mercredi 25 mars 2026

LOUIS, LA VIGNE et LES CHEVAUX, lexique (12)


Cheval au labour à_Saint-Georges_d'Orques_34 carte postale ancienne Domaine public Auteur inconnu. 

« Avec le cheval, c'était un rythme de vie particulier. Le matin, on mettait le réveil (1) comme il était là haut, dans la rue Neuve (2) et à six heures j'allais le faire boire. A sept heures, on partait travailler.

— Dans la rue Neuve, la rue de Titin, le boulanger ?

— Non c'était l'autre...

— Celle où y avait Anna la polonaise, mariée Roca, et là je me souviens, gosse, que deux pauvres chevaux sont morts asphyxiés... ça m'avait choqué ça...

— Oui les chevaux étaient de Pesqui. Il avait l’écurie... maintenant c’est tout de Brun la moitié de la rue... Le ramonet (3) il fumait tout le temps...

— André Pesqui ?

— Oui, André Pesqui... les chevaux quand ils se sont asphyxiés, le ramonet comme il fumait, ils avaient soufré et les restes du soufre qu'ils n'avaient pas employé, ils l'avaient mis à côté du portail et il a laissé le mégot sur le sac de soufre et il est parti : il a oublié qu’il avait laissé le mégot. Ça a asphyxié les chevaux, ça n’avait pas foutu le feu, le soufre s’était consumé sans faire de flamme.

— Je m’en souviens, ça m’avait choqué... Sinon, le matin, avec le cheval...

— On faisait boire le cheval, grâce au réveil il avait déjà mangé le foin. Ensuite du temps qu’il mangeait l’avoine, un fortifiant en quelque sorte, on l’étrille, on le nettoie, on lui passe le collier. Nous partons tout le temps avec la jardinière, la charrue est dedans, le brancard dessous. Oh moi j’ai eu travaillé, j’y ai pensé quand le cheval il m’avait foutu un coup de pied qu’il a failli me tuer, j’ai eu travaillé en attelage libre que ça s’appelle. il y a deux fourreaux, un de chaque côté à peu près de la longueur du cheval, on les accroche au collier, une courroie s’attache sur le dos. Le cheval il est libre et si tu en as un qui fait le con, pour le tenir eh, bonsoir...

— Quand vous dites ça des chevaux dangereux, je pense au pauvre Rouaret (4)...

— Tout le monde des anciens s’est demandé comment c’est arrivé parce qu’il avait un cheval, quand il allait à Joie... il avait une vigne à Joie et de temps en temps je le voyais passer. Moi je mettais une heure pour aller à Joie et lui, une heure et demie ! Tu t’en rappelles pas de ce cheval ? Il marchait tout le temps plan, plan, plan, plan et tu pouvais lui dire ce que tu veux il marchait, marchabo coumo uno vaco (il marchait comme une vache) ! Et bé, il l’a tué ! Pour moi, il était au museau, il le tenait souvent par la bride alors il a dû vouloir le battre pour une raison ou une autre, on ne sait pas, ce cheval il s’est cabré, il l’a fait tomber et puis il s’est emballé, le cheval, et il lui est passé dessus...

— Moi, j’ai l’arrière-grand-père qui est mort comme ça, à la Montée des Cabanes...

— À la Pagèze ?

— Non, non, la montée de Bouisset... mais c’était en 1915... »  

Chevaux au labour dans les vignes à Peyriac-Minervois, Aude Domaine public Copie de carte postale ancienne Auteur inconnu
     
De toutes les dépendances donnant sur le jardin extraordinaire de Louis, l’ancienne écurie où les hirondelles nichaient encore il y a peu, témoigne  toujours de cette époque où le nombre de chevaux donnait une idée de la grandeur de la propriété, ici, celle de Gibert à Fleury. Au dessus de quatre stalles figurent les noms des chevaux : Mignon, Coquet, Rip et Franco... des noms qui en auraient encore, des histoires à raconter... loin des images idéalisées et trop belles pour être vraies, de l'amitié entre le viticulteur et son compagnon de travail, le cheval de trait.  

2016. Louis de la vigne et des chevaux...

 (1) Louis veut parler du réveil sur le palier, à l’étage, dans la boîte en bois fixée au mur, qu’on montait pour le cheval ! Non pas pour le réveiller mais pour que le déjeuner lui tombât automatiquement une paire d’heures avant la journée de travail sans que l’homme n’ait à se lever pour autant. Le réveil était installé dans une boîte accrochée au mur. A l’heure dite, une ficelle autour de la clé de la sonnerie se déroulait, libérant une trappe à claire-voie et la ration de fourrage aboutissait dans le râtelier. Dernièrement, José qui vient de prendre la retraite et qui a la remise dans la rue de mes parents, m’a invité à monter au palier pour voir le système ingénieux de l’époque de sa grand-mère maternelle. De quand datait cette distribution automatique ?  

(2) Rue de la Clape, il me semble... 

(3) « Tu as l’origine de « ramonet » sur la place du ramonétage et sur la photo où j’ai mis la plaque correspondante : le « Ramonétage ». Disposés harmonieusement autour d’une grande place, les anciens logements des « ramonets » offrent encore aujourd’hui une ordonnance d’ouvertures « en plein cintre » décorées de pierres de taille. Le Ramonet (petit sujet de Raymond, seigneur de Toulouse) était un ouvrier agricole attaché spécialement aux soins des chevaux. La place porte en conséquence le nom de Ramonétage.  
« Ramonet » est donc le diminutif de Ramon (l’équivalent de Raymond) et on oublie quand même sur cette plaque une chose essentielle : il s’agissait des écuries du château, et accessoirement, à l’étage, des logements des ramonets. Les deux termes ont subsisté jusqu’à nos jours, et le ramonet était beaucoup mieux payé que les simples ouvriers ; et il avait en plus le logement, le bois de chauffage, etc. Le ramonétage était devenu la petite maison affectée au ramonet, jamais bien éloignée de l’écurie où était le cheval dont il avait la charge. » Caboujolette, 2008, François Dedieu.
Ne se le permettant pas (ou ne s'en souvenant pas) Louis ne donne pas le nom de ce ramonet si coupable. (Le mot n'est pas dans les dictionnaires pas plus que dans « Les mots des régions de France », Belin 1992, Loïc Depecker, mais Wikipedia en fait état). 

(4) Une famille pas épargnée par le destin, d'abord le père avec cet accident de cheval, ensuite Alain (1959-1981), mort à moto (sauf erreur de ma part) et Michel (1950-2002), mon complice dans le car du matin, à qui je faisais un bandage afin de faire croire au “ surgé ”, monsieur Manas, que la blessure l'avait empêché d'aller en colle... Michel, capitaine de gendarmerie, d'après une rumeur insistante, aurait été concerné par l'Affaire des frégates de Taïwan... son décès pourrait être rapproché des six morts ou davantage « sur ordonnance », aussi étranges qu'inexpliquées de personnes liées au dossier (Wikipédia, Tribune Populaire)...  

Note importante : Ce douzième volet n'est qu'une reprise de l'article presque éponyme, photos comprises, d'octobre 2016. La reprise de ce qui en est dit m'est profitable, en premier lieu afin d'en remémorer la teneur (après publication de 1681 articles), ensuite manière d'entrer dans le tableau en quelque sorte, et aussi pour corriger, compléter, rajouter la légende des illustrations, par exemple, enfin, changer la police en Garamond, d'après le graveur Claude Garamond (1499-1561), du temps de François Ier ! Une police de caractères, appréciée, qui plus est, car économe en encre. 

Et puis, en tant qu'auteur, réaliser que, parti vers les autres, le message vole de ses propres ailes et ne m'appartient plus. Libre à vous, bons petits diables ou non, de le “ papillonner ”... 

mardi 24 mars 2026

Le cheval noir de Louis. Lexique (11)

Lorsque j'allais voir Louis “ de la vigne ” dans son jardin extraordinaire, il avait 89 ans. À présent il vit sa 96ème année. Il n'a plus l'âge de soigner ses ipomées ( « Faut que je mette un roseau pour qu'elles habillent le lierre mort... » il disait), ses pavots, lys des Incas, bégonias et hortensias non plus... nous n'allons plus au jardin mais le contact est gardé, en toute amitié et confiance. Nous en étions à apprécier les qualités des chevaux de trait, ceux qui les menaient savaient ce qu'on pouvait obtenir de leur vaillance, il n'empêche, à côté d'une masse de huit quintaux ou davantage, la candeur est synonyme de bêtise, la méchanceté existe chez ces compagnons de travail, la prudence s'impose... 

Louis Sabater jamais sans Chouchou... 

Plein de bon sens terrien, Louis en témoigne :   

« ...Mon dernier cheval était noir, j’en ai eu beaucoup, y en avait des blancs, y en avait des noirs, y en avait un de péchard. Péchard (1) c’est marron tacheté de blanc mais surtout marron. Le dernier, c’est sûr, il était noir. D’ailleurs il a failli me tuer et après il est devenu gentil comme tout.

Les animaux, quand ils croient eux que tu leur as fait une crasse... Voilà ce qui s’est passé avec ce cheval. Ce cheval il était méchant. il n’était pas entier mais quand il est arrivé... On nous l’a vendu qu’il avait déjà 7 ou 8 ans et quand tu l’approchais il cherchait souvent à mordre. Une fois quand il a présenté les dents, j’ai voulu lui foutre un coup sur le mourre... sur le museau, que je me méfiais. Mais c’est qu’il m’a coincé contre le bat-flanc !  C’est qu’il a failli me tuer ! Une autre fois, j’étais à la vigne, je passais la gratteuse. Tu sais ce que c’est la gratteuse ? Pour couper la terre, quand on arrosait surtout, et il n’y avait que six rangées sur 100 ou 150 mètres avec d’un côté un champ, un armas et de l’autre un mailheul (2). Je faisais en travers et t’arrête pas de tourner et retourner. A un moment que le cheval il en avait marre de tourner et retourner, tout d’un coup, quand on arrive au bout, il refuse d’avancer et se fout à reculer. Alors je me suis mis le brancard sur l’épaule et en reculant on arrive à la jeune vigne du voisin. Si j’arrive à avoir quelque chose pour lui foutre ça, il s’arrêtera mais je n’avais rien pour le battre, pour qu’il arrête de reculer. Alors j’arrive à la vigne du voisin, y avait une souche neuve avec un tuteur. J’attrape la souche, le greffon et tout est venu avec et je lui fais péter un coup de tuteur sur le cul. Au coup de tuteur il a jeté les deux pattes en arrière, mais comme il y avait le brancard, il s’est tapé là, les chevilles, tu sais le creux au-dessus du sabot (2), les chevilles quoi, contre le brancard qui m’a protégé. Il s’est fait mal, il s’est foutu un tel coup qu’après il avait du mal à tenir debout.

— Il s’en est remis ? 

— Il s’en est remis avec la différence qu’après ça il était devenu gentil ! Il témoignait que c’était moi qui l’avait eu... je sais pas comment t’expliquer ça mais dans l’esprit de la bête, il a cru que j’étais plus fort que lui et ça été fini, il était devenu magnac comme tout... 

— Mon papète s'est fait mordre, une fois à la fesse... il avait les marques. Après il était obligé de prendre un gros bâton pour lui donner à boire... 

— Ils étaient nombreux, y en avaient qui avaient la foutre de mordre ! ». 
  
Tout dans ses pensées,  Louis poursuit  
« A la fin, chez Lautier, j'avais plus de cheval quand ils ont vendu la propriété. Et j'avais mes vignes aussi. Du coup j'allais tailler chez Ferry, à forfait. Quand l'héritier a vendu la propriété je me suis trouvé sans cheval pour travailler mes vignes... Comme tant d’ouvriers agricoles c’est comme ça qu’on s’en est sorti.  Et lui, au lieu de me payer, en échange il me passait le rotavator aux vignes. Comme je mettais de l'engrais tous les ans, une petite dose mais tous les ans. et bien je faisais 100 à l'hectare, même plus. J'en portais 90 à la coopérative qu'on pouvait pas davantage. Et le surplus, je le vendais, ça me payait l'engrais et les produits. J'ai fait ça jusqu'à la retraite... »

(1) synonyme de aubère. 

(2) le paturon , entre le boulet et la couronne ? 

PS1 : ce texte figure déjà dans le blog. 

PS2 : hier 23 mars, dans un reportage sur le Nord-Ouest de la France, une belle séquence sur les percherons (Arte)...