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lundi 27 juillet 2026

Yves BONI, loup et dorade...

Avec Yves, c'est malheureusement le souvenir d'une mer nourricière, solidaire des humbles à petits moyens (et oui, dans les soixante ans en arrière, le temps passe, on ne se sent plus devenir vieux, on l'est devenu...). Aujourd'hui, pour ne prendre qu'une donnée, petites telles des anchois, les sardines coûtent autour de 10 € le kilo, et encore, en promo... Hors de prix, le poisson noble est devenu un produit de riche. Pour le reste, à force d'en faire des farines jusqu'à en nourrir les vaches, les racleurs des océans des fonds marins ne laissent que mort et désolation derrière leurs filets et pour les petits pêcheurs n'y étant pour rien et à qui il ne reste que les yeux pour pleurer... 

Yves, pêcheur du Golfe : LES COUPS DE TRAÎNE. (XI) / Fleury, Golfe du Lion

Yves Boni, sous sa figuière de Saint-Pierre-la-Mer : 

« Quand on faisait des coups de traîne à 10, 12 mailles, j’ai eu porté de 2 à 300 kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. 

La vente du poisson : une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, 20 kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de 2-3 kilos. 


Moronidae_Dicentrarchus_labrax aquarium Kiel 2012 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author NasserHalaweh.

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à 300 mètres. On va, on cale, je te dis pas : 350 kilos de loups et des pièces de 3-4 kilos !

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ?

— J’en sais rien, c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? (Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! “ Couchanlegi ” est venu le chercher : y en avait 320 kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin.

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait  entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les Italianos. 

— Et dans les PO ?     

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi (attends), il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné ! »  (publié dimanche 27 septembre 2015). 


Sparus_aurata.Dourada Dorades 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Spain license. Autor Luis Miguel Bugallo Sanchez

mercredi 22 juillet 2026

Yves pêcheur du golfe / LES TORTUES (X)

Du 24 sept. 2015. (il est possible que les sites de renvoi ne soient plus disponibles, ce qui arrive). 

HÔTES RARES ET ÉTONNANTS : LES TORTUES...

(Le pêcheur du Golfe Xème tableau)
Le 14 juillet 1949, Yves le pêcheur a directement participé à la prise d’une tortue « avec des dents énormes », en face de Port-La-Nouvelle. Il ne faut pas s’étonner si des animaux pouvant atteindre 900 kilos ont été décrits périodiquement comme monstrueux (1). Et Yves n’exagère pas plus que Wikipédia : «... Sur le bec supérieur, on peut observer une pointe médiane très marquée entourée de deux grandes encoches. L'intérieur de la bouche est occupé par une multitude de cônes, utilisés aussi bien pour l'oxygénation que l'alimentation... /...Les tortues n'ayant pas de dents et les méduses étant difficiles à déchiqueter, les scientifiques se sont demandé comment les tortues luth pouvaient s'alimenter avec ces animaux. On a découvert que l'œsophage de la tortue luth, tapissé d'épines, avait pour fonction le dépeçage des proies...»

En un peu plus de quatre siècles, sur les côtes françaises de la Méditerranée, Corse comprise, seules 30 captures ou observations de tortues luth ont laissé une trace. La moitié provient du Golfe du Lion formé surtout de plages sableuses. Le tiers de ces comptes-rendus concerne la portion de côte entre Sète et Palavas-les-Flots. On ne peut rien en déduire, le premier témoignage sur sa présence daterait-il de 1588 ! Est-ce que ce sont des tortues luth traversant l’Atlantique et passant le seuil de Gibraltar ? Sont-elles issues de pontes en Méditerranée, seraient-elles rarissimes ? 

http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

D’après Wikipédia «... De nombreux lieux de ponte autrefois fréquentés par les tortues luth ne le sont presque plus ou plus du tout, comme la Sicile, la Turquie, la Libye ou Israël...»

Il n’empêche que la fréquentation de nos côtes est confirmée :
«... En France, plusieurs espèces de tortues marines peuvent être observées. D'observation très rare en mer, elles sont pourtant observées mortes dans les filets de pêche (Tortue luth plus particulièrement) ou occasionnellement échouées sur nos côtes...»

http://batrachos.free.fr/tortuesaq.htm

Dermochelys_coriacea, 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Source Em_torno_de_400k._(2905467579) Author Andréa Farias Farias

Pour la période sur laquelle a témoigné Yves (voir les épisodes sur “le pêcheur du Golfe”), les cinq pages de la communication de Guy Oliver font état, de trois captures :

* Le 17 août 1949, un mâle de 2 mètres et 350 kilos a été pris par la barque “Idéal", appartenant à M. L. Molle, à 6 milles au large de Maguelonne (Hérault) (Harant, 1949).

* le 9 septembre 1950, une femelle de 2.01 m. et de 350 à 400 kilos a été prise dans les filets à thons de M. Étienne Rossie, au large de La Nouvelle (Aude) (Petit, 1951).

* Le 21 août 1955, un mâle de 2.14 m. pour environ 300 kilos a été pris encore au large de La Nouvelle (Harant 1956).
http://www.seaturtle.org/pdf/ocr/OliverG_1986_VieMilieu.pdf

En 1951, le professeur Petit précisait, à propos de la prise d’une tortue luth à La Nouvelle : : « en raison de la rareté (...) toute capture avec au minimum l’indication de date, des dimensions de l’animal et du sexe, mérite d’être signalée. » (PETIT G. 1951. Capture d’une tortue luth à La Nouvelle (Aude) Vie Milieu 2 / 154- 155). 

La tortue luth est protégée par des conventions internationales, et en France, depuis 1991... En France, justement, la portée de cette protection est malheureusement affaiblie au prétexte que les données sont insuffisantes... Comme s’il ne suffisait pas de convenir que cette alliée contre les méduses contribue au maintien des poissons, en tant que ressource planétaire ! Ah la logique française confinant à la bêtise ! Agaçant, non ?

(1) le fond des histoires de régalec, ce roi des harengs parfois assimilé au serpent de mer, ou de calmar géant, liées aux soirées arrosées des marins en escale (aussi pour dissuader les concurrents de cingler vers les mêmes destinations), correspond bien à une réalité (voir aussi Jules Verne).


Giant_Oarfish regalec trouvé au large de San Diego 1996 Domaine Public Author Wm. Leo Smith


Calmar colossal 2009 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license Author Citron CC BY-SA 3

jeudi 2 juillet 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS, Yves BONI (1932-2026). (6)

Suite à l'évocation surtout de son adolescence laborieuse en tant qu'apprenti puis pêcheur, Yves parle des Cabanes-de-Fleury, le hameau de pêcheurs... (lui, parle de « village » sans s'empêcher de revenir sur l'activité principale du port sur l'Aude, la pêche...  L'article présent reprend dans les termes exacts la sixième page A4 du fascicule qu'un membre dévoué de sa famille a bien voulu taper, agrafer et offrir aux intéressés lors de la sépulture. Les photos montrent les baraques des pêcheurs ainsi que les barques à bouts pointus amarrées dans les canotes du bord de l'Aude... 

Les-Cabanes-de-Fleury. Sur un mur de l'Usine, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, une fresque en trompe-l'œil avec, à droite, un touret du filet de pêche au globe.

«... Comme distraction on avait “ L'Usine ” que l'on appelle, pour des discussions soit de pêche ou de la vie courante. Souvent en critiquant les uns ou les autres, il arrivait que ça se termine avec une majorité n'étant pas d'accord... Après cela, il fallait aller au lit pour reprendre le travail le matin. La jeunesse n'avait pas beaucoup de distractions, mais on était heureux dans l'ensemble. Malgré cela il fallait aller travailler et souvent il n'y avait pas de dimanches. Pendant l'été les journées étaient longues, surtout pendant la pêche à la sardine. On partait à six heures du soir et on faisait la Prime comme on l'appelle. Ce qui consiste à placer les filets de sardines au couché du soleil et au bout de deux heures on les relève, s'il y avait des sardines prises dans le filet, il fallait les sortir une par une sans couper la tête, ce qui demande pas mal de temps et qui nous faisait achever des fois à minuit ou une heure du matin. Après cela il fallait repartir pour faire la matinée, ce qui consistait à placer les filets vers les cinq heures du matin et à les laisser en place une heure trente, parfois deux heures. Ensuite il fallait rentrer aux Cabanes, pour déposer la sardine et la manger. Mais ce n'est pas fini il fallait laver les bandes de sardines, ça dure 1h 30 et puis étendre les filets dans les camps pour pouvoir les remailler sous un soleil de plomb. 

Capture d’écran, neige en mer, Source INA 1956

Voilà les distractions des dimanches, on a eu des journées mémorables. Une fois, il a fallu aller chercher des provisions pour le village, on est parti à pied par le bord de la plage pour rejoindre Valras-Plage. Il avait neigé et tous les gens passaient au bord de la mer, j'ai vu pour la première fois de ma vie les vaguelettes arrivant sur le bord de la plage se geler... Et pour que l'eau de mer se gèle, il fallait qu'il fasse très froid. Une année on est partis du village pour aller chercher du pain et autres denrées avec un bateau jusqu'au pont de Fleury. Il y avait beaucoup de neige entre le pont et le village. Il y en avait tellement que pour faire environ quatre kilomètres (1) on a mis 2h 30, toute la campagne était recouverte de neige donc pas de trace de routes, de chemin, pour pouvoir avancer. Mais au retour tout allait mieux car les traces étaient faites. » Yves BONI, 2024. (à suivre)

(1) à peine 2.1km d'après Géoportail, donc une progression à raison d'une heure passée par kilomètre (note JFD). 

jeudi 25 juin 2026

Un VILLAGE de PÊCHEURS par Yves Boni (1932-2026) (5)

 Sur les quatre premières pages d'un fascicule qu'il a voulu en guise de témoignage sur des faits saillants de sa vie, Yves Boni raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans et au-delà chez au moins deux patrons, Garibaldi, Jean Rassié ; sa cinquième A4 de texte parle du village de pêcheurs, non loin de l'embouchure de l'Aude, Les-Cabanes-de-Fleury. La photo, visiblement carte postale « La Pie Service Aérien », illustrant le propos montre l'embouchure du fleuve presque entièrement obstruée par un banc de sable. Rendons à Yves sa parole : 

« La vie au village se passe à peu près bien, une vie de travail mais assez paisible. On avait le Globe dans le village qui permettait des rassemblements sur des questions de pêche ou des fois sur des règlements de pêche, puis est arrivée la catastrophe de la rivière. L'embouchure s'est complètement bouchée, plus d'eau dans la rivière, on est obligé de passer les bateaux à dos d'hommes et là, tout le village participe, les jeunes comme les vieux. Cela demande un sacré travail pour faire sa campagne au port de Valras, du matin de bonne heure au coucher du soleil, du mois de mai au mois de septembre. On allait à la pêche à la sardine, puis la pêche au thon. On a passé une année à faire cet exercice. Ensuite, c'est une entreprise de Béziers qui a pris le marché pour déboucher la passe entre la rivière et la mer. Le désensablage a duré plus d'un mois, les gens du village étaient embauchés pour pouvoir gagner quelques sous. 

Estuary_of_river_Aude,_Les_Cabanes_de_Fleury, 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Authors Raimond Spekking & Elke Wetzig. (estuaire du bras principal subsistant au delta d'origine d'une époque où La Clape n'était qu'une île... )
 

Quatre familles dont la nôtre étaient un peu plus loin du village, on était pratiquement isolés mais il y avait une bonne entente. On n'avait pas d'eau ni d'électricité, et pas d'eau douce pour boire et faire la cuisine. Comme il fallait de l'eau pour cuisiner et pour la consommation, j'allais chercher l'eau à la rivière, je me rappelle que quand il faisait froid et qu'il fallait tremper les mains dans l'eau gelée, je pestais. 
On utilisait des lampes à pétrole pour s'éclairer. La vie était paisible, on était cerné par la rivière et par la mer. Une année on a été encerclé par la rivière en crue et par un coup de mer, on est resté pendant huit jours avec une vingtaine de centimètres d'eau dans la baraque. Les chaises nageaient autour de la table et le soir quand on se couchait, il ne fallait pas oublier les bottes sur le lit, sinon tu avais les pieds dans l'eau. 
Il faut savoir qu'à cette époque-là, on était obligé, des hommes ou des femmes, d'aller mettre un fanion sur une perche pour signaler la passe de l'embouchure, cela était à faire tous les soirs pendant la campagne de pêche. » Yves Boni, 2024. (à suivre)  


mardi 23 juin 2026

Tortue, pêche et catalanes par Yves BONI (1932-2026) (4)

 Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les trois premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette quatrième de texte (page 6 du fascicule), Yves qui termine l'épisode de la tortue revient sur la pêche en mer et les barques catalanes du port des Cabanes-de-Fleury. 

... « c'était un défilé indescriptible. Puis nous avons commencé les tractations pour pouvoir la commercialiser, c'est les gens de Port-Vendres qui sont venus la prendre. Il a fallu faire le dispositif suivant, on la remise dans le chenal et là c'était l'attraction de la matinée, on lui avait passé un bout autour du cou et il y avait de plus en plus de monde, au moins une quarantaine de personnes pour tenir le bout, quand elle a été dans l'eau. Elle a commencé à nager et les gens qui ne voulaient pas lâcher la corde ont été emportés à l'eau et puis il a fallu reprendre la corde pour ramener la tortue dans le « passe lis » (glissière en pente douce), et ce n'était pas facile. Puis il a fallu la mettre dans une camionnette Peugeot pour aller à Port-Vendres dans l'aquarium. On a su qu'elle mangeait 18 à 20 kg de sardines par jour et au bout d'une dizaine de jours elle est morte. Sa carapace est exposée à l'entrée de l'aquarium de Banyuls. 
Fin de l'épisode de la tortue, revenons aux pratiques de la pêche en mer au filet avec de grandes nasses. 
Ça consiste à partir de la plage avec un filet de 100 m de long et une grande nasse au bout, placé souvent après un coup de mer. Il arrive souvent qu'on ait des difficultés pour mettre la barque à la mer car il y avait encore de fortes vagues, mais avec insistance on y parvient. Avec ce filet, on pêche donc des loups, des dorades, des turbos, muges, des plies, des roussettes, des rougets et des grondins, pour le port des Cabanes-de-Fleury qui possède une dizaine de catalanes avec un équipage en moyenne de trois personnes. 

Photo en illustration des écrits d'Yves, espérons passée dans le domaine public. On y voit des personnes que certains reconnaissent encore, on y voit au moins un des tourets à remonter le globe, le filet posé dans le lit de la rivière. Que son auteur soit remercié pour cet apport à la mémoire commune de nos gens...  

Pour les appellations des bateaux il y avait aussi le Boulanger, un bateau d'une centaine d'années, le George Paulin, l'Ege, le Trouquere, les deux frères, le Fluto, la Marie-Louise. 

Note 2 : dans ce qu'il m'a raconté, Yves apporte d'autres précisions sur la tortue et déjà la date de la prise au 14 juillet 1949. Il s'agit d'un épisode dix (reprise de la publication prévue ici même) faisant aussi état de quelques prises de ce genre

dimanche 21 juin 2026

Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (3)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie, du moins une amorce, écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr... 

Sur les deux premières pages, il raconte ses débuts à la pêche de treize à seize ans ; sur cette troisième de texte (page 5 du fascicule), Yves revient sur ses seize ans. 

« Le patron s'appelle Jean Rassié et on pratique la pêche au trémail. Pendant la période d'avril à juin, on place à 600 m des pièces pour pêcher des raies, des soles et des seiches, quelques saupes rouges et des grondins. Cela dépendait de la mer. On attrape des roussettes dites “ poissons chats ”, puis venait la pêche à la sardine qui se prépare avec des bandes de filets très fins. On partait le soir vers 17h 30 au large de Narbonne-Plage. On attendait que la nuit commence à tomber et on plaçait quatre longueurs de filets comparables à des bancs de sardine. (Une longueur de 100 m à chaque bande). On reste calé environ 1 h30 à 2 h et puis on remonte le filet à la force des bras. Il y avait des fois où la pêche était à peu près bonne, puis il fallait démailler, ce qui consiste à sortir chaque sardine prise dans le filet. 

La_barque_catalane__Bel Ange sardinal 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Jpbazard Jean Pierre Bazard

La_Sardine_française,_Béziers_vous_salue_affiche 1920 Domaine public Benjamin_Rabier (1864-1939)

De là, on rentre aux Cabanes pour que les mareyeurs puissent prendre la pêche. On repartait vers 5h pour faire la matinée ensuite. Quand il n'y avait pas de lune, on partait à la pêche au thon. Une anecdote à ce sujet, on est parti des Cabanes en fin de matinée pour les roches de Sète avec un bateau qui s'appelait le « Bolange ». Dans le courant de la nuit, il a fait un orage très fort, on était quatre, Jean le patron, son frère Émile Rassié, Louis Galibert et moi. Il a tellement plu que l'on a passé toute la nuit à écoper l'eau, le pont du bateau était une passoire. 

Une autre fois, j'ai embarqué sur le bateau avec Étienne Rassié, son frère Henri et moi-même, on est venu caler le filet de thons devant La Nouvelle, à peu près à 3 milles de la côte, et quand on a relevé le filet à thons, on a pêché une tortue. 

Dermochelys_coriacea,_Em_torno_de_400k. Brasil 2008 licensed under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Autor Andrea Farias Farias

Elle pèse environ 500 kilos. Il a fallu faire appel à deux autres bateaux, et on a mis trois heures pour la remonter à bord. Une fois à bord, sur le pont du bateau avec mon copain Francis Fountic, on s'est amusé à monter sur la nageoire, elle nous soulevait comme des plumes alors que le copain devait faire dans les 80 kg et moi de même. On s'est amusé à mettre un bout de bois dans la gueule elle l'a sectionné d'un coup de mâchoire, puis quand elle a senti qu'on rentrait au port elle a commencé à se débattre avec les ailerons, et à décoller les planches du plat bord du bateau. On rentre au port de La Nouvelle, en plein mois de juillet avec beaucoup de monde dans la station et les gens qui commençaient à être proches pour voir la fameuse tortue, c'était un défilé... » 

Yves Boni 2024. (à suivre)  

 Note : les photos ou illustrations figurent indépendamment du texte d'Yves Boni. 

mercredi 17 juin 2026

Yves BONI par Yves BONI (1932-2026) (1)

Je n'y étais pas pour cet au-revoir à Yves, pêcheur du Golfe mais le jour de son dernier trajet parmi nous à Fleury, entre église et cimetière, sa famille a tenu à offrir onze pages agrafées, un résumé de sa vie écrit par lui-même en 2024. Une amie a eu la gentille attention de m'en réserver un exemplaire... un vrai fascicule de traitement de texte agrémenté de photos de barques en bord de mer ou aux Cabanes, de la pêche au globe, de l'Aude à l'estuaire ensablé, du rugby, d'Yves bien sûr cette fois sur la plage en compagnie du grand-père de Josette. 

Page 1 : 

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci... le monsieur spectateur est son grand-père ; on croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


Page 2 : photo d'une, deux, trois catalanes à une dizaine de mètres du rivage et d'une paire de barques tirées au bord.  

« 13 ans : 
A l'âge de mes 13 ans dans les années 1944, je ne voulais plus aller à l'école et là, mon père m'a dit « Bon et bien on va voir ». Il a eu un entretien avec un cousin éloigné, Monsieur jean Lignières dit Garibaldi, un personnage très bavard et très populaire dans le village. Si vous demandez Monsieur Lignières, ils ne le connaissaient pas du tout, mais Garibaldi, oui. 
Les premiers jours on est allé pêcher à la traîne, on a placé le filet à 800 ou 900 m de la côte, et je devais apporter les mailles de 100 m de longueur. (Ce sont des cordages en chanvre qui devaient peser au moins une trentaine de kilos). Je devais le faire du soir au matin sur une distance de 450 m. Comme j'étais costaud je prenais deux cordages. En fin de matinée, les bras commençaient à s'allonger et la fatigue à s'accumuler. Le soir on commence vers les sept heures et le travail dépendait de la distance à laquelle il fallait placer les filets. Ça pouvait être 1 km ou 900 m mais en principe c'était un nombre impair. le patron était superstitieux et tous les jours étaient très longs.

14 ans : 
Pour mes 14 ans, je participe à remettre le filet dans l'embarcation, un petit grade de plus pour l'année et il me fallait toujours apporter les cordages sur la même distance. Il arrivait parfois que je ne dorme qu'une heure et il fallait recommencer la journée. Une journée du soir au matin avec une coupure d'une heure de sommeil et bis repetita pour toute la campagne de pêche. 

Il fallait à peu près, chaque heure ou deux heures, pouvoir relever le filet selon la pêche. Toute la journée et toute la nuit. Avec mon age, on arrive à dormir une à deux heures dans la nuit. Pour ne pas dormir, on avait un feu allumé tout le temps où l'on reste là, cela pouvait varier deux ou trois jours ; et le samedi il fallait redescendre aux cabanes pour tendre le globe le dimanche. 

Surtout pour ne pas dormir je buvais beaucoup de café et comme le feu était allumé nuit et jour, je faisais cuire du poisson sur les braises, des anguilles, plies, mulet, loup. Si je voulais manger, il fallait que je me fasse la cuisine parce que le patron ne mangeait pas, il fumait un paquet de tabac et un paquet de cigarettes par nuit. » (à suivre)   

En tant que passeur aussi de mémoire tenant à prolonger cet hommage, merci encore, merci d'abord à cette personne de sa famille, si touchée par cette perte au point de se dévouer jusqu'à partager, photocopier, agrafer au mieux ce précieux témoignage. Et merci à Josette pour son amicale attention...   

dimanche 14 juin 2026

Yves BONI (1932-2026) SOUCIS et FATALISME...

Yves Boni des Cabanes-de-Fleury nous a quittés le 26 mai de cette année. En 2015, le hasard voulut notre rencontre et son souhait de partager, de nous éclairer sur ce que fut sa vie de pêcheur. En souvenir de lui, et d'autant plus que la mémoire, comme bien des choses et des êtres, est naturellement sujette à l'érosion, l'occasion nous est donnée de reprendre, précieux à plus d'un titre, les entretiens avec Yves, pêcheur du Golfe... oui, la majuscule pour celui, unique, le nôtre, du Lion...      

vendredi 11 septembre 2015

SOUCIS ET MALHEURS D’UN PÊCHEUR DU GOLFE (VIII) / Fleury d'Aude en Languedoc

« Et oui, tu vois, je faisais la traîne l’été et l’étang l’hiver, pratiquement la moitié de l’année pour chaque pêche...

— Le poisson se vendait bien ou sont-ce les mareyeurs qui en tiraient le plus grand profit ?

— Faut pas chercher à comprendre... les mareyeurs ils t’attendent... comme celui de la Nouvelle... Je lui demande s’il prend les crevettes, tu sais, les crevettes grises. Il me dit « écoute, si tu me les fais cuire, je te les prends ! » On était à la Nautique, on avait un baraquement  avec une gazinière et même, cuisinière à bois. Un jour, pour te dire, j’avais fait cuire quatre-vingts kilos, eh, de crevettes... Je les amène... Tu as vu les sous toi ? Je les attends encore...

— C’est un voleur alors ? 

— Oh, oh...

— On ne peut pas le dire comme ça ?

— Et non, et non... (Yves a du mal à dire du mal des autres même malhonnêtes...). Un drôle de lascar quand même ! Sûr qu’il les a vendues ! Et dire qu’il venait à Fleury...

— À Fleury ? Ah ! alors c'est le concernant alors que l’appariteur clamait « La sardine Tiaide (bien qu'en rapport avec ds Celsius, le nom a été changé) est sur la place ! » et qu’un ami de Trausse, Yves Lapeyre tiens, le même prénom que toi, de Trausse Minervois, avait bien fait rire mon père en s’étonnant « Es uno especialitad d’aici ? » (c'est une spécialité d'ici ?). 


Photo du tournage de Pêche au thon en Tunisie (1910) d'Albert Samama-Chikli. Au premier plan, on peut voir sa caméra. Domaine public.


— J’ai eu travaillé avec le père... lui était un gangster... « Tu peux venir avec moi ? » qu’il me dit un jour. Je devais avoir 14 ans ; il avait une espèce de camionnette ; on va à Palavas. A l’époque, je sais pas si tu en as entendu parler de ça, y avait la “seinchole” (1), au mois d’août... comme ça, les thons venaient au bord, les barques les encerclaient, ils prenaient parfois 30, 40 tonnes de thons !.. Eren partits amé Justin (on était partis avec Justin) et le temps que le type tournait le dos, il lui a piqué trois thons de 23-24 kilos comme ça, zaou, direct ! de par terre à la camionnette ! 


Vela_latina La Barque Yvonne de Palavas-les-Flots 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Author Juan Sol

— Tu sortais en mer aussi ? 

— Oui mais je suis resté au sardinao (2), on faisait le sardinao et le thon... Ton oncle, lui, était au lamparo...

— C’est vrai, il m’a eu donné du poisson quand on campait aux Cabanes, à quai, une fois, quand il rangeait et nettoyait encore à bord..., je me souviens, j'avais récupéré aussi un hippocampe séché sur le pont... 

— Enfin, laisse tomber Yves, songeur : c’est le pêcheur qui se la donne et toujours l’intermédiaire qui ramasse. » 

C’est vrai qu’entre la confiscation des ressources par les grosses unités prédatrices (chalutiers, thoniers) (3), la toute puissance des mareyeurs, sans parler de la pression des touristes rois, du bétonnage des côtes, des pollutions successives, des “ changements climatiques ”, et j’en passe, la grande majorité des petits métiers a logiquement disparu quand les pêcheurs comme Yves ont pris la retraite.

(1) certainement en rapport avec la seinche (Littré 1874), l’encerclement des thons à Palavas.
http://fpmm.net/wp-content/uploads/2014/09/FPMM-Palavas_specimen.pdf (page actuellement introuvable E 404... comme quoi la supériorité de l'informatique relève souvent de la théorie. 
Pour un ancien de Victor Hugo, comment ne pas penser à monsieur Sinsollier, surnommé “ Sinsolle ”, qui nous fit aimer l’Histoire (pour moi, plutôt la géographie). Et ne me dîtes pas que, contiguë aux anciens ateliers de mécanique encore marqués de cambouis où Salant et Guionie, les profs de gym, nous faisaient voltiger (enfin, il faut le dire vite...) sur les barres parallèles, la salle (qui fut aussi celle de la prof de musique), éclairée seulement par une verrière au plafond, ne laissait pas d’autre possibilité d’évasion... (je ne sais ce que ce paragraphe vient faire ici si ce n'est pour exprimer la considération, la reconnaissance gardée pour ces rares enseignants vous donnant la belle impulsion sur un futur positif... Monsieur Marcel Sinsollier (nous n'avions pas toujours accès au prénom de nos enseignants) 1932-2024, 83 ans du temps des confidences d'Yves Boni, mon pêcheur du Golfe...   

(2) nom du filet à sardines.

(3) quand je pense que les gros prennent impunément des dizaines de milliers de tonnes, notamment au large de la Libye, de la Somalie (une des causes de la piraterie fustigée par des pillards dont des FRançais, des Espagnols et d'autres ne valant finalement pas mieux...)... Yves, lui, a été contraint de brûler les barques construites de sa main ! L’égalité de traitement par l’administration ne vaut pas mieux qu’au siècle de Louis le quatorzième... “... Suivant que vous serez puissant ou misérable... ”, l'ordre des choses toujours entre hégémonistes et opprimés. Ou encore, concernant une modernité de toujours s'appelant “ corruption ”, la complicité des instances européennes... Un repenti de la pêche industrielle n’a-t-il pas déclaré : « Quant aux inspecteurs de la Cicta montés à bord, s'ils n'ont rien vu, c'est qu'un paquet de cigarettes suffit à les acheter. »
http://www.lepoint.fr/actu-science/thon-rouge-les-revelations-fracassantes-d-un-pecheur-repenti-09-11-2011-1394264_59.php (bien que qualifié de “ non sécurisé ”, le lien n'aboutit plus... merci la pérennité de l'informatique...

voir aussi http://www.midilibre.fr/2015/09/02/chalutiers-c-est-la-fin-de-l-hemorragie,1208127.php. Super, le Midi-Libre sauve l'honneur de l'informatique ! 


jeudi 11 juin 2026

Yves BONI (1932-2026), LE TEMPS qu'il fait... qu'il fera

 vendredi 7 août 2015

LE TEMPS POUR UN PÊCHEUR DU GOLFE... (VII) / Fleury en Languedoc


    Entre le temps qui passe et celui qu’il fait, Yves continue de raconter la mer et la rivière nourricières.

    « Les prévisions du temps... on regardait le matin... j’ai appris avec les vieux. Ils se levaient tôt et regardaient la montagne « Ah, veit (avuèi = aujourd’hui), auren de vent, auren de gregau... » (Aujourd'hui nous aurons du vent, du gregau [grec, vent de N-E]). 
    

I coumprenio pares... Je n’y comprenais rien et eux te le disaient avant qu’il arrive « Y a des motons à la montagna : lou cers bufara. » (Y a des moutons à la montagne : le Cers soufflera). Quand lou solel es arribat, te fatiguès pas (Quand le soleil s’est montré c’était ça...). ou alors ils annonçaient « Ah, veit auren lou vent à la mar...» (Aujourd'hui, nous aurons le marin). 
    

Ils regardaient du côté de la montagne, en visant les collines de Nissan. Sinon, ils regardaient toujours vers l’Est, jamais dans l’autre secteur, pas du côté de l’Espagne car ce qui arrivait de mauvais venait toujours de l’Est.
    

Une fois, avec cette neige du grec qui casse tout... je devais avoir 17 ans. Il a tellement neigé, la rivière était gelée, on pouvait pas aller jusqu’au pont de Fleury, comme d’habitude, et on est allé chercher du pain à Valras en passant par le bord de la mer. Il en était tombé 25 cm au bord de l’eau quand même ! J’avais jamais vu ça. C’était petit vent du nord, et l’eau des vagues se gelait. Quand nous sommes repassés il y avait 50 ou 60 centimètres de dentelle de glace... je m’en rappellerai toujours. Attends, pour geler l’eau de mer ! Tout le monde, avec des sacs ; entre ceux qui allaient gaiement et ceux qui marchaient moins vite, on était une trentaine pour rapporter du pain à tout le village. 

Une autre fois, quand on a été au pont de Fleury, on voyait rien et il y avait tant de neige qu’on savait plus où était la route, et les caves (les fossés), à côté.  Tu savais pas si tu étais sur la route ou dans une vigne. A des endroits on en avait jusqu’au ventre. Celui qui était devant était mouillé jusqu’à la taille. On se relayait, trempes comme des canards ! A la boulangerie, chez Vizcaro, enfin Fauré encore, Paul s’est étonné : « D’ount sortissès ? » (D’où sortez-vous ?) On était partis à 7 heures du matin, et le retour aux Cabanes, à 4 heures, avec le bateau. Je devais avoir 17, 18 ans. Quand il neigeait, couillon, c’était la catastrophe... /...  Autrement, ils regardaient ou la montagne ou l’Est :

« De qué va faire ? » (Qu’est-ce que ça va donner ?) 
— Sara vent à la mar... (le vent viendra de la mer). » 

L'orage_arrive 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur Remi Jouan
    

Quand il y avait des éclairs à la mer « lamp à la mar, vent à la terra »... Et c’est vrai, le vent du Nord (venant de l'Ouest, confondu avec le Cers) ne tarde pas... Aujourd’hui, pour le temps, les plus fiables, c’est la météo marine (1), ils repassent les bulletins en boucle, tant c’est important.  

— Et la lune ? (je demande)

Ambiance_lever_de_lune_(14715436099) 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur maxime raynal

— La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » (la pointe dans le ponant), fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait “ embasser ” la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (environ huit kilomètres plus loin vers Gruissan). 

(1) et surtout pas nos “ rigolos ” des différentes chaînes qui nous embrouillent en donnant le temps huit jours à l’avance, manière d’escamoter leur propension à laisser croire « Tout va bien, “ vacancez ” tranquilles... », en minimisant un rafraîchissement ou en exagérant jusqu’à 4 ou 5 degrés la température de l’eau pour que celui qui n’a pas pu partir s’en veuille davantage de savoir le veinard au bord de la mer... 



mardi 9 juin 2026

Yves Boni (1932-2026) Les BOGUES

 jeudi 6 août 2015

LES BOGUES DU CAPITAINE AU LONG COURS (VI) / Fleury-d'Aude en Languedoc

« La bogue (1), ils en sont friands à Toulon ! Malheureux ! j’avais un copain, il était à la Seyne ; sa mère vendait sa pêche. Un jour il fait une soixantaine de kilos de bogues. 


Boops_boops_shipwreck 2010  under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Author Albert kok

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? », je lui dis, nous, là-bas, on les jette...

— Vous les jetez ? mais tu veux pas rigoler, ça vaut un prix d’or !

— Ça vaut un prix d’or ? Nous, on les donne aux goélands !

— Mais vous êtes cabourds (2) ! C’est prisé ici !
Du coup, plutôt que de les jeter, la fois d’après, je les porte au chef, un grand chef de cuisine qui nous régalait de ses pâtés, au déjeuner. Je lui précise que c’est vraiment pas terrible, la bogue. 

Boops_boops_Karpathos 2011 licensed under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Roberto Pillon


Une semaine après, pour les déjeuners aux copains il me met deux gros bocaux.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— C’est du pâté de poisson... Justement, ce jour-là, on était partis des Cabanes avec les tracteurs ; on avait fait en remontant et quand on a été au milieu des culs nus, midi, une heure moins le quart, c’était l’heure de manger ! Stoppez ! On avait un grand plateau que je mettais à la barque et je sors ça.

— Et qu’est-ce que tu nous portes ?

— Ma foi, du pâté...

Un commence à goûter c’est pas mauvais ! C’est bon ! Viro reviro (Tourne, retourne-toi), ils avaient tout flambé !

Quand j’ai revu le chef, je lui demande ce que c’était :

— Ce sont les poissons que tu m’as donnés... C’est du pâté de bogues.

— Ils m’en ont pas gardé  ! 

Le chef, lui, m’en avait gardé un peu et c’est vrai que c’était bon !

Ils nous en a donné du pâté, cinq ou six fois et ils se jetaient dessus comme la misère sur les pauvres ! Aurio vist aquo. J’étais au milieu comme un capitaine au long cours, ils étaient autour... et quand ils ont su que c’étaient des bogues, ils en sont tombés sur le cul !

C’était une sacrée escouade... C’étaient pas des fainéants, ajoute Yves comme pour excuser leur appétit. Ils étaient vaillants, tu sais... Quand tu fais cinq ou six bols ou sept...

— Tu dis que tu avais les tracteurs quand même... 

La traîne, photo d'Yves Boni... Mais que contient la poche du filet ?

Non mais, tu sais, quand on voyait qu’y avait du poisson parce que le poisson, une heure tu en as et puis y en a moins. Alors quand il y en a, tu tires à la main : deux bols alors que le tracteur t’en fais un seul... il permet de reposer l’équipe quand ça baraille (bouge) moins. Sinon, fallait se la donner... et pas pour des bogues de préférence... Ce sont des combines qui viennent vite. Tu le comprends : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. 

 

(1) Boops boops, communément appelée bogue est une espèce de poisson marin de la famille des sparidés. La bogue, Boops boops (Linneus, 1758) est une espèce largement répandue aussi bien en Atlantique oriental qu'en Méditerranée. Elle présente un caractère semi démersal (plutôt au fond) et vit au-dessus du plateau continental sur tous les fonds jusqu'à 490 m ; elle est plus abondante dans les cent premiers mètres.
Elle doit son nom de bogue a la taille de ses yeux qui sont particulièrement grands par rapport à sa tête, comme un insecte (en anglais bug). WIKIPEDIA. 

(2) à l'origine “ mouton qui a le tournis ” ; signification dérivée : “ idiot ”. 


samedi 6 juin 2026

Yves BONI (1932-2026)... MESQUINERIES et JALOUSIES...

 Article initial du mardi 4 août 2015. 

MESQUINERIES ET JALOUSIES DE PÊCHEURS (V) / Fleury en Languedoc


    Yves continue de parler de ce que fut son époque, pas parfaite certes, surtout concernant le caractère des hommes, parce qu’il a plutôt connu les jalousies, les mesquineries des pêcheurs, loin d’une solidarité des gens de mer, bien virtuelle, à peine moins indifférente que celle des terriens... les Hommes n'étant partout que des Hommes... 

    « ... Moi ça me faisait rien, hé, d’affronter la tempête, tu sortais la journée... là on gagnait des sous. Une fois j’avais pris mon père, j’avais mis quatre ou cinq heures à sortir le filet de la glace... et la glace te coupait les mailles comme un couteau... Y a des jours tu dégageais vingt à trente tonnes d’herbes. Enfin tu t’en sortais. Maintenant c’est fini.  

Vous aviez le même type de bateau ? 

Oui, des barques sauf qu’à l’étang elles sont plus basses et ont le derrière carré pour mettre le moteur. Les miennes, je les ai faites, tu verras les photos. Y avait du poisson et on gagnait sa vie. Je suis allé jusqu’à la retraite sauf que jusqu’à vingt ans, j’étais pas déclaré... A 55 ans, ils m’ont dit qu’il m’en manquait cinq. Là, ça devient dur l’hiver à l’étang, plus que la traîne en été. On vivait à Narbonne-Plage, je faisais les trajets jusqu’à la Nautique pour prendre la barque... L’étang je n’y retournais qu’en septembre parce que il faisait chaud et c‘est là où c’est que tu vois que les gens sont pas... enfin je comprends pas, je ne suis pas un intellectuel, mais la moitié de l’année, j’étais à la mer... Enfin, ils auraient pu réfléchir qu’avec les eaux chaudes, ils prenaient 50 kilos d’anguilles pour en jeter 40. A chaque réunion je le disais mais ils étaient nés comme ça ! Alors aqui aurios vist (alors là tu aurais vu), j’avais la cabale contre moi ! 

Vue vers le Nord du village de Bages et l'étang de même nom (de Bages et de Sigean). La Nautique, commune de Narbonne, se trouve sur la rive en face ; au fond la Montagne de La Clape. 

    J’avais déjà eu du mal à entrer à Bages. Les pêcheurs de l’étang avaient fait obstruction ; j’avais même dû aller m’expliquer auprès des autorités, à Port-Vendres ; l’administrateur maritime était même venu en réunion pour confirmer qu’habitant la commune de Narbonne, j’avais bien le droit de pêcher à l’étang. Ils étaient pas commodes, jaloux pour quelques kilos d’anguilles de plus ou de moins... Une fois, j’en prends un bon paquet et je me dis que ça vaudrait le coup de caler encore... Oh, adieu ! ils avaient encerclé la place... tu comprends, tout le monde se surveillait aux jumelles... 

    Et puis, c’est pas pareil qu’à la mer. J’ai dû monter tous les filets, en partant de zéro, et il en faut pour barrer l’étang. Et quand mon frère est venu, qu’il n’y avait plus rien aux Cabanes, il a fallu en faire autant ; ça m’a bien pris entre deux et trois ans... Pendant que Thérèse était aux commissions, figure-toi que j’alignais mes mailles dans la voiture, en attendant... Et après on dira qu’il n’y a que les femmes qui tricotent...  ». (à suivre).  

samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier.