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mercredi 17 juin 2026

Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (1)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr cette fois sur la plage en compagnie du grand-père de Josette. 

Page 1 : 

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci... le monsieur spectateur est son grand-père ; on croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


Page 2 : 

« 13 ans : 
A l'âge de mes 13 ans dans les années 1944, je ne voulais plus aller à l'école et là, mon père m'a dit « Bon et bien on va voir ». Il a eu un entretien avec un cousin éloigné, Monsieur jean Lignières dit Garibaldi, un personnage très bavard et très populaire dans le village. Si vous demandez Monsieur Lignières, ils ne le connaissaient pas du tout, mais Garibaldi, oui. 
Les premiers jours on est allé pêcher à la traîne, on a placé le filet à 800 ou 900 m de la côte, et je devais apporter les mailles de 100 m de longueur. (Ce sont des cordages en chanvre qui devaient peser au moins une trentaine de kilos). Je devais le faire du soir au matin sur une distance de 450 m. Comme j'étais costaud je prenais deux cordages. En fin de matinée, les bras commençaient à s'allonger et la fatigue à s'accumuler. Le soir on commence vers les sept heures et le travail dépendait de la distance à laquelle il fallait placer les filets. Ça pouvait être 1 km ou 900 m mais en principe c'était un nombre impair. le patron était superstitieux et tous les jours étaient très longs.

14 ans : 
Pour mes 14 ans, je participe à remettre le filet dans l'embarcation, un petit grade de plus pour l'année et il me fallait toujours apporter les cordages sur la même distance. Il arrivait parfois que je ne dorme qu'une heure et il fallait recommencer la journée. Une journée du soir au matin avec une coupure d'une heure de sommeil et bis repetita pour toute la campagne de pêche. 

Il fallait à peu près, chaque heure ou deux heures, pouvoir relever le filet selon la pêche. Toute la journée et toute la nuit. Avec mon age, on arrive à dormir une à deux heures dans la nuit. Pour ne pas dormir, on avait un feu allumé tout le temps où l'on reste là, cela pouvait varier deux ou trois jours ; et le samedi il fallait redescendre aux cabanes pour tendre le globe le dimanche. 

Surtout pour ne pas dormir je buvais beaucoup de café et comme le feu était allumé nuit et jour, je faisais cuire du poisson sur les braises, des anguilles, plies, mulet, loup. Si je voulais manger, il fallait que je me fasse la cuisine parce que le patron ne mangeait pas, il fumait un paquet de tabac et un paquet de cigarettes par nuit. » (à suivre)   

En tant que passeur aussi de mémoire tenant à prolonger cet hommage, merci encore, merci d'abord à cette personne de sa famille, si touchée par cette perte au point de se dévouer jusqu'à partager, photocopier, agrafer au mieux ce précieux témoignage. Et merci à Josette pour son amicale attention...   

dimanche 14 juin 2026

Yves BONI (1932-2026) SOUCIS et FATALISME...

Yves Boni des Cabanes-de-Fleury nous a quittés le 26 mai de cette année. En 2015, le hasard voulut notre rencontre et son souhait de partager, de nous éclairer sur ce que fut sa vie de pêcheur. En souvenir de lui, et d'autant plus que la mémoire, comme bien des choses et des êtres, est naturellement sujette à l'érosion, l'occasion nous est donnée de reprendre, précieux à plus d'un titre, les entretiens avec Yves, pêcheur du Golfe... oui, la majuscule pour celui, unique, le nôtre, du Lion...      

vendredi 11 septembre 2015

SOUCIS ET MALHEURS D’UN PÊCHEUR DU GOLFE (VIII) / Fleury d'Aude en Languedoc

« Et oui, tu vois, je faisais la traîne l’été et l’étang l’hiver, pratiquement la moitié de l’année pour chaque pêche...

— Le poisson se vendait bien ou sont-ce les mareyeurs qui en tiraient le plus grand profit ?

— Faut pas chercher à comprendre... les mareyeurs ils t’attendent... comme celui de la Nouvelle... Je lui demande s’il prend les crevettes, tu sais, les crevettes grises. Il me dit « écoute, si tu me les fais cuire, je te les prends ! » On était à la Nautique, on avait un baraquement  avec une gazinière et même, cuisinière à bois. Un jour, pour te dire, j’avais fait cuire quatre-vingts kilos, eh, de crevettes... Je les amène... Tu as vu les sous toi ? Je les attends encore...

— C’est un voleur alors ? 

— Oh, oh...

— On ne peut pas le dire comme ça ?

— Et non, et non... (Yves a du mal à dire du mal des autres même malhonnêtes...). Un drôle de lascar quand même ! Sûr qu’il les a vendues ! Et dire qu’il venait à Fleury...

— À Fleury ? Ah ! alors c'est le concernant alors que l’appariteur clamait « La sardine Tiaide (bien qu'en rapport avec ds Celsius, le nom a été changé) est sur la place ! » et qu’un ami de Trausse, Yves Lapeyre tiens, le même prénom que toi, de Trausse Minervois, avait bien fait rire mon père en s’étonnant « Es uno especialitad d’aici ? » (c'est une spécialité d'ici ?). 


Photo du tournage de Pêche au thon en Tunisie (1910) d'Albert Samama-Chikli. Au premier plan, on peut voir sa caméra. Domaine public.


— J’ai eu travaillé avec le père... lui était un gangster... « Tu peux venir avec moi ? » qu’il me dit un jour. Je devais avoir 14 ans ; il avait une espèce de camionnette ; on va à Palavas. A l’époque, je sais pas si tu en as entendu parler de ça, y avait la “seinchole” (1), au mois d’août... comme ça, les thons venaient au bord, les barques les encerclaient, ils prenaient parfois 30, 40 tonnes de thons !.. Eren partits amé Justin (on était partis avec Justin) et le temps que le type tournait le dos, il lui a piqué trois thons de 23-24 kilos comme ça, zaou, direct ! de par terre à la camionnette ! 


Vela_latina La Barque Yvonne de Palavas-les-Flots 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Author Juan Sol

— Tu sortais en mer aussi ? 

— Oui mais je suis resté au sardinao (2), on faisait le sardinao et le thon... Ton oncle, lui, était au lamparo...

— C’est vrai, il m’a eu donné du poisson quand on campait aux Cabanes, à quai, une fois, quand il rangeait et nettoyait encore à bord..., je me souviens, j'avais récupéré aussi un hippocampe séché sur le pont... 

— Enfin, laisse tomber Yves, songeur : c’est le pêcheur qui se la donne et toujours l’intermédiaire qui ramasse. » 

C’est vrai qu’entre la confiscation des ressources par les grosses unités prédatrices (chalutiers, thoniers) (3), la toute puissance des mareyeurs, sans parler de la pression des touristes rois, du bétonnage des côtes, des pollutions successives, des “ changements climatiques ”, et j’en passe, la grande majorité des petits métiers a logiquement disparu quand les pêcheurs comme Yves ont pris la retraite.

(1) certainement en rapport avec la seinche (Littré 1874), l’encerclement des thons à Palavas.
http://fpmm.net/wp-content/uploads/2014/09/FPMM-Palavas_specimen.pdf (page actuellement introuvable E 404... comme quoi la supériorité de l'informatique relève souvent de la théorie. 
Pour un ancien de Victor Hugo, comment ne pas penser à monsieur Sinsollier, surnommé “ Sinsolle ”, qui nous fit aimer l’Histoire (pour moi, plutôt la géographie). Et ne me dîtes pas que, contiguë aux anciens ateliers de mécanique encore marqués de cambouis où Salant et Guionie, les profs de gym, nous faisaient voltiger (enfin, il faut le dire vite...) sur les barres parallèles, la salle (qui fut aussi celle de la prof de musique), éclairée seulement par une verrière au plafond, ne laissait pas d’autre possibilité d’évasion... (je ne sais ce que ce paragraphe vient faire ici si ce n'est pour exprimer la considération, la reconnaissance gardée pour ces rares enseignants vous donnant la belle impulsion sur un futur positif... Monsieur Marcel Sinsollier (nous n'avions pas toujours accès au prénom de nos enseignants) 1932-2024, 83 ans du temps des confidences d'Yves Boni, mon pêcheur du Golfe...   

(2) nom du filet à sardines.

(3) quand je pense que les gros prennent impunément des dizaines de milliers de tonnes, notamment au large de la Libye, de la Somalie (une des causes de la piraterie fustigée par des pillards dont des FRançais, des Espagnols et d'autres ne valant finalement pas mieux...)... Yves, lui, a été contraint de brûler les barques construites de sa main ! L’égalité de traitement par l’administration ne vaut pas mieux qu’au siècle de Louis le quatorzième... “... Suivant que vous serez puissant ou misérable... ”, l'ordre des choses toujours entre hégémonistes et opprimés. Ou encore, concernant une modernité de toujours s'appelant “ corruption ”, la complicité des instances européennes... Un repenti de la pêche industrielle n’a-t-il pas déclaré : « Quant aux inspecteurs de la Cicta montés à bord, s'ils n'ont rien vu, c'est qu'un paquet de cigarettes suffit à les acheter. »
http://www.lepoint.fr/actu-science/thon-rouge-les-revelations-fracassantes-d-un-pecheur-repenti-09-11-2011-1394264_59.php (bien que qualifié de “ non sécurisé ”, le lien n'aboutit plus... merci la pérennité de l'informatique...

voir aussi http://www.midilibre.fr/2015/09/02/chalutiers-c-est-la-fin-de-l-hemorragie,1208127.php. Super, le Midi-Libre sauve l'honneur de l'informatique ! 


jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer... 



mardi 9 juin 2026

Yves Boni (1932-2026) Les BOGUES

 jeudi 6 août 2015

LES BOGUES DU CAPITAINE AU LONG COURS (VI) / Fleury-d'Aude en Languedoc

« La bogue (1), ils en sont friands à Toulon ! Malheureux ! j’avais un copain, il était à la Seyne ; sa mère vendait sa pêche. Un jour il fait une soixantaine de kilos de bogues. 


Boops_boops_shipwreck 2010  under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Author Albert kok

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? », je lui dis, nous, là-bas, on les jette...

— Vous les jetez ? mais tu veux pas rigoler, ça vaut un prix d’or !

— Ça vaut un prix d’or ? Nous, on les donne aux goélands !

— Mais vous êtes cabourds (2) ! C’est prisé ici !
Du coup, plutôt que de les jeter, la fois d’après, je les porte au chef, un grand chef de cuisine qui nous régalait de ses pâtés, au déjeuner. Je lui précise que c’est vraiment pas terrible, la bogue. 

Boops_boops_Karpathos 2011 licensed under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Roberto Pillon


Une semaine après, pour les déjeuners aux copains il me met deux gros bocaux.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— C’est du pâté de poisson... Justement, ce jour-là, on était partis des Cabanes avec les tracteurs ; on avait fait en remontant et quand on a été au milieu des culs nus, midi, une heure moins le quart, c’était l’heure de manger ! Stoppez ! On avait un grand plateau que je mettais à la barque et je sors ça.

— Et qu’est-ce que tu nous portes ?

— Ma foi, du pâté...

Un commence à goûter c’est pas mauvais ! C’est bon ! Viro reviro (Tourne, retourne-toi), ils avaient tout flambé !

Quand j’ai revu le chef, je lui demande ce que c’était :

— Ce sont les poissons que tu m’as donnés... C’est du pâté de bogues.

— Ils m’en ont pas gardé  ! 

Le chef, lui, m’en avait gardé un peu et c’est vrai que c’était bon !

Ils nous en a donné du pâté, cinq ou six fois et ils se jetaient dessus comme la misère sur les pauvres ! Aurio vist aquo. J’étais au milieu comme un capitaine au long cours, ils étaient autour... et quand ils ont su que c’étaient des bogues, ils en sont tombés sur le cul !

C’était une sacrée escouade... C’étaient pas des fainéants, ajoute Yves comme pour excuser leur appétit. Ils étaient vaillants, tu sais... Quand tu fais cinq ou six bols ou sept...

— Tu dis que tu avais les tracteurs quand même... 

La traîne, photo d'Yves Boni... Mais que contient la poche du filet ?

Non mais, tu sais, quand on voyait qu’y avait du poisson parce que le poisson, une heure tu en as et puis y en a moins. Alors quand il y en a, tu tires à la main : deux bols alors que le tracteur t’en fais un seul... il permet de reposer l’équipe quand ça baraille (bouge) moins. Sinon, fallait se la donner... et pas pour des bogues de préférence... Ce sont des combines qui viennent vite. Tu le comprends : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. 

 

(1) Boops boops, communément appelée bogue est une espèce de poisson marin de la famille des sparidés. La bogue, Boops boops (Linneus, 1758) est une espèce largement répandue aussi bien en Atlantique oriental qu'en Méditerranée. Elle présente un caractère semi démersal (plutôt au fond) et vit au-dessus du plateau continental sur tous les fonds jusqu'à 490 m ; elle est plus abondante dans les cent premiers mètres.
Elle doit son nom de bogue a la taille de ses yeux qui sont particulièrement grands par rapport à sa tête, comme un insecte (en anglais bug). WIKIPEDIA. 

(2) à l'origine “ mouton qui a le tournis ” ; signification dérivée : “ idiot ”. 


samedi 6 juin 2026

Yves BONI (1932-2026)... MESQUINERIES et JALOUSIES...

 Article initial du mardi 4 août 2015. 

MESQUINERIES ET JALOUSIES DE PÊCHEURS (V) / Fleury en Languedoc


    Yves continue de parler de ce que fut son époque, pas parfaite certes, surtout concernant le caractère des hommes, parce qu’il a plutôt connu les jalousies, les mesquineries des pêcheurs, loin d’une solidarité des gens de mer, bien virtuelle, à peine moins indifférente que celle des terriens... les Hommes n'étant partout que des Hommes... 

    « ... Moi ça me faisait rien, hé, d’affronter la tempête, tu sortais la journée... là on gagnait des sous. Une fois j’avais pris mon père, j’avais mis quatre ou cinq heures à sortir le filet de la glace... et la glace te coupait les mailles comme un couteau... Y a des jours tu dégageais vingt à trente tonnes d’herbes. Enfin tu t’en sortais. Maintenant c’est fini.  

Vous aviez le même type de bateau ? 

Oui, des barques sauf qu’à l’étang elles sont plus basses et ont le derrière carré pour mettre le moteur. Les miennes, je les ai faites, tu verras les photos. Y avait du poisson et on gagnait sa vie. Je suis allé jusqu’à la retraite sauf que jusqu’à vingt ans, j’étais pas déclaré... A 55 ans, ils m’ont dit qu’il m’en manquait cinq. Là, ça devient dur l’hiver à l’étang, plus que la traîne en été. On vivait à Narbonne-Plage, je faisais les trajets jusqu’à la Nautique pour prendre la barque... L’étang je n’y retournais qu’en septembre parce que il faisait chaud et c‘est là où c’est que tu vois que les gens sont pas... enfin je comprends pas, je ne suis pas un intellectuel, mais la moitié de l’année, j’étais à la mer... Enfin, ils auraient pu réfléchir qu’avec les eaux chaudes, ils prenaient 50 kilos d’anguilles pour en jeter 40. A chaque réunion je le disais mais ils étaient nés comme ça ! Alors aqui aurios vist (alors là tu aurais vu), j’avais la cabale contre moi ! 

Vue vers le Nord du village de Bages et l'étang de même nom (de Bages et de Sigean). La Nautique, commune de Narbonne, se trouve sur la rive en face ; au fond la Montagne de La Clape. 

    J’avais déjà eu du mal à entrer à Bages. Les pêcheurs de l’étang avaient fait obstruction ; j’avais même dû aller m’expliquer auprès des autorités, à Port-Vendres ; l’administrateur maritime était même venu en réunion pour confirmer qu’habitant la commune de Narbonne, j’avais bien le droit de pêcher à l’étang. Ils étaient pas commodes, jaloux pour quelques kilos d’anguilles de plus ou de moins... Une fois, j’en prends un bon paquet et je me dis que ça vaudrait le coup de caler encore... Oh, adieu ! ils avaient encerclé la place... tu comprends, tout le monde se surveillait aux jumelles... 

    Et puis, c’est pas pareil qu’à la mer. J’ai dû monter tous les filets, en partant de zéro, et il en faut pour barrer l’étang. Et quand mon frère est venu, qu’il n’y avait plus rien aux Cabanes, il a fallu en faire autant ; ça m’a bien pris entre deux et trois ans... Pendant que Thérèse était aux commissions, figure-toi que j’alignais mes mailles dans la voiture, en attendant... Et après on dira qu’il n’y a que les femmes qui tricotent...  ». (à suivre).  

samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

vendredi 29 mai 2026

YVES BONI (1932-2026), éternel pêcheur...

Tant de peine quand une belle personne nous quitte. Après la barque qu'il dut brûler, après le départ de Thérèse, le souvenir d'elle avec le marabout du camping sauvage à Saint-Pierre, Yves à présent. Dimanche, le rugby joue sa qualification en championnat de France, mes pensées iront au pilier Boni du Fleury Olympique des années 60. Poutous mouillés... 

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés. 

Un jour de fin juillet 2015, rencontré par hasard à Saint-Pierre, je ne sais plus où. j'ai dû lui dire quelque chose sur notre ancien temps, le rugby peut-être, la pêche tout aussi bien. Comme prenant la balle au bond, spontané, il répondit « Viens nous voir à la maison, c'est pas difficile à trouver, boulevard de Villebrun, elle est juste avant les “ Bergeries ”, tu ne peux pas te tromper, l'avant-dernière, celle avec un gros figuier devant... ne viens pas trop tôt que j'aide le matin à la pêche... ». Je crois au hasard, aux hasards pluriels même, aux positifs, à ceux qui nous sont favorables, qui ont apporté une magie, une magie ressentie ici, pour ce lieu, la vigne et le puits, les baraques au-delà, comme d'un village à part. C'est ce que je devais penser en allant trouver Yves sous sa figuière... et tout ce qu'il a pu me dire, sans qu'il ne sache, ne pouvait que prolonger cette magie de gosse... 

«... alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » Marcel Pagnol. 

Yves Boni, juillet 2015. 

Y avait un peu de ça mais laissons la magie du gosse qui ne serait sans les lieux et les personnes qui la font vivre, qui l'entretiennent, n'est-ce pas, Marcel ? Je descends du vélo, je m'annonce, il répond que je n'ai qu'à pousser le portail, qu'il a les mains prises et je le vois sous sa casquette bleue, dans son bleu de pêcheur, avec ses gros doigts, justement, en train d'entreprendre un délicat ramendage de filet.  

« Excuse-moi de ne pas t'ouvrir, j'ai les mains prises... rentre-le, le vélo, on ne sait jamais... 

Alors, comment c'est allé ? suite au bonjour, on se sent toujours emprunté, mal à l'aise presque, peut-être de venir exploiter une vie, certainement de se prendre pour un de ces journalistes qui se permettent sans vergogne de mettre à nu l'interlocuteur. Bien sûr, étant du même village, nous n'aurons pas de mal à donner des nouvelles, lui des siens, de son épouse Thérèse, en haut dans cette maison qui a heureusement gardé quelque chose de la baraque qu'elle fut, du cabanon des vacances qu'elle reste puisqu'ils y passent l'été. de ma part, les miens, aussi à Saint-Pierre, papa 93 ans, maman 91, ma sœur à la retraite depuis peu... Ensuite, faire savoir à l'autre qui on est afin de se faire accepter réciproquement dans une relation amicale, pacifique... finalement sans valoir plus que les animaux qui se rencontrent... dire ce qui nous pousse, échanger, en partant d'un vécu un tant soit peu partagé, dans le but souvent pas exprimé, au moins de ne pas effacer, de laisser une trace, un fil à dérouler des fois qu'un plus jeune le saisisse et qui sait, le passe plus loin dans le temps. 

Comme pour un moteur froid qui pourrait connaître des ratés, là, la liaison est toute trouvée avec ce que fait Yves, et outrepassant ce que Jean Yanne (1933-2003) sut si bien traduire dans son sketch du restaurant quand le serveur demande « C'est pour manger ? », 

« Alors Yves, toujours la pêche ?  

Le mercredi 29 juillet 2015, une première piste sur un homme des plus attachants, Yves Boni. (Rassurez-vous, je dois aussi me relire pour que ça revienne, presque 11 ans plus tard...) 

LES BASTETS (1) DU MAITRE-NAGEUR / Fleury d'Aude en Languedoc.

C’était promis. J’ai revu Yves un an après, en forme malgré ses 83 ans sauf qu’il a désormais une estafilade de quelques centimètres sur le côté droit (2), pour la pile cardiaque... Jolie la cicatrice... Plus joli que ce qu’il me dit de la Méditerranée. 

Yves Boni, juillet 2015. 

    « Les anchois ont disparu, les sardines restent naines faute de plancton... les prises ne tiennent pas et sans glace, il faut tout jeter. Les thons reviennent  paraît-il... à se demander ce qu’ils peuvent bien manger... La mer est pourrie, le commandant Cousteau le disait déjà en 1952, quand je faisais le service à Toulon... On trouvait qu’il exagérait quand il dénonçait les boues rouges (3)... malheureusement, je crois qu’il avait raison...»

    Aussi quand il pense à haute voix que finalement il préfère ce qu’il a vécu, malgré la guerre, les privations et le porte-monnaie vide, l’évocation d’une vie plus naturelle, plus vraie l’emporte sur ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant que le système a anesthésié un genre humain conforté dans un consumérisme égoïste empêchant de réaliser que la catastrophe menace. Un tableau si sombre que la  nostalgie reste plus agréable à évoquer que les perspectives à venir. C’est ce que semble dire son sourire tandis qu’il se replonge dans les souvenirs.

(1) en occitan le bastet est la callosité, le durillon à la base des doigts provoqué par un travail répété. et quel homme de la terre, de la mer, ne m'a pas dit un jour que le porte-plume ne risquait pas de me causer des bastets ? 

(2) ce serait à gauche, plutôt, non ? 


(3) la Montedison rejetait-elle déjà ces boues rouges toxiques et mortelles ? Dans les années 70, la dévastation constatée (responsabilité de l’Italie autorisant officiellement ces rejets) provoqua la colère des Corses touchés directement... Un des bateaux qui déversaient fut plastiqué à Follonica (Toscane) : cette résistance pour une fois non assimilé à dessein à du terrorisme contribua à la condamnation de la Montedison (avril 1974). 
Yves, inscrit maritime l'hiver sur l'Étang de Bages, n'a pas eu l'occasion de parler des rejets toxiques ou débordements, suite à de forts épisodes pluvieux tels ceux de fin 2025 et début 2026, depuis l'usine Orano-Malvési, classée en 2004 « Installation nucléaire » et non plus « Seveso ». (De Gaulle aurait pu opter pour Colombey-les-deux-Églises plutôt que Narbonne... mais des emplois quitte à traiter de l'uranium).    
Les lobbies du nucléaire international ont même payé les services de la mafia pour envoyer dans les fonds méditerranéens des rafiots bourrés de fûts de déchets. Et cela dure depuis 20 ans !  

Salut Yves, je ne serais avec toi lundi que par la pensée, lorsque, de notre chère église tu feras ce dernier trajet pour un repos paisible sous les cyprès, pardonne-moi si, à mon échelon, à l'image de tous ceux qui ressentent du chagrin, je m'en voudrais toujours, de n'avoir pas fait plus, d'avoir cru qu'il ne fallait pas t'embêter, de ne t'avoir pas accompagné plus loin, d'avoir trop vite renoncé... merci pour ta générosité, pour la grande richesse que tu sus partager...     

dimanche 15 février 2026

La pêche au globe aux Cabanes-de-Fleury (3)

Dans l'article précédent, sur le sujet de la pêche au globe, nous disions : lorsque les câbles qui le tendent hors de l'eau sont complètement relevés, aux sillages désespérés des poissons, il faut constater si cela vaut la peine d'y accéder en barque. Si oui, il faut redescendre les câbles porteurs (1) de manière à ce que, plaqué de tout son long à la pointe du betou, le pêcheur puisse entrer dans le piège. De ses mains accrochant les mailles, il poursuit un après l'autre chaque poisson prisonnier, (plusieurs espèces, surtout des muges) ; à l'aide d'une épuisette (2), il les jette alors dans le fond de la barque. (à suivre)

Pêche au Globe sur le fleuve Aude, aux Cabanes-de-Fleury (en face, dans l'Hérault et entre parenthèses, la campagne du Chichoulet où fut tourné « Le Petit Baigneur » avec Louis de Funès, 1968). D'après la revue Folklore n°3 d'octobre 1941, le globe a été interdit ailleurs parce que préjudiciable aux gros poissons reproducteurs... Faut-il comprendre que le maritime des Cabanes-de-Fleury et de Port-la-Nouvelle (grau de l'Étang de Bages et de Sigean, grau de La Vieille-Nouvelle... et plus loin, à l'Étang de Berre) bénéficiaient d'une exception à la règle. Mlle Narbonne parle de tant de globes à La-Vieille-Nouvelle qu'en une seule nuit, il pouvait se prendre trois ou quatre cents kilos de poissons ! (en 1980, un globe collectif fut calé par les Gruissanots dans leur étang)
Diapositive © François Dedieu.   
  


Un coup de globe pas terrible..
Diapositive @ François Dedieu. 


L'ichtyologue donne le détail du dispositif de pêche et des prises potentielles, loup (“ loubarron ” en languedocien, “ bar ” en français), maquereaux au printemps (F. Marty parle de mélette, est-ce possible avec des mailles de 3 cm ?). Il se prend surtout des muges (“ butado ”, “ cabot ”, “ lesso ”, “ loup ” pour mulet ! “ mijoul ou mujol ” suivant les variantes du languedocien pratiqué sur la côte audoise... Nous, nous disions “ lisso ” d'une petite taille, “ muge ” généralement, “ camar ” pour le poisson prétendument mangeur de vase. Le spécialiste au micro, finit, lui, avec les femelles muges pleines d'œufs, qui, grâce au sel et au Cers, donneront la poutargue, caviar de la Méditerranée, à trancher finement... 
Diapositive @ François Dedieu. 

(1) Les photos dont celles du pauvre François Marty (« Étude inachevée... » Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise) Etude pêche Marty_août2010 montrent souvent les Vidal au globe dont le père Séverin (1896-1985), dans la pose qu'on lui connaît, catalanes aux pieds, tenant le touret (treuil à main lubrifié au savon noir) et observant les éventuels et puissants sillages des poissons pris. Ils pêchaient à deux : une boucle de corde solide passée dans un des manches de ce tourniquet (ailleurs avec un cliquet) permettait de retenir le filet relevé. Parfois ils le relâchaient après avoir constaté que les prises ne valaient pas qu'on sortît la barque. (Photo aussi dans « Canton de Coursan », Opération Vilatges al Pais, Francis Poudou, 2005).    

(2) on disait aussi « le salabre ». Deux remarques néanmoins : 
1. Salabre. Il se compose d'une planche amincie montée sur un manche qu'il faut pousser à 45° sur le sable du fond. Le filet en arrière peut retenir « ... anguilles, crevettes, petites soles, carrelets et crevettes (F.Vals, revue Folklore). Justement, quand ils ne pêchent pas avec le cheval de trait, on peut voir un tel engin en action pour des crevettes grises, loin au Nord sur la Côte d'Opale. 
2. Le glossaire des termes languedociens employés par nos pêcheurs est plus précis « Salabre s. m. : sorte de truble (petit filet emmanché ou non. [Grand Larousse])qui sert à prendre le poisson dans les bourdigues. Catalan salabre; sorte de filet à manche soutenu par des cordes sur le fond de la mer. » (revue Folklore n° 41). 

vendredi 13 février 2026

« La pêche aux Cabanes-de-Fleury » (1) Les cabanes

À l'évocation de Maître Bourjade, plutôt pince-sans-rire, se lançant portant, à 84 ans (!), dans un rock endiablé (voir LETTRES de FLEURY (6) novembre), de fil en aiguille, par la magie de l'électronique, nous nous retrouvons sur le site audois de GARAE mettant à disposition, entre autres ressources, tous les numéros de la revue Folklore (années 1938-1988). 

Au sommaire du numéro 3 de l'automne 1941 (R52_024_10_1941.pdf [la revue était saisonnière]) « La pêche sur le littoral audois » avec un déroulé de toute la côte de l'embouchure de l'Aude jusqu'à Leucate ainsi que la part audoise de son étang. Sur la quarantaine de pages de l'article, avec Mlle Isabelle Narbonne, Messieurs Carbonnel, Sire, Vals, Monsieur H-P Bourjade a rédigé « La pêche aux Cabanes-de-Fleury », une participation modeste mais intéressant en premier lieu les habitants de la commune de Fleury-d'Aude. 

Si certaines données de cette participation figurent déjà dans plusieurs articles de ce blog, parce que la redite des choses intéressantes plait, “ Bis repetita placent ”, il s'avère toujours utile de répéter afin d'alimenter notre fonds culturel... la culture étant “ ce qui reste quand on a tout oublié ” (Ellen Key, pédagogue suédoise). Les notes et citations dues à Monsieur Bourjade répondent à ce principe. 

Les-Cabanes-de-Fleury en 1975 avant le creusement des ports de plaisance. Entre l'embouchure de l'Aude, plus nombreuses à cause de son interdiction à Saint-Pierre-la-Mer, les baraques du camping sauvage (durera jusqu'en 1980). Au hameau, le château des Pins des Pesqui est bien visible... Dans quelles conditions un second domaine a-t-il pu s'implanter à côté des parcelles géométriques (1000 ha ?) de vignes entre des haies de roseaux. Les jetées de l'Aude sont orientées vers le nord. Aujourd'hui c'est le contraire et on se demande si cela ne cause pas l'érosion de la plage sur plusieurs kilomètres vers le sud et Saint-Pierre-la-Mer. Sur la photo d'Hélène Marpaux (autorisation Google images), on voit aussi la barque qui relève les poissons prisonniers du « filet », le globe en travers de la rivière.

Les pêcheurs des Cabanes-de-Fleury  « opèrent en mer et dans le grau de la rivière » (nous pouvons même ajouter qu'ils pêchent aussi en amont de la rivière). Sur les 150 Cabanaires, la plupart sont inscrits maritimes.

« Primitivement le hameau ne comprenait qu'un groupe de huttes informes et sordides en roseau ou en torchis. Ces habitations étaient si basses qu'il était parfois impossible de s'y tenir debout; comme dans les demeures des hommes primitifs, la fumée s'échappait par un trou situé au milieu du toit. En été la cuisine se faisait dehors. Depuis une quarantaine d'années ces constructions ont été grandement améliorées ; les murs de briques ont d'abord été substitués aux parois de roseaux ; la toiture de tuile a peu à peu remplacé le chaume. Cependant, l'ensemble du hameau conserve un aspect rudimentaire et primitif ; l'électricité n'y a été installée qu'en 1938, l'eau potable fait entièrement défaut, les habitants doivent assurer eux mêmes l'évacuation des ordures ménagères en les jetant directement dans la rivière. La situation du sol sur lequel sont bâties ces habitations mérite une mention particulière... » H-P Bourjade. 

S'ensuit une explication étayée sur les propriétaires des cabanes, seulement usufruitiers du terrain suite à une adjudication publique et la vente par l'État de lais et relais de mer entre l'embouchure et Gruissan (10 juin 1820). À la suite de propriétaires successifs, le litige entre le comte Pons Roger de Villeneuve du domaine Saint-Louis-de-la-Mer (1) et les pêcheurs concernait le sol des cabanes, ces derniers affirmant non sans raison, que leur présence était antérieure à 1820 et que de toute façon, celle-ci devait bénéficier de la prescription trentenaire. Variante heureuse à la raison du plus fort, afin que les choses ne tournent pas mal... (à suivre)

(1) pardon pour l'interruption : j'ai dû poursuivre un crabe de terre et une limace introduits chez nous... ce fut plus facile pour la limace... Quant au crabe, c'est signe d'intempérie...   





vendredi 30 janvier 2026

Son ENFANCE l'appelle (4)

« Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées, 
Sur elles sont venues s'inscrire, impitoyables, 
De nombreuses années... » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

Son enfance l'appelle sur des plages de sable... Né pratiquement sur l'une d'elles, il lui faudrait bien des lignes pour raconter, d'une part, l'apparente continuité, l'invariance de la mer et du sable, et d'autre part, l'évolution finalement dans une échelle si courte du temps, de l'occupation de cet espace par l'Homme lui-même condamné à croître puis à déchoir, à changer avec le temps, à se transformer presque jusqu'à la métamorphose d'une chrysalide en linceul. 

«... Quelle neige est déjà tombée dans mes cheveux ?
Les hommes ne sont-ils nés que pour devenir vieux ?.. » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

Une idée de St-Pierre avec le camping côté plage. 

Une idée du camping sauvage de Saint-Pierre. 

Au delà des joncs piquants, refuges des criquets, libellules et moustiques, il a grandi avec les baraques sur la “ dune ” (1), le marabout de Thérèse de Coursan, les tentes bleues ou vertes sinon orange des touristes sur le sable mouillé faisant sourire les locaux pour leurs scènes de ménage plus spontanées, et surtout rapport au coup de mer du 15 août où ils devraient mamer (avoir les pieds dans l'eau) ; la partie de croquet ou sa version “ Tour-de-France ”, le cahier de vacances ; avant souper, en spectateurs, les parties de pétanque des grands qui se détendent de la journée (partis au travail à mobylette ou à moto) puis la lampe acétylène qu'on allume au crépuscule, les nuées de moustiques si le vent se pose (expression du voisin Paulou qui avec sa mère Marie, dite « Marie Croustet » parce qu'elle récupérait le pain sec pour la volaille, ne manquait jamais une saison à la mer). 
Et la large piste laissée libre pour les camions de glace ou de pêches du Roussillon, le boulanger ou le marchand de cèbe de Nézignan ; plus rares, les ventes promotionnelles de journaux et revues en lots ; le bloc de cabinets avec le robinet d'eau et toujours sa file d'attente ; le petit cirque familial pratiquement de chaque soir
Sinon, à toujours s'accompagner de la mer des bateaux qui passent (un cabotage qu'on ne voit plus, il me semble), qui font sortir la paire de jumelles, de la mer en chanson de Trénet ; les périodes de Cers, la prétendue durée des 3-6-9 jours avec le sable qui vole, le bain écourté et les bouées et ballons poussés vers le large, les journées réussies, dites « de mer », avec les brises du marin ou vent d'Espagne l'après-midi rendant les heures de digestion théorique plus dures à patienter dans l'attente de la baignade ; les jeux, trous et châteaux sur la grève, et mon pauvre cousin Jacky (1952-2007) qui cabussait si bien pour les couteaux... 

À Pissevaches, un des canaux anti-char des Allemands. 


Et quand nous ne jouions pas, les balades, le ramassage de coquilles, des variétés d'escargots qu'on ne voit plus, après les baraques sur pilotis de Pissevaches, sinon la pêche aux crabes, aux soles et de la friture de jols dans les canaux anti-char des Allemands ; parfois une incursion clandestine vers la zone des culs nus... d'où, entre nous, les hommes auraient dus être bannis... 

Mais c'est déjà sortir de l'enfance, la puberté ouvrant la porte de l'adolescence avant une jeunesse voyant obligatoirement changer le rapport avec l'été sur la plage, les années d'éveil au Monde...     

(1) La dune... quelle dune ? Pour les simples occupants que nous étions, une ligne, un bourrelet de sable sec peut-être d'une cinquantaine de centimètres de hauteur, coupé cependant par les chemins d'accès dans les joncs, recherché car formant une protection frontale contre le traditionnel coup de mer du 15 août ; afin de garder la place, dans le respect des emplacements voisins (nous concernant, des Nissanais), on y montait les baraques un bon mois avant les vacances. 
La dune... quelle dune ? Dans le « Guide du Naturaliste dans le Midi de la France », 1. La mer, le littoral, chez Delachaux et Niestlé, 1961, réédition de 1983, suite à l'explication technique des dunes de souillère ou d'un grau intermittent, les professeurs Hervé Harant (1901-1986) et Daniel Jarry (1929-2025) citent « La Langue des Pêcheurs du Golfe du Lion », d'Arthrey, 1964, de Louis Michel (1913-1975), montpelliérain comme eux, entièrement bilingue languedocien-français. À propos de la dune, chez nos pêcheurs, on distingue l'arénal ou montilha, dune côtière ordinaire mouvante (Les Montilles, plage sur la commune de Vendres, Hérault), de la mota, dune fixée et boisée comme, sauf erreur, dans l'étang de Pissevaches.   
Saint-Pierre-la-Mer, commune de Fleury,_département_Aude_-_aerial_view 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig... Peut-être d'une sauvagerie plus flagrante que celle du camping sauvage...