vendredi 26 juin 2026

Forment la jeunesse mais vous foutent un coup... (5)

Oui... à partir d'un certain âge, un coup de vieux c'est sûr... 

Pour qui ne fait que migrer d'un point de chute à un autre, suivant ses intérêts affectifs, son attachement et la gestion aussi, de l'absence, de la séparation avec la famille, les êtres aimés, l'idée de voyage se retrouve amputée de bien de paramètres, en premier l'envie d'ailleurs, la quête de dépaysement... Je ne suis qu'un migrateur soucieux de rester en état, de mettre ses atouts afin, chaque fois, de réussir son déplacement. Bien sûr je me sens ridicule comparé aux animaux à l'égard de qui nous nous devons de partager la Planète, ridicule de rapprocher mes étapes des escales de vie ou de mort des oiseaux s'efforçant de reprendre des forces dont celles, primordiales quand il leur faut traverser la mer puis le désert. 

Pour l'humain qui migre vers le pays, les êtres chers, écartelé par le dilemme répété de devoir aussi laisser derrière lui un port d'attache, d'autres êtres aimés plus intimement encore, le stress du voyage se retrouve réduit aux aléas possibles, en la circonstance, entre Mayotte et la Métropole en passant par l'Afrique. Ne pensant pas à ce qui pourrait advenir de définitif, c'est d'abord de bien rejoindre l'embarcadère, un accident, un blocage de route, un embouteillage, autant d'imprévus qu'on préfère éviter. La barge ensuite... au service espérons, non perturbé par un mouvement social. 

Ce n'est qu'une fois que lorsque le taxi nous dépose à l'aérogare qu'il est momentanément possible de souffler un peu...       

Reprenons sur la route au niveau du chantier arrêté de l'usine de dessalement liée aux pénuries et tours d'eau sur toute l'île. 

Ironi bé, le chantier arrêté de l'usine de dessalement. 

Et l'irresponsabilité ne se poursuivrait-elle pas avec le choix, en urgence, de l'implantation de cette usine de dessalement ? Tout esprit un tant soit peu sensé opterait, me semble-t-il, concernant les excès de salinité rejetés, pour un lieu moins éloigné de la barrière coralienne, plus au sud, vers Bandrelé par exemple, manière d'évacuer dans l'océan, non ? En place de quoi on se retrouve avec des rejets dans le lagon déjà impacté par les phases de blanchiment, le cyclone (malgré des vagues moins hautes), qui plus est, à un endroit où les courants moins forts dilueront moins la salinité... Des circonstances donnant le bâton pour se faire battre, un bâton vite pris en main par des associations écologistes déjà irritables pour un rien. Une situation très insatisfaisante pour la population face au je-m'en-foutisme de l'État toujours repoussant aux calendes grecques, sinon sans gestion à long terme, et aux écolos d'autres horizons plus en protection des bébêtes et à l'excès, de la nature... au détriment des humains. Va-t-on se retrouver à nouveau dans une situation comparable à celle de la piste longue de l'aéroport, reportée durant des décennies puis abandonnée au profit d'un hypothétique virtuel aéroport sur l'île principale déjà impactée par la pression démographique, l'installation de villages clandestins, le déboisement illégal et toutes les conséquences qui ne manqueront pas de suivre dont la baisse de précipitations, la hausse des températures... 

Mayotte, le lagon nord. 


Sur l'amphidrome, fraîcheur du bras de mer et vue sur quelques îlots des « Sept Frères », entre Grande et Petite-Terre. 

 
Traversée de la barge quittant Mamoudzou. 

Contraste à la barge, plein de monde alors que les rues sont vides, la circulation clairsemée. 

De l'autre côté, un taxi, au patron, disons, attentionné, nous prend en charge (taxi collectif à 5 euros le dimanche bagages compris), contrairement à ceux qui tiennent à faire un maximum de courses, il roule très raisonnablement, prend en charge le petit garçon à sa maman de même que toutes les valises. Depuis toutes ces années, c'est bien la première fois qu'un “ taxi ” se décarcasse ainsi ! (à suivre) 

Il est là, lors du départ, le coup au cœur, plus encore qu'avec l'avion qui emporte et ferme un chapitre de l'existence... La petite île à la vie si pleine de gens ne voulant pas changer d'horizon semble dire « Puisque tu pars... » oh ! c'est une chanson de Goldman, de celles rares qui prennent aux tripes...Mayotte qui dit seulement ne pouvoir offrir que ce qu'elle a, nous arrache une part de nous, une constante même auprès des plus agacés si fragilisés au jour du partir...    



jeudi 25 juin 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS par Yves Boni (1932-2026) (5)

 Sur les quatre premières pages d'un fascicule qu'il a voulu en guise de témoignage sur des faits saillants de sa vie, Yves Boni raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans et au-delà chez au moins deux patrons, Garibaldi, Jean Rassié ; sa cinquième A4 de texte parle du village de pêcheurs, non loin de l'embouchure de l'Aude, Les-Cabanes-de-Fleury. La photo, visiblement carte postale « La Pie Service Aérien », illustrant le propos montre l'embouchure du fleuve presque entièrement obstruée par un banc de sable. Rendons à Yves sa parole : 

« La vie au village se passe à peu près bien, une vie de travail mais assez paisible. On avait le Globe dans le village qui permettait des rassemblements sur des questions de pêche ou des fois sur des règlements de pêche, puis est arrivée la catastrophe de la rivière. L'embouchure s'est complètement bouchée, plus d'eau dans la rivière, on est obligé de passer les bateaux à dos d'hommes et là, tout le village participe, les jeunes comme les vieux. Cela demande un sacré travail pour faire sa campagne au port de Valras, du matin de bonne heure au coucher du soleil, du mois de mai au mois de septembre. On allait à la pêche à la sardine, puis la pêche au thon. On a passé une année à faire cet exercice. Ensuite, c'est une entreprise de Béziers qui a pris le marché pour déboucher la passe entre la rivière et la mer. Le désensablage a duré plus d'un mois, les gens du village étaient embauchés pour pouvoir gagner quelques sous. 

Estuary_of_river_Aude,_Les_Cabanes_de_Fleury, 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig. (estuaire du bras principal subsistant au delta d'origine d'une époque où La Clape n'était qu'une île... )
 

Quatre familles dont la nôtre étaient un peu plus loin du village, on était pratiquement isolés mais il y avait une bonne entente. On n'avait pas d'eau ni d'électricité, et pas d'eau douce pour boire et faire la cuisine. Comme il fallait de l'eau pour cuisiner et pour la consommation, j'allais chercher l'eau à la rivière, je me rappelle que quand il faisait froid et qu'il fallait tremper les mains dans l'eau gelée, je pestais. 
On utilisait des lampes à pétrole pour s'éclairer. La vie était paisible, on était cerné par la rivière et par la mer. Une année on a été encerclé par la rivière en crue et par un coup de mer, on est resté pendant huit jours avec une vingtaine de centimètres d'eau dans la baraque. Les chaises nageaient autour de la table et le soir quand on se couchait, il ne fallait pas oublier les bottes sur le lit, sinon tu avais les pieds dans l'eau. 
Il faut savoir qu'à cette époque-là, on était obligé, des hommes ou des femmes, d'aller mettre un fanion sur une perche pour signaler la passe de l'embouchure, cela était à faire tous les soirs pendant la campagne de pêche. » Yves Boni, 2024. (à suivre)  


mardi 23 juin 2026

Tortue, pêche et catalanes par Yves BONI (1932-2026) (4)

 Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les trois premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette quatrième de texte (page 6 du fascicule), Yves qui termine l'épisode de la tortue revient sur la pêche en mer et les barques catalanes du port des Cabanes-de-Fleury. 

... « c'était un défilé indescriptible. Puis nous avons commencé les tractations pour pouvoir la commercialiser, c'est les gens de Port-Vendres qui sont venus la prendre. Il a fallu faire le dispositif suivant, on la remise dans le chenal et là c'était l'attraction de la matinée, on lui avait passé un bout autour du cou et il y avait de plus en plus de monde, au moins une quarantaine de personnes pour tenir le bout, quand elle a été dans l'eau. Elle a commencé à nager et les gens qui ne voulaient pas lâcher la corde ont été emportés à l'eau et puis il a fallu reprendre la corde pour ramener la tortue dans le « passe lis » (glissière en pente douce), et ce n'était pas facile. Puis il a fallu la mettre dans une camionnette Peugeot pour aller à Port-Vendres dans l'aquarium. On a su qu'elle mangeait 18 à 20 kg de sardines par jour et au bout d'une dizaine de jours elle est morte. Sa carapace est exposée à l'entrée de l'aquarium de Banyuls. 
Fin de l'épisode de la tortue, revenons aux pratiques de la pêche en mer au filet avec de grandes nasses. 
Ça consiste à partir de la plage avec un filet de 100 m de long et une grande nasse au bout, placé souvent après un coup de mer. Il arrive souvent qu'on ait des difficultés pour mettre la barque à la mer car il y avait encore de fortes vagues, mais avec insistance on y parvient. Avec ce filet, on pêche donc des loups, des dorades, des turbos, muges, des plies, des roussettes, des rougets et des grondins, pour le port des Cabanes-de-Fleury qui possède une dizaine de catalanes avec un équipage en moyenne de trois personnes. 

Photo en illustration des écrits d'Yves, espérons passée dans le domaine public. On y voit des personnes que certains reconnaissent encore, on y voit au moins un des tourets à remonter le globe, le filet posé dans le lit de la rivière. Que son auteur soit remercié pour cet apport à la mémoire commune de nos gens...  

Pour les appellations des bateaux il y avait aussi le Boulanger, un bateau d'une centaine d'années, le George Paulin, l'Ege, le Trouquere, les deux frères, le Fluto, la Marie-Louise. 

Note 2 : dans ce qu'il m'a raconté, Yves apporte d'autres précisions sur la tortue et déjà la date de la prise au 14 juillet 1949. Il s'agit d'un épisode dix (reprise de la publication prévue ici même) faisant aussi état de quelques prises de ce genre

dimanche 21 juin 2026

... FORMENT la JEUNESSE mais DESSALENT à la longue... (4)

 « Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. (suite du 3). 

Ironi Bé... la mangrove a bien souffert... 

Scylla_serrata crabe de vase Australie 2024 sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International. Author Richard Shirky

Ironi Bé, on n'ose évoquer un nom prédestiné... Ironie de cette plantation de litchis qui, sans trop de risque d'erreur de ma part, n'a rien produit de positif, à côté de Madagascar et La Réunion, Mayotte n'étant pas une terre à litchi... Au bout de ce bourrelet ponctuel d'une hauteur maximale de 66 mètres parcouru par la N2 entre la “ baie ” de Dembéni et la rivière Ironi Bé, on se retrouve au milieu de palétuviers mis à mal. Trente ans en arrière la route représentait un piège mortel pour les crabes de mangrove écrasés toutes les nuits sur le goudron... ce n'est plus le cas aujourd'hui, ironie actuelle, suite, hélas, à une élimination plausible des crabes. Aujourd'hui, qui plus est, bien des palétuviers ne présentent plus que leurs squelettes décharnés. Le dernier cyclone aurait-il porté un coup fatal ? 

14 juin 2026. Le chantier arrêté de l'usine de dessalement. 

Ironie toujours lorsque la nationale légèrement déviée traverse le chantier a priori bienvenu de l'usine de dessalement programmé en urgence afin de garantir l'accès au besoin essentiel d'eau potable. Un hic néanmoins à l'urgence, dimanche ou pas, le chantier est à l'arrêt. Et chaque résident à Mayotte ne peut que songer au problème du manque d'eau. Bien qu'en présence d'une bonne saison des pluies (le ciel fait ce qu'il peut), la distribution reste sujette aux restrictions, 36 h d'eau, 36 h de coupure, d'où la nécessité de stocker dans des seaux et bidons ; une situation difficile pour les familles avec enfants... les causes de la pénurie sont connues : surpopulation, gestion irresponsable, réseau dégradé. 

Transition démographique aidant, la surpopulation résulte surtout d'une immigration incontrôlée révélant la malhonnêteté cynique de la France cantonnant les migrants à Mayotte, ne s'engageant surtout pas, entre La Réunion et la Métropole, à s'en charger solidairement... la carte de séjour n'autorise leur présence qu'à Mayotte....  

Quant à relever une gestion irresponsable, s'il faut souligner la vétusté du réseau (en 2025, Valls le ministre a félicité le Génie Militaire permettant de réparer neuf cents fuites d'eau), c'est avant tout un problème de corruption et détournement d'argent public, tout bénéfice pour des margoulins à hauteur de millions d'euros... condamnés à quelques dizaines de milliers d'euros seulement, ce qui ne relève pas d'une justice digne de ce nom... Déjà par le passé, un directeur des eaux s'était fait remarquer pour un abandon de poste sur presque une année, ce drôle ne personnage alors au Soudan ?!?! n'étant revenu que suite aux révélations de la presse, de Kwezi, sauf erreur... (à suivre)


Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (3)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les deux premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette troisième de texte (page 5 du fascicule), Yves revient sur ses seize ans. 

« Le patron s'appelle Jean Rassié et on pratique la pêche au trémail. Pendant la période d'avril à juin, on place à 600 m des pièces pour pêcher des raies, des soles et des seiches, quelques saupes rouges et des grondins. Cela dépendait de la mer. On attrape des roussettes dites “ poissons chats ”, puis venait la pêche à la sardine qui se prépare avec des bandes de filets très fins. On partait le soir vers 17h 30 au large de Narbonne-Plage. On attendait que la nuit commence à tomber et on plaçait quatre longueurs de filets comparables à des bancs de sardine. (Une longueur de 100 m à chaque bande). On reste calé environ 1 h30 à 2 h et puis on remonte le filet à la force des bras. Il y avait des fois où la pêche était à peu près bonne, puis il fallait démailler, ce qui consiste à sortir chaque sardine prise dans le filet. 

La_barque_catalane__Bel Ange sardinal 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Jpbazard Jean Pierre Bazard

La_Sardine_française,_Béziers_vous_salue_affiche 1920 Domaine public Benjamin_Rabier (1864-1939)

De là, on rentre aux Cabanes pour que les mareyeurs puissent prendre la pêche. On repartait vers 5h pour faire la matinée ensuite. Quand il n'y avait pas de lune, on partait à la pêche au thon. Une anecdote à ce sujet, on est parti des Cabanes en fin de matinée pour les roches de Sète avec un bateau qui s'appelait le « Bolange ». Dans le courant de la nuit, il a fait un orage très fort, on était quatre, Jean le patron, son frère Émile Rassié, Louis Galibert et moi. Il a tellement plu que l'on a passé toute la nuit à écoper l'eau, le pont du bateau était une passoire. 

Une autre fois, j'ai embarqué sur le bateau avec Étienne Rassié, son frère Henri et moi-même, on est venu caler le filet de thons devant La Nouvelle, à peu près à 3 milles de la côte, et quand on a relevé le filet à thons, on a pêché une tortue. 

Dermochelys_coriacea,_Em_torno_de_400k. Brasil 2008 licensed under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Autor Andrea Farias Farias

Elle pèse environ 500 kilos. Il a fallu faire appel à deux autres bateaux, et on a mis trois heures pour la remonter à bord. Une fois à bord, sur le pont du bateau avec mon copain Francis Fountic, on s'est amusé à monter sur la nageoire, elle nous soulevait comme des plumes alors que le copain devait faire dans les 80 kg et moi de même. On s'est amusé à mettre un bout de bois dans la gueule elle l'a sectionné d'un coup de mâchoire, puis quand elle a senti qu'on rentrait au port elle a commencé à se débattre avec les ailerons, et à décoller les planches du plat bord du bateau. On rentre au port de La Nouvelle, en plein mois de juillet avec beaucoup de monde dans la station et les gens qui commençaient à être proches pour voir la fameuse tortue, c'était un défilé... » 

Yves Boni 2024. (à suivre)  

 Note : les photos ou illustrations figurent indépendamment du texte d'Yves Boni. 

samedi 20 juin 2026

... FORMENT la JEUNESSE, on dit... (3)

« Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. (suite du 2). 

Au-dessus de la baie de Chiconi, dans les lacets surnommés non sans sourire “ le Tourmalet ”, les bouquets de bambous ont bien repoussé. Là-haut, le carrefour de Ouangani qui, à un jour près sera bloqué par des bandes rivalisant à coups de machettes... et de victimes collatérales, faits divers faits de violences... Barakani, Hapandzo, moins de mri madzi, littéralement arbres à caca. Ont-ils eu à payer un lourd tribut au cyclone sinon à la bêtise des hommes ? 

Samanéa à titre d'exemple. Samanea_saman in Trinidad and Tobago 2023 under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Author Lucas Kaminski


De même, les superbes et sûrement vieux samanéas du lycée Agricole à Coconi sont moins nombreux aussi depuis la catastrophe.    

Ongojou, couleurs des piments et des quelques verdures à la vente sous le gros manguier du col ; étonnant alors que nombreux ont été les  cocotiers à subir, l'étal de vente de jus de palme trembo tamu que les femmes peuvent boire, vin de palme aussi, une fois fermenté... (les clandestins ont tôt fait de squatter les terres apparemment délaissées), ce trembo vruga, plus acheté depuis l'hépatite de je ne sais plus quelle lettre, contractée en juin 1996, certainement à cause de la bouteille plastique récupérée aux poubelles, mal lavée, et avant tout d'un vaccin oublié au départ de la métropole (1994)... en attendant trois semaine de maladie à ne pouvoir se nourrir que de coca, plus de dix kilos perdus... Un fourgon cache l'abri d'où les vieux habitués surtout suivent le passage des véhicules, sans papi Ali qui, à cette heure, doit toujours être loin, là-haut, à sa vache, dans son champ sinon à l'ombre du tamarinier qui a résisté au cyclone, où, de toute façon, faisant acte de présence, il montre aux inopportuns opportunistes que sa terre n'est pas abandonnée. Plus étonnant encore, l'abribus du  Caribus, cette ligne gratuite destinée à désengorger les embouteillages trop lourds vers la capitale centre de tout... ainsi le car plutôt sur la côte, monte jusqu'à ce qui n'était qu'un petit village entre Est et Ouest, en équilibre sur le col, une réalisation remarquable, ce Caribus, en ce qu'il représente une des rares promesses tenues par la “ faune ” politique locale, ce qui, en France, reste dans l'ordre des choses... et qui devrait être constitutionnellement sanctionné, l'étatique encourageant la mémoire courte n'étant pas en reste... 

Descente d'Ongojou vers la côte Est. À remarquer les moignons des arbres, résultant du passage du cyclone Chido (14 déc. 2024), très fournis ils mettront pourtant des années à fructifier à nouveau (mangues, avocats, agrumes, anones, prunes de Cythère [sakua, spondia dulcis]). 

 
Tsararano, le marché en passant.

En bas, Tsararano, nom d'origine malgache signifiant “ la bonne eau ”, que des esprits taquins ont détourné en “ tsara madzi ” (voir les lignes “ Hapandzo ”), le bon étant exprimé par le préfixe “ tsara ”... Vrai qu'une belle rivière, la Mro Wa Dembeni, descendue du massif du Bénara, étonnante également par son joli débit en dépit des sept ou huit kilomètres seulement entre les sources et le lagon, bordée de rideaux de bambous, coule dans une plaine fertile propice au maraîchage jusqu'à ce que les lavandières préférassent la chimie agressive destructrice au savon de Marseille... enfin, ce que j'en dis ne relève que d'un séjour d'une année par là, entre 2002 et 2003 (une station aussi de la DAAF Mayotte avec essais de culture de melons... pas mauvais du tout... Rien n'en transparaît à présent sur le Net, existe-t-elle encore ? ) Tsararano encore, la population explose, les constructions se multiplient jusque sur la crête au-dessus du gros village de la commune de Dembéni. (à suivre)


jeudi 18 juin 2026

Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (2)

Page 4 : 

« 15 ans : 
J'avais pris un peu plus de grade. Le patron m'avait mis maître de nage, c'est le bonhomme qui a les deux avirons et qui donne la cadence aux deux autres rameurs. Tout allait bien quand on partait de la plage le vent arrière, mais le retour ce n'était pas la même chose, quand on a dans le nez le vent qui souffle à 50 ou 60 km/h. 

16 ans : 
J'ai pris encore un peu plus de grade et le patron m'avait mis comme porte poisson. Ce qui veut dire que je prenais le poisson avec l'autre embarcation pour le ramener au poissonnier aux Cabanes, sur des distances de 10 km aller et 10 km retour. Cela pour la saison de mai à septembre. Après cette période, de septembre au mois de mai on allait pêcher au globe à la rivière, on avait des emplacements où aller jusqu'au pont de Fleury. 

Là c'est un autre mode de pêche, on place le filet, il traverse toute la rivière. Pour le placer on avait embarqué tout le matériel pour pouvoir pêcher. je partais des Cabanes jusqu'au pont de Fleury et quand on arrive à l'endroit choisi, il fallait compter au moins deux ou trois heures. ce mode de pêche permet d'avoir du loup, des plies, du muge, des anguilles. Une fois le globe monté, on avait une embarcation pour rentrer et prendre le poisson. 
Avec les beaux jours, au mois de mai on reprenait la pêche à la mer, j'avais changé de patron. Le » 
Yves Boni, 2024. (à suivre)

Note : le texte est accompagné d'une photo montrant le globe aux cabanes avec Séverin Vidal au treuil. le filet est relevé et à l'intérieur, le préposé aux poissons promène, à y être, cinq ou six gosses... 
Ne pouvant engager ma responsabilité que sur des clichés autorisés et attribués aux auteurs respectifs, je me permets d'illustrer le texte de notre ami Yves Boni avec des photos de mon père François Dedieu (1922-2017) ou personnelle... N'étant pas pour un grand laisser, sur les réseaux sociaux, apparenté à du vol, j'en autorise le partage à la condition sine qua non qu'en soient expressément mentionnés les auteurs. 

Les-Cabanes-de-Fleury. Sur un mur de l'usine, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, une fresque en trompe-l'œilavec, à droite, un touret du filet de pêche au globe. 

Photo François Dedieu, 1999. 


    

... FORMENT la JEUNESSE, on dit... (2)

 « Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. (suite du 1)

La grande passiflore d'une dizaine de centimètres de diamètre, liane puissante non sujette au vertige, capable de rompre jusqu'aux hautes branches maîtresses, je l'ai coupée à la base, tant pis pour les maracujas, elle étreignait déjà le cable téléphone et internet, alors ne cherchons pas le bâton que ledit câble n'a seulement été remis que onze mois après Chido, le cyclone ! En guise de consolation peut-être, une petite apportée par le vent, squattant sans envahir, genre véronique en épi ou mégaforbiaie, fleur tropicale sauvageonne pointant un joli épi sommital, lilas puis rose pâle. 

oiseau Foudia_madagascariensis_-_Wüstenhaus_5 licence et auteur  spacebirdy  CC-BY-SA-3.0

Courol malgache. 

Bref, le cadre d'une petite vie contemplative où le manque des chants d'oiseaux reste le plus flagrant, fini le cardinal rouge vif, fini les “ hou ” répétés du petit-duc musicien de la nuit, les “ keu-keu ” agressifs du courol mangeur de caméléons... 

Souimanga royal nectarinia regia 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Aviceda

Bulbul

À peine, une fois ou deux, les vocalises d'un survivant souimanga, d'un bulbul, d'une moucherolle, de trois ou quatre zostérops “ à lunettes ” quand les vols en comptaient une quinzaine, plus de guêpiers également au point, illusion auditive, de croire entendre leurs “ driit-driit ” en vol ; moins de palabres des martins devenus aussi tristes que le nom qu'ils subissent, moins de corbeaux-pies à rouscailler, à peine le passage silencieux d'une roussette isolée, sûrement la même de la nombreuse colonie de jadis, des grands arbres disparus du ruisseau, si bruyantes dans leur impudeur ; à peine et beaucoup plus rarement, le “ kraik ” sinon le chuintement attendus de l'effraie, à peine trois petits martinets gris dans le ciel un jour et puis pfuit... opportunité de réaliser combien un quotidien paraissant banalement ordinaire peut manquer au plus haut point ! 

Ivy alias Mimine, Bouboulin...


Coco dépité (2003-2015). 

Et tandis que je m'affaire aux bagages, la Mimine, elle pourtant toujours là, suite à sa nuit dehors, a disparu... souvenir de Coco, noir et blanc, qui, à la vue d'une valise, marquait ostensiblement sa sortie d'un miaulement plaintif... et celle qui m'accompagne sans jamais rien en montrer mais qui éprouve, à présent que les enfants ont quitté le nid, les trente années de migration du compagnon inconstant que je reste... Rançon à payer à deux cultures lointaines en dépit des convergences, de l'accord avec un fils “ salade de fruits ” parti étudier le mandarin à la Réunion et en passe de réaliser un mois d'étude vers Guangzhou... 

Faut encaisser, ne pas se laisser aller à des effusions contreproductives. C'est déjà dur, en dépit de tout changement climatique, avec lui, là-haut qui depuis toujours en saison sèche, envoie ses mêmes rayons vitreux et compassés par rapport à sa fureur d'été austral, en saison des pluies, l'air de dire « Et oui c'est l'heure... prends tes cliques, tes claques, faut y aller ! ». 

Le trajet des départs trop répétés, avec, dans les deux sens, la pointe d'amertume retenant en arrière tant qu'on ne se retourne pas résolument devant soi, vers ce qui va venir. Alors bien que devant en subir les changements, d'un regard désireux de bien la fixer en soi, on la regarde avec tendresse cette île attachante (de même que La Clape, le bleu dela Méditerranée à l'un des deux bouts), presque comme si, à chaque fois, on ne devait plus la revoir... 

Zostérops de Mayotte 2009 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteure Cécile Pheulpin

Épervier de Francès, familier, peut s'observer de près. 


mercredi 17 juin 2026

Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (1)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr cette fois sur la plage en compagnie du grand-père de Josette. 

Page 1 : 

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci... le monsieur spectateur est son grand-père ; on croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


Page 2 : photo d'une, deux, trois catalanes à une dizaine de mètres du rivage et d'une paire de barques tirées au bord.  

« 13 ans : 
A l'âge de mes 13 ans dans les années 1944, je ne voulais plus aller à l'école et là, mon père m'a dit « Bon et bien on va voir ». Il a eu un entretien avec un cousin éloigné, Monsieur jean Lignières dit Garibaldi, un personnage très bavard et très populaire dans le village. Si vous demandez Monsieur Lignières, ils ne le connaissaient pas du tout, mais Garibaldi, oui. 
Les premiers jours on est allé pêcher à la traîne, on a placé le filet à 800 ou 900 m de la côte, et je devais apporter les mailles de 100 m de longueur. (Ce sont des cordages en chanvre qui devaient peser au moins une trentaine de kilos). Je devais le faire du soir au matin sur une distance de 450 m. Comme j'étais costaud je prenais deux cordages. En fin de matinée, les bras commençaient à s'allonger et la fatigue à s'accumuler. Le soir on commence vers les sept heures et le travail dépendait de la distance à laquelle il fallait placer les filets. Ça pouvait être 1 km ou 900 m mais en principe c'était un nombre impair. le patron était superstitieux et tous les jours étaient très longs.

14 ans : 
Pour mes 14 ans, je participe à remettre le filet dans l'embarcation, un petit grade de plus pour l'année et il me fallait toujours apporter les cordages sur la même distance. Il arrivait parfois que je ne dorme qu'une heure et il fallait recommencer la journée. Une journée du soir au matin avec une coupure d'une heure de sommeil et bis repetita pour toute la campagne de pêche. 

Il fallait à peu près, chaque heure ou deux heures, pouvoir relever le filet selon la pêche. Toute la journée et toute la nuit. Avec mon age, on arrive à dormir une à deux heures dans la nuit. Pour ne pas dormir, on avait un feu allumé tout le temps où l'on reste là, cela pouvait varier deux ou trois jours ; et le samedi il fallait redescendre aux cabanes pour tendre le globe le dimanche. 

Surtout pour ne pas dormir je buvais beaucoup de café et comme le feu était allumé nuit et jour, je faisais cuire du poisson sur les braises, des anguilles, plies, mulet, loup. Si je voulais manger, il fallait que je me fasse la cuisine parce que le patron ne mangeait pas, il fumait un paquet de tabac et un paquet de cigarettes par nuit. » (à suivre)   

En tant que passeur aussi de mémoire tenant à prolonger cet hommage, merci encore, merci d'abord à cette personne de sa famille, si touchée par cette perte au point de se dévouer jusqu'à partager, photocopier, agrafer au mieux ce précieux témoignage. Et merci à Josette pour son amicale attention...   

... FORMENT la JEUNESSE on dit...

 « Les voyages forment la jeunesse... », dicton, proverbe ou adage... une sentence entendue partout. Certes, certes, et ce doit être vrai surtout s'agissant d'un ailleurs, d'un séjour hors son chez soi, son quotidien. Quant au migrateur saisonnier aux attaches en double entre Métropole et Mayotte, depuis plus de trente ans, c'est autre chose. 

Longtemps j'ai toujours demandé à disposer d'un hublot tant de jour que de nuit... le tour aérien de Paris et de la Tour Eiffel, la campagne bocagère bien paysanne encore, passéiste presque ; les Alpes enneigées, les lacs alpins italiens, la côte éclairée a giorno, l'Etna rougeoyant ; la côte africaine bistre, sépia, rarement survolée jusqu'au bleu méditerranéen au fil des guerres meurtrières du moment. 

Bordure occidentale de l'île de Crète.

Longtemps la menace libyenne de Kadhafi obligeait à ne virer vers le Sud qu'au niveau de la Crète ; il y eut aussi la guerre Ethiopie-Erythrée, et à présent les exactions au niveau de la population par les factions opposées du Soudan. De même, le risque relatif du passage du Bab-el-Mandeb des Houthis... Un monde meilleur ? soixante guerres en simultané en 2026 ! 

Quoi encore de beau, de dépaysant depuis son hublot parfois dépoli sinon pénétré de vapeur, qu'une fois une rombière menaçante, type “ hôtesse Air France ”, au visage cafardeux tant elle était coincée, intima de fermer... à plusieurs reprises. 

Zoom sur le Kilimandjaro.  

Les ocres du désert coupés par le “ S ” si fin mais bleu du Nil ou les cernes verts des cultures grâce à l'eau phréatique ; une fois un orage colossal des parages équatoriaux, aux éclairs à l'échelle, effrayants bien que muets, lointains... Et encore quelque lac rose que seuls les flamants peuvent fréquenter, la dense circulation des artères de Nairobi, les neiges en perdition du Kilimandjaro, la trilogie émeraude-sable-corail longée à Zanzibar, la Grande-Comore du Karthala, plus rare la petite Mohéli au loin, le grand triangle d'Anjouan. Le lagon soit enfin soit hélas suivant le sens du voyage, parfois sa petite maison, devinée grâce à la baie et au lycée proche, plus repérable... au point de penser à Blanquette de Monsieur Seguin : « Que c'est petit ! dit-elle ; comment ai-je pu tenir là-dedans ? » ! 

Et à présent, une place couloir puisque l'âge commande à la vessie... 

Quitter son insignifiant havre de paix à Mayotte se parant du chaud soleil matinal mais profitant, dans ce premier tiers de saison sèche, de la fraîcheur du soir même si la nuit tombe tôt sous les tropiques. Nous sommes le dimanche 14 juin, sur l'autre versant du vallon, bien réglée, la petite musique de reprise des cours (fini la sonnerie stridente, stressante d'avant), ne se fera pas entendre aujourd'hui pas plus que la rumeur, d'ailleurs, parfois en éclats et rires, des lycéens. Dans le jardin encore marqué par les conséquences de Chido, le cyclone d'il y a dix-huit mois, le manguier ne fleurira pas encore cette année... 

Bilimbi... cornichonnier... 

faudra encore se rabattre sur la confiture papaye-bilimbi (ce petit fruit en forme de, poussant directement sur le tronc sinon les branches de l'arbre à cornichons, apporte sa pointe d'acidité à la papaye trop neutre), et le bouquet de bananiers rouges reparti après le désastre tarde à vouloir pointer ses inflorescences (après plus d'un an néanmoins, les autres variétés ont heureusement apporté leurs régimes) (à suivre) 


dimanche 14 juin 2026

Yves BONI (1932-2026) SOUCIS et FATALISME...

Yves Boni des Cabanes-de-Fleury nous a quittés le 26 mai de cette année. En 2015, le hasard voulut notre rencontre et son souhait de partager, de nous éclairer sur ce que fut sa vie de pêcheur. En souvenir de lui, et d'autant plus que la mémoire, comme bien des choses et des êtres, est naturellement sujette à l'érosion, l'occasion nous est donnée de reprendre, précieux à plus d'un titre, les entretiens avec Yves, pêcheur du Golfe... oui, la majuscule pour celui, unique, le nôtre, du Lion...      

vendredi 11 septembre 2015

SOUCIS ET MALHEURS D’UN PÊCHEUR DU GOLFE (VIII) / Fleury d'Aude en Languedoc

« Et oui, tu vois, je faisais la traîne l’été et l’étang l’hiver, pratiquement la moitié de l’année pour chaque pêche...

— Le poisson se vendait bien ou sont-ce les mareyeurs qui en tiraient le plus grand profit ?

— Faut pas chercher à comprendre... les mareyeurs ils t’attendent... comme celui de la Nouvelle... Je lui demande s’il prend les crevettes, tu sais, les crevettes grises. Il me dit « écoute, si tu me les fais cuire, je te les prends ! » On était à la Nautique, on avait un baraquement  avec une gazinière et même, cuisinière à bois. Un jour, pour te dire, j’avais fait cuire quatre-vingts kilos, eh, de crevettes... Je les amène... Tu as vu les sous toi ? Je les attends encore...

— C’est un voleur alors ? 

— Oh, oh...

— On ne peut pas le dire comme ça ?

— Et non, et non... (Yves a du mal à dire du mal des autres même malhonnêtes...). Un drôle de lascar quand même ! Sûr qu’il les a vendues ! Et dire qu’il venait à Fleury...

— À Fleury ? Ah ! alors c'est le concernant alors que l’appariteur clamait « La sardine Tiaide (bien qu'en rapport avec ds Celsius, le nom a été changé) est sur la place ! » et qu’un ami de Trausse, Yves Lapeyre tiens, le même prénom que toi, de Trausse Minervois, avait bien fait rire mon père en s’étonnant « Es uno especialitad d’aici ? » (c'est une spécialité d'ici ?). 


Photo du tournage de Pêche au thon en Tunisie (1910) d'Albert Samama-Chikli. Au premier plan, on peut voir sa caméra. Domaine public.


— J’ai eu travaillé avec le père... lui était un gangster... « Tu peux venir avec moi ? » qu’il me dit un jour. Je devais avoir 14 ans ; il avait une espèce de camionnette ; on va à Palavas. A l’époque, je sais pas si tu en as entendu parler de ça, y avait la “seinchole” (1), au mois d’août... comme ça, les thons venaient au bord, les barques les encerclaient, ils prenaient parfois 30, 40 tonnes de thons !.. Eren partits amé Justin (on était partis avec Justin) et le temps que le type tournait le dos, il lui a piqué trois thons de 23-24 kilos comme ça, zaou, direct ! de par terre à la camionnette ! 


Vela_latina La Barque Yvonne de Palavas-les-Flots 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Author Juan Sol

— Tu sortais en mer aussi ? 

— Oui mais je suis resté au sardinao (2), on faisait le sardinao et le thon... Ton oncle, lui, était au lamparo...

— C’est vrai, il m’a eu donné du poisson quand on campait aux Cabanes, à quai, une fois, quand il rangeait et nettoyait encore à bord..., je me souviens, j'avais récupéré aussi un hippocampe séché sur le pont... 

— Enfin, laisse tomber Yves, songeur : c’est le pêcheur qui se la donne et toujours l’intermédiaire qui ramasse. » 

C’est vrai qu’entre la confiscation des ressources par les grosses unités prédatrices (chalutiers, thoniers) (3), la toute puissance des mareyeurs, sans parler de la pression des touristes rois, du bétonnage des côtes, des pollutions successives, des “ changements climatiques ”, et j’en passe, la grande majorité des petits métiers a logiquement disparu quand les pêcheurs comme Yves ont pris la retraite.

(1) certainement en rapport avec la seinche (Littré 1874), l’encerclement des thons à Palavas.
http://fpmm.net/wp-content/uploads/2014/09/FPMM-Palavas_specimen.pdf (page actuellement introuvable E 404... comme quoi la supériorité de l'informatique relève souvent de la théorie. 
Pour un ancien de Victor Hugo, comment ne pas penser à monsieur Sinsollier, surnommé “ Sinsolle ”, qui nous fit aimer l’Histoire (pour moi, plutôt la géographie). Et ne me dîtes pas que, contiguë aux anciens ateliers de mécanique encore marqués de cambouis où Salant et Guionie, les profs de gym, nous faisaient voltiger (enfin, il faut le dire vite...) sur les barres parallèles, la salle (qui fut aussi celle de la prof de musique), éclairée seulement par une verrière au plafond, ne laissait pas d’autre possibilité d’évasion... (je ne sais ce que ce paragraphe vient faire ici si ce n'est pour exprimer la considération, la reconnaissance gardée pour ces rares enseignants vous donnant la belle impulsion sur un futur positif... Monsieur Marcel Sinsollier (nous n'avions pas toujours accès au prénom de nos enseignants) 1932-2024, 83 ans du temps des confidences d'Yves Boni, mon pêcheur du Golfe...   

(2) nom du filet à sardines.

(3) quand je pense que les gros prennent impunément des dizaines de milliers de tonnes, notamment au large de la Libye, de la Somalie (une des causes de la piraterie fustigée par des pillards dont des FRançais, des Espagnols et d'autres ne valant finalement pas mieux...)... Yves, lui, a été contraint de brûler les barques construites de sa main ! L’égalité de traitement par l’administration ne vaut pas mieux qu’au siècle de Louis le quatorzième... “... Suivant que vous serez puissant ou misérable... ”, l'ordre des choses toujours entre hégémonistes et opprimés. Ou encore, concernant une modernité de toujours s'appelant “ corruption ”, la complicité des instances européennes... Un repenti de la pêche industrielle n’a-t-il pas déclaré : « Quant aux inspecteurs de la Cicta montés à bord, s'ils n'ont rien vu, c'est qu'un paquet de cigarettes suffit à les acheter. »
http://www.lepoint.fr/actu-science/thon-rouge-les-revelations-fracassantes-d-un-pecheur-repenti-09-11-2011-1394264_59.php (bien que qualifié de “ non sécurisé ”, le lien n'aboutit plus... merci la pérennité de l'informatique...

voir aussi http://www.midilibre.fr/2015/09/02/chalutiers-c-est-la-fin-de-l-hemorragie,1208127.php. Super, le Midi-Libre sauve l'honneur de l'informatique ! 


jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer...