lundi 9 mars 2026

Route, pèlerinage, août, déluge, cheval... cheval...

Comment faire ? faut-il prendre notre vie par un bon bout quand on réfléchit à quoi elle pourrait bien correspondre ? Entre tout ce qui percute, télescope et perdure vu que le sentiment ne retient que ce qui compte, me revient, à propos de la magnifique rencontre avec Yves Boni, le pêcheur du Golfe qui lui aussi se penchait sur son sens de la vie jusqu'à le partager, au prétexte d'une mer si généreuse qu'il faut bien se résoudre à estimer perdue, me revient, je disais, aussi vif qu'un tableau de Cézanne, cette vue bucolique de Saint-Pierre-la-Mer, mes gens entre garrigue pelée (de nos jours des maisons et petits immeubles partout...) et air marin, les pins, le sable, la plage, l'été, la baraque au bord de la Méditerranée... et des clocs de sabots familiers qui se font trop bien entendre bien que perdus dans les limbes de ce qui fut... 

« Et alors ?  

— Et alors quoi ? entre tout et rien, nous ne sommes que ce peu de chose se posant la question de ce qu'il représente, un tout ne valant rien mais un rien valant tout... 

— Et alors ? ce n'est pas le tout de balader son monde... 

— Alors, me revient la réaction de l'élève qui justifie et relativise son manque d'intérêt pour la curiosité intellectuelle « Mais Monsieur, à quoi ça sert ? » Oups, pris complètement à froid, ne sachant toujours pas ce que ma réponse réflexe valut et vaut encore aujourd'hui, je me suis entendu dire « À quoi ça sert de respirer ? »... et le cours reprit parce que le chef de bande se doit de partager, de mettre en commun, de faire communier, de faire avancer cette dynamique appelée « classe » avec tout ce que cela sous-entend d'attention, de respect, de confiance mutuelle, d'intimité affective, pour ne pas dire « amour ». 

Alors, de fil en  aiguille, en faufilant plutôt seulement, le hasard, bien que suspendu y étant pour beaucoup dans ce ressenti apparemment endormi mais toujours à deux doigts de fulminer tel le dragon gardant la caverne d'or dans le Hobbit, et alors, à la télé je vois un type genre jovial mais qui visiblement se donne cet air pour exprimer quelque chose de lourd, de trop profond, qui ne pourrait passer sans subterfuge. 

De tous nos êtres chers, il s'appelait Lami, c'était un trait breton, il ne lui manque que la parole... il reste une idole... et moi j'avais dix ans... 

Lui, agriculteur, en Bretagne, plus jeune mais du même âge vu ce qu'il raconte et ressent. Il dit, au début, comme d'un détail d'un jour quelconque « J'ai vu la jument partir avec le marchand. Je les vois s'éloigner puis sortir de ma vue et tout d'un coup c'est terrible, je n'ai plus de jument... je n'ai plus de jument ! J'ai six ans et je pleure et d'en parler, là avec vous, j'en repleure. Je n'ai plus de cheval, je n'ai plus de jument, je la vois toujours partir, j'entends toujours son pas tranquille, confiant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Soixante ans plus tard, comme en ce jour funeste, je revois, je réentends, je pleure en le revivant. De manière anodine presque, la griffure au départ superficielle s'enfonce dans les chairs, laissant à jamais sa cicatrice. 

Lui, le Breton des choux-fleurs et autres artichauts, m'amène une émotion au coin des yeux ; moi le Languedocien des vignes, en frère mortifié, la gorge serrée, je viens pleurer avec lui. 

Saint-Pierre-la-Mer, un temps de quinze août, ils rentrent tous au village préparer la vendange. Je vais vers mes six ans, sur la jardinière de l'oncle Noé ; il bruine ; en bas des Esses la route longe la vigne de Jim (1) ; l'oncle dit « les trous de renards », les visages s'avancent au-delà des montants de la capote pour se tourner, en bas de la barre rocheuse, à droite, vers les fameux trous dits « de renards », ce qui ne perturbe en rien le sabot régulier de Mignon, le cheval de l'oncle roulant du fessier à chacun de ses pas. Où est Lami, celui du grand-père ? préposé au déménagement de la baraque ? ou non concerné ? je ne sais, j'ai su seulement que c'était le dernier voyage avec le cheval, été 1956... sans plus savoir avec qui j'étais, j'étais dans l'idée que le Monde marche et continuerait de marcher au rythme tranquille des clocs de sabots... (à suivre) 

Combe-Levrière 2018, on remarque la ramure du chêne vert et le fût réhabilité de la croix. 


(1) Au bout il y a le pont de Combe-Levrière pour le lit de rochers d'un ruisseau qu'elle dit la carte, d'un oued pratiquement, issu des garrigues du Cascabel (chères à Pierre Bilbe) et du “ ruisseau ” de Combe-Figuière, qui rage seulement lors d'un aigat, un épisode méditerranéen et contribue à combler l'Étang de Pissevaches (voir Geoportail). Petite croix de Combe-Levrière sur, d'un seul tenant, un socle brut pour un fût cylindrique courtaud. Réminiscence du pèlerinage annuel, aux beaux jours, à pied jusqu'à la chapelle de Saint-Pierre-la-Mer avec arrêt et prières à chacune des huit croix rencontrées (j'ai compté sur mes doigts, Josette a des photos, on remarque notamment que les crêtes étaient pelées, aux petits pins promptement arrasés par les nombreux moutons du village). 

2018. même en prenant de la hauteur, c'est à peine, tant les pins ont joué aux envahisseurs, si on distingue un rogaton de la barre calcaire « aux tous de renards ». 

Et quoi encore ? Ah oui, un bel arbre, un chêne faisant ombre à la croix des Pénitents Blancs... et c'est pas fini, je laisse la parole à papa dans son « Caboujolette » : 

« [...] Norbert en avait une aussi à son sujet. Un jour que Toumèu était passablement ivre, ils lui faisaient raconter (sans doute au « cagnard ») une partie de pêche totalement imaginaire. Il revenait avec son attirail de pêche vers Fleury et s’était arrêté… au pont de Combe-Lévrière, où le ruisseau, comme chacun sait, regorge de poissons (on pourrait écrire sur ce pont ce qu’on avait mis à Madrid pour le Manzanares :

«  Voici le pont ; où est la rivière ? »)

Et Norbert se plaisait à imiter Toumèu :

« M’arresti (a) aqui. Un cop dé lancer, et un roucau coum’aco ! » Et l’assistance de penser « E qu’uno pèl !! »

(a) « Je m’arrête là, un coup de lancer et un “ roucau ” comme ça ! » Et l’assistance de penser « Et quelle cuite ! Dans mon dictionnaire occitan, on met « ivresse » après le sens de « peau, pelure des fruits ; écale des amandes ; femme de mauvaise vie ; ivresse » Et ils orthographient pèl avec un « è ». 

Oui, et moi je m'arrête là parce que, de fil en aiguille comme on dit... plutôt que d'embrouiller la pelote, revenons à la vie de nos hommes avec nos chevaux !    


mercredi 4 mars 2026

Chez nous, la mer source de vie... (10 et fin)

Sous le tamis de la technicité, palpite le sensible (bien choisi, le titre « Archives du Sensible » de la part du Parc Naturel de la Narbonnaise)... En l'honneur d'une mer qui fut si nourricière, avec les sardines, nous aurions pu évoquer aussi les mannes d'anchois à mettre en bocaux pour l'hiver, le maquereau en escabèche, le thon si courant alors (en sauce tomate à la poêle, par exemple). Entre technicité et carte du cœur, après une quinzaine d'articles inspirés, au départ par un vieux monsieur de plus de quatre-vingt ans, lançant une jeunette dans un rock endiablé, d'ultimes données sur notre commune, donnent néanmoins l'opportunité de conclure.     

Gilbert Larguier précise :

« ...À Pérignan (1), à proximité des bouches de l’Aude, l’année se partageait en trois saisons : de Toussaint à Pâques, lorsque la mer était formée, on pêchait avec le boulier d’hiver à proximité des graus et de l’embouchure des rivières. De Pâques à Notre-Dame d’août on allait devant la mer avec le grand boulier. On se repliait ensuite jusqu’à la Toussaint dans l’étang avec le gatte au sec... » 

Carte dite « de Cassini », Geoportail, visualisation cartographique.
Détail nous concernant de cette carte « des » Cassini puisqu'on doit ce travail à quatre générations de cette même famille. À l'origine, elle répond à une demande de Louis XIV et Colbert ; on doit sa remarquable précision à la méthode employée de triangulation à partir de deux points connus vers le troisième à trouver. Son tracé fut initié avec la méridienne Dunkerque-Perpignan, donc le méridien de Paris... Des calculs liés à des mesures astronomiques de la Terre, à la distance du soleil, au système métrique, au temps universel pour lequel les puissances maritimes anglo-saxonnes l'emporteront avec le Méridien de Greenwich... mais tout cela nous entraîne loin de la pêche à la grande traîne ou à la caluche. (Notez l'utilisation encore du eszett « ß » : « Etang de Fleury deßeché », « N.D. de Ließe », « La Batiße neuve »)... coucou Gérard et Bettina...    

Sur la carte de Cassini (du XVIIIème à la première moitié du XIXème), trois graus se trouvaient à proximité des Cabanes (comme constructions, la carte ne mentionne qu'une baraque de (ou d'un)Bourdigou [piège de roseaux et joncs sur le canal sortant de l'étang vers la mer], la maison du « garde à sel » ainsi que « la Redoute de Vendres » entre l'embouchure de l'Aude et l'étang de Pissevaches (mentionné « de Fleury »). Du Nord au Sud, les trois graus sont le « Grau de Valleras » au débouché de l'Étang de Vendres donnant alors directement dans la mer, le « Grau de Vendres » qui se confond avec l'embouchure de l'Aude, le « Grau de Pissevaques », déversoir de l'Étang de Fleury. 

Pour ajouter à notre nostalgie positive, laissez-moi reprendre le cours toujours attendu de notre grand copain de jeunesse et à jamais, professeur d'occitan à ses heures et qui, en juin 2019, lors du dernier cours avant les grandes vacances, ne manqua pas, non sans son humour habituel, d'évoquer une énième saison à la mer qui s'annonçait...    

Guy Sié, fin juin 2019 : « … Los premiers toristos, la modo das bans de mar, perde qué la sal conserva lo cambajo (les premiers touristes, la mode des bains de mer parce que le sel conserve le jambon). Apres arriveron lous “ gandards ”, de types qu’arrivavon d’un pou de pertot en Franço, a partir dal mes de jun, dormission sur la sabla ???, se lavavon a la mar e ajudabon a la traina. (Ensuite arrivèrent les “ vauriens ” (2),  des types de partout en France, à partir du mois de juin, ils dormaient sur [mot que je n’ai pas saisi : le sable ? les oyats ?], se lavaient à la mer et aidaient à tirer le filet de la traîne). Avion una partida de peis. Lou peis lo manjavon e ne vendion per quatre sous per crompar de tabac et de vin. ( Ils gagnaient leurs parts de poissons, en mangeaient, en revendaient pour s’acheter du tabac et du vin). Se venion ero mai per tastar lo vin dal miéjour… hurosoment, fasio nou quand avio una bona annada e ne podios ne beure dos litros, per tirar la traina i a vio pas de problema… (S’ils venaient c’était plus pour le vin du midi… heureusement il ne titrait alors que neuf degrés les bonnes années et ils pouvaient en boire deux litres, pas de problème pour tirer la traîne). » 

Que voulez-vous, si une succession de hasards vous fait naître dans un bout du Monde alliant le bon accueil d'une rivière poissonneuse aux kilomètres de sable ensoleillé, grandir au spectacle de toutes ces voiles latines cinglant en fin d'après-midi vers le large pour une nuit de pêche que des lamparos dansants allumeront, sinon entendre, clair dans l'air cristallin, le teuf-teuf d'un moteur placide traînant au maquereau, quand un beau temps de mer est sur le point de tourner à une douce et scintillante brise marine, si la belle saison  peut débuter avec les jeux, la pétanque, les sardines, les flonflons de la fête des pêcheurs aux Cabanes, si, à Saint-Pierre, le cœur garde le souvenir d'une vigne exotique, d'un panneau « ACOPATANA » invitant au voyage, d'une palette de couleurs dignes de Paul Cézanne, avec l'heureuse opportunité d'en croiser des témoins d'exception tels Robert Vié, Yves Boni, le bonheur aussi de garder des copains de jeunesse irremplaçables, à honorer vivants  au nom de tous ceux que le calendrier peut nous rappeler et dont les voix en nous attestent que nous l'avons vécu, que hier reste le garant de demain, n'est-ce pas exister ?     

(1) À un « P » près, n'allez pas voir vers l'Espagne... Il est bien question de Fleury-d'Aude, le Pérignan des révolutionnaires. 

(2) Gandard s. m. matelot qui traîne le filet dit « art » au compte d'un patron de barque (Cabanes de Fleury). Syn. traïnaire, ca lbs. Mistral donne à ce mot le sens de vagabond, fainéant, vau rien. En catalan gandul. De l'arabe gandur. (GARAE, revue Folklore n°3 automne 1941).