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mercredi 22 mars 2017

LE MONDE NE DEVRAIT ÊTRE QUE CHANSON ET MUSIQUE... (5) / ratés existentiels

Un avion l’emporte vers « la fille qui l’accompagne » et leur fils, loin d’un passé qui le rattrapait et qui, parce que les circonstances sont très particulières, continue de lui coller aux basques. 

Les saladelles, symptômes ô combien lancinants de cette langueur méridionale, de cette nostalgie plus saudada portugaise, plutôt añoranza ibère, mâle, rauque, cambrée, arquée sur l’être qui manque, plus couteau dans la plaie que proche du mal à vivre des spleens nordiques. Ce mal insidieux, instillé par des rafales folles, qui déboussole, fait perdre la raison, ronge jusqu’à détruire à force de colères, de révoltes, ferments d’autant de folies, passagères des vents fougueux que le ventre chaud de la mer attire. Le caractère des Languedociens s’en ressent, c’est sûr.   
Sous les trains de nuages qui courent vers le Golfe, les saladelles, en faisceaux, en réseaux de tiges s’accommodent du Cers furieux passant à travers. L’été passé, il s’est interdit de penser, tant il se trouvait ridicule, en s’arrêtant, pour des photos, à ces mêmes tamaris qui le virent arriver jadis. Pourquoi revenir sur ces pages de vie si ancienne ? Il venait alors conter fleurette à la fille du régisseur d’un domaine qu’il avait connue en embouteillant  du gris de gris. Lydie, elle s’appelait. Elle avait le chic pour coller les étiquettes bien droit. Elle ne pouvait guère rester plus d’une demi-heure. Si quelques bribes de mémoire lui sont revenues en chargeant les photos, le déclic des vendangeuses revient en analepse sur le lycéen qu’il fut. Les tamaris sont témoins de baisers seulement : c’est vrai qu’elle ne lui laissa pas caresser ses seins, le jour où il essaya, pour être moins bête, comme disaient les copains, et surtout pour contredire sa stratégie de chevalier servant ne valant pas tripette si rien ne transcendait la rencontre. Il aurait dû lui chanter :

«... Ma mignonne mignonnette, emmène-moi dans ton lit ! couche-moi dans ta couchette : il doit faire bon dans ton nid. J’ai tellement voyagé, j’ai tellement connu de dames. Je suis très très fatigué... Tu apaiseras mon âme  Chante chante rossignol trois couplets en espagnol, tout le reste en anglais... » 

https://www.youtube.com/watch?v=k0ii2LoVXQ4 « Le rossignol anglais » Hugues Aufray. 1965. 


Le platonique ne mène à rien. Les remords valent mieux que les regrets. Au fait, au cinquième soir, quand elle lui dit qu’elle ne viendrait plus, il en conclut que finalement, une sainte nitouche aux petits seins ne valait pas, après la journée de vendanges, dix-huit kilomètres à vélo, même en fredonnant pour elle, pédalage aidant « Les filles sont jolies quand le printemps revient... »

https://www.youtube.com/watch?v=-mR4h0-4H88 « Dès que le printemps revient » H. Aufray (Scopitone ! 1964)

Elle devait rejoindre sa pension. Ils échangèrent quelques lettres, amicales, sans plus, jusqu’à celle qui parlait du garçon rencontré à la fête du village. Vexé, défait de devoir encore endosser le rôle de confident transi, il ne répondit pas. Le fil était coupé. Cette quatrième ou cinquième lettre doit être rangée dans la boîte à biscuits.
Poursuivra-t-il pour autant cette introspection intime ? Rien n’est moins sûr.  
 

Une ligne droite dans le sable, la frontière du Soudan. Les premières lueurs vont bientôt fondre sur Harar, loin au levant, sur l’aventurier trafiquant qui ne veut plus savoir quel grand poète il fut. Sur l’Erta Alé aussi, naissance d’un nouveau monde. 

Une autre campagne, (est-ce un camping aujourd’hui ?) porte ce nom de « Domaine du Nouveau Monde », avec ses vignes des sables, au pays des roselières et des saladelles bleues. Pour dire que ce lido, le rattachement de l’île de la Clape sont dus au travail obstiné de l’Aude dans son delta originel. Fleuve bien né, de la race des grands, en toute modestie petit frère du Rhône. 



Les saladelles, appelées aussi et ce, sans aucun lien entre espèces de fleurs,  "lavandes de mer", "immortelles bleues", porteraient-elles aussi, dans les terres gagnées par l’Aude, le nom de « vendangeuses » ? Les siennes de « vendangeuses », il les associe aux filles du Sud. Miréio l’Arlésienne, partie aux Saintes-Maries-de -la-Mer prier qu’on lui laisse Vincens son amoureux. C’est dans la sansouire aux saladelles que l’insolation va la mener à la mort. Bien sûr, le delta de l’Aude n’est pas celui du Rhône ni celui du Pô, mais entre les villages et les grands domaines, tant d’histoires d’amour ont dû fleurir aussi ! Et avec un brin d’imagination, il s’approprie la Camargue de Magali.

https://www.youtube.com/watch?v=ScccxoEgF2U / Magali / Robert Nyel 1962.

«... Qu’est-ce qui t’a pris de t’en aller pour le pays de nulle part, parce qu’un gitan t’a regardée en faisant chanter sa guitare ? ».. Et le soleil, allié des souffles puissants, si dangereux «...E lou souleu de la Camargo mi fa tan mau au foun d'au cor... Sous le soleil de la Provence ma tête est prête à éclater... ».

Vous avez dit NOMENKLATURA ? Rien de bizarre, hélas ! / LA NOMENKLATURA FRANçAISE

"... La conviction de détenir la vérité, le complexe de supériorité.../... sont les piliers du système oligarchique français fondé sur l'opacité et le secret. A l'abri des regards indiscrets, on peut ainsi continuer à distribuer des prébendes financées par les contribuables, à "ajuster" les comptes publics jusqu'à les rendre présentables aux masses - réélection oblige - et à vivre la belle vie.
page 24 / et déjà en 1986 !



dimanche 19 mars 2017

LE MONDE NE DEVRAIT ÊTRE QUE CHANSON ET MUSIQUE... (4) / ratés existentiels




«... Et là, une image lui revient en boomerang, qu’il croyait effacée. Celle d’une petite vendangeuse espagnole dont il ne pouvait détacher le regard...»

D’un coup tout est chamboulé, tout sens dessus-dessous ! Et l’informatique avec ses ratés aussi n’y changera rien ! Ses inspirations, ses effusions, ses notes, effacées deux fois qui plus est ! Qu’importe ! Parce que hier, il a recommencé, laissant patiemment remonter les secrets de cette chambre de magma frémissant, brûlantes sensations d’un coup rafraîchies. Son père l’a dit souvent, qu’il ne se sentait pas vieux, bien qu’à la veille de ses 90 printemps ! Retourner, contrebalancer le trop commun "âge de ses artères" ! Formidable d’optimisme, si positif ! À l’opposé de l’excuse toujours en trop pour ne rien faire, se laisser aller... le ventre flasque plutôt que résonnant serait-ce d’un tam-tam planétaire, étranger seulement en apparence aux farandoles et sardanes du Sud ! 
 Dans cet avion qui l’emporte et qui aborde le grand désert sous la lune, il est pris par ces cuivres, à fond dans les basses, à fond dans sa tête, qui parient sur une Afrique digne, enfin émancipée. Dreamliner le bien nommé, dans sa trajectoire filée, jet-stream aidant ! Et lui, parce qu’il imagine Callisté « la très belle » avant l’éruption cataclysmique du Santorin, laissée à l’horizon babord, ne s’emporte-t-il pas tel un vieux volcan effusif oublieux de sa jeunesse explosive de volcan gris, persuasif encore, capable de submerger, de tendre le piège des cheveux et larmes de Pélé alors qu’une neige faussement innocente l’emporte désormais sur le gris de ses tempes et que, dans un accès lucide, il voudrait se persuader que sa lave se fige lentement sous sa croûte, qu’il est raisonnable de tenir et fou de courir ?.. 

https://www.youtube.com/watch?v=6wVMI_aB3TQ

Il devait avoir vingt ans, encore à ses préfixes, le platonico exaspérant d’ Evelyne, l’érotico passif de Josiane trop offerte, trop facile et à présent, quelques secondes à peine pour tout foutre en l’air, corrigenda plus qu’addenda, un amour infini, galactique, voguant vers l’infini, noyant néanmoins corps et âme dans le concret d’une illusion d’avenir... une petite vendangeuse...

https://www.youtube.com/watch?v=bTUeD0KQc_c Et un jour une femme / Florent Pagny.

Il y a cette camarade de classe qui le retrouve et lui fait remonter l’autre fois. Il y a ces lettres, l’étrangeté de cette boîte à biscuits sans couvercle et pourtant sans poussière. Mais il y a plus troublant encore ! Ces lettres, il les reprend dans la chambre même où il les décachetait, où il répondait, quarante-sept ans sinon plus tôt !.. il y a une éternité... Mais c’est un même soleil qui écaille et décape le bleu séraphin des volets, qui pénètre de sa lumière même si au loin les pins ont submergé le vieux moulin. « Accepte ta petite vie, vis intensément la vibration qui t’est permise, lui susurre une petite voix ! La nature n’arrêtera pas sa marche cosmique et continuera toujours sans toi et sans tes semblables, "humanisants" dégénérés ! » 

Et puis, est-ce la magie des amandiers en fleur qu’il n’a pas vus depuis vingt ans et qui piquent en ce moment, de leur espérance rose et blanche, les branches dénudées de la mauvaise saison ? Ce renouveau l’inscrit à nouveau dans la respiration de son Languedoc, de son Sud natal, dans un cycle qui boucle l’été avec sa Méditerranée léchant le sable de petits coups de langue mousseux, pour reprendre fortississimo avec l’hyperbole zinzoline des raisins d’une corne d’abondance... 
Sans plus digresser même si ce baroque étrangement accolé à l’épure romane méridionale le définissent aussi, il sent son inspiration vers une expansion sans fin d’un coup stoppée. Un de ses articles a été "liké"... et ce « j’aime », ce visage, le modelé de ce nez, ce regard, ce sourire, l’ont soudainement paralysé, bloqué, vivant seulement de l’accélération crescendo de son  pouls...  Mais que n’a-t-elle caché, comme il le fit, ses indécences derrière un chat totémique ! 
Il n’est plus que le déversoir d’un trop-plein de sensations... Il ne parle pas, ne pense rien, seulement ouvert à l’amour infini montant dans son âme, parti si loin, nomade bohémien, dans un ciel éclairé d’étoiles, heureux comme avec une femme... Pardon, cette inspiration n’est pas de lui. C’est Rimbaud qui irradie aux marges du Soudan et de l’Éthiopie de même que le Erta Ale, le volcan qui doit ouvrir à un nouvel océan, la dépression de l’Afar...

Les vendanges, offrande divine, période magique qui voit nos propriétaires espérer en une météo favorable dont dépendra l’année à venir, et tous ces gens modestes qui se louent pour un plus permettant ensuite de dépenser comme jamais dans l’année, et ces Espagnols des pueblos déshérités venus pour une manne plus que bienvenue !
Retour des vignes, les garçons se lavent au seau, à l’eau du puits, dans les rires, les perles irisées de soleil couchant qu’ils se lancent et les moqueries en tangence des filles, déjà prêtes, suite à une toilette cachée. Taquines, les filles, toujours en orbite mais qui font exprès et crient de joie quand les étoiles d’eau les atteignent. Lui vient rejoindre José qui au milieu des comportes vides et du silence relatif du bord des vignes lui parle si bien des lumières trop vives de l’Andalousie, de l’ombre douce de sa maison creusée dans la montagne aussi, où l’attend l’abuela, sa grand-mère. 

C’est dans ces circonstances qu’elle lui apparut, comète fuyante. Leurs yeux se croisèrent si vite mais si fort qu’il en resta tout chamboulé tandis qu’elle s’effaçait aussitôt derrière le portail entrouvert de la remise. L’attirance était-elle réciproque ? Toilette du soir, avant que la jeunesse ne parte, en groupes, se lancer des regards, des piques comme autant de banderilles jusqu’au noir de la rue devenue route, au sortir du village...  Mars et Vénus dans un tourbillon terrien plus favorable au périgée que les hasards célestes.
Mais leurs planètes ne se croisèrent plus. Il revint, pourtant, tous les jours et s’il la revit, ce fut encore plus fugace. C’était flagrant, elle le fuyait, lui et son regard. Il s’en trouva plus ravagé que flatté. Il ne lui resta que la vision d’une longue enjambée dévoilant sous la jupe, une jambe, un mollet musclé et, tressautant dans l’ondoiement de longs cheveux noirs, la pointe d’un sein, arrogant presque, pic couronné d’une sierra enneigée loin à l’horizon d’une froide et morne meseta.
Puis les rangs s’éclaircirent. Il ne restait plus que quelques vignes à vendanger. Le ballet des tracteurs et des derniers chevaux se fit plus espacé. Les épiciers ne commandèrent plus de caisses d’arencades, ces grosses sardines au sel... Nos Espagnols qui avaient si bien participé au réveil des vendanges emportèrent leur accent rauque, l’exotisme de leur langue, leurs filles vivifiantes et farouches. Dans la nuit encore chaude d’octobre, l’odeur des moûts avait remplacé la brillantine, le patchouli... le bruit lointain des clavettes des pressoirs, les éclats joyeux des batifolages des vendangeurs. 

Josiane revint de ses récoltes à elle, dans un village voisin, escortée par un Parisien qui ne devait pas que la promener dans sa DS. Lui redevint le confident hypocrite d’Evelyne, déjà plus sa dulcinée du Toboso sans qu’il le réalisât encore. Et la petite espagnole dont il ne savait le prénom, et qui l’avait tant troublé, s’évanouit à jamais de son esprit. Quand mûrit en lui l’idée de prendre un métier, son image lumineuse s'effaça mieux que celle de ces visiteurs d’Ibérie qui devaient venir encore jusqu’au milieu des années 80. Ces autres vendangeuses, par contre, peut-être les saladelles qui fleurissent les sagnes de leurs tons bleus jusqu’à la fin de l’été, se rappellent, chaque année, à son souvenir.  

mercredi 15 mars 2017

LE CERS QUI PASSE SUR LA GARRIGUE M’A RENDU FOU ! (fin)




Il se peut qu'on dise « tramontane » comme on dit « foehn », ou encore « catabatique », pour ce vent polaire terrible ! il s'agit d'une circulation d’air entre des reliefs et une zone plus basse, souvent caractérisée par un assèchement de l’atmosphère... Soit, mais j’espère qu’en de nombreux pays et terroirs, ces vents ont la chance de porter un nom bien à eux. Bora ? Meltem ? et chez nous, le Cers, fils du Languedoc à l’instar du Mistral plutôt fils de Provence ! Les écrits en attestent : nous avons vu ce qu’en disait l’auteurE en langue occitane, Jeanne Barthès de Cazedarnes, de son nom de plume Clardeluno. Revenons sur la portée de ses mots.  

Loin du parler languedocien populaire, les paroles de Clardeluno, bien que d’un abord précieux, élitiste, défendent une langue occitane historiquement rabaissée au rang de patois vulgaire par un colonialisme assimilateur. Hier, encore une parenthèse, j’écoutais une ancienne ministre, toute de culture et d’amour de la langue et qui ne s’est jamais laissée démontée par de vociférants députés, sexistes, vulgaires et , affirmant que son niveau de langue restait toujours le même quel que soit son public... Chapeau bas pour une forme de respect loin des rapports dominant-dominé...  

Suite à un énième plaidoyer pour le Cers presque sur deux millénaires,  passons aux contresens et autres non-sens qui rappellent à toute une brochette de condisciples le cher professeur Sansonetti, Etienne de son prénom, à Victor Hugo, LE collège (lycée) de garçons de Narbonne. Ses mauvaises notes qui nous ont tant fait souffrir ne tendaient néanmoins qu’à nous élever, fût-ce par rapport à une barre bien haute... sauf que nous n’avions pas l’âge d’en accepter la finalité. Sinon, c’est la page 166 de l'Antoulougio Escoulario de Lengadoc qui me renvoie à une grande perplexité existentielle concernant la Baptistine, vous savez cette belle que les rugbymen voudraient légère, quand ils la chantent dans le bus, sur l’air de « Viens Titine »... Toujours l’histoire de la fille sur un perron et censée se promener :

« La Baptistino al perroun amé soun amourous
se passéjaboun toutis dous, se fasion de poutous... »  

Ce "perroun", justement, pour mieux nous embrouiller, nous en retrouvons une version chez Achille Mir (Lou Lutrin de Ladèr) : «... countent coumo ‘n perrou...» sauf que ce perrou là, une note le précise, n’est qu’un "Homme plaisant". De là à voir une redondance dans l’amoureux de la Baptistine "... avec son plaisant homme, son amoureux...". Un couplet plus loin, le doute n’est plus possible sur la tournure paillarde de la chanson évoquant des cambajous, des jambons qui ne sont pas ceux de la troisième mais de la quatrième mi-temps... Opportunité pour relancer un appel à quiconque aurait les paroles de cet air à chanter le vin et la femme...

Je doute que la tête puisse vagabonder ainsi lorsque, à vélo, on entreprend la côte (1) qui, depuis la vallée du Vernazobre et par Pierrerue, mène aux garrigues de Cazedarnes, même si le vent, soufflant dans le bon sens, aide à monter. Forcer sur les pédales et le guidon sans réaliser que le Cers qui n’oublie rien règne ici et qu’à sa cour, Clardeluno et Pierre Alias, le pauvre camarade de papa dont la famille avait des vignes à Fontcaude, ont leur place. Il y faut des dizaines d’années pour enfin entendre ce qu’il m’a soufflé à l’oreille, que tout ce qui reste en mémoire n’est pas mort. 

En languedocien : 
"... Qu'un pople toumbe esclau
Se ten sa lengo, ten la clau
Que di cadeno lou deliuro (2)." Mistral. 

« ...Le vent qui vient à travers la montagne m’a rendu fou... »  (Hugo - Brassens)

(1) une centaine de mètres de dénivelé... une de mes sorties de l'époque, soif de tailler la route pour alimenter des envies d'ailleurs et avant tout des "rêveries de pédaleur solitaire"... 
(2) "Qu'un peuple tombe esclave 
S'il tient sa langue, il tient la clé
Qui des chaînes le délivre" Mistral.

Note : cette modeste chronique est le troisième volet, avec le souvenir de Pierre Alias, le copain regretté de papa (extrait de Caboujolette / parution 2008), sur le Cers de la moyenne et basse vallée de l'Aude, depuis les Corbières jusqu'aux collines de l'Orb.


Crédits photos commons wikimedia : 
1. Pierrerue auteur Christian Ferrer.
2. Vernazobre à Babeau-Bouldoux Author Fagairolles 34
3.  Puisserguier gourg de frichoux auteur Charliebube

mardi 14 mars 2017

AUX COPAINS RESTÉS EN ROUTE / chronique à quatre mains.


Question de génération, question de vécu : lorsque nous prenons conscience que plus on remonte dans le passé, plus les conditions de vie étaient dures, sans compter les guerres par-dessus, nous nous devons de ne pas donner dans l’anachronisme, une bourde des plus communes.
Ainsi la retenue souvent affichée pour que la sensibilité ne s’épanche point l’est seulement d’apparence d’autant plus, qu’à l’extrême, la sensiblerie décrédibilise tout sentiment. Ainsi, si c’est toujours avec pudeur que l’émotion est contenue, elle n’en est pas moins présente...
Notre parler, d’ailleurs, en témoigne lorsque parlant de quelqu’un qui n’est plus, il fait ajouter devant le prénom, « le pauvre » en occultant que les pauvres sont aussi ceux qui restent. C’est aussi le cas de la mémoire qui revient et entretient à chaque occasion le souvenir d’un disparu, du moins dans les familles où les plus âgés, en principe, tiennent à faire passer de ce qu’il savent sur les leurs et un cercle plus ou moins large autour.
Restons en là de cette réflexion, sachant que nous avons tous, parmi nos chers disparus, des copains restés en route avec peut-être encore cette idée que reste vivant celui dont on parle encore et surtout, en tête, ce vers du grand Hugo, sur ce même thème, « Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois » (poème "A quoi songeaient les deux cavaliers")...  


Parmi les copains qui reviennent plus volontiers, mon père est intarissable sur son ami Yves de Trausse Minervois, son complice des années lycée à Carcassonne. Il saurait évoquer Léon de Montréal, à vélo entre Bram dans la plaine et ce dernier pli du Razès face à la Montagne Noire, voire la cave paternelle où ils dégustaient à tous les goulots, rajoutant de l’eau sans vergogne pour que leur forfait passât inaperçu ! Et puis il y a Pierre si vite parti ailleurs. 


Dans Caboujolette, par le biais de quelques lettres, il en trace un portrait poignant, tout de modestie, de non-dits empreints de cette décence muette propre à ceux qui, parce qu’ils ont vécu, ont côtoyé trop de malheurs dont ceux, en forte proportion, hélas imputables aux hommes.

La première lettre apparaît dans son journal de 1939, sous le titre « Grandes Vacances ». Pierre l’envoie de Carcassonne le 24 juillet ; le cachet indique 17h 25 ; François la reçoit à Paris le lendemain après 10 h (1), un second cachet en faisant foi.
Pierre écrit en languedocien et parle même de "patois" (2) tant les attaques contre les langues minoritaires ont fait du français, porté aux nues en tant que langue de la liberté, un vecteur d’oppression...
Il cite toujours le début de la Respelido, la renaissance de la langue du Midi, initiée par Frédéric Mistral (3) et commence toujours par « Moun brave amic » : 

« Nautre, en plen jour
Voulèn parla toujour
La lengo dóu Miejour,
Vaqui lou Felibrige ! »

Il doit envier un peu son copain François qui a eu la chance d’être invité à Paris mais, faisant presque référence à Joachim du Bellay, il met en avant l’attachement au village natal : «... debes langui un pauquet de tourna à Fleuris...».
Pierre voit aussi quelques uns de ses professeurs arpenter la Rue de la Gare où se promène le tout Carcassonne. Il a même vu passer le Tour de France. Si la ville a des airs de gros bourg où tout le monde se connait, il n’en regrette pas moins d’être plutôt à Fontcaude où les vignes auraient moins souffert du mildiou. Mais il doit réviser (peut-être un rattrapage en septembre ?). 


On sent le souci de structurer, d'encadrer son propos du classique schéma si commode pour la rédaction : Introduction, développement, conclusion. Ainsi, il prend congé en signant de son surnom « Buto-Garo » et en rappelant l'amitié qui les lie : « Toun amic » ou « Toun amic que te saro la ma, Pierre Alias ».

Une autre lettre (est-ce la seconde de cet été 1939 ? ), date du 9 août. Mon père prend soin de préciser :
« ... Grandes vacances sous menaces de guerre.
Le samedi 2 août est le premier jour de la mobilisation générale.
Dimanche 3 août 1939. la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. »

Pierre est si content d’avoir reçu quelques mots dans notre langue maternelle, son ami François étant plus « assimilé », dirons-nous, plus convaincu que la référence à « La deffence et Illustration de la langue Francoyse (1549) », que le rayonnement "universel" du français, doivent faire taire l’étouffement de l‘occitan, langue minoritaire pourtant bien plus ancienne (4).
Pierre regrette de ne pouvoir aller à Fontcaude que pour les vendanges. Il aimerait passer à Fleury aussi, pour le plaisir de discuter autour d’un verre, sans oublier de parler d’une météo avare de chaleur au point que les raisins ont du mal à mûrir.

Dix-neuf ans, un bel âge pour nos garçons si le destin n’en décide pas autrement... mais n’interférons pas davantage, laissons la parole à François (Caboujolette 2008, page 253) :

«... Et malgré moi me reviennent les vers d’« Oceano nox », appris par coeur dès la sixième à Carcassonne. C’est une vieille habitude. Le 24 juin 1941, j’étais allé à Carcassonne, après avoir reçu de la famille Alias un télégramme des plus inquiétants : Accident très grave arrivé à Pierre...etc... suivi sans doute par celui qui fixait le jour des obsèques. Avant de repartir pour Fleury, j’avais voulu acheter un livre d’allemand : FAUST, de Goethe, dans la collection bilingue des classiques étrangers. 40 francs : c’était assez cher... Je devais inscrire sur la feuille de garde : Acheté à Carcassonne le 24 juin 1941 en souvenir de mon ami regretté : Pierre noyé le dimanche 22 juin 1941 dans l’Aude. F. Dedieu.
« Ô flots, que vous savez de lugubres histoires ! » (Victor Hugo, Oceano Nox).

Après l’enterrement, monsieur Alias, son malheureux père, m’avait dit : « Ne l’oubliez pas trop vite. » Soixante-six ans après, je n’ai toujours pas oublié. »

Victor Hugo juxtapose la noirceur, la furie des flots tempétueux et ces marins disparus sombrant avec le temps dans les mémoires. A voir les rives si bucoliques du Païcherou, avec la guinguette des dimanches au bord de l’eau, on se défend de penser aussi à ces accidents si communs. Après le barrage le flot encore clair d’une Aude venue des montagnes, murmure le prénom Pierre sur les cailloux avant de le rouler plus profond dans sa plénitude de fleuve jusqu’à la mer mais c’est la dernière des raisons... soixante-seize-ans maintenant que papa n’oublie pas l’ami qui lui serrait si joyeusement la main... 


(1) la Poste fait-elle mieux aujourd’hui ? 
(2) les révolutionnaires disaient aussi « idiomes féodaux » !
(3) Mistral, par ailleurs très conservateur sinon réactionnaire, parle de « résurrection ».
(4) avec le temps et un certain recul, sans pour autant que cela exprimât une revendication identitaire, le penchant naturel pour la langue des aïeux s’est affirmé : ses parents ne parlaient-ils pas que languedocien entre eux ? Et son oncle Noé bien aimé, aurait-il eu tant d’effet sur lui sans cette langue indissociable du tempérament méridional ? «... lou fial d’or que nous estaco a nostre terro, a nostre cèl !..», ce fil d’or qui nous attache  à notre terre, à notre ciel, si bien chanté par notre poète sallois Jean Camp, en partage des vals alpins d’Italie aux vallées des Pyrénées et jusqu’aux plaines du Bourbonnais. Et que nos Jacobins franchouillards ne viennent surtout pas ramener leur arrogance coutumière si mal venue, ces internationalistes si enclins à émanciper au dehors et à coloniser au dedans : nos poilus de 14 parlaient occitan... s'il n'y avait eu que les Parisiens pour défendre la France ! Non, le Sud n’a pas de leçon à recevoir d’eux ! 

crédit photos : 1. Cazedarnes Autor Fagairolles 34 
2. Montréal Aude Auteur Profburp 
3. François Dedieu collection personnelle 
4. abbaye Fontcaude Author Fagairolles 34 
5. Carcassonne Aude & Cité Author Benh LIEU SONG

dimanche 12 mars 2017

LA LUNE ÉTAIT SEREINE... / Mayotte

Époque où le clair de lune prolongeait tard dans la nuit, les jeux des gosses, les palabres des grands, les histoires des vieux et les contes des temps passés...

 

samedi 11 mars 2017

MON DJINN À MOI... / Mayotte mon amour...

Mon djinn à moi me parle d’une magie qu’il ne faut surtout pas perdre. Oh Lato, mon copain perdu, toi qui m’a donné les clés d’une île mystérieusement magnifique, où es-tu ?
Tu écris quelque part, pour ne pas être seul. J’écris dans ce que je voudrais être mon tobé littéraire. Je t’écris aujourd’hui car tout est parti de là :
   
« Un homme qui écrit n’est jamais seul. » JOURNAL / Paul Valéry

Rien de plus vrai !
"Mariàmoi", tu la connais ! me dit
« Tu es avec ton djinn !.. comme quoi, écriture ou pas , c’est bon d’être accompagné aussi...
- Oh que c’est beau ! que je réponds... surtout que mon djinn est bon, tu sais !
- Mais c’est qu’il y des djinns gentils ! enchérit-elle aussitôt.
- C’est un complice formidable... il entre même dans mes pensées mais n’exige rien de moi. il ne me demande pas de "m’hallucinoger" pour le faire exister. Tu me rappelles ma "jeunesse" ici quand je courais les rumbus !.. Wouah ! la musique de Ragnao Djoby... attends je n’y tiens plus, il faut que je relise... dans la bibliothèque, cette boîte qui cache un tapuscrit, faudra bien le sortir un jour. Sans parler de ton manuscrit, tout de calligraphie, comme si ton écriture ronde concluait une réflexion en amont, toute en pointes, en tempêtes sous un crâne.
Je pense à toi en ouvrant ma boîte, précautionneusement : il peut s’en échapper tant de souvenirs, de sensations, de sentiments. De toute façon, je n’en sortirai pas indemne. Tout y est, la couverture, la quatrième, une carte maison, la table... LE RUMBU c’est page 317. 


 Tant pis, je risque un voyage intérieur qui va me secouer le cœur, me transporter exactement en août 1997. L’ambiance ?.. si mes amis silencieux, de l’autre côté du miroir, me submergent, promis, je la partagerai, m’en coûterait-il. Une cérémonie, la réception des esprits, pour les calmer, pour qu’ils protègent la communauté villageoise. Sous le ciel clair de la saison sèche, la clarté feutrée de la lune et des étoiles ajoute au mystère. Oh ! page 319, je n’ai oublié que "Saïndou", son prénom... 

«... Boucle d’oreille et casquette de loup de mer, Saïndou, avec ses airs de Corto Maltese, pianote avec conviction sur un petit clavier électronique, un jouet d’enfant, dérisoire concession à la modernité. Nos yeux se croisent (et je vous prie de croire que c’est d’une intensité amicale qui vous reste à vie !). je sais qu’il rêve d’un accordéon qu’il trouvera, peut-être, un jour, à côté, à mille quatre cents kilomètres de la nuit d’Handréma... » 

Mon cher Lato, mon cher Saïndou, vous n’êtes pas sans savoir qu’avec mon djinn c’est plutôt le trop-plein ! Ça picole, ça rit derrière moi, ça s’étreint, ça parle de la vie, de l’amour... sous la clarté feutrée et bienveillante de la lune, de fandzava sur sa fille... Mayotte... »
La boîte est refermée. 
Avec une muse qui l'inspire, un homme n'est jamais seul... Merci "Mariàmoi".  

« Un homme qui écrit n’est jamais seul. » JOURNAL / Paul Valéry. 
 

Photo : Le mont Choungui depuis M'tsanga Mtsanyouni (Tahiti Plage) Christine Dedieu... poutou frangine .