrière-pays, vignerons et viticulteurs apprécient cette moiteur à faire gonfler les grappes, promesse d'une belle récolte à venir.
(3) « Le vent se pose » disait alors, vers 1960, plus avant encore dans le temps, Paulou Romain (1917-2008), vieux garçon devant la baraque de toile, bien sur une butte de sable sec, où avec sa vieille maman (dite abusivement “ Marie croustet ” car elle récupérait le pain dur pour la volaille) ils passaient l'été. (On pourrait poursuivre sur ce personnage, patinant dans le sable sur sa grosse Terrot marron au retour de sa journée “ de longue ” à la vigne à l'intérieur des terres, le mégot toujours aux lèvres, les jumelles souvent à l'œil afin de suivre un cargo au large...).