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vendredi 21 août 2026

« Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... »

 « Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... » 1975... 

Les Minguettes 1974 - archives under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Alex 69200 vx


1975, Vénissieux, Les Minguettes, groupe scolaire Louis Pergaud, c'est là-bas qu'il accompagne un CE2 vers le Cours Moyen... Vénissieux, on n'en dit pas trop de mal alors sinon qu'on y entasse les plus modestes dans de grands ensembles... les plus modestes, sûrement le petit instituteur qu'il est, lui-même dans un autre grand ensemble bien que plus au sud, celui des Vernes à Givors, encore la grande couronne de Lyon. 

Three_domes_of_Oia_in_Santorini under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Photo_by_Giles_Laurent


Alors ? Alors, ne reste plus que le rêve... par exemple un fabuleux numéro de Géo sur les Cyclades... L'année d'avant ils l'ont baladé en tant que bouche trou et là il se l'est avoué depuis toujours, il l'avoue tout court, plus d'un demi-siècle plus tard, le dernier après-midi d'un jour allant vers l'été, lors d'un remplacement à Bron, il a laissé donner un long boulot à faire aux petits pour lui, se plonger dans les îles bleues, Délos d'Apollon flottant dans la mythologie grecque, Santorin du volcan égueulé pas encore noyé, résidu de la désagrégation de Théra, enfin, plus loin encore dans un fantastique sans limite, imaginer le Dodécanèse... Rhodos, les eaux territoriales hellènes jadis à la Sublime Porte...

Oh ! chers enfants, sexagénaires à présent, disciplinés, respectueux, sages on disait, indulgents dans votre acceptation du silence studieux, laissant de bon gré le maître à son spleen d'émigré intérieur... Comme vous comptez encore dans son remords toujours là, de 2026 !      

Ce serait aujourd'hui, il vous aurait associés... Oui, « Clair de lune » de Victor Hugo, du recueil Les Orientales, 1828-1829, une mode alors ; la sultane à sa fenêtre, « ...un lourd vaisseau turc venant des eaux de Cos... » (Kos maintenant)... tant les mots engendrent des images, et souvent chez Hugo, cet art de la chute imprévisible bien que discrètement annoncée par une dramaturgie encore sereine d'un « ...lourd vaisseau rampant sur l'onde avec ses rames... ». Afin de mieux percuter la sérénité émolliente favorisée par le paisible clair de lune : « ...des sacs pesants d'où partent des sanglots » et pour ceux, moins impliqués, qui n'auraient pas encore saisi « ...dans leurs flancs comme une forme humaine...»... ce qui n'empêcherait pas la vie de continuer, « La lune était sereine et jouait sur les flots. »... Et le rideau, de tomber ! 

Oui, il se voit inspiré, exalté, comme d'un cercle de poètes toujours là... or au lieu de partager, d'aller au devant des petits, il s'enferme dans sa bulle d'égoïsme... Que n'a-t-il pas été impressionné par « Le Colosse de Rhodes », des peplums d'une époque, au cinéma du village, sixième des sept merveilles du monde antique, mise à bas à partir des genoux par un séisme ? 

Saint-Pierre-la-Mer avant 1974, carte postale espérons tombée dans le domaine public... Au premier plan, le camping sauvage, au fond les Corbières Maritimes avec peut-être Les estrons de la Vieille (416 m.). 
 
Mais c'est plutôt, mi-juillet (les vacances, je crois, vers le 5 juillet), porte de l'été, des grandes vacances, Saint-Pierre-la-Mer, à mettre en parallèle avec un Mykonos de privilèges artificiels sans limites et pour cela toujours réinventés, en vain ; Saint-Pierre, au contraire, c'est comme dans la vie, une station balnéaire populaire, souvenir récent encore des grandes familles ouvrières, de Moselle, de la Loire, se permettant des vacances au soleil et à la mer pour le coût modique du franc par jour alloué aux ordures ménagères. Les jeunes, eux, se lèvent tard pour le soir, le bal quotidien, la quête de sentiment, d'amour, sa confirmation, le besoin de l'autre (1). 

Vacances sur la plage des Cabanes-de-Fleury, années 75 : la véranda bâche et roseaux, la branche-étendoir fichée dans le sable, Olivier son second qui... quand il ne mettait pas un mégot à la bouche essayait d'aller tirer le zizi brimbalant d'un naturiste assumé revenant de la plage autorisée de la Grande-Cosse. 

Ou encore, la véranda de roseaux sur la plage, la tente « Cabanon » qu'on rejoint après le film en plein air, pas loin du restaurant à bouillabaisse de Marcellin, aux Cabanes-de-Fleury... une nuit non plus de lune sereine jouant sur les flots, mais obscure pour le retour au campement, sur le sable, à se laisser impressionner comme jamais par les vagues, à côté, aux crêtes d'écumes en tempête dans l'obscurité, qui se disputent à déferler et à toujours monter loin sur la grève. Le film ? « Le Naufrage du Poséidon » suite à un tsunami très méditerranéen.  

1975... « Où vont tous ces bateaux », des oiseaux aussi, un corps de femme irrésistible, un cœur à laver que la vie (Paris pour le chanteur, lui, Lyon... à peu de choses près...) a rendu gris, la peur des orages, des naufrages, paroles à remplir les poumons et l'âme, à gonfler la toile d'un voilier, qui envolent, emportent... Oui « Je voudrais m'embarquer, m'éloigner du quai... », un thème trop bien servi par Serge Lama... (2) Et ces enfants si sages qui ont entendu et l'ont laissé partir divaguer...  

(1) une ambiance encore évoquée par exemple par la chanson « Est-ce que tu viens pour les vacances ? », 1986, David et Jonathan. 

(2) Paroles Serge Lama, musique Tony Stefanidis... Un nom à rêver de Grèce, de Cyclades, non ?... de voile et d'île « ...entre le ciel et l'eau »...  

NOTE : émigré de l'intérieur, il a presque toujours eu le soutien chanceux de ses auteurs préférés présents dans le nom des écoles : Louis Pergaud (Vénissieux), Jean Giono (St-Genis-Laval) et ensuite le voisinage réconfortant : Marcel Pagnol (Perpignan, Sérignan), Les Pins (Rivesaltes) 


vendredi 14 août 2026

« Un été de porcelaine... »

 Cinquante-et-une pages tournées depuis 1976, Mort Shuman (1) nous rappelait alors la puissance infinie de l'amour quand il veut vivre, en dépit des difficultés, des embûches, jusqu'à l'humiliation, parce qu'il se conjugue avec jeunesse ; en anglais puis en français, Mortimer chante « Save the last dance for me », « Garde-moi la dernière danse »... 
Et de là, au mal à expliquer « Un été de porcelaine », rien qu'un air, une idée venue évoquer ces temps, ces étés vécus sans nuages... avant, bien avant, longtemps avant... Il y a toujours un avant. 

Avant, les vols de martinets tournoyaient, denses, criards, faisant lever les yeux au ciel plus souvent que lors d'une éclipse de soleil. Avant, les chasseurs d'Afrique ne partaient pas avant le quinze août... Avant étaient les étés classiques, certes sans nuages même si l'orage ponctuel du 14 juillet puis au moins le mouillé du 15 août (2), étrangement calqués sur des fêtes du calendrier, ne perturbaient pas le plaisir des vacances... 

Un plaisir encore lié au sort imposé par la météo, fort vent de Cers, dit “ de Nord ”, chaud, puissant, faisant voler un sable à décaper la peau, rendant la mer froide d'un bleu profond pouvant durer, à en croire le dicton « trois, six, ou neuf jours ». 
Sinon, à l'évidence plus apprécié, moins commun, le « temps de mer », lorsque, au matin, le moteur des pêcheurs (la mer était généreuse) se fait entendre comme à côté, marquant l'imminence du Marin. La mer présente alors une palette matutinale de vastes taches lentement mouvantes bien que contiguës, de gris-bleus plus ou moins métallisés sinon plus bleus avec vaguelettes à risettes là où l'air venu du large s'engage déjà... le temps de mer faisant des vacances un séjour réussi. L'après-midi, par contre, le Marin tourne habituellement au vent d'Espagne, plus Sud-Est, aux vagues plus marquées bien que toujours agréables, bleu-vert, vert-bleu même. Ne reste plus alors qu'à questionner le crépuscule avec le vent qui se calme (3) : un “ vent du Nord ” léger, un couchant sans rougeoiement, le Canigou visible, peuvent ainsi en promettre autant pour le lendemain...  

Un été de porcelaine exacerbé par des vacances à la mer, les bals du soir aux slows si rapprochants, étés d'un âge à papillonner jusqu'à l'amour exclusif, où chaque hiatus vaut fêlure, chaque soupçon trahison, pour des cœurs, comme le chante Mort, qui chavirent, se déchaînent, balbutient avec la seule... une première fois sans pouvoir imaginer qu'elle reviendra avec une autre, dans la négation d'un sentiment forcément dégradé, sans ce goût unique car nouveau, ne pouvant pas imaginer que le temps vienne un jour tout aplanir, qu'au rapport enfiévré succédera au mieux un lien de tiédeur résultant des combats plus ou moins menés ensemble, les enfants trop vite grandis, enfin, temps de tendresse, de cendre froide à jamais suite à la braise d'instants trop brefs...   
Aujourd'hui, aux premiers jours d'août, le départ de nos quelques martinets inquiète lorsque ne nous restent que quelques hirondelles aux rares babillages. Si encore nos guêpiers attendaient un peu de n'être plus que nos chasseurs d'Afrique (encore entendus le 14 août), les crécerellettes même, partis ailleurs... et voilà quelques années que je n'entends plus l'apuput, la huppe... 
Les canicules à répétition nuisent-elles aussi aux cigales, tout comme les insecticides hélas, banalisés à l'échelle de l'Europe ? Les incendies foisonnent, l'eau du ciel ne veut plus tomber, les réserves marquent un déficit important, on ne sait pas mettre de côté les pluies de l'hiver... vivons l'été plutôt : la plage fait encore des heureux quand le Marin tempère l'excès de chaleur et que la baignade devenue tropicale fait oublier que la mer ne peut plus nous nourrir, par notre faute... Et est-ce qu'à l'image du peu qui reste d'oiseaux, des êtres se rencontrent-ils toujours pour un été de porcelaine ? 

Moi non plus, I have never forgotten that one summer you were mine, je n'ai jamais oublié que tu étais à moi cet été-là... L'été de porcelaine s'en vient rejoindre le sable abandonné : 

Joe_and_Jules_Dassin_1970_(cropped) 1970 Domaine public Author Agenzia Pitre, published in Bolero Teletutto Magazine

« Mais la mer est toujours bleue, comme si c'était un jeu, comme si l'amour durait toujours... » (1971, paroles Pierre Delanoé, musique Joe Dassin). 

Oui, Mort Shuman s'en est aussi allé rejoindre son ami Joe Dassin (1938-1980), parti plus tôt encore (41 ans)et moi, je n'ose plus aller à la mer, au devant de mes étés de porcelaine, de peur de n'en pouvoir reconstituer les éclats... 

MortimerShumanLelacmajeurR Source Vivonseureux! Éditions. Merci. 
   

(1) Mortimer Shuman (1938-1991), 52 ans, cancer du foie. Nous lui devons, enfin ceux de nos générations lui doivent : le Lac Majeur, Brooklyn by the sea en 1972, Papa tango Charly, Sorrow, Save the last dance, 1976, Un Été de Porcelaine 1979... 

(2) Le quinze août au bord de la Méditerranée voyait arriver un temps coutumier de Nord-Est, de vent Grec comme nous disions, chargé, contrairement au vent d'Espagne, de nuages lourds ; la période, sur le littoral, du “ coup de mer ” avec les campings, les pieds dans l'eau, au plus bas de la plage, sur le sable dur dit “ mouillé ”. Au village, déjà dans ce qui est considéré comme l'arrière-pays, vignerons et viticulteurs qui préparent la vendange, apprécient cette moiteur à faire gonfler les grappes, promesse d'une belle récolte à venir.   

(3) « Le vent se pose » disait alors, vers 1960, plus avant encore dans le temps, Paulou Romain (1917-2008), vieux garçon devant sa baraque de toile, chaque année sur la même butte de sable sec. Avec sa vieille maman (dite pas gentiment “ Marie croustet ”, les villageois n'étaient pas bisounours, car elle récupérait le pain dur pour la volaille) ils y passaient l'été. (On pourrait poursuivre sur ce personnage, patinant dans le sable sur sa grosse Terrot marron au retour de sa journée “ de longue ” à la vigne à l'intérieur des terres, le mégot toujours aux lèvres, les jumelles souvent à l'œil afin de suivre un cargo au large...). 

Note : quelques tubes de l'été suggérés, répondant, ces années-là, aux prémices puis aux premières émotions partagées... 

1965. Le Ciel le Soleil et la Mer, François Deguelt (1932-2014). 
        Aline, Christophe (1945-2020).
        Capri, c'est fini, Hervé Vilard (1946).
1966. Love me, please love me, Michel Polnareff (1944).
        La plage aux romantiques, Pascal Danel (1944-2024). 
        Les neiges du Kilimandjaro, Pascal Danel
1967. J'aime les filles, Jacques Dutronc (1943). 
        Âme câline, Michel Polnareff
1968. Siffler sur la colline, Joe Dassin (1938-1980).
        Rain and tears, Aphrodite's Chids
        Hey Jude, Les Beatles
1969. Que je t'aime, Johnny Hallyday (1943-2017). 
      Je t'aime moi non plus, Jane Birkin (1946-2023) et Serge Gainsbourg (1928-1991).
        Adieu jolie Candy, Jean-François Michaël (1946).
1971. The fool, Gilbert Montagné (1951).
        Pour un flirt, Michel Delpech (1946-2016). 
1972. Une belle histoire, Michel Fugain (1942). 
        San Francisco, Maxime Le Forestier (1949).
1973. La Maladie d'Amour, Michel Sardou (1947).         
        Lady Lay, Pierre Groscolas (1946). 
1975. L'été indien, Joe Dassin
        Les mots bleus, Christophe
        Le Sud, Nino Ferrer (1934-1998). 
1977. Ti amo, Umberto Tozzi (1952). 
1978. Nous, Hervé Vilard
        Viens, viens, Marie Laforêt (1939-2019).  

lundi 3 août 2026

« L'ALLEMAND », « MARCEL », « “ LE BEAU MONDE ”», Yves BONI (1932-2026)

 Yves, pêcheur du Golfe (XIII) : “ L’ALLEMAND”, “MARCEL”, “LE BEAU MONDE !” 

Réédition de l'article du dimanche 4 octobre 2015. 


Entre Saint-Pierre-la-Mer et Les-Cabanes-de-Fleury


“ L’ALLEMAND”. En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! » 


Le bord de mer communal de Fleury-d'Aude ; au fond La Clape et Saint-Pierre. 

“MARCEL”. Quand j’étais aux Cabanes, j’étais copain avec Marcel, un type qui avait échoué de l’autre côté de l’Aude, dans une paillote entre la plage et l’embouchure.... Les gens laissaient entendre qu’il avait un passé louche ; ils ne l’aimaient pas ; il le leur rendait bien, mais moi il m’avait à la bonne ; il vivait surtout de chasse, de pêche, de braconne s’entend... Il savait y faire... Il portait des alouettes aux restaurateurs de Béziers ou des hirondelles à la place... va voir la différence, une fois plumées ! Il avait entrepris de m’apprendre la pêche à la ligne. Si tu savais tous les loups qu’il a pu prendre en remontant l’Aude. Boh, moi, je suivais sans trop profiter des leçons... tu comprends, quand tu as les bastets du maître-nageur (voir le premier épisode) et la peau déjà cuite par le sel, la canne et lou moulinet (en occitan ce “ t ” final se prononce), c’est pour les demoiselles. Par contre lui, je sais pas comment il faisait mais avec une carabène (un roseau) et un coton, il était fort... et il ne s’en cachait pas, au contraire même... Il avait le chic pour s’en aller ferrer, en deux temps trois mouvements, juste au nez d’un de ces beaux messieurs de la ville, avant de recommencer devant le suivant alors qu’eux ne prenaient rien ! Ils en étaient babas, je te dis que ça !..
Les gens l’aimaient pas... soi-disant qu’il avait tué un garde-chasse et qu’il était là parce qu’interdit de séjour... Va savoir...” 


Langoustines de la bouillabaisse. 


“LE BEAU MONDE !”. 

« Tu sais qu’on peut être bête, saes (1), quand tu penses que pendant des années, pour le 14 juillet et le 15 août, on a régalé du beau monde... Ah, parlons-en du gratin ! C’est ma tante qui invitait la bonne société de Mazamet mais c’est nous qui étions bons pour la bouillabaisse, depuis le matin !.. ma pauvre mère surtout, aux fourneaux, dès l’aurore ! Et pour des gens riches qui portaient même pas le pain ! Cal esse bestio, saes ! Il faut être bête, tu sais ! ». 

(1) contraction de sabes = “tu sais” du verbe saupre = savoir alors que le nom “savoir” se dit “saber”... sauf fausse interprétation de ma part...


lundi 27 juillet 2026

Yves BONI, loup et dorade...

Avec Yves, c'est malheureusement le souvenir d'une mer nourricière, solidaire des humbles à petits moyens (et oui, dans les soixante ans en arrière, le temps passe, on ne se sent plus devenir vieux, on l'est devenu...). Aujourd'hui, pour ne prendre qu'une donnée, petites telles des anchois, les sardines coûtent autour de 10 € le kilo, et encore, en promo... Hors de prix, le poisson noble est devenu un produit de riche. Pour le reste, à force d'en faire des farines jusqu'à en nourrir les vaches, les racleurs des océans des fonds marins ne laissent que mort et désolation derrière leurs filets et pour les petits pêcheurs n'y étant pour rien et à qui il ne reste que les yeux pour pleurer... 

Yves, pêcheur du Golfe : LES COUPS DE TRAÎNE. (XI) / Fleury, Golfe du Lion

Yves Boni, sous sa figuière de Saint-Pierre-la-Mer : 

« Quand on faisait des coups de traîne à 10, 12 mailles, j’ai eu porté de 2 à 300 kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. 

La vente du poisson : une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, 20 kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de 2-3 kilos. 


Moronidae_Dicentrarchus_labrax aquarium Kiel 2012 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author NasserHalaweh.

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à 300 mètres. On va, on cale, je te dis pas : 350 kilos de loups et des pièces de 3-4 kilos !

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ?

— J’en sais rien, c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? (Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! “ Couchanlegi ” est venu le chercher : y en avait 320 kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin.

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait  entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les Italianos. 

— Et dans les PO ?     

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi (attends), il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné ! »  (publié dimanche 27 septembre 2015). 


Sparus_aurata.Dourada Dorades 2006 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Spain license. Autor Luis Miguel Bugallo Sanchez

samedi 30 mai 2026

Yves BONI (1932-2026) Les bastets du maître-nageur (2)

Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...  

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.  

Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs... 

LES BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc

    Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs. Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2), inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas douter, à Saint-Pierre, quand elle passait  l’été à la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la plage. 

« Je suis né en 1932...

— Votre famille est de Fleury ?

— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel, Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque... aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
    Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école ; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le café.
    Nous avons été évacués de Fleury (4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.  Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
    Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
    L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et ce retard me décourageait complètement.
    Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents 

« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la pêche... ». 

C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh ! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...

Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre...


— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... 

Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans... 

(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ? 

(2) Pai mouièn de ba trapar sur un dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un propos.

(3) Yves veut dire que la population consommait directement, sans que les produits ne soient transformés et détournés par une chaîne d’intermédiaires. 

(4) La côte étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les meubles partirent à Pexiora.

(5) Une insistance attestant peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau... 

(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier. 


  

vendredi 29 mai 2026

YVES BONI (1932-2026), éternel pêcheur...

Tant de peine quand une belle personne nous quitte. Après la barque qu'il dut brûler, après le départ de Thérèse, le souvenir d'elle avec le marabout du camping sauvage à Saint-Pierre, Yves à présent. Dimanche, le rugby joue sa qualification en championnat de France, mes pensées iront au pilier Boni du Fleury Olympique des années 60. Poutous mouillés... 

Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés. 

Un jour de fin juillet 2015, rencontré par hasard à Saint-Pierre, je ne sais plus où. j'ai dû lui dire quelque chose sur notre ancien temps, le rugby peut-être, la pêche tout aussi bien. Comme prenant la balle au bond, spontané, il répondit « Viens nous voir à la maison, c'est pas difficile à trouver, boulevard de Villebrun, elle est juste avant les “ Bergeries ”, tu ne peux pas te tromper, l'avant-dernière, celle avec un gros figuier devant... ne viens pas trop tôt que j'aide le matin à la pêche... ». Je crois au hasard, aux hasards pluriels même, aux positifs, à ceux qui nous sont favorables, qui ont apporté une magie, une magie ressentie ici, pour ce lieu, la vigne et le puits, les baraques au-delà, comme d'un village à part. C'est ce que je devais penser en allant trouver Yves sous sa figuière... et tout ce qu'il a pu me dire, sans qu'il ne sache, ne pouvait que prolonger cette magie de gosse... 

«... alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » Marcel Pagnol. 

Yves Boni, juillet 2015. 

Y avait un peu de ça mais laissons la magie du gosse qui ne serait sans les lieux et les personnes qui la font vivre, qui l'entretiennent, n'est-ce pas, Marcel ? Je descends du vélo, je m'annonce, il répond que je n'ai qu'à pousser le portail, qu'il a les mains prises et je le vois sous sa casquette bleue, dans son bleu de pêcheur, avec ses gros doigts, justement, en train d'entreprendre un délicat ramendage de filet.  

« Excuse-moi de ne pas t'ouvrir, j'ai les mains prises... rentre-le, le vélo, on ne sait jamais... 

Alors, comment c'est allé ? suite au bonjour, on se sent toujours emprunté, mal à l'aise presque, peut-être de venir exploiter une vie, certainement de se prendre pour un de ces journalistes qui se permettent sans vergogne de mettre à nu l'interlocuteur. Bien sûr, étant du même village, nous n'aurons pas de mal à donner des nouvelles, lui des siens, de son épouse Thérèse, en haut dans cette maison qui a heureusement gardé quelque chose de la baraque qu'elle fut, du cabanon des vacances qu'elle reste puisqu'ils y passent l'été. de ma part, les miens, aussi à Saint-Pierre, papa 93 ans, maman 91, ma sœur à la retraite depuis peu... Ensuite, faire savoir à l'autre qui on est afin de se faire accepter réciproquement dans une relation amicale, pacifique... finalement sans valoir plus que les animaux qui se rencontrent... dire ce qui nous pousse, échanger, en partant d'un vécu un tant soit peu partagé, dans le but souvent pas exprimé, au moins de ne pas effacer, de laisser une trace, un fil à dérouler des fois qu'un plus jeune le saisisse et qui sait, le passe plus loin dans le temps. 

Comme pour un moteur froid qui pourrait connaître des ratés, là, la liaison est toute trouvée avec ce que fait Yves, et outrepassant ce que Jean Yanne (1933-2003) sut si bien traduire dans son sketch du restaurant quand le serveur demande « C'est pour manger ? », 

« Alors Yves, toujours la pêche ?  

Le mercredi 29 juillet 2015, une première piste sur un homme des plus attachants, Yves Boni. (Rassurez-vous, je dois aussi me relire pour que ça revienne, presque 11 ans plus tard...) 

LES BASTETS (1) DU MAITRE-NAGEUR / Fleury d'Aude en Languedoc.

C’était promis. J’ai revu Yves un an après, en forme malgré ses 83 ans sauf qu’il a désormais une estafilade de quelques centimètres sur le côté droit (2), pour la pile cardiaque... Jolie la cicatrice... Plus joli que ce qu’il me dit de la Méditerranée. 

Yves Boni, juillet 2015. 

    « Les anchois ont disparu, les sardines restent naines faute de plancton... les prises ne tiennent pas et sans glace, il faut tout jeter. Les thons reviennent  paraît-il... à se demander ce qu’ils peuvent bien manger... La mer est pourrie, le commandant Cousteau le disait déjà en 1952, quand je faisais le service à Toulon... On trouvait qu’il exagérait quand il dénonçait les boues rouges (3)... malheureusement, je crois qu’il avait raison...»

    Aussi quand il pense à haute voix que finalement il préfère ce qu’il a vécu, malgré la guerre, les privations et le porte-monnaie vide, l’évocation d’une vie plus naturelle, plus vraie l’emporte sur ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant que le système a anesthésié un genre humain conforté dans un consumérisme égoïste empêchant de réaliser que la catastrophe menace. Un tableau si sombre que la  nostalgie reste plus agréable à évoquer que les perspectives à venir. C’est ce que semble dire son sourire tandis qu’il se replonge dans les souvenirs.

(1) en occitan le bastet est la callosité, le durillon à la base des doigts provoqué par un travail répété. et quel homme de la terre, de la mer, ne m'a pas dit un jour que le porte-plume ne risquait pas de me causer des bastets ? 

(2) ce serait à gauche, plutôt, non ? 


(3) la Montedison rejetait-elle déjà ces boues rouges toxiques et mortelles ? Dans les années 70, la dévastation constatée (responsabilité de l’Italie autorisant officiellement ces rejets) provoqua la colère des Corses touchés directement... Un des bateaux qui déversaient fut plastiqué à Follonica (Toscane) : cette résistance pour une fois non assimilé à dessein à du terrorisme contribua à la condamnation de la Montedison (avril 1974). 
Yves, inscrit maritime l'hiver sur l'Étang de Bages, n'a pas eu l'occasion de parler des rejets toxiques ou débordements, suite à de forts épisodes pluvieux tels ceux de fin 2025 et début 2026, depuis l'usine Orano-Malvési, classée en 2004 « Installation nucléaire » et non plus « Seveso ». (De Gaulle aurait pu opter pour Colombey-les-deux-Églises plutôt que Narbonne... mais des emplois quitte à traiter de l'uranium).    
Les lobbies du nucléaire international ont même payé les services de la mafia pour envoyer dans les fonds méditerranéens des rafiots bourrés de fûts de déchets. Et cela dure depuis 20 ans !  

Salut Yves, je ne serais avec toi lundi que par la pensée, lorsque, de notre chère église tu feras ce dernier trajet pour un repos paisible sous les cyprès, pardonne-moi si, à mon échelon, à l'image de tous ceux qui ressentent du chagrin, je m'en voudrais toujours, de n'avoir pas fait plus, d'avoir cru qu'il ne fallait pas t'embêter, de ne t'avoir pas accompagné plus loin, d'avoir trop vite renoncé... merci pour ta générosité, pour la grande richesse que tu sus partager...     

vendredi 24 avril 2026

Le CASSOULET dans la littérature (4 et fin).

Jean Camp, photo convertie en dessin (convertimage)

Jean Camp (1891-1968), écrivain au moins trilingue occitan-français-castillan, natif de Salles-d'Aude, ne manquant pas d'évoquer la profondeur érotique du banquet bachique et ses libations, a bien inclus le cassoulet dans le repas marquant la fin des vendanges, la sarde : 

«...viennent les corbeilles débordantes de lourds pains ronds, les grands paniers de fricassées, les jattes de volailles rôties, fleurant le romarin, les cassoulets figés qu'une flambée de bois sec va faire ronronner tout à l'heure [...]il remplit le gobelet de la moussègne qui proteste et qui sent chavirer sa tête Elida qui, rouge de chaleur et de plaisir, se renverse, le corsage tendu, et rit aux anges, en coulant de loin, un regard à son promis. [...] Les saladiers sont vides, les gigots avalés, les os aux chiens, les cassoulets engouffrés, tandis que les vins guillerets de la plaine coulaient à flots... » 

Cela se passait en bas de la chapelle des Auzils à Gruissan où une petite vigne témoignait encore de davantage d'espaces cultivés dans la garrigue.

Un cassoulet d'un festin licencieux pour certains, en bacchanale :   

« [...] Les vendangeurs s'égaillent à la recherche d'un retrait vers lequel ils traînent une fille, consentante et folle qui se pend à leurs bras, les baise à pleine bouche et secoue sa crinière brune en dévalant les pentes glissantes de la colline... » Vin Nouveau, 1929, Jean Camp. 

Retour à une continence de bon aloi s'en tenant au haricot nourriture avec « Jours de Vigne » : 

« ...Tous les jours, tous les vendangeurs, quand vous arriviez, vous alliez avec l'assiette et on vous donnait une grosse louche [...] Des haricots bien préparés, avec de la saucisse, oh pas avec du confit de canard ! [...] Mais bien préparés, bien cuits et tout... » JOURS DE VIGNE, Christiane Amiel, Giordana Charuty, Claudine Fabre-Vassas, ATELIER DU GUÉ collection Terre d'Aude, 1981. 

Chengdu Chine 1913 De gauche à droite, en 5 et 6, Madame et Monsieur le consul Bodard, parents de Lucien. À droite Victor Segalen (1878-1919), poète, écrivain, médecin de la marine française, grand voyageur,  Domaine public. Auteur inconnu

Dans « Monsieur le Consul », Lucien Bodard (1914-1998) intègre le cassoulet aux penchants bon vivant des officiels de l'administration indochinoise à table :  

« ...Le gouverneur général, qui a fait carrière dans le cassoulet et les banquets électoraux du Midi où, après s'être rempli la guidouille, on déverse la rhétorique, s'est, au terme de ce festin bien trop exotique et empoisonné selon son goût, retrouvé en pleine force pour le discours. » Monsieur le Consul, 1973, Lucien Bodard.

Jacques Lacarrière (1925-2005), lors de sa marche Vosges-Corbières, nous met dans une atmosphère vigneronne en Languedoc d'où le cassoulet n'est pas absent.  

Gisèle_Pineau_et_Jacques_Lacarrière au Festival International de Géographie 1998 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Source Archives de Saint-Dié des Vosges

La_Roque,_Salagou_Lake 2015 Vue depuis la commune d'Octon / under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteur Christian Ferrer
 

Faisant connaissance d'un jeune viticulteur « volubile et nerveux » rencontré au café d'Octon, il est invité chez lui, au Mas Cannet. Avec cet homme encore jeune, très seul (célibataire à ce qu'on comprend) ce n'est plus la déploration des campagnes mais le grondement des « vignerons en colère » accompagné « d'insultes imagées ». Sa mère avait préparé un cassoulet, plat idéal pour reprendre des forces quand on marche, un cassoulet à Octon « arrosé du vin de sa vigne » Chemin Faisant, 1977, Jacques Lacarrière.  

Pierre Desproges 1985 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Auteurs Roland Godefroy, Manutaust

De quoi rappeler un mot du regretté Pierre Desproges (1939-1988) : « Un cassoulet sans vin, c'est un curé sans latin ». 

Armand Fallières (1841-1931) Président de la République (1906-1913) mit le cassoulet à l'honneur à l'Élysée. 

Et, pour revenir à notre pré carré, plutôt à notre plage aimée de Saint-Pierre-la-Mer avant, qui croisons nous, sous le cagnard de la mi-journée, regagnant la Barjasque, le campement de toile et carabènes sur le sable des copains du village ? Naf à la légèreté d'esprit naturelle (deuxième ligne au rugby sinon !). Il revient de chez Germaine, l'épicière, portant modestement une boîte (ou deux ?) de ce cassoulet plus bouilli que cuisiné, ne valant aucune des recettes de nos cuisinières mais en dépannage pour des jeunes libres de manger à toute heure, chez qui tout ou presque fait ventre... 

Depuis 1836, l'industrie s'est permis de proposer des versions gastronomiques de ces haricots cuisinés (30 % de viandes seulement préconisent les spécialistes) dont des conserves en bocaux intéressantes de qualité. À Castelnaudary, les 80 % de la production française représentent un enjeu économique essentiel, valant même le retour en culture du haricot « lingot de Castelnaudary », IGP depuis 2020. Les variétés « cocos » de l'Ariège, Mazères, Pamiers, ont aussi bénéficié de ce retour en grâce. 

Note : le plat est proposé, parfois avec salade et dessert, à moins de 26 euros (prix avril 2026). 

dimanche 29 mars 2026

CHEVAL de TRAIT et mémoire, lexique (14)

Cheval et Mémoire : au printemps 90, me prenant à brûle-pourpoint, je m’en souviens très bien, c’était devant le cagnard, l’adjoint à la culture me demanda si je n’aurais pas une proposition à faire. Spontanément me vint une idée de jumelage solidaire avec un village de Roumanie (ils venaient de se défaire du régime Ceaucescu) et surtout cette idée de patrimoine aussi agraire que culturel autour du cheval de trait, un musée pourquoi pas. Juste comme ça... sans rien en attendre... il y a tant de priorités pour une municipalité... 

Étang_de_Pissevaches avec L'Oustalet à gauche en limite des pins, Saint-Pierre-la-Mer,_Fleury-d'Aude 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Raimond Spekking. (Désolé pas d'autre photo pour cause de disque dur défaillant). 

Par la suite, sans m'en savoir mal, j’ai pourtant regretté que parmi tous les équidés entretenus un temps par la commune à l’Oustalet, cette campagne regardant la mer, jadis avec de nombreux ouvriers et pas mal de chevaux pas un cheval de trait ne figurât : des ânes, des mules au pré, des poneys de balade, à présent les vaches de Monsieur le Maire, acquises aux enchères, sauvées de l'abattoir... (si on partait jadis avec son petit bidon acheter du lait frais de vache à l'étable, directement chez quelque fermière, chez Émilienne par exemple, dans les rues, les vignes ou chez le maréchal, les chevaux de trait étaient bien plus voyants...). L'Oustalet ? Joli endroit certes, avec sa ferme éducative (poules, lapins, cygnes, chèvres, cochons...) (1) pour nos enfants qui grandissent sans idée de ce qu'était la vie paysanne d'alors... Il y avait bien, l'été, une roulotte tirée par un beau cheval de trait mais à titre privé... un monsieur qui, alternant l'un des deux chevaux en service, baladait les gens au pas. Bref, une Bulle ruineuse à Saint-Pierre-la-Mer mais pas de cheval de trait... dommage... 

Château_et_Eglise_à_Mollégès 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Vi..Cult...

Par contre faudra aller un jour à Mollégès, une des localités du triangle Rhône-Durance-Alpilles (2), un village qui, en 1989, a érigé une statue au cheval de trait, hommage au monde agricole et aux chevaux de travail, indispensables avant l'ère du tracteur. On doit l'œuvre à Camille Soccorsi (1919-2007), fils d'immigrés italiens, sculpteur provençal inspiré par son pays et l'art animalier. Auteur, entre autres réalisations, d'un buste de Mistral (1959, St-Maximin), après les taureaux cocardiers « Clairon » et « Goya » (3), c'est dans un bloc de douze tonnes de pierre d'Oppède (Luberon) qu'il a taillé le cheval de trait ; à sa base, un hommage poétique du félibre Charles Galtier (1913-2004). (à suivre)  

(1) Narbonne situe le domaine de l'Oustalet sur la Côte du Midi mais Fleury se démarque depuis une paire d'années avec sa « Côte Indigo »... Et pour ce secteur de la « Côte d'Améthyste », n'a-ton pas dit « Côte des Roses », une appellation encore reprise pour nommer de nombreux campings et toute une variété de vins proposés par une grosse boîte locale ?  

(2) poutou en passant à l'ami joie de vivre du village, Francis, installé par là-bas mais qui nous suit de loin, à qui nous pensions déjà à l'évocation du gros embouteillage dû à Antonin-Fernandel conduisant le cheval Ulysse vers une retraite paisible en Camargue. Ouvrons encore un énième tiroir-gigogne en évoquant Guy Marchand (1937-2023), habitant ces dernières années Mollégès où il repose à jamais... 

Guy_Marchand_Berlinale_2010 (crop) under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Siebbi

un artiste complet : crooner et quelle voix dans « La Passionnata » (1965), « Moi je suis tango » (1975), « Destinée » (1982), chanson qu'il dénigrait plutôt), acteur avec « Nestor Burma » et tant de films, par exemple « L'été en pente douce » (1987) pour tout les talents confirmant que nous ne sommes que poussière : Jacques Villeret (1951-2005), Jean-Pierre Bacri (1951-2021), Pauline Lafont (1963-1988), Jean Bouise (1929-1989), Claude Chabrol (1930-2010). Invoquant les chevaux, les voitures, les femmes, Guy Marchand confiait en 2021 « Il était temps que je tourne à nouveau, parce qu'on est fauchés ». Pour revenir à notre thème, atteint de tuberculose à l'âge de dix ans, durant sa convalescence dans la Sarthe, il montait la jument du fermier à côté, d'où son aveu sur les chevaux qu'il aimait depuis... Des circonstances qui nous le rendent plus chaleureux encore...  

(3) « Clairon », 1963, Beaucaire, en pierre et bronze. « Goya », 1984, Beaucaire, en pierre. 

vendredi 27 mars 2026

Affenage, chevaux de bois, Boulonnais, lexique (13)

Par centaines : dans chaque village de vignerons on comptait plusieurs centaines de chevaux de trait...

Affenage : la pension en quelque sorte où ils accueillaient les chevaux en déplacement (soins, logement). Papa m'en indiquait l'emplacement sur une vieille carte postale, en face de la boucherie Pélissier (aujourd'hui « Le Pérignan », le seul café du village), là où Séraphie et Odette vendaient tabac, confiseries et articles de bazar (dont le caoutchouc à section carrée pour les “ frondes ”)(1) : 

« [...] affenage qui abritait pour quelques heures les chevaux venus le samedi des « campagnes » parsemant notre territoire communal... », « [...] En lieu et place du bureau de tabacs de Séraphie Dauga se situait l’affenage : sur une vieille carte postale on peut voir le grand portail surmonté de deux portailhères... » (fenêtres à ras du plancher pour monter la paille et le foin). Une époque avec neuf cafés au village... 

« [...] Au premier abord, on ne manque pas de s’étonner de ce nombre de bistrots, qui paraît nettement exagéré pour une agglomération de deux mille habitants. Mais en y réfléchissant un peu, songeons que le village était, en fin de semaine, le point de convergence de tous les ouvriers de nos domaines ou « campagnes », et que nombre de ces dernières possédaient souvent douze ou treize chevaux, donc treize familles qui vivaient là et venaient presque toujours en fin de semaine, au village passer le dimanche. . D’où les affenages pour les chevaux, l’église pour les femmes et les rencontres au café pour les hommes, jeunes et moins jeunes... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Affenage encore à Saint-Pierre-la-Mer : lors de la procession du premier dimanche de mai, « ...Avant les vêpres célébrées symboliquement sur le rocher La Vallière, nous mangerons près de l'immense Affenage déjà presque vide de ses chevaux... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

À propos des déplacements en ville : 

 « [...] la « cuisinette », sous le pigeonnier. Cette petite pièce renfermait en particulier le stock de charbon, ou le coke que mon père et l’oncle Noé étaient allés acheter à Béziers à l’usine à gaz, avec les deux chevaux et les deux chariots (quelle expédition, mais c’était bien meilleur marché que le charbon d’Huillet, de Coural ou de Pérucho !)... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Chevaux_de_bois,_chanson._Poésie_de_Paul_Verlaine (1844-1896), compositeur Jacques Soulacroix (1863-1937) Domaine public. Source Bibliothèque Nationale de France.

La fête foraine du 11 novembre : « [...] le manège Carboneau des chevaux de bois, actionné encore par un fort cheval... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Couverts, les chevaux : Janvier 1950 - 8 degrés presque tous les matins... les chevaux ont tous leur couverture... 

Quand Raymond Grillères (1925-2018) travaillait à Marmorières : « [...] J’ai appris encore qu’il y avait au moins dix chevaux de trait à Marmorières, que Raymond allait avec d’autres chercher de la terre rouge à la « mine de fer » pour remettre près des écuries à l’endroit abîmé par les sabots des chevaux. Ils damaient ensuite le tout pour obtenir la magnifique « terre battue » que nous envient les joueurs de tennis venus chaque année au tournoi de Roland Garros... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Bambou_étalon boulonnais de_2_ans 1999 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Ib51. Incapacité de ma part à trouver sa trace auprès de l'IFCE, plus de 2000 équidés répondant au nom de « BAMBOU »... 

Boulonnais : et encore de la part de papa qui fait tout le boulot ! 

« [...] J’ai regardé la dernière émission de l’été et de l’année de la « Carte aux Trésors » (2). La deuxième énigme t’aurait particulièrement plu, centrée sur l’élevage ressuscité du cheval de trait boulonnais. Nous avons ainsi fait connaissance de l’un des principaux éleveurs de cette race et d’un « étalonnier » itinérant qui propose à l’éleveur les saillies de sa magnifique bête : une tonne de muscles ou peu s’en faut, dit-il. Et avec ça un animal très doux et fort docile. Quant à l’éleveur, il aime tellement ses chevaux qu’il refuse parfois de les vendre, ce qui fait qu’il garde une quantité de juments. Cet élevage, qui a failli disparaître (et avec lui cette belle race), voilà une vingtaine ou une trentaine d’années, peut compter, pour sa promotion, sur les concours, les courses d’attelages, et bien sûr le tourisme. Tu aurais admiré aussi ces chevaux blancs (il faudrait dire gris, le blanc n’existant pas pour les chevaux !) si imposants, à la croupe rebondie et aux fortes jambes (les chevaux ont droit à ce terme), au boulet bien garni de longs poils. » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

(1)... et les têtes de nègre du dimanche après le cinéma sans la moindre insinuation à un racisme imaginaire (de la maison Poux du Tarn)... et le moulinet de la pêche au muge... aïe, autant de circonstances qui m'amèneront un jour, par l'écriture, à des aveux sur le sale gosse que je fus...   

(2) Présentée de 1996 à 2005 par Sylvain Augier (1955-2024).