vendredi 14 août 2026

Un été de porcelaine...

 Cinquante-et-une pages tournées depuis 1976, Mort Shuman (1) nous rappelait alors la puissance infinie de l'amour quand il veut vivre, en dépit des difficultés, des embûches, jusqu'à l'humiliation, parce qu'il se conjugue avec jeunesse ; en anglais puis en français, Mortimer chante « Save the last dance for me », « Garde-moi la dernière danse »... 
Et de là, au mal à expliquer « Un été de porcelaine », rien qu'un air, une idée venue évoquer ces temps, ces étés vécus sans nuages... avant, bien avant, longtemps avant... Il y a toujours un avant. 

Avant, les vols de martinets tournoyaient, denses, criards, faisant lever les yeux au ciel plus souvent que lors d'une éclipse de soleil. Avant, les chasseurs d'Afrique ne partaient pas avant le quinze août... Avant étaient les étés classiques, certes sans nuages même si l'orage ponctuel du 14 juillet puis au moins le mouillé du 15 août (2), étrangement calqués sur des fêtes du calendrier, ne perturbaient pas le plaisir des vacances... 

Un plaisir encore lié au sort imposé par la météo, fort vent de Cers, dit “ de Nord ”, chaud, puissant, faisant voler un sable à décaper la peau, rendant la mer froide d'un bleu profond pouvant durer, à en croire le dicton « trois, six, ou neuf jours ». 
Sinon, à l'évidence plus apprécié, moins commun, le « temps de mer », lorsque, au matin, le moteur des pêcheurs (la mer était généreuse) se fait entendre comme à côté, marquant l'imminence du Marin. La mer présente alors une palette matutinale de vastes taches lentement mouvantes bien que contiguës, de gris-bleus plus ou moins métallisés sinon plus bleus avec vaguelettes à risettes là où l'air venu du large s'engage déjà... le temps de mer faisant des vacances un séjour réussi. L'après-midi, par contre, le Marin tourne habituellement au vent d'Espagne, plus Sud-Est, aux vagues plus marquées bien que toujours agréables, bleu-vert, vert-bleu même. Ne reste plus alors qu'à questionner le crépuscule avec le vent qui se calme (3) : un “ vent du Nord ” léger, un couchant sans rougeoiement, le Canigou visible, peuvent ainsi en promettre autant pour le lendemain...  

Un été de porcelaine exacerbé par des vacances à la mer, les bals du soir aux slows si rapprochants, étés d'un âge à papillonner jusqu'à l'amour exclusif, où chaque hiatus vaut fêlure, chaque soupçon trahison, pour des cœurs, comme le chante Mort, qui chavirent, se déchaînent, balbutient avec la seule... une première fois sans pouvoir imaginer qu'elle reviendra avec une autre, dans la négation d'un sentiment forcément dégradé, sans ce goût unique car nouveau, ne pouvant pas imaginer que le temps vienne un jour tout aplanir, qu'au rapport enfiévré succédera au mieux un lien de tiédeur résultant des combats plus ou moins menés ensemble, les enfants trop vite grandis, enfin, temps de tendresse, de cendre froide à jamais suite à la braise d'instants trop brefs...   
Aujourd'hui, aux premiers jours d'août, le départ de nos quelques martinets inquiète lorsque ne nous restent que quelques hirondelles aux rares babillages. Si encore nos guêpiers attendaient un peu de n'être plus que nos chasseurs d'Afrique (encore entendus le 14 août), les crécerellettes même, partis ailleurs... et voilà quelques années que je n'entends plus l'apuput, la huppe... 
Les canicules à répétition nuisent-elles aussi aux cigales, tout comme les insecticides hélas, banalisés à l'échelle de l'Europe ? Les incendies foisonnent, l'eau du ciel ne veut plus tomber, les réserves marquent un déficit important, on ne sait pas mettre de côté les pluies de l'hiver... vivons l'été plutôt : la plage fait encore des heureux quand le Marin tempère l'excès de chaleur et que la baignade devenue tropicale fait oublier que la mer ne peut plus nous nourrir, par notre faute... Et est-ce qu'à l'image du peu qui reste d'oiseaux, des êtres se rencontrent-ils toujours pour un été de porcelaine ? 

Moi non plus, I have never forgotten that one summer you were mine, je n'ai jamais oublié que tu étais à moi cet été-là... L'été de porcelaine s'en vient rejoindre le sable abandonné : 

Joe_and_Jules_Dassin_1970_(cropped) 1970 Domaine public Author Agenzia Pitre, published in Bolero Teletutto Magazine

« Mais la mer est toujours bleue, comme si c'était un jeu, comme si l'amour durait toujours... » (1971, paroles Pierre Delanoé, musique Joe Dassin). 

Oui, Mort Shuman s'en est aussi allé rejoindre son ami Joe Dassin (1938-1980), parti plus tôt encore (41 ans)et moi, je n'ose plus aller à la mer, au devant de mes étés de porcelaine, de peur de n'en pouvoir reconstituer les éclats... 

MortimerShumanLelacmajeurR Source Vivonseureux! Éditions. Merci. 
   

(1) Mortimer Shuman (1938-1991), 52 ans, cancer du foie. Nous lui devons, enfin ceux de nos générations lui doivent : le Lac Majeur, Brooklyn by the sea en 1972, Papa tango Charly, Sorrow, Save the last dance, 1976, Un Été de Porcelaine 1979... 

(2) Le quinze août au bord de la Méditerranée voyait arriver un temps coutumier de Nord-Est, de vent Grec comme nous disions, chargé, contrairement au vent d'Espagne, de nuages lourds ; la période, sur le littoral, du “ coup de mer ” avec les campings, les pieds dans l'eau, au plus bas de la plage, sur le sable dur dit “ mouillé ”. Au village, déjà dans ce qui est considéré comme l'arrière-pays, vignerons et viticulteurs qui préparent la vendange, apprécient cette moiteur à faire gonfler les grappes, promesse d'une belle récolte à venir.   

(3) « Le vent se pose » disait alors, vers 1960, plus avant encore dans le temps, Paulou Romain (1917-2008), vieux garçon devant sa baraque de toile, chaque année sur la même butte de sable sec. Avec sa vieille maman (dite pas gentiment “ Marie croustet ”, les villageois n'étaient pas bisounours, car elle récupérait le pain dur pour la volaille) ils y passaient l'été. (On pourrait poursuivre sur ce personnage, patinant dans le sable sur sa grosse Terrot marron au retour de sa journée “ de longue ” à la vigne à l'intérieur des terres, le mégot toujours aux lèvres, les jumelles souvent à l'œil afin de suivre un cargo au large...). 

Note : quelques tubes de l'été suggérés, répondant, ces années-là, aux prémices puis aux premières émotions partagées... 

1965. Le Ciel le Soleil et la Mer, François Deguelt (1932-2014). 
        Aline, Christophe (1945-2020).
        Capri, c'est fini, Hervé Vilard (1946).
1966. Love me, please love me, Michel Polnareff (1944).
        La plage aux romantiques, Pascal Danel (1944-2024). 
        Les neiges du Kilimandjaro, Pascal Danel
1967. J'aime les filles, Jacques Dutronc (1943). 
        Âme câline, Michel Polnareff
1968. Siffler sur la colline, Joe Dassin (1938-1980).
        Rain and tears, Aphrodite's Chids
        Hey Jude, Les Beatles
1969. Que je t'aime, Johnny Hallyday (1943-2017). 
      Je t'aime moi non plus, Jane Birkin (1946-2023) et Serge Gainsbourg (1928-1991).
        Adieu jolie Candy, Jean-François Michaël (1946).
1971. The fool, Gilbert Montagné (1951).
        Pour un flirt, Michel Delpech (1946-2016). 
1972. Une belle histoire, Michel Fugain (1942). 
        San Francisco, Maxime Le Forestier (1949).
1973. La Maladie d'Amour, Michel Sardou (1947).         
        Lady Lay, Pierre Groscolas (1946). 
1975. L'été indien, Joe Dassin
        Les mots bleus, Christophe
        Le Sud, Nino Ferrer (1934-1998). 
1977. Ti amo, Umberto Tozzi (1952). 
1978. Nous, Hervé Vilard
        Viens, viens, Marie Laforêt (1939-2019).  

vendredi 7 août 2026

« C'EST LE MEXIQUE ! » Yves Boni (1932-2026).

Entretiens de juillet-août 2015, première parution de ce dernier volet dimanche 6 décembre 2015 et aujourd'hui hommage à la grande humanité d'Yves Boni, “ pêcheur du Golfe ” qui nous a quittés cette année : 

Yves, pêcheur du Golfe XIV « C’EST LE MEXIQUE ! » / Fleury d'Aude en Languedoc

2015. Avec une pensée particulière pour mon ami Philippe du temps des vendanges pour son grand-père, qui se damnerait pour des coquillages ou autres fruits de mer ! 2026. Autre parenthèse, entendu à la télé que la qualité des huîtres ne serait pas affectée par les canicules répétées... 

Yves, le pêcheur, raconte :

« Une année, avec Tiaido, le fils, on avait trouvé un banc de sable appelé « Le Mexique », entre la Yole et le casino de Valras. Jusque là, les tenilles, on en faisait 7-8 kilos à peu près en 3-4 heures... Et là qu’on y était avec le barcot (la barque), à chercher un banc de sable, on se retrouve à une maille, environ une centaine de mètres de la côte. Et sitôt sauté à l’eau, on aurait dit qu’on était sur une route tant on avait des cailloux sous le pied. On a fait 25 kilos chacun en une heure et demie, guère plus. 


Tellines_(Donax_trunculus)_(Ifremer_00747-85922_-_42738) 2013. under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteur Olivier Dugornay Ifremer. 

L’embêtant, c’est qu’à la rame, depuis Les Cabanes, c’était long et fatigant, surtout que la tenille baraille (1) avec le nord et le courant de « grebi » (vers le sud, en gros, par rapport à la côte). Alors on laissait le vélo de l’autre côté de l’Aude, oh, un vélo sans frein sans rien, seulement de quoi transporter le bonhomme, tenillier sur le dos. Pour aller au banc, rai (prononcer “ raï ”, qu'on pourrait traduire par «  ça fait rien » ) mais pour revenir, avec l’engin et 25 kilos de tenilles ! Moi j’y arrivais mais le collègue, il avait du mal ! Je suis allé le chercher ! Une fois ça va, sinon c’est un coup pour y rester tous les deux. On aurait pu trouver une combine, avec une corde à tirer le sac plein sur le fond, mais attends, on était jeunes ! 

Alors autant y aller seul... Qu’est-ce que tu veux, la vie était pas facile ; il était pas fait pour, ça l’a pas empêché de réussir dans le commerce de gros, à Sète ou à Frontignan... T’en faguès pas (te fais pas de souci), il s’en est mieux tiré que moi, il est pas à plaindre...

J’ai dû y aller un mois en tout, sinon un peu plus, et puis, les courants peut- être : le gisement a disparu... Fini le Mexique ! » 

Coquinas en castillan 2012 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Autor Xemenendura. 


(1) barailler = vadrouiller en parlant des tenilles sinon des escargots. 



lundi 3 août 2026

« L'ALLEMAND », « MARCEL », « “ LE BEAU MONDE ”», Yves BONI (1932-2026)

 Yves, pêcheur du Golfe (XIII) : “ L’ALLEMAND”, “MARCEL”, “LE BEAU MONDE !” 

Réédition de l'article du dimanche 4 octobre 2015. 


Entre Saint-Pierre-la-Mer et Les-Cabanes-de-Fleury


“ L’ALLEMAND”. En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! » 


Le bord de mer communal de Fleury-d'Aude ; au fond La Clape et Saint-Pierre. 

“MARCEL”. Quand j’étais aux Cabanes, j’étais copain avec Marcel, un type qui avait échoué de l’autre côté de l’Aude, dans une paillote entre la plage et l’embouchure.... Les gens laissaient entendre qu’il avait un passé louche ; ils ne l’aimaient pas ; il le leur rendait bien, mais moi il m’avait à la bonne ; il vivait surtout de chasse, de pêche, de braconne s’entend... Il savait y faire... Il portait des alouettes aux restaurateurs de Béziers ou des hirondelles à la place... va voir la différence, une fois plumées ! Il avait entrepris de m’apprendre la pêche à la ligne. Si tu savais tous les loups qu’il a pu prendre en remontant l’Aude. Boh, moi, je suivais sans trop profiter des leçons... tu comprends, quand tu as les bastets du maître-nageur (voir le premier épisode) et la peau déjà cuite par le sel, la canne et lou moulinet (en occitan ce “ t ” final se prononce), c’est pour les demoiselles. Par contre lui, je sais pas comment il faisait mais avec une carabène (un roseau) et un coton, il était fort... et il ne s’en cachait pas, au contraire même... Il avait le chic pour s’en aller ferrer, en deux temps trois mouvements, juste au nez d’un de ces beaux messieurs de la ville, avant de recommencer devant le suivant alors qu’eux ne prenaient rien ! Ils en étaient babas, je te dis que ça !..
Les gens l’aimaient pas... soi-disant qu’il avait tué un garde-chasse et qu’il était là parce qu’interdit de séjour... Va savoir...” 


Langoustines de la bouillabaisse. 


“LE BEAU MONDE !”. 

« Tu sais qu’on peut être bête, saes (1), quand tu penses que pendant des années, pour le 14 juillet et le 15 août, on a régalé du beau monde... Ah, parlons-en du gratin ! C’est ma tante qui invitait la bonne société de Mazamet mais c’est nous qui étions bons pour la bouillabaisse, depuis le matin !.. ma pauvre mère surtout, aux fourneaux, dès l’aurore ! Et pour des gens riches qui portaient même pas le pain ! Cal esse bestio, saes ! Il faut être bête, tu sais ! ». 

(1) contraction de sabes = “tu sais” du verbe saupre = savoir alors que le nom “savoir” se dit “saber”... sauf fausse interprétation de ma part...


jeudi 30 juillet 2026

Dorade, sardine, mélette... lèbre contre bidoche... Yves Boni (1932-2026)

Merci à ceux qui témoignent du caractère avenant toujours égal et du grand cœur d'Yves Boni (1932-2026), Pêcheur du Golfe. Dans la chance que j'ai eue de ces entretiens spontanés cet été là, de 2015, avec la lèbre, la bidoche, j'avais oublié la suite des dorades et encore les sardines “ entrant ” dans la mélette... 

Yves, pêcheur du Golfe (XII) « AVEC LA LÈBRE , TU AS DE LA BIDOCHE ! » (lundi 28 septembre 2015). 

« Yves, tu parlais des loups et des dorades... La dorade, justement, on n’en voit plus beaucoup alors qu’elle rentrait dans les étangs par bancs entiers... 

— Si, si, à Sète, ils sont toujours à "quicho-pourrit" (1), au bord du canal, quand elles sortent de Thau, à l’automne... Et en mer, ça revient, figure-toi. L’autre jour, il en a pêché une de 3 kilos et ils foutent des coups de filets avec 50-80-100 kilos. Maintenant, ils prennent aussi du merlan... A l’époque y en avait pas... Et une autre fois, que je te raconte avant d’oublier, ce fut une pêche “ monumentale ” : on était aux dernières villas de Narbonne-Plage et on voyait les sardines, à 100 mètres, qui poussaient dans la mélette (2)... 

Sardines, marché aux poissons du Vieux-Port à Marseille mai 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Philippe Alès.

—... Les thons dans le maquereau, les maquereaux dans la sardine, les sardines dans la mélette...

— Et oui, l’éternel recommencement... Enfin, faut le dire vite ! En attendant, on va faire bol ! J’ai calé une maille, j’ai encerclé, on la voyait sauter, dis... On a eu 7,5 tonnes de sardines, et attends, il devait y en avoir le double sinon 20 tonnes mais j’ai levé les plombs pour ne pas crever le filet. Écoute, c’est pas compliqué, à 9 heures le soir, avec le mareyeur, on était encore à charger le camion. Aqui tabe, can sei annat per l’argent, là encore, quand je suis allé encaisser, il m’en a donné 2F 50 du kilo !

— Aujourd’hui, j’ai vu le maquereau à 6,90 euros.

— C’est qu’on mange plus du poisson comme avant, c’est devenu du luxe alors qu’avant les pauvres pouvaient se le payer et je te dis pas par chez nous, tout frais pêché...

— Et oui, quand l’appariteur annonçait Saborit sur la place avec lou bairat (le maquereau) de Las Cabanos !

— Tè, on avait beau dire que la viande était idéale pour les travailleurs de force, seuls les riches en mangeaient souvent... Tiens, tu parles de Fleury... Tu sais que j’étais bien avec Soldeville justement, le boucher... Ero un cassaire, c’était un chasseur et moi aussi j’ai eu chassé quand j’étais jeune aux Cabanes et quand je tuais le lièvre, Isidore, s’appelabo : « Isidore, on fait échange standard...

— Qu’est-ce que tu me proposes ?

— Et bé, voilà, je te propose (j’étais maquignon aussi...)... le lièvre il fait 4 kilos contre autant de bidoche ! 

— Ça marche qu’il répond le boucher ! Garde-moi les ! Tout ce que tu peux tuer, je prends ! 

Benjamin Rabier (1864-1939) de « La Vache qui Rit », du canard Gédéon, illustrant ici les Fables de La Fontaine, dont « Le_Lièvre_et_les_Grenouilles ». 

Ma mère était contente « tu as fait une bonne affaire » qu’elle m’a dit... Eh, faut se débrouiller ! Lui, je pouvais y compter. Une fois j’en ai eu trois de lièvres (3) ! Il venait, Isidore, aux Cabanes, il tournait même dans les campagnes...

Il avait une fille, qu’il la couvait comme la prunelle de ses yeux...

(1) littéralement : pressé, serré au point de pourrir comme le fruit du panier qui gâte les autres. 

(2) « Meleto, s. f., nom de divers petits poissons de mer qui ont une bande argentée sur les côtés ; argentine, joel athérine.../... PROV. « Per prene un toun, asardo uno meleto. »  Mistral / Trésor du Félibrige.
« melet » peis = sardinelle / « meleta » peis = sprat Dictionnaire occitan-français Arve Cassignac. 

(3) en occitan, “ lèbre, lèbro ” est du genre féminin. 

lundi 27 juillet 2026

Yves BONI, loup et dorade...

Avec Yves, c'est malheureusement le souvenir d'une mer nourricière, solidaire des humbles à petits moyens (et oui, dans les soixante ans en arrière, le temps passe, on ne se sent plus devenir vieux, on l'est devenu...). Aujourd'hui, pour ne prendre qu'une donnée, petites telles des anchois, les sardines coûtent autour de 10 € le kilo, et encore, en promo... Hors de prix, le poisson noble est devenu un produit de riche. Pour le reste, à force d'en faire des farines jusqu'à en nourrir les vaches, les racleurs des océans des fonds marins ne laissent que mort et désolation derrière leurs filets et pour les petits pêcheurs n'y étant pour rien et à qui il ne reste que les yeux pour pleurer... 

Yves, pêcheur du Golfe : LES COUPS DE TRAÎNE. (XI) / Fleury, Golfe du Lion

Yves Boni, sous sa figuière de Saint-Pierre-la-Mer : 

« Quand on faisait des coups de traîne à 10, 12 mailles, j’ai eu porté de 2 à 300 kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. 

La vente du poisson : une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, 20 kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de 2-3 kilos. 


Moronidae_Dicentrarchus_labrax aquarium Kiel 2012 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author NasserHalaweh.

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à 300 mètres. On va, on cale, je te dis pas : 350 kilos de loups et des pièces de 3-4 kilos !

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ?

— J’en sais rien, c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? (Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! “ Couchanlegi ” est venu le chercher : y en avait 320 kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin.

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait  entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les Italianos. 

— Et dans les PO ?     

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi (attends), il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné ! »  (publié dimanche 27 septembre 2015). 


Sparus_aurata.Dourada Dorades 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Spain license. Autor Luis Miguel Bugallo Sanchez

mercredi 22 juillet 2026

Yves pêcheur du golfe / LES TORTUES (X)

Du 24 sept. 2015. (il est possible que les sites de renvoi ne soient plus disponibles, ce qui arrive). 

HÔTES RARES ET ÉTONNANTS : LES TORTUES...

(Le pêcheur du Golfe Xème tableau)
Le 14 juillet 1949, Yves le pêcheur a directement participé à la prise d’une tortue « avec des dents énormes », en face de Port-La-Nouvelle. Il ne faut pas s’étonner si des animaux pouvant atteindre 900 kilos ont été décrits périodiquement comme monstrueux (1). Et Yves n’exagère pas plus que Wikipédia : «... Sur le bec supérieur, on peut observer une pointe médiane très marquée entourée de deux grandes encoches. L'intérieur de la bouche est occupé par une multitude de cônes, utilisés aussi bien pour l'oxygénation que l'alimentation... /...Les tortues n'ayant pas de dents et les méduses étant difficiles à déchiqueter, les scientifiques se sont demandé comment les tortues luth pouvaient s'alimenter avec ces animaux. On a découvert que l'œsophage de la tortue luth, tapissé d'épines, avait pour fonction le dépeçage des proies...»

En un peu plus de quatre siècles, sur les côtes françaises de la Méditerranée, Corse comprise, seules 30 captures ou observations de tortues luth ont laissé une trace. La moitié provient du Golfe du Lion formé surtout de plages sableuses. Le tiers de ces comptes-rendus concerne la portion de côte entre Sète et Palavas-les-Flots. On ne peut rien en déduire, le premier témoignage sur sa présence daterait-il de 1588 ! Est-ce que ce sont des tortues luth traversant l’Atlantique et passant le seuil de Gibraltar ? Sont-elles issues de pontes en Méditerranée, seraient-elles rarissimes ? 

http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

D’après Wikipédia «... De nombreux lieux de ponte autrefois fréquentés par les tortues luth ne le sont presque plus ou plus du tout, comme la Sicile, la Turquie, la Libye ou Israël...»

Il n’empêche que la fréquentation de nos côtes est confirmée :
«... En France, plusieurs espèces de tortues marines peuvent être observées. D'observation très rare en mer, elles sont pourtant observées mortes dans les filets de pêche (Tortue luth plus particulièrement) ou occasionnellement échouées sur nos côtes...»

http://batrachos.free.fr/tortuesaq.htm

Dermochelys_coriacea, 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Source Em_torno_de_400k._(2905467579) Author Andréa Farias Farias

Pour la période sur laquelle a témoigné Yves (voir les épisodes sur “le pêcheur du Golfe”), les cinq pages de la communication de Guy Oliver font état, de trois captures :

* Le 17 août 1949, un mâle de 2 mètres et 350 kilos a été pris par la barque “Idéal", appartenant à M. L. Molle, à 6 milles au large de Maguelonne (Hérault) (Harant, 1949).

* le 9 septembre 1950, une femelle de 2.01 m. et de 350 à 400 kilos a été prise dans les filets à thons de M. Étienne Rossie, au large de La Nouvelle (Aude) (Petit, 1951).

* Le 21 août 1955, un mâle de 2.14 m. pour environ 300 kilos a été pris encore au large de La Nouvelle (Harant 1956).
http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

En 1951, le professeur Petit précisait, à propos de la prise d’une tortue luth à La Nouvelle : : « en raison de la rareté (...) toute capture avec au minimum l’indication de date, des dimensions de l’animal et du sexe, mérite d’être signalée. » (PETIT G. 1951. Capture d’une tortue luth à La Nouvelle (Aude) Vie Milieu 2 / 154- 155). 

La tortue luth est protégée par des conventions internationales, et en France, depuis 1991... En France, justement, la portée de cette protection est malheureusement affaiblie au prétexte que les données sont insuffisantes... Comme s’il ne suffisait pas de convenir que cette alliée contre les méduses contribue au maintien des poissons, en tant que ressource planétaire ! Ah la logique française confinant à la bêtise ! Agaçant, non ?

(1) le fond des histoires de régalec, ce roi des harengs parfois assimilé au serpent de mer, ou de calmar géant, liées aux soirées arrosées des marins en escale (aussi pour dissuader les concurrents de cingler vers les mêmes destinations), correspond bien à une réalité (voir aussi Jules Verne).


Giant_Oarfish regalec trouvé au large de San Diego 1996 Domaine Public Author Wm. Leo Smith


Calmar colossal 2009 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license Author Citron CC BY-SA 3

mardi 14 juillet 2026

La TORTUE d'Yves, pêcheur du Golfe, un 14 JUILLET...

En souvenir ému et respectueux d'Yves Boni, pêcheur du Golfe bien de chez nous (tant pour le Golfe au singulier que pour Yves des cabanes et de Fleury). Yves nous a quittés, âgé de 94 ans, le 26 mai ; depuis le 1er juin auprès de Thérèse son épouse, il repose dans notre cimetière. 

Pour avoir discuté quelques matins avec lui, en juillet-août 2015, à son adresse de Saint-Pierre-la-Mer, j'ai eu l'idée de reprendre ces entretiens datant déjà de plus de dix ans et à la relecture intéressante, tant les trous de mémoire s'ajoutent, même après en avoir transcrit la teneur... 

Yves a laissé quelques écrits... c'est vrai qu'il était homme à partager, à livrer des épisodes d'une existence digne... nous devons à un membre dévoué de sa famille qui a rassemblé les feuillets d'Yves d'en savoir un peu plus, en complémentarité à la publication du samedi 12 septembre 2015 reprise ci-dessous.        

UNE LUTTE ÉPIQUE DES PÊCHEURS DU GOLFE (IX) / Fleury d'Aude en Languedoc

« ... Figure-toi que le 14 juillet 1949, c’est facile à retenir, nous avions quelque chose de lourd, de costaud dans le filet, une masse sombre... Ce ne pouvait être qu’une épave, une périssoire entre deux eaux... Oh ! mais quand on a vu qu’elle se laissait pas faire, la forme mastoc, on s’est demandé ce que ça pouvait être...
Tu peux me croire, d’ailleurs, si je me souviens, Bouscarle a pris la photo... demande à Francis, il doit l’avoir...C’était une tortue noire, mais noire ! Nous étions trois bateaux dont le Troukebek (me souveni pas coumo s’escris), celui de Francis, et neuf hommes en tout ; j’ai plongé pour passer les cordes. Ça a bien bataillé trois heures, par le plus petit bout, pour s’approcher de la jetée de La Nouvelle. Oh ! mais quand elle a vu le bord, elle s’est agitée ; alors on y est monté dessus, à deux... Adieu ! elle nous a envoyés en l’air comme si de rien n’était : on faisait pourtant 80 kilos chacun ! C’est qu’elle avait des dents énormes ! et quatre en plus ! Je ne te dis pas ! 

   Un a dit « Il faut la vendre ! » Justement, un forain proposait de la prendre pour l’exposer. Y avait une foule, peut-être des milliers de personnes ! On voulait la tirer vers une rampe de mise à l’eau... Oh ! cinq ou six coups de nageoire et les 60 qui tenaient la corde se sont retrouvés dans le canal !  Enfin, mètre après mètre, on est arrivé à la monter sur le plan incliné. C’était déjà 6 heures du soir et depuis 3 heures, une camionnette était arrivée de l’aquarium de Banyuls... Quelqu’un avait dû téléphoner... Tu aurais vu comme elle a explosé le plateau de la 402 ! 

L'_Observatoire_Océanologique_de_Banyuls-sur-Mer 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Jpbazard. 


Ils l’ont mise dans un bassin, paraît-il... Combien de temps elle a tenu ? C’est qu’il lui fallait 30 à 40 kilos de sardines par jour ! puis la carapace s’est retrouvée à l’entrée de l’aquarium, elle y est peut-être encore... Et nous, on se l’est donnée depuis le matin pour un croustet en guise de repas, c’est tout ce qu’on avait gagné ! 

— Quel dommage, réagis-je en imaginant leurs mines déconfites devant les sandwiches, si j’avais su... nous y étions justement, dans l’embouteillage de Banyuls, il y a quelques jours à peine, de retour d’Espagne par la Côte Vermeille... » 

Nada, à ce jour, de la part de l’aquarium sur la tortue géante : pas un mot, pas une photo de l’entrée, pas le moindre indice ! 

Caramboles fruits United States Department of Agriculture Domaine public; Author photo Scott Bauer La forme a donné le nom malais de penyu belimbing, tortue carambole.

Il s’agit vraisemblablement d’une variété marine très grosse (les mâles peuvent atteindre 900 kilos !), comme tend à le confirmer, en dépit des silences de Banyuls, une recherche opiniâtre... en rien comparable, néanmoins, avec la lutte épique des pêcheurs du Golfe et du chélonien à la bouche dotée, qui plus est, de crochets monstrueux  !  (à suivre)

Note : « bioversarium » dans sa version moderne, enrichi par l'ajout d'un jardin méditerranéen, l'aquarium de Banyuls créé en 1885 par le Professeur Henri de Lacaze Duthiers, fondateur du laboratoire Arago, date de 2017 dans sa conception actuelle.   

mardi 7 juillet 2026

Yves Boni par Yves BONI, le rugby (7)

Lors du décès d'Yves Boni (1932-2026) une personne de sa famille a tenu à reproduire et remettre quelques exemplaires d'écrits d'Yves sur sa vie de pêcheur, de Cabanaïre (habitant du hameau portuaire des Cabanes-de-Fleury), de rugbyman aussi (il jouait pilier)... Avec toute l'estime portée à Yves, suite à une amitié ponctuelle mais complice et de confiance, matière à de riches entretiens à l'été 2015, dans sa villa, comme on l'entend chez nous, aux pièces toujours à l'échelle de ce qui fut sa baraque à Saint- Pierre, je me suis permis de recopier ce fascicule de témoignages qu'il tenait à laisser... Aujourd'hui, sa dernière page sur le rugby... 

« 16 ans, c'est dans ces années-là que j'ai commencé à faire du sport. J'ai joué quelques matchs avec Fleury puis un jour est arrivé Monsieur Serin qui a voulu me faire venir à Béziers. Au début mon père n'a pas voulu, les négociations ont continué avec les dirigeants de Béziers qui demandaient et à force de palabres mon père a accepté mais à une condition que le lundi je sois au travail. 

Béziers, stade_de_Sauclières 2015 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Author Beru91. Antre du rugby du « Grand Béziers », passé au foot depuis la réalisation du Stade de La Méditerranée (1989) (Raoul Barrière depuis). La nouvelle tribune moins haute mais certainement plus sécure que l'ancienne et ce qui reste, autour, de la cendrée. 

J'ai commencé à m'entraîner au stade Sauclières tous les jeudis, cela me plaisait, mais il y avait des contraintes pour rejoindre Béziers. Je devais partir en footing, je traversais la rivière avec une embarcation et puis je faisais du footing des cabanes à Valras. Ensuite je prenais le car jusqu'à Béziers et le retour c'était la même chose, et parfois même, avec le beau temps je traversais à la nage. les premiers matchs c'était un peu dur, aux entraînements je me régale de faire des tours de terrain, mais les copains ne sont pas d'accord, et gueulent après moi. Les entraîneurs les sermonnent pour qu'ils en fassent autant. Pour moi, le footing que je faisais c'était un amusement. Puis est venu le moment de faire des matchs donc les entraîneurs ont formé une équipe et je jouais deuxième ligne. L'équipe a été formée comme suit, si je me rappelle bien : première ligne est composée de Assalit, Tabourrich, Perret, en deuxième ligne Bucs, Boni, en troisième ligne Ventajou, Mur, Arnal, demie de mêlé, Villa, ouverture Dejean... aux ailes, il y avait, Lucien Royer et à l'autre Canitrot, pour finir à l'arrière, Roger Chausson. 

On est parti pour la saison et on est arrivé en demi-finale des juniors dès la première année, la deuxième saison a été la même. La troisième saison on est arrivé en finale contre Clermont-Ferrand. On a perdu six à trois. 

Puis j'ai continué à jouer avec la Marine, à mes 20 ans, j'ai été sélectionné avec l'équipe de la Marine à Toulon et on est arrivé en finale. On est allé jouer à Bordeaux au stade Bègles contre la Santé navale, on était logé à la caserne de l'armée de terre. On avait une bonne équipe avec des internationaux de Marseille XIII, Miserou, Prudhon, Roumat, mais on avait perdu neuf à six. 

Écrit pendant l'année 2024. Yves BONI » 

Collection Josette Saborit-Dolques. Passés les trente ans, de ceux qui, en 1961, ont été champions du Languedoc 4ème série et battus en 1/16èmes de finale du Championnat de France par Mirande, gagnant le bouclier cette année-là, de ceux qui, en 1964, ont été finalistes du Languedoc et ensuite battus en 1/4 du Championnat de France par Mauvezin, aussi victorieuse du Brennus cette fois-là, Yves jouait encore dans l'équipe locale... 

  

jeudi 2 juillet 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS, Yves BONI (1932-2026). (6)

Suite à l'évocation surtout de son adolescence laborieuse en tant qu'apprenti puis pêcheur, Yves parle des Cabanes-de-Fleury, le hameau de pêcheurs... (lui, parle de « village » sans s'empêcher de revenir sur l'activité principale du port sur l'Aude, la pêche...  L'article présent reprend dans les termes exacts la sixième page A4 du fascicule qu'un membre dévoué de sa famille a bien voulu taper, agrafer et offrir aux intéressés lors de la sépulture. Les photos montrent les baraques des pêcheurs ainsi que les barques à bouts pointus amarrées dans les canotes du bord de l'Aude... 

Les-Cabanes-de-Fleury. Sur un mur de l'Usine, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, une fresque en trompe-l'œil avec, à droite, un touret du filet de pêche au globe.

«... Comme distraction on avait “ L'Usine ” que l'on appelle, pour des discussions soit de pêche ou de la vie courante. Souvent en critiquant les uns ou les autres, il arrivait que ça se termine avec une majorité n'étant pas d'accord... Après cela, il fallait aller au lit pour reprendre le travail le matin. La jeunesse n'avait pas beaucoup de distractions, mais on était heureux dans l'ensemble. Malgré cela il fallait aller travailler et souvent il n'y avait pas de dimanches. Pendant l'été les journées étaient longues, surtout pendant la pêche à la sardine. On partait à six heures du soir et on faisait la Prime comme on l'appelle. Ce qui consiste à placer les filets de sardines au couché du soleil et au bout de deux heures on les relève, s'il y avait des sardines prises dans le filet, il fallait les sortir une par une sans couper la tête, ce qui demande pas mal de temps et qui nous faisait achever des fois à minuit ou une heure du matin. Après cela il fallait repartir pour faire la matinée, ce qui consistait à placer les filets vers les cinq heures du matin et à les laisser en place une heure trente, parfois deux heures. Ensuite il fallait rentrer aux Cabanes, pour déposer la sardine et la manger. Mais ce n'est pas fini il fallait laver les bandes de sardines, ça dure 1h 30 et puis étendre les filets dans les camps pour pouvoir les remailler sous un soleil de plomb. 

Capture d’écran, neige en mer, Source INA 1956

Voilà les distractions des dimanches, on a eu des journées mémorables. Une fois, il a fallu aller chercher des provisions pour le village, on est parti à pied par le bord de la plage pour rejoindre Valras-Plage. Il avait neigé et tous les gens passaient au bord de la mer, j'ai vu pour la première fois de ma vie les vaguelettes arrivant sur le bord de la plage se geler... Et pour que l'eau de mer se gèle, il fallait qu'il fasse très froid. Une année on est partis du village pour aller chercher du pain et autres denrées avec un bateau jusqu'au pont de Fleury. Il y avait beaucoup de neige entre le pont et le village. Il y en avait tellement que pour faire environ quatre kilomètres (1) on a mis 2h 30, toute la campagne était recouverte de neige donc pas de trace de routes, de chemin, pour pouvoir avancer. Mais au retour tout allait mieux car les traces étaient faites. » Yves BONI, 2024. (à suivre)

(1) à peine 2.1km d'après Géoportail, donc une progression à raison d'une heure passée par kilomètre (note JFD). 

vendredi 26 juin 2026

Forment la jeunesse mais vous foutent un coup... (5)

Oui... à partir d'un certain âge, un coup de vieux c'est sûr... 

Pour qui ne fait que migrer d'un point de chute à un autre, suivant ses intérêts affectifs, son attachement et la gestion aussi, de l'absence, de la séparation avec la famille, les êtres aimés, l'idée de voyage se retrouve amputée de bien de paramètres, en premier l'envie d'ailleurs, la quête de dépaysement... Je ne suis qu'un migrateur soucieux de rester en état, de mettre ses atouts afin, chaque fois, de réussir son déplacement. Bien sûr je me sens ridicule comparé aux animaux à l'égard de qui nous nous devons de partager la Planète, ridicule de rapprocher mes étapes des escales de vie ou de mort des oiseaux s'efforçant de reprendre des forces dont celles, primordiales quand il leur faut traverser la mer puis le désert. 

Pour l'humain qui migre vers le pays, les êtres chers, écartelé par le dilemme répété de devoir aussi laisser derrière lui un port d'attache, d'autres êtres aimés plus intimement encore, le stress du voyage se retrouve réduit aux aléas possibles, en la circonstance, entre Mayotte et la Métropole en passant par l'Afrique. Ne pensant pas à ce qui pourrait advenir de définitif, c'est d'abord de bien rejoindre l'embarcadère, un accident, un blocage de route, un embouteillage, autant d'imprévus qu'on préfère éviter. La barge ensuite... au service espérons, non perturbé par un mouvement social. 

Ce n'est qu'une fois que lorsque le taxi nous dépose à l'aérogare qu'il est momentanément possible de souffler un peu...       

Reprenons sur la route au niveau du chantier arrêté de l'usine de dessalement liée aux pénuries et tours d'eau sur toute l'île. 

Ironi bé, le chantier arrêté de l'usine de dessalement. 

Et l'irresponsabilité ne se poursuivrait-elle pas avec le choix, en urgence, de l'implantation de cette usine de dessalement ? Tout esprit un tant soit peu sensé opterait, me semble-t-il, concernant les excès de salinité rejetés, pour un lieu moins éloigné de la barrière coralienne, plus au sud, vers Bandrelé par exemple, manière d'évacuer dans l'océan, non ? En place de quoi on se retrouve avec des rejets dans le lagon déjà impacté par les phases de blanchiment, le cyclone (malgré des vagues moins hautes), qui plus est, à un endroit où les courants moins forts dilueront moins la salinité... Des circonstances donnant le bâton pour se faire battre, un bâton vite pris en main par des associations écologistes déjà irritables pour un rien. Une situation très insatisfaisante pour la population face au je-m'en-foutisme de l'État toujours repoussant aux calendes grecques, sinon sans gestion à long terme, et aux écolos d'autres horizons plus en protection des bébêtes et à l'excès, de la nature... au détriment des humains. Va-t-on se retrouver à nouveau dans une situation comparable à celle de la piste longue de l'aéroport, reportée durant des décennies puis abandonnée au profit d'un hypothétique virtuel aéroport sur l'île principale déjà impactée par la pression démographique, l'installation de villages clandestins, le déboisement illégal et toutes les conséquences qui ne manqueront pas de suivre dont la baisse de précipitations, la hausse des températures... 

Mayotte, le lagon nord. 


Sur l'amphidrome, fraîcheur du bras de mer et vue sur quelques îlots des « Sept Frères », entre Grande et Petite-Terre. 

 
Traversée de la barge quittant Mamoudzou. 

Contraste à la barge, plein de monde alors que les rues sont vides, la circulation clairsemée. 

De l'autre côté, un taxi, au patron, disons, attentionné, nous prend en charge (taxi collectif à 5 euros le dimanche bagages compris), contrairement à ceux qui tiennent à faire un maximum de courses, il roule très raisonnablement, prend en charge le petit garçon à sa maman de même que toutes les valises. Depuis toutes ces années, c'est bien la première fois qu'un “ taxi ” se décarcasse ainsi ! (à suivre) 

Il est là, lors du départ, le coup au cœur, plus encore qu'avec l'avion qui emporte et ferme un chapitre de l'existence... La petite île à la vie si pleine de gens ne voulant pas changer d'horizon semble dire « Puisque tu pars... » oh ! c'est une chanson de Goldman, de celles rares qui prennent aux tripes...Mayotte qui dit seulement ne pouvoir offrir que ce qu'elle a, nous arrache une part de nous, une constante même auprès des plus agacés si fragilisés au jour du partir...    



jeudi 25 juin 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS par Yves Boni (1932-2026) (5)

 Sur les quatre premières pages d'un fascicule qu'il a voulu en guise de témoignage sur des faits saillants de sa vie, Yves Boni raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans et au-delà chez au moins deux patrons, Garibaldi, Jean Rassié ; sa cinquième A4 de texte parle du village de pêcheurs, non loin de l'embouchure de l'Aude, Les-Cabanes-de-Fleury. La photo, visiblement carte postale « La Pie Service Aérien », illustrant le propos montre l'embouchure du fleuve presque entièrement obstruée par un banc de sable. Rendons à Yves sa parole : 

« La vie au village se passe à peu près bien, une vie de travail mais assez paisible. On avait le Globe dans le village qui permettait des rassemblements sur des questions de pêche ou des fois sur des règlements de pêche, puis est arrivée la catastrophe de la rivière. L'embouchure s'est complètement bouchée, plus d'eau dans la rivière, on est obligé de passer les bateaux à dos d'hommes et là, tout le village participe, les jeunes comme les vieux. Cela demande un sacré travail pour faire sa campagne au port de Valras, du matin de bonne heure au coucher du soleil, du mois de mai au mois de septembre. On allait à la pêche à la sardine, puis la pêche au thon. On a passé une année à faire cet exercice. Ensuite, c'est une entreprise de Béziers qui a pris le marché pour déboucher la passe entre la rivière et la mer. Le désensablage a duré plus d'un mois, les gens du village étaient embauchés pour pouvoir gagner quelques sous. 

Estuary_of_river_Aude,_Les_Cabanes_de_Fleury, 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig. (estuaire du bras principal subsistant au delta d'origine d'une époque où La Clape n'était qu'une île... )
 

Quatre familles dont la nôtre étaient un peu plus loin du village, on était pratiquement isolés mais il y avait une bonne entente. On n'avait pas d'eau ni d'électricité, et pas d'eau douce pour boire et faire la cuisine. Comme il fallait de l'eau pour cuisiner et pour la consommation, j'allais chercher l'eau à la rivière, je me rappelle que quand il faisait froid et qu'il fallait tremper les mains dans l'eau gelée, je pestais. 
On utilisait des lampes à pétrole pour s'éclairer. La vie était paisible, on était cerné par la rivière et par la mer. Une année on a été encerclé par la rivière en crue et par un coup de mer, on est resté pendant huit jours avec une vingtaine de centimètres d'eau dans la baraque. Les chaises nageaient autour de la table et le soir quand on se couchait, il ne fallait pas oublier les bottes sur le lit, sinon tu avais les pieds dans l'eau. 
Il faut savoir qu'à cette époque-là, on était obligé, des hommes ou des femmes, d'aller mettre un fanion sur une perche pour signaler la passe de l'embouchure, cela était à faire tous les soirs pendant la campagne de pêche. » Yves Boni, 2024. (à suivre)