jeudi 19 mars 2026

Lexique passionné sur la Bretagne aux chevaux de papé (6)

Huit de Fleury, huit ils étaient à partir loin, en Bretagne, pour un cheval... 

« [...] Tu dois savoir que papé Jean et l’oncle Noé, accompagnés de Rey Antoine (père de Germain Rey et Jeanine Carrière, celui dont l’ancienne maison de l’avenue de Salles est en triste état à présent), de Blaise Vicente (beau-père de Péna) et de Jean Vila, père de Jeanne Sala, étaient allés en Bretagne, du côté de Landerneau et Brest, pour acheter les chevaux, et cela en mars 1945, époque où c’était une véritable expédition (ponts coupés, trains aléatoires…). Or, l’oncle Noé avait particulièrement souffert d’une sciatique tenace l’empêchant absolument de marcher. »

Lettre de mamé de 1945 : « … Papa a dû te dire sur sa lettre qu'il était allé en Bretagne avec l'oncle Noé. Ils étaient huit pour le wagon. Ils sont allés acheter un cheval, il a cinq ans, il est sage, il ressemble à Lamy. Ils y sont restés un mois. Ils sont allés à Brest. Ce n'est que des ruines. Ils ont fait un beau voyage. »

C'est au cours de ce voyage historique que l'oncle Noé avait attrapé sa fameuse sciatique, et que Vila (le père de Jeanne Sala), qui faisait partie du groupe avec également, Rey et Blaise Vicente, lui avait confectionné (il était menuisier de métier), une paire de béquilles afin qu'il puisse se déplacer un peu pour aller voir les chevaux et acheter le sien (sinon il aurait fait ce mémorable voyage pour rien !) Voilà pourquoi, en début de lettre, je lis : « Nous sommes très contents que tu sois en bonne santé. Pour nous, il en est de même, nous allons tous bien, sauf l'oncle Noé qui est toujours souffrant de sa sciatique. Il marche avec deux cannes, et au début il avait des béquilles. Il reste trois ou quatre jours qu'il marche bien, puis ça le reprend. C'est ennuyeux : pour les vendanges il ne sera peut-être pas guéri. Heureusement que toi tu seras ici. Norbert n'a encore rien reçu, aucun de la 44 n'est parti… »  

Si la santé de notre bon oncle Noé est un sujet à lui seul, comment ne pas se demander sur quels critères toute cette équipée de vignerons s'est dispensée des maquignons de Narbonne quant au choix d'un cheval de travail ? Et ce cheval, a-t-il été bien élevé pour le travail ? 

C'est vague et peu précis sur l'Internet : autant me tourner vers ces amis presque, auxquels je ne manque pas de rendre régulièrement visite, les livres dont le Larousse Agricole 1952, plus indiqué, à mon sens, sur la production de travail, que les publications actuelles plus centrées sur le loisir; le tourisme avec un bémol néanmoins, positif, concernant un regain du travail animal lié au développement durable, le cheval de trait au labour ou au débardage de bois ne tassant pas le sol contrairement aux engins mécaniques. 

Chevaux bretons à Trémazan Finistère Bretagne France 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Envel Le Hir


Le Trait breton : aussi demandé que le Trait comtois, il est le résultat de croisements (XVIII, XIXe) destinés à l'armée, l'élevage, l'amélioration d'autres espèces. Comme tous les chevaux de travail, il développe un rendement d'environ 2,6 fois plus qu'un moteur thermique. (à suivre)

mercredi 18 mars 2026

Lexique passionné sur les chevaux de papé (5)

Coquet : embêté, embarrassé, tourmenté presque je suis, remettant au lendemain pour en parler, à refuser l'obstacle. 

Coquet à la carrière (de monsieur Sanchon), coteau de Caboujolette. Noter l'absence complète de pins dans la garrigue. 

L'image de Coquet, le premier cheval de travail du grand-père à ma connaissance, tête baissée, m'a travaillé, à force. Pas bien gros, pas bien épais (les Mérens je les vois plus massifs et musclés) devant une charge, chariot et comportes, impressionnante, par un chemin pentu et caillouteux bien qu'à portée du village (à Caboujolette). Une image qui mine à la longue... Mais non, ce n'est pas possible, ce ne peut être de la maltraitance ! N'ai-je pas vu comment, une fois, mon grand-père labourait, complice de Lami son cheval ? Ce n'est pas parce que, sans jamais une marque d'affection, il évita toujours mes yeux, que pour lui je n'existais pas (1), que je dois nourrir de tels soupçons. Non, je dois voir le mal là où il n'est pas, peut-être une réaction sommaire de sensiblerie... Sans aller penser qu'il aurait habillé une réalité complexe pour ne pas dire pas rose du tout, en parlant d'un lien obligé avec un compagnon de travail, vivant certes bien qu'outil à renouveler, pardon de dire crûment ce qui, pas plus que le sentiment, reste toujours sous-entendu, ne se dit pas, plutôt m'en remettre aux dits et écrits de papa. 

À plusieurs reprises, s'il répète « vaillant » à l'égard de Coquet, le « petit cheval noir d'Ariège », malgré une première impression d'admiration béate, une gêne crispante se fait insistante suite à son anecdote sur la récolte à La Pointe (voir aussi la page 4 du lexique)

« [...] Un jour, racontait mon père, il avait fait quatre gros voyages de comportes (sans doute seize ou dix-huit chaque fois) de la Pointe de Vignard (notre vigne la plus éloignée, à quatre kilomètres du village), ce qui lui totalisait 32 kilomètres dont seize à pleine charge, avec les côtes de Liesse et de Fleury. Il a tenu le coup, mais en arrivant le soir, trop fatigué, il s'est couché au lieu de manger. Papé Jean racontait cela avec une admiration non dissimulée. J'ai connu ce cheval à l'écurie jusqu'en 1935 à peu près... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

1934. Retour de vendanges... et en plus de la récolte, ils sont plusieurs sur le chariot ! 
 

J'ai beau pinailler (cynique ce mot en la circonstance) sur le nombre de comportes, rappelons-le, de 80 kilos chacune de raisin pressé, Lami, le costaud trait breton, en assumant vingt, lui, ce qui est visible sur la diapo de 1967 (lexique page 1), seize ou dix-huit me semblent trop pour ce petit cheval pas bien épais ; en prime, 32 kilomètres et les deux côtes avec un peu de sable pour éviter que les fers ne glissent... Bien que privilégié de temps modernes qui escamotent tout le négatif, j'ai vraiment du mal à admettre qu'il faille imposer de tels excès à son animal. La pluie mettait-elle la récolte en danger au point de ne pas prévoir une journée supplémentaire ? Vrai que ma réprobation se fait à l'aune de rapports de vacuité, plus que déprimés, entre mon grand-père et moi... 

« [...] Et il reste à l’étable,
fatigué, misérable... 
[...] Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié... » J'aime l'âne, Francis Jammes (1868-1938). 

« [...] Pauvre bête de somme, il a fermé ses yeux, 
Abandonné des hommes il est mort sans adieu. » 
Le Petit Âne Gris, Hugues Aufray.    

Après Stewball, cheval en chanson, aussi, d'Hugues Aufray, furtivement évoqué, une influence poétique émolliente à l'encontre de l'instinct de vie pèse-t-elle trop sur ce qui n'est qu'un avis discutable ? 

Tiens, il me faut ajouter « âne » aux entrées du lexique... (à suivre)     

(1) difficile sujet en famille, je crois bien qu'à propos de la façon d'être de son père, papa éludait et nous devions seulement entendre que le grand-père était d'un caractère « bourru ».