vendredi 29 mai 2026

YVES BONI (1932-2026), éternel pêcheur...

Tant de peine quand une belle personne nous quitte. Après la barque qu'il dut brûler, après le départ de Thérèse, le souvenir d'elle avec le marabout du camping sauvage à Saint-Pierre, Yves à présent. Dimanche, le rugby joue sa qualification en championnat de France, mes pensées iront au pilier Boni du Fleury Olympique des années 60. Poutous mouillés... 

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés. 

Un jour de fin juillet 2015, rencontré par hasard à Saint-Pierre, je ne sais plus où. j'ai dû lui dire quelque chose sur notre ancien temps, le rugby peut-être, la pêche tout aussi bien. Comme prenant la balle au bond, spontané, il répondit « Viens nous voir à la maison, c'est pas difficile à trouver, boulevard de Villebrun, elle est juste avant les “ Bergeries ”, tu ne peux pas te tromper, l'avant-dernière, celle avec un gros figuier devant... ne viens pas trop tôt que j'aide le matin à la pêche... ». Je crois au hasard, aux hasards pluriels même, aux positifs, à ceux qui nous sont favorables, qui ont apporté une magie, une magie ressentie ici, pour ce lieu, la vigne et le puits, les baraques au-delà, comme d'un village à part. C'est ce que je devais penser en allant trouver Yves sous sa figuière... et tout ce qu'il a pu me dire, sans qu'il ne sache, ne pouvait que prolonger cette magie de gosse... 

«... alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » Marcel Pagnol. 

Yves Boni, juillet 2015. 

Y avait un peu de ça mais laissons la magie du gosse qui ne serait sans les lieux et les personnes qui la font vivre, qui l'entretiennent, n'est-ce pas, Marcel ? Je descends du vélo, je m'annonce, il répond que je n'ai qu'à pousser le portail, qu'il a les mains prises et je le vois sous sa casquette bleue, dans son bleu de pêcheur, avec ses gros doigts, justement, en train d'entreprendre un délicat ramendage de filet.  

« Excuse-moi de ne pas t'ouvrir, j'ai les mains prises... rentre-le, le vélo, on ne sait jamais... 

Alors, comment c'est allé ? suite au bonjour, on se sent toujours emprunté, mal à l'aise presque, peut-être de venir exploiter une vie, certainement de se prendre pour un de ces journalistes qui se permettent sans vergogne de mettre à nu l'interlocuteur. Bien sûr, étant du même village, nous n'aurons pas de mal à donner des nouvelles, lui des siens, de son épouse Thérèse, en haut dans cette maison qui a heureusement gardé quelque chose de la baraque qu'elle fut, du cabanon des vacances qu'elle reste puisqu'ils y passent l'été. de ma part, les miens, aussi à Saint-Pierre, papa 93 ans, maman 91, ma sœur à la retraite depuis peu... Ensuite, faire savoir à l'autre qui on est afin de se faire accepter réciproquement dans une relation amicale, pacifique... finalement sans valoir plus que les animaux qui se rencontrent... dire ce qui nous pousse, échanger, en partant d'un vécu un tant soit peu partagé, dans le but souvent pas exprimé, au moins de ne pas effacer, de laisser une trace, un fil à dérouler des fois qu'un plus jeune le saisisse et qui sait, le passe plus loin dans le temps. 

Comme pour un moteur froid qui pourrait connaître des ratés, là, la liaison est toute trouvée avec ce que fait Yves, et outrepassant ce que Jean Yanne (1933-2003) sut si bien traduire dans son sketch du restaurant quand le serveur demande « C'est pour manger ? », 

« Alors Yves, toujours la pêche ?  

Le mercredi 29 juillet 2015, une première piste sur un homme des plus attachants, Yves Boni. (Rassurez-vous, je dois aussi me relire pour que ça revienne, presque 11 ans plus tard...) 

LES BASTETS (1) DU MAITRE-NAGEUR / Fleury d'Aude en Languedoc.

C’était promis. J’ai revu Yves un an après, en forme malgré ses 83 ans sauf qu’il a désormais une estafilade de quelques centimètres sur le côté droit (2), pour la pile cardiaque... Jolie la cicatrice... Plus joli que ce qu’il me dit de la Méditerranée. 

Yves Boni, juillet 2015. 

    « Les anchois ont disparu, les sardines restent naines faute de plancton... les prises ne tiennent pas et sans glace, il faut tout jeter. Les thons reviennent  paraît-il... à se demander ce qu’ils peuvent bien manger... La mer est pourrie, le commandant Cousteau le disait déjà en 1952, quand je faisais le service à Toulon... On trouvait qu’il exagérait quand il dénonçait les boues rouges (3)... malheureusement, je crois qu’il avait raison...»

    Aussi quand il pense à haute voix que finalement il préfère ce qu’il a vécu, malgré la guerre, les privations et le porte-monnaie vide, l’évocation d’une vie plus naturelle, plus vraie l’emporte sur ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant que le système a anesthésié un genre humain conforté dans un consumérisme égoïste empêchant de réaliser que la catastrophe menace. Un tableau si sombre que la  nostalgie reste plus agréable à évoquer que les perspectives à venir. C’est ce que semble dire son sourire tandis qu’il se replonge dans les souvenirs.

(1) en occitan le bastet est la callosité, le durillon à la base des doigts provoqué par un travail répété. et quel homme de la terre, de la mer, ne m'a pas dit un jour que le porte-plume ne risquait pas de me causer des bastets ? 

(2) ce serait à gauche, plutôt, non ? 


(3) la Montedison rejetait-elle déjà ces boues rouges toxiques et mortelles ? Dans les années 70, la dévastation constatée (responsabilité de l’Italie autorisant officiellement ces rejets) provoqua la colère des Corses touchés directement... Un des bateaux qui déversaient fut plastiqué à Follonica (Toscane) : cette résistance pour une fois non assimilé à dessein à du terrorisme contribua à la condamnation de la Montedison (avril 1974). 
Yves, inscrit maritime l'hiver sur l'Étang de Bages, n'a pas eu l'occasion de parler des rejets toxiques ou débordements, suite à de forts épisodes pluvieux tels ceux de fin 2025 et début 2026, depuis l'usine Orano-Malvési, classée en 2004 « Installation nucléaire » et non plus « Seveso ». (De Gaulle aurait pu opter pour Colombey-les-deux-Églises plutôt que Narbonne... mais des emplois quitte à traiter de l'uranium).    
Les lobbies du nucléaire international ont même payé les services de la mafia pour envoyer dans les fonds méditerranéens des rafiots bourrés de fûts de déchets. Et cela dure depuis 20 ans !  

Salut Yves, je ne serais avec toi lundi que par la pensée, lorsque, de notre chère église tu feras ce dernier trajet pour un repos paisible sous les cyprès, pardonne-moi si, à mon échelon, à l'image de tous ceux qui ressentent du chagrin, je m'en voudrais toujours, de n'avoir pas fait plus, d'avoir cru qu'il ne fallait pas t'embêter, de ne t'avoir pas accompagné plus loin, d'avoir trop vite renoncé... merci pour ta générosité, pour la grande richesse que tu sus partager...     

dimanche 24 mai 2026

La Velka Pardubicka, lexique (21)

On voudrait clore même s'il y a tant à dire encore sur les chevaux, sauf que la télé semble s'être liguée pour encore un mot, oh ! Arte (non, pas une chaîne intellectuelle, certes un peu “ gauche caviar ”, mais ne donnant jamais dans une superficialité “ people ” médiocre à la “ Hanouna ” ...), à savoir, un reportage terrible sur ce qui est demandé aux chevaux de course serait-ce le sacrifice ultime... pas de quoi être fiers ! En parler ou non ? j'en suis mal à l'aise... et agaçant, je sais, de paraître jamais content mais, c'est plus fort que moi, même dans les films je supporte mal ces chevaux censés courir jusqu'à l'épuisement ou que le cow-boy achève d'un coup de revolver...   

Ici, il s'agit de la Velka Pardubicka, oui, la course, la grande de Pardubice en Tchéquie, son nom le dit, mais une grandeur qui concerne et devrait accabler les humains autant qu'ils sont. 

Velká_pardubická_steeplechase,_překážka_4_-_Velký_Taxisův_příkop,_2023 est-ce le fameux obstacle 2024 under the Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication. Author Jan Konecny

Cette course datant de 1874 est la plus dure du monde hippique ; déjà sa longueur, 6900 mètres et avant tout sa tranchée Thurn and Taxis, interdite de saut à l'entraînement et dans les autres courses, une haie de 1,50 m. de haut aussitôt suivie d'un fossé large de 4 m., profond de 2 (ce n'est qu'en 1994 que cette profondeur a été réduite à 1 mètre... une faveur à ajouter au fait que l'obstacle est dans les premiers, pas quand les montures sont fatiguées... drôles d'égards ! ). 24 chevaux y sont morts... l'article, pudique aussi sur les jockeys qu'on voit tomber, ne parle pas de ceux qu'on achève, pas à deux jambes... comme une analogie avec la corrida... de Cabrel, quitte à se faire délateur...   

On nous présente Sakaniro, pur-sang de douze ans qui gagna la course en 2023, l'année qui compta le dernier mort. La course étant dotée de 160.000 euros, la prime au vainqueur atteint 80.000 €... bruts (1), il faut enlever les 2.000 de l'achat à l'âge de trois ans, les 2.600 de frais d'engagement et beaucoup plus pour les frais de véto, de kinés pouvant s'élever à deux milliers tous les mois... 

Velká_Pardubická 2025 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Zdenda943

On nous présente Kuval, 8 ans, encore un cheval tchèque qui finit 6ème en 2025 (c'est un Irlandais qui a gagné) ; son patron, toute son équipe exultent, surtout parce que le cheval a passé la ligne indemne. Sakaniro, lui, empêché en 2024 par une tendinite est encore forfait pour cause d'élongation de tendon... il boîte, il en a pour six semaines à trois mois d'après le vétérinaire. Les supporters du village ne mettront pas chapeaux, chemises et tee-shirts aux couleurs du champion, investis à perte... Ouf, tant pis pour eux, ce soutien contestable, cet entrain incongru... Ce steeple-chase a causé la perte de soixante chevaux, une belle moyenne globalement, sur 135 éditions ! Que cet “ amour ” des chevaux sonne faux ! Ouf ! nous voici soulagés !  

À côté de ces propriétaires interviewés, intéressés puis poussés à l'extrême dans cette logique d'investissement jusqu'au dopage du cheval ou du jockey, (un travers en cohérence avec cette chasse au profit, addiction à l'argent), un placement devant produire malgré les risques qu'ils font courir à un animal qu'ils disent aimer... jusqu'à obtenir quelque chose avec l'abattoir au bout... Extravagante façon d'aimer ! Que cela sonne faux ! Heureusement, il y a ceux d'un amour vrai, sans bruit, qui ne veut pas des paillettes d'or du succès, un sentiment qui n'accepte pas l'élimination de ce qui ne serait qu'une donnée de production. Ils sont ceux des refuges de chevaux retraités pour cause d'âge, de blessure, de problèmes locomoteurs, sinon comportementaux, difficiles souvent pour être passés par de mauvaises mains. 

Alors ? Arte et sa neutralité affichée (ce n'est pas “ toujours ” le cas), bien accueillie dans les deux camps en cohabitation autour des haras, écuries stalles et enclos de récupération, dans une attitude nous laissant prolonger. De ma part, un seul bémol, deux points de moins à l'encre rouge (c'est l'enseignant qui parle), pour les répétitions de « Pardubiché », un “ ch ” déplacé de Slave du Sud au lieu de “ Pardubitsé ” (2), le « c, “ tsé ” » des Slaves centraux...      

Haro sinon sur les dames à chapeaux, bourgeoises à jalouser les aristos, au prétexte d'un spectacle équin, bien pathétiques d'une minorité à part dont il faut se méfier depuis qu'elle a détourné 1789 à son profit... Une caste qui coexiste avec la piétaille des turfistes... et dire qu'une seule fois, j'ai rêvé des chiffres, 5, 3, 1, la seule fois où, père d'une petite famille jonglant avec les fins de mois, circonstance atténuante, j'aurais dû oser passer la porte du P.M.U... 

Morale de l'Histoire serait-elle bancale... Quoi d'autre entre le système inégalitaire capitalistique et le collectivisme parasitaire ? Et plutôt que de se triturer en vain les méninges pour la branche que nous nous scions, méditons, tels l'amie ménageant le bien-être de ses chevaux retraités, que comme nous, ils mettent du poil blanc...   

(1) rapprochement avec les candidats à la “ qualif ” du Roland Garros 2026 qui, pour le peu que j'en dis, rapporte dans les 90.000 euros au perdant du premier tour... 

(2) mon grand-père Jan (1898-1980), né là-bas, à Pardubice, n'a jamais eu un mot sur cette course... je l'en remercie...