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vendredi 24 avril 2026

Le CASSOULET dans la littérature (4 et fin).

Jean Camp, photo convertie en dessin (convertimage)

Jean Camp (1891-1968), écrivain au moins trilingue occitan-français-castillan, natif de Salles-d'Aude, ne manquant pas d'évoquer la profondeur érotique du banquet bachique et ses libations, a bien inclus le cassoulet dans le repas marquant la fin des vendanges, la sarde : 

«...viennent les corbeilles débordantes de lourds pains ronds, les grands paniers de fricassées, les jattes de volailles rôties, fleurant le romarin, les cassoulets figés qu'une flambée de bois sec va faire ronronner tout à l'heure [...]il remplit le gobelet de la moussègne qui proteste et qui sent chavirer sa tête Elida qui, rouge de chaleur et de plaisir, se renverse, le corsage tendu, et rit aux anges, en coulant de loin, un regard à son promis. [...] Les saladiers sont vides, les gigots avalés, les os aux chiens, les cassoulets engouffrés, tandis que les vins guillerets de la plaine coulaient à flots... » 

Cela se passait en bas de la chapelle des Auzils à Gruissan où une petite vigne témoignait encore de davantage d'espaces cultivés dans la garrigue.

Un cassoulet d'un festin licencieux pour certains, en bacchanale :   

« [...] Les vendangeurs s'égaillent à la recherche d'un retrait vers lequel ils traînent une fille, consentante et folle qui se pend à leurs bras, les baise à pleine bouche et secoue sa crinière brune en dévalant les pentes glissantes de la colline... » Vin Nouveau, 1929, Jean Camp. 

Retour à une continence de bon aloi s'en tenant au haricot nourriture avec « Jours de Vigne » : 

« ...Tous les jours, tous les vendangeurs, quand vous arriviez, vous alliez avec l'assiette et on vous donnait une grosse louche [...] Des haricots bien préparés, avec de la saucisse, oh pas avec du confit de canard ! [...] Mais bien préparés, bien cuits et tout... » JOURS DE VIGNE, Christiane Amiel, Giordana Charuty, Claudine Fabre-Vassas, ATELIER DU GUÉ collection Terre d'Aude, 1981. 

Chengdu Chine 1913 De gauche à droite, en 5 et 6, Madame et Monsieur le consul Bodard, parents de Lucien. À droite Victor Segalen (1878-1919), poète, écrivain, médecin de la marine française, grand voyageur,  Domaine public. Auteur inconnu

Dans « Monsieur le Consul », Lucien Bodard (1914-1998) intègre le cassoulet aux penchants bon vivant des officiels de l'administration indochinoise à table :  

« ...Le gouverneur général, qui a fait carrière dans le cassoulet et les banquets électoraux du Midi où, après s'être rempli la guidouille, on déverse la rhétorique, s'est, au terme de ce festin bien trop exotique et empoisonné selon son goût, retrouvé en pleine force pour le discours. » Monsieur le Consul, 1973, Lucien Bodard.

Jacques Lacarrière (1925-2005), lors de sa marche Vosges-Corbières, nous met dans une atmosphère vigneronne en Languedoc d'où le cassoulet n'est pas absent.  

Gisèle_Pineau_et_Jacques_Lacarrière au Festival International de Géographie 1998 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Source Archives de Saint-Dié des Vosges

La_Roque,_Salagou_Lake 2015 Vue depuis la commune d'Octon / under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteur Christian Ferrer
 

Faisant connaissance d'un jeune viticulteur « volubile et nerveux » rencontré au café d'Octon, il est invité chez lui, au Mas Cannet. Avec cet homme encore jeune, très seul (célibataire à ce qu'on comprend) ce n'est plus la déploration des campagnes mais le grondement des « vignerons en colère » accompagné « d'insultes imagées ». Sa mère avait préparé un cassoulet, plat idéal pour reprendre des forces quand on marche, un cassoulet à Octon « arrosé du vin de sa vigne » Chemin Faisant, 1977, Jacques Lacarrière.  

Pierre Desproges 1985 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Auteurs Roland Godefroy, Manutaust

De quoi rappeler un mot du regretté Pierre Desproges (1939-1988) : « Un cassoulet sans vin, c'est un curé sans latin ». 

Armand Fallières (1841-1931) Président de la République (1906-1913) mit le cassoulet à l'honneur à l'Élysée. 

Et, pour revenir à notre pré carré, plutôt à notre plage aimée de Saint-Pierre-la-Mer avant, qui croisons nous, sous le cagnard de la mi-journée, regagnant la Barjasque, le campement de toile et carabènes sur le sable des copains du village ? Naf à la légèreté d'esprit naturelle (deuxième ligne au rugby sinon !). Il revient de chez Germaine, l'épicière, portant modestement une boîte (ou deux ?) de ce cassoulet plus bouilli que cuisiné, ne valant aucune des recettes de nos cuisinières mais en dépannage pour des jeunes libres de manger à toute heure, chez qui tout ou presque fait ventre... 

Depuis 1836, l'industrie s'est permis de proposer des versions gastronomiques de ces haricots cuisinés (30 % de viandes seulement préconisent les spécialistes) dont des conserves en bocaux intéressantes de qualité. À Castelnaudary, les 80 % de la production française représentent un enjeu économique essentiel, valant même le retour en culture du haricot « lingot de Castelnaudary », IGP depuis 2020. Les variétés « cocos » de l'Ariège, Mazères, Pamiers, ont aussi bénéficié de ce retour en grâce. 

Note : le plat est proposé, parfois avec salade et dessert, à moins de 26 euros (prix avril 2026). 

dimanche 29 mars 2026

CHEVAL de TRAIT et mémoire, lexique (14)

Cheval et Mémoire : au printemps 90, me prenant à brûle-pourpoint, je m’en souviens très bien, c’était devant le cagnard, l’adjoint à la culture me demanda si je n’aurais pas une proposition à faire. Spontanément me vint une idée de jumelage solidaire avec un village de Roumanie (ils venaient de se défaire du régime Ceaucescu) et surtout cette idée de patrimoine aussi agraire que culturel autour du cheval de trait, un musée pourquoi pas. Juste comme ça... sans rien en attendre... il y a tant de priorités pour une municipalité... 

Étang_de_Pissevaches avec L'Oustalet à gauche en limite des pins, Saint-Pierre-la-Mer,_Fleury-d'Aude 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Raimond Spekking. (Désolé pas d'autre photo pour cause de disque dur défaillant). 

Par la suite, sans m'en savoir mal, j’ai pourtant regretté que parmi tous les équidés entretenus un temps par la commune à l’Oustalet, cette campagne regardant la mer, jadis avec de nombreux ouvriers et pas mal de chevaux pas un cheval de trait ne figurât : des ânes, des mules au pré, des poneys de balade, à présent les vaches de Monsieur le Maire, acquises aux enchères, sauvées de l'abattoir... (si on partait jadis avec son petit bidon acheter du lait frais de vache à l'étable, directement chez quelque fermière, chez Émilienne par exemple, dans les rues, les vignes ou chez le maréchal, les chevaux de trait étaient bien plus voyants...). L'Oustalet ? Joli endroit certes, avec sa ferme éducative (poules, lapins, cygnes, chèvres, cochons...) (1) pour nos enfants qui grandissent sans idée de ce qu'était la vie paysanne d'alors... Il y avait bien, l'été, une roulotte tirée par un beau cheval de trait mais à titre privé... un monsieur qui, alternant l'un des deux chevaux en service, baladait les gens au pas. Bref, une Bulle ruineuse à Saint-Pierre-la-Mer mais pas de cheval de trait... dommage... 

Château_et_Eglise_à_Mollégès 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Vi..Cult...

Par contre faudra aller un jour à Mollégès, une des localités du triangle Rhône-Durance-Alpilles (2), un village qui, en 1989, a érigé une statue au cheval de trait, hommage au monde agricole et aux chevaux de travail, indispensables avant l'ère du tracteur. On doit l'œuvre à Camille Soccorsi (1919-2007), fils d'immigrés italiens, sculpteur provençal inspiré par son pays et l'art animalier. Auteur, entre autres réalisations, d'un buste de Mistral (1959, St-Maximin), après les taureaux cocardiers « Clairon » et « Goya » (3), c'est dans un bloc de douze tonnes de pierre d'Oppède (Luberon) qu'il a taillé le cheval de trait ; à sa base, un hommage poétique du félibre Charles Galtier (1913-2004). (à suivre)  

(1) Narbonne situe le domaine de l'Oustalet sur la Côte du Midi mais Fleury se démarque depuis une paire d'années avec sa « Côte Indigo »... Et pour ce secteur de la « Côte d'Améthyste », n'a-ton pas dit « Côte des Roses », une appellation encore reprise pour nommer de nombreux campings et toute une variété de vins proposés par une grosse boîte locale ?  

(2) poutou en passant à l'ami joie de vivre du village, Francis, installé par là-bas mais qui nous suit de loin, à qui nous pensions déjà à l'évocation du gros embouteillage dû à Antonin-Fernandel conduisant le cheval Ulysse vers une retraite paisible en Camargue. Ouvrons encore un énième tiroir-gigogne en évoquant Guy Marchand (1937-2023), habitant ces dernières années Mollégès où il repose à jamais... 

Guy_Marchand_Berlinale_2010 (crop) under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Siebbi

un artiste complet : crooner et quelle voix dans « La Passionnata » (1965), « Moi je suis tango » (1975), « Destinée » (1982), chanson qu'il dénigrait plutôt), acteur avec « Nestor Burma » et tant de films, par exemple « L'été en pente douce » (1987) pour tout les talents confirmant que nous ne sommes que poussière : Jacques Villeret (1951-2005), Jean-Pierre Bacri (1951-2021), Pauline Lafont (1963-1988), Jean Bouise (1929-1989), Claude Chabrol (1930-2010). Invoquant les chevaux, les voitures, les femmes, Guy Marchand confiait en 2021 « Il était temps que je tourne à nouveau, parce qu'on est fauchés ». Pour revenir à notre thème, atteint de tuberculose à l'âge de dix ans, durant sa convalescence dans la Sarthe, il montait la jument du fermier à côté, d'où son aveu sur les chevaux qu'il aimait depuis... Des circonstances qui nous le rendent plus chaleureux encore...  

(3) « Clairon », 1963, Beaucaire, en pierre et bronze. « Goya », 1984, Beaucaire, en pierre. 

vendredi 27 mars 2026

Affenage, chevaux de bois, Boulonnais, lexique (13)

Par centaines : dans chaque village de vignerons on comptait plusieurs centaines de chevaux de trait...

Affenage : la pension en quelque sorte où ils accueillaient les chevaux en déplacement (soins, logement). Papa m'en indiquait l'emplacement sur une vieille carte postale, en face de la boucherie Pélissier (aujourd'hui « Le Pérignan », le seul café du village), là où Séraphie et Odette vendaient tabac, confiseries et articles de bazar (dont le caoutchouc à section carrée pour les “ frondes ”)(1) : 

« [...] affenage qui abritait pour quelques heures les chevaux venus le samedi des « campagnes » parsemant notre territoire communal... », « [...] En lieu et place du bureau de tabacs de Séraphie Dauga se situait l’affenage : sur une vieille carte postale on peut voir le grand portail surmonté de deux portailhères... » (fenêtres à ras du plancher pour monter la paille et le foin). Une époque avec neuf cafés au village... 

« [...] Au premier abord, on ne manque pas de s’étonner de ce nombre de bistrots, qui paraît nettement exagéré pour une agglomération de deux mille habitants. Mais en y réfléchissant un peu, songeons que le village était, en fin de semaine, le point de convergence de tous les ouvriers de nos domaines ou « campagnes », et que nombre de ces dernières possédaient souvent douze ou treize chevaux, donc treize familles qui vivaient là et venaient presque toujours en fin de semaine, au village passer le dimanche. . D’où les affenages pour les chevaux, l’église pour les femmes et les rencontres au café pour les hommes, jeunes et moins jeunes... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Affenage encore à Saint-Pierre-la-Mer : lors de la procession du premier dimanche de mai, « ...Avant les vêpres célébrées symboliquement sur le rocher La Vallière, nous mangerons près de l'immense Affenage déjà presque vide de ses chevaux... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

À propos des déplacements en ville : 

 « [...] la « cuisinette », sous le pigeonnier. Cette petite pièce renfermait en particulier le stock de charbon, ou le coke que mon père et l’oncle Noé étaient allés acheter à Béziers à l’usine à gaz, avec les deux chevaux et les deux chariots (quelle expédition, mais c’était bien meilleur marché que le charbon d’Huillet, de Coural ou de Pérucho !)... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Chevaux_de_bois,_chanson._Poésie_de_Paul_Verlaine (1844-1896), compositeur Jacques Soulacroix (1863-1937) Domaine public. Source Bibliothèque Nationale de France.

La fête foraine du 11 novembre : « [...] le manège Carboneau des chevaux de bois, actionné encore par un fort cheval... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Couverts, les chevaux : Janvier 1950 - 8 degrés presque tous les matins... les chevaux ont tous leur couverture... 

Quand Raymond Grillères (1925-2018) travaillait à Marmorières : « [...] J’ai appris encore qu’il y avait au moins dix chevaux de trait à Marmorières, que Raymond allait avec d’autres chercher de la terre rouge à la « mine de fer » pour remettre près des écuries à l’endroit abîmé par les sabots des chevaux. Ils damaient ensuite le tout pour obtenir la magnifique « terre battue » que nous envient les joueurs de tennis venus chaque année au tournoi de Roland Garros... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Bambou_étalon boulonnais de_2_ans 1999 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Auteur Ib51. Incapacité de ma part à trouver sa trace auprès de l'IFCE, plus de 2000 équidés répondant au nom de « BAMBOU »... 

Boulonnais : et encore de la part de papa qui fait tout le boulot ! 

« [...] J’ai regardé la dernière émission de l’été et de l’année de la « Carte aux Trésors » (2). La deuxième énigme t’aurait particulièrement plu, centrée sur l’élevage ressuscité du cheval de trait boulonnais. Nous avons ainsi fait connaissance de l’un des principaux éleveurs de cette race et d’un « étalonnier » itinérant qui propose à l’éleveur les saillies de sa magnifique bête : une tonne de muscles ou peu s’en faut, dit-il. Et avec ça un animal très doux et fort docile. Quant à l’éleveur, il aime tellement ses chevaux qu’il refuse parfois de les vendre, ce qui fait qu’il garde une quantité de juments. Cet élevage, qui a failli disparaître (et avec lui cette belle race), voilà une vingtaine ou une trentaine d’années, peut compter, pour sa promotion, sur les concours, les courses d’attelages, et bien sûr le tourisme. Tu aurais admiré aussi ces chevaux blancs (il faudrait dire gris, le blanc n’existant pas pour les chevaux !) si imposants, à la croupe rebondie et aux fortes jambes (les chevaux ont droit à ce terme), au boulet bien garni de longs poils. » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

(1)... et les têtes de nègre du dimanche après le cinéma sans la moindre insinuation à un racisme imaginaire (de la maison Poux du Tarn)... et le moulinet de la pêche au muge... aïe, autant de circonstances qui m'amèneront un jour, par l'écriture, à des aveux sur le sale gosse que je fus...   

(2) Présentée de 1996 à 2005 par Sylvain Augier (1955-2024). 

mercredi 18 mars 2026

Lexique passionné sur LAMI le cheval, page 4...

Armengaud : l'été à Saint-Pierre-la-Mer, sur le sable tassé de la plage aux campeurs et baraques, si large, si accueillante, passait, tranquille, en dehors des heures les plus chaudes, la promenade à cheval, les chevaux d'Armengaud cantonnés en pied de garrigue, côté Narbonne-Plage... Était-ce le père ou notre ami Riquet décédé de Salles-d'Aude ? 

Le Gaillard : un qui prit la suite, un temps, avec son ranch d'été, Éric dit « Le Gaillard » pour son physique de rugbyman généreux... 

La Pointe : « La Pointe de Vignard » pour le dire au complet. La vigne la plus lointaine de papé Jean, au pied du cabanon (à qui appartenait-il ce cinquième abri ou bergerie en descendant l'Aude depuis le pont ?). Aux vendanges, oubliant dépit et rancœur de n'avoir pu lancer, à la pause de onze heures, la famille montrant, non sans mépris, une sainte horreur de l'élément liquide dangereuxmon hameçon dans la rivière,  la journée derrière nous, une atmosphère apaisée à la Jean-François Millet (1814-1875) montait de la terre, une scène champêtre et paysanne, hugolienne aussi, sur la dernière heure de travail : soulagement des vendangeurs  mais presque une heure encore, harassante pour le cheval sur les quatre kilomètres du retour, les derniers des 32 du jour... dont la moitié à pleine charge... 

En 2008, me concernant, moins éprouvé que le cheval, sur ce moment empathique, j'écrivais : 

« Il a emporté un caillou marqué par un fer de sabot, celui de Lami, tirant son chariot de comportes, sur le chemin de la Plaine, vers le clocher qui se découpe, au loin, dans le soleil couchant. » 

Un trajet riche d'histoires, plein des vies d'un passé refluant grâce à tout ce qu'en a dit (et écrit) mon père, aussi, à l'occasion, de la mienne de petite vie, faisant entrer en scène avec ceux qui restent, tant de chers disparus, humains et bêtes confondus... 


Oui, exactement ça, même le pissenlit tient à fleurir ce chemin vicinal au revêtement autrement fiable et durable que les macadams d'aujourd'hui. Toujours, au pas réglé du brave cheval, en le plaignant déjà pour les côtes redoutables montant au village, j'entendrai les grandes roues ferrées du chariot geindre sur la pierraille...  


 

Je l'ai là, ce caillou, toujours à portée, ce fragment de fréjal des calcaires les plus durs, devant la voile latine de l'étagère, donnant une densité sentimentale à mon semblant de catalane sorti de la foirfouille (c'est Robert Vié qui était fort pour les maquettes !)

Le labour à Bauréno : Baureno, c'est la toute petite vigne héritage de mamé Joséphine, arrière grand-mère du côté de papa, avec des manques dus, disait-on, au volcan (alors que les terres volcaniques sont réputées pour leur fertilité...). Sans intervenir, en me faisant oublier, je les y ai vus collaborer au labour, papé Jean et Lami, le grand-père menant le cheval posément, avec calme, assurance, lui ménageant des instants de récupération.  

La “ coopé ” : un spectacle, la coopérative aux vendanges, avec sa file d'attente de chevaux des grandes et petites exploitations. chez les hommes des rires souvent, en éclats cette fois lorsque, plaisantant pour sa paire seulement de comportes, Trastet annonça « Crassous » ! Une propriétaire, sans parler de Gibert (2) son mari, d'un des vignobles les plus étendus et productifs du village, sinon le plus important et qui, rapport à l'image du bolchévique couteau entre les dents...  jamais n'aurait vinifié avec les collectivistes... 
Et chez les chevaux quasiment toujours patients à attendre leur tour, parfois, l'un des rares toujours entier s'énervait, ruait dans les brancards pour avoir perçu des chaleurs de jument : la cravache du patron avait alors toutes les peines du monde à le garder dans les rangs... un plus cocasse au spectacle de ces défilés mémorables...   

(1) mais pas des petits propriétaires devant rentrer la récolte en cave sinon pressurer à la bougie. 

(2) dans sa dépendance contiguë au couvent où habitait André Vidal son mécanicien à temps plein (et Guy le fils, bon copain... des poules volées pour le réveillon... encore de ceux partis trop tôt, à 68 ans (1951-2019)(sa sœur aînée, Francette, à 67 ans) bien que plutôt tracteurs et camions, Étienne Gibert disposait de quatre chevaux ; les stalles vides portent encore les noms de Mignon, Coquet, Rip et Franco, deux noms courants et deux autres fondés mais dont on ne peut que spéculer sur l'origine...       


lundi 9 mars 2026

Route, pèlerinage, août, déluge, cheval... cheval...

Comment faire ? faut-il prendre notre vie par un bon bout quand on réfléchit à quoi elle pourrait bien correspondre ? Entre tout ce qui percute, télescope et perdure vu que le sentiment ne retient que ce qui compte, me revient, à propos de la magnifique rencontre avec Yves Boni, le pêcheur du Golfe qui lui aussi se penchait sur son sens de la vie jusqu'à le partager, au prétexte d'une mer si généreuse qu'il faut bien se résoudre à estimer perdue, me revient, je disais, aussi vif qu'un tableau de Cézanne, cette vue bucolique de Saint-Pierre-la-Mer, mes gens entre garrigue pelée (de nos jours des maisons et petits immeubles partout...) et air marin, les pins, le sable, la plage, l'été, la baraque au bord de la Méditerranée... et des clocs de sabots familiers qui se font trop bien entendre bien que perdus dans les limbes de ce qui fut... 

« Et alors ?  

— Et alors quoi ? entre tout et rien, nous ne sommes que ce peu de chose se posant la question de ce qu'il représente, un tout ne valant rien mais un rien valant tout... 

— Et alors ? ce n'est pas le tout de balader son monde... 

— Alors, me revient la réaction de l'élève qui justifie et relativise son manque d'intérêt pour la curiosité intellectuelle « Mais Monsieur, à quoi ça sert ? » Oups, pris complètement à froid, ne sachant toujours pas ce que ma réponse réflexe valut et vaut encore aujourd'hui, je me suis entendu dire « À quoi ça sert de respirer ? »... et le cours reprit parce que le chef de bande se doit de partager, de mettre en commun, de faire communier, de faire avancer cette dynamique appelée « classe » avec tout ce que cela sous-entend d'attention, de respect, de confiance mutuelle, d'intimité affective, pour ne pas dire « amour ». 

Alors, de fil en  aiguille, en faufilant plutôt seulement, le hasard, bien que suspendu y étant pour beaucoup dans ce ressenti apparemment endormi mais toujours à deux doigts de fulminer tel le dragon gardant la caverne d'or dans le Hobbit, et alors, à la télé je vois un type genre jovial mais qui visiblement se donne cet air pour exprimer quelque chose de lourd, de trop profond, qui ne pourrait passer sans subterfuge. 

De tous nos êtres chers, il s'appelait Lami, c'était un trait breton, il ne lui manque que la parole... il reste une idole... et moi j'avais dix ans... 

Lui, agriculteur, en Bretagne, plus jeune mais du même âge vu ce qu'il raconte et ressent. Il dit, au début, comme d'un détail d'un jour quelconque « J'ai vu la jument partir avec le marchand. Je les vois s'éloigner puis sortir de ma vue et tout d'un coup c'est terrible, je n'ai plus de jument... je n'ai plus de jument ! J'ai six ans et je pleure et d'en parler, là avec vous, j'en repleure. Je n'ai plus de cheval, je n'ai plus de jument, je la vois toujours partir, j'entends toujours son pas tranquille, confiant, jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Soixante ans plus tard, comme en ce jour funeste, je revois, je réentends, je pleure en le revivant. De manière anodine presque, la griffure au départ superficielle s'enfonce dans les chairs, laissant à jamais sa cicatrice. 

Lui, le Breton des choux-fleurs et autres artichauts, m'amène une émotion au coin des yeux ; moi le Languedocien des vignes, en frère mortifié, la gorge serrée, je viens pleurer avec lui. 

Saint-Pierre-la-Mer, un temps de quinze août, ils rentrent tous au village préparer la vendange. Je vais vers mes six ans, sur la jardinière de l'oncle Noé ; il bruine ; en bas des Esses la route longe la vigne de Jim (1) ; l'oncle dit « les trous de renards », les visages s'avancent au-delà des montants de la capote pour se tourner, en bas de la barre rocheuse, à droite, vers les fameux trous dits « de renards », ce qui ne perturbe en rien le sabot régulier de Mignon, le cheval de l'oncle roulant du fessier à chacun de ses pas. Où est Lami, celui du grand-père ? préposé au déménagement de la baraque ? ou non concerné ? je ne sais, j'ai su seulement que c'était le dernier voyage avec le cheval, été 1956... sans plus savoir avec qui j'étais, j'étais dans l'idée que le Monde marche et continuerait de marcher au rythme tranquille des clocs de sabots... (à suivre) 

Combe-Levrière 2018, on remarque la ramure du chêne vert et le fût réhabilité de la croix. 


(1) Au bout il y a le pont de Combe-Levrière pour le lit de rochers d'un ruisseau qu'elle dit la carte, d'un oued pratiquement, issu des garrigues du Cascabel (chères à Pierre Bilbe) et du “ ruisseau ” de Combe-Figuière, qui rage seulement lors d'un aigat, un épisode méditerranéen et contribue à combler l'Étang de Pissevaches (voir Geoportail). Petite croix de Combe-Levrière sur, d'un seul tenant, un socle brut pour un fût cylindrique courtaud. Réminiscence du pèlerinage annuel, aux beaux jours, à pied jusqu'à la chapelle de Saint-Pierre-la-Mer avec arrêt et prières à chacune des huit croix rencontrées (j'ai compté sur mes doigts, Josette a des photos, on remarque notamment que les crêtes étaient pelées, aux petits pins promptement arrasés par les nombreux moutons du village). 

2018. même en prenant de la hauteur, c'est à peine, tant les pins ont joué aux envahisseurs, si on distingue un rogaton de la barre calcaire « aux tous de renards ». 

Et quoi encore ? Ah oui, un bel arbre, un chêne faisant ombre à la croix des Pénitents Blancs... et c'est pas fini, je laisse la parole à papa dans son « Caboujolette » : 

« [...] Norbert en avait une aussi à son sujet. Un jour que Toumèu était passablement ivre, ils lui faisaient raconter (sans doute au « cagnard ») une partie de pêche totalement imaginaire. Il revenait avec son attirail de pêche vers Fleury et s’était arrêté… au pont de Combe-Lévrière, où le ruisseau, comme chacun sait, regorge de poissons (on pourrait écrire sur ce pont ce qu’on avait mis à Madrid pour le Manzanares :

«  Voici le pont ; où est la rivière ? »)

Et Norbert se plaisait à imiter Toumèu :

« M’arresti (a) aqui. Un cop dé lancer, et un roucau coum’aco ! » Et l’assistance de penser « E qu’uno pèl !! »

(a) « Je m’arrête là, un coup de lancer et un “ roucau ” comme ça ! » Et l’assistance de penser « Et quelle cuite ! Dans mon dictionnaire occitan, on met « ivresse » après le sens de « peau, pelure des fruits ; écale des amandes ; femme de mauvaise vie ; ivresse » Et ils orthographient pèl avec un « è ». 

Oui, et moi je m'arrête là parce que, de fil en aiguille comme on dit... plutôt que d'embrouiller la pelote, revenons à la vie de nos hommes avec nos chevaux !    


mardi 24 février 2026

La traîne d'Yves, margoulins et gens bien (7.2.3)

Je ne peux que rappeler les plaisirs cumulés à écouter Yves Boni, pêcheur du Golfe, au matin vers 10 heures... C'est que, plus tôt, il “ traîne ” en bord de mer ou au port en soutien d'un jeune professionnel à la pêche, d'ailleurs tout en parlant, ses mains s'occupent aux mailles d'un filet. Et puis il y a son pied-à-terre de Saint-Pierre évoquant si bien un passé forcément beau de notre station balnéaire (voir un précédent « La traîne avec Yves Boni (7.2.1) ». Ces propos datent de l'été 2015. 

Yves Boni 5, patron pêcheur, (à la caluche certainement, la petite traîne, ou alors peut-être s'aidait-il d'un tracteur pour une  “ grande ” traîne encore (1)/ note JFD) : « La vente du poisson... une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, vingt kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de deux, trois kilos. 

De l'autre côté de notre Méditerranée, une même traîne, “ pêche à la senne ” en français. 

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à trois cents mètres. On va, on cale, je te dis pas : trois-cents-cinquante kilos de loups et des pièces de trois, quatre kilos ! 

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ? 

— J’en sais rien ; c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? ( Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! Couchanlegi est venu le chercher : y en avait trois-cents-vingt kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin. 

Yves à son compte qui raccommode, rafistole. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents (ici son père Édouard Saborit (1914-1979), poissonnier) dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci renouvelé pour cette participation appréciée !

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas, 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les “ Italianos ”. 

— Et dans les PO ?

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi, il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné !.. " 

Organisée par la municipalité, mise à l'honneur par le 13 heures, une fête du patrimoine les dimanches matin de juillet et août : les touristes sont embauchés pour relever la traîne... le nombre à défaut de trajèl (bricole de traction). Ils partagent ensuite le poisson. 

Yves Boni 6, “ L’ALLEMAND ”. 
En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! ». 
 
(1) Merci au lecteur concerné à titre personnel pour avoir remarqué un tracteur Massey Fergusson rouge sur le sable des Cabanes-de-Fleury, à Saint-Pierre, bien qu'il faille toujours douter de l'entièreté d'un souvenir, il me semble avoir vu au moins un tracteur orange...  






jeudi 19 février 2026

Ça TRAÎNE au clavier et dans le vécu... (6)

Sûr que ça traîne, mais avant de repartir aux Cabanes-de-Fleury, je me dois de revenir, manière d'honorer le vécu, sur la parole de nos disparus, non sans rappeler, plus inestimable qu'elle n'en a l'air, celle des vivants. Tous exhortent à poursuivre, tant les trépassés de la pêche sur le Golfe du Lion, que les témoins toujours présents. 

Considération en premier lieu à l'égard de Mlle Narbonne, des messieurs Carbonel, Sire, Vals et Bourjade, chroniqueurs, en 41, de l'activité liée aux poissons du littoral audois et plus particulièrement, en tout ce qui touche la rivière Aude (fleuve côtier), son embouchure et nos plages des Cabanes-de-Fleury à Saint-Pierre-la-Mer (revue Folklore). 

Village de cabanes de pêcheurs à l'Étang de l'Ayrolle (Gruissan, Aude) diapositive de 1978.  

Ensuite, figure François Marty pour tout ce qu'il a voulu partager de sa vie de pêcheur soucieux de nature... bien issu de Gruissan par sa famille de pêcheurs... bien que parlant pointu... Dans les voix qui continuent de nous parler, pas de Maître Bourjade, muet la seule fois où je l'ai approché, la fois où, faisant irruption, j'interrompis une discussion entre habitués devant les machines et courroies des tours de Sébastien Comparetti, le mécanicien. 

Sur le mur de “ l'usine ”, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, un trompe-l'œil avec, à droite, un touret ainsi que le filet de la pêche au globe (Les-Cabanes-de-Fleury). 

Par contre, celles des Vidal père et fils, pour cause de pêche au globe (et aussi dans une scène du Petit Baigneur, le film), restent audibles, elles, pour tout un public intéressé. 
Plus souriante est celle de Robert Boni (et de son épouse), à chaque salutation ; plus chaleureuse encore reste celle de Robert Vié, voisin si bienveillant et ouvert, m'invitant en barque sur la rivière ou l'Étang de l'Ayrolle ainsi qu'à ses pêches à la traîne depuis le sable de Pissevaches ou des Cabanes..

Yves Boni devant sa villa de Saint-Pierre-la-Mer. 

Enfin, demeurent les voix liées à ce chapitre de terroir, bien vivantes, elles, et c'est heureux, de Guy et Claude, copains d'enfance, de jeunesse et aussi celle d'Yves, Yves Boni, un homme libre, bon, franc, qui a bien voulu revivre pour moi des épisodes de sa vie de pêcheur du Golfe (1). C'était sous le figuier de sa villa à Saint-Pierre, un cadre charmant ouvert au bon temps de mer, d'une époque où la “ villa ”, d'un statut supérieur à la baraque, au cabanon, mais pas tape-à -l'œil du tout, d'une coquetterie modeste, des jours où Thérèse (2), son épouse, me servait l'apéritif dans la cuisinette. Pardon si, presque une larme à l'œil, j'en boumboume toujours d'émotion (hier j'ai voulu l'appeler mais le numéro n'est plus attribué... si quelque bienfaiteur pouvait me dépanner (3)... C'est qu'encore, en 2015, tout gardait le souvenir palpable de Saint-Pierre avant, avec la vigne vert-jaune de raisins blancs, son grillage troué aux lapins, sa grotte en haut, son puits d'eau saumâtre en bas, en lieu et place des Résidences Saint-Pierre et, de l'autre côté, des baraques souvent sur pilotis mais ici pour compenser la pente dont la belle parce que mystérieuse « ACOPOTANA », qui m'évoquait le Japon à un âge où partir a plus d'attraits que rester, avec un nom d'un exotisme proche vu qu'en languedocien « aco pot anar », se traduit par “ ça peut aller ” ; sinon, de modestes constructions en dur, aux toits de tuiles rouges... un quartier, presque un village à part, avec ses cyprès et pins d'Alep ou parasols... un paysage qui a surgi en moi, dans les couleurs, d'un tableau de Cézanne, et qui, pour ces raisons là, me sauta un jour, au visage...  

Long préambule mais ça ne traînera pas davantage au sujet de la pêche à la traîne, traïno ou calucho, entre Gruissan et Les-Cabanes... de Fleury est-il utile de préciser ?  

(1) Quinze articles sur « Partager le Voyage », taper dans la recherche : « Yves », pêcheur », « Golfe » et aussi « bastets » ou encore « bogue »... 

(2) c'est sa famille de Coursan, qui, l'été, installait son marabout sur la plage, devant les baraques et au milieu des campeurs. 

(3) en message privé sur carabene11@gmail.com ou facebook Fleury-d'Aude en Languedoc sinon Jean-François Dedieu encore fb.          


dimanche 19 octobre 2025

Coup de mer déc. 1997.

« Bien cher Jean-François, 

            Nous voici enfin rassurés après ton appel téléphonique d'hier lundi 12 à onze heures, nous annonçant ton arrivée après ce grand voyage mouvementé. Tout est bien qui finit bien, mais tu te serais certainement passé de certaines émotions fortes que tu n'es pas près d'oublier (1). 

Samedi 17 janvier 1998. Hier le soleil n'a fait que de timides apparitions, nous avons eu droit à quelques petites averses ; aujourd'hui, grand ciel bleu et soleil généreux. Finalement nous ne sommes pas allés à la mer, le temps n'y invitant nullement. Il fait toujours aussi doux, je n'allume le grand poêle qu'un jour sur deux, on se contente d'une flambée dans le Godin du premier. 

Mes yeux évoluent « lentement, très lentement, comme dit le maître affineur Maurice Astruc dans la publicité du roquefort. 

[...] j'ai entrepris depuis deux jours le tri des vieux papiers ; il y a de quoi faire. Hier j'en étais aux lettres de monsieur Sanchon (2), beaucoup plus nombreuses encore que ce que je croyais. La plus ancienne (pour l'instant) m'a causé un petit choc affectif. 

« Paris, le 19 mai 1927
Chers amis, 
Nous recevons à cet instant des nouvelles d'Etienne (NDLR : son frère, notamment facteur à Fleury, qui vendangeait pour nous de même que leur propre père, le vieux carrier) nous annonçant la mort de Mme Dedieu ; nous sommes surpris et navrés de ce qui vous arrive, jamais nous n'aurions pensé une chose pareille, car elle avait une santé vraiment bonne et florissante. 
Nous prenons part à votre douleur et veuillez agréer, chers amis, l'expression de nos sincères condoléances. 
Mr Rimont (FD : père de madame Sanchon, Maria) qui avait gardé un si bon souvenir de vous, se joint à nous pour vous souhaiter une rapide convalescence et une bonne santé à tous. 
Mme et Mr Sanchon. » 

(FD : papé Jean avait alors une attaque très grave de tuberculose pulmonaire, avec “ caverne ” caractérisée au poumon, il devait s'en sortir presque miraculeusement, après une longue maladie et avec une volonté de fer pour la suralimentation, alors que dans ce cas on n'a nulle envie de manger. Je me souviens de nombreuses boîtes qui avaient la forme bizarre d'un petit obus, contenant une poudre de viande que je trouvais nauséabonde pour mes narines d'enfant de cinq ans). 

Tu l'as compris, il s'agissait de la mort, à 61 ans seulement, de mamé Isabelle (3), mère de papé Jean, que j'avais à peine connue, elle qui m'appelait (ce devait être dans son esprit une immense preuve d'amour) “ le soldat de la Vierge Marie ” alors que je ne devais jamais être véritablement soldat... Stani nous rachète tous deux à ce sujet ! 

Je croyais être à court d'idées et voilà que j'en suis à la fin de ma deuxième page, au moment d'aller chercher le pain... A tout à l'heure donc... J'abuse des points de suspension (4), mais comment faire autrement, sauf à écrire comme Bohumil Hrabal qui se moque royalement d toute règle de ponctuation ? 

Episode méditerranéen Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 Travail personnel Babsy.

Dimanche 18 janvier 1998. Avant-dernier dimanche de janvier : le temps passe et les jours s'allongent, on s'en aperçoit surtout le soir. Hier samedi, il faisait beau, nous sommes allés passer l'après-midi à Saint-Pierre, où les bouteurs (recommandation officielle pour “ bulldozers ”) ont commencé à épandre sur la plage les véritables montagnes de sable tirées des rues et boulevards, mais il y a beaucoup à faire pour retrouver notre station estivale (5). Le frigo, le congélateur sont hors service ; l'humidité remonte toujours, laissant du blanc au sol, le carrelage n'en finit pas de suer. Il faut dire que le cers a particulièrement brillé par son absence et des journées comme celle d'hier sont bénéfiques mais trop rares.  

Aujourd'hui le ciel est gris pour le moment, la température est à peine à cinq degrés — dix heures du matin tout de même ! — J'ai allumé le grand poêle du bas. 

Je vais pouvoir conclure cette première lettre de 1998 en te souhaitant plein de bonnes choses , courage et satisfaction dans ton travail. Le bonjour à tous ceux que je peux voir encore, mais qui se font plus rares au fil des ans, avec les retours en métropole ou autres mutations. 

Tendres embrassades de nous tous, et à bientôt de tes bonnes nouvelles. 

Papa. (mentions manuscrites « François, maman Jiina » 

PS : aujourd'hui 19/01 température 14° mais froid annoncé pour demain (3° le matin et neige un peu partout sauf étroite bande côtière médit.)  

(1) et bien si, justement, complètement oublié, difficile de revenir sur ce voyage pourtant à part, avantages et inconvénients de la relation téléphonique... les écrits, eux, restent... 

(2) Emmanuel Sanchon (15.01.1892 Fleury-d'Aude / 24.03.1986 Fleury). 

(3) Isabelle ? je vois « Peyre Anne (27 mars 1866 Esplas-de-Sérou, 21 avril 1927 Fleury) » Merci Josette pour tes recherches généalogiques ! 

(4) à qui le dis-tu ! 

La “ digue-promenade ” en direction du camping municipal (Saint-Pierre-la-Mer). 

(5) violente tempête des 16-18 décembre 1997 sur le Golfe du Lion (Roussillon et Languedoc) se traduisant par des pluies diluviennes (aigat) sur les reliefs et une immersion marine (30 ? 40 cm au-delà de la “ digue-promenade du camping ” laissant du sable jusqu'aux boulevard et rues de la station balnéaire de Saint-Pierre-la-Mer, au pied du massif de La Clape.  

Autre vue de la digue-promenade, l'été, en direction du Sud. 


mercredi 15 octobre 2025

Serait-ce désastre ? 2.

[...] Serait-ce désastre le contraire d'astre ? C'était par un dimanche d'octobre de beau soleil...


Consolation du repas familial sous le mûrier-platane... apéritif et vin, je m'en voudrais si les gendarmes qui n'en sont jamais à contrôler le 30 à l'heure dans notre petite Camargue, en venaient à “ éthylotester ”  les pédaleurs ! 

« La mer, la mer, toujours recommencée ! » Paul Valéry. 

Passer les maisons encadrées de verdure, aloès, tamaris, pin, olivier, et ces petites fleurs jaunes rappelant le parterre garni du no man's land covidien.  Promeneurs et passants sur le front-de-mer, de ci, de là. Sur la plage, le bord, encore des gens, bien qu'épars, au sec ; une dame en deux pièces d'été, à entretenir un bronzage déjà brun, sur le sable, dont le pêcheur de loups aux cannes plantées, droites et tendues, tous, sauf le courageux, le seul, le nageur intrépide, peut-être Francis, le copain d'enfance au village qui se baignait encore il y a peu... en lien avec la photo du voilier drossé sur un banc de sable. 



Échoué à présent le coursier du Golfe, sur la grève carrément... Personne pour le réclamer ? le retrouver ? le récupérer ? Orphelin, bateau fantôme au gréement intact, enroulé sur le mât, la grand-voile pliée sur la bôme. La mer l'a poussé au bord ; résistera-t-il au prochain coup de tabac ? Brinqueballé, secoué, repoussé, il arrive au navire ce qui arrive à l'humain bousculé, mis sur la touche, abandonné dans un monde cherchant le progrès dans l'erreur... Il suffit d'un déséquilibre sur la corde raide, pour si peu que la santé, l'âge s'y mettent, la vie peut vite défaillir, faillir, finir fracassée, comme un voilier jeté à la côte... Allons, plaisantons, digressons avec cette vieille loi de la mer, sûrement désuète, faisant du premier occupant le nouveau possédant d'une épave...  

Retour. Écailleuses les croûtes de goudron, telles les feuilles de tamaris en grand, si désagréables au guidon. Toujours autant de circulation, toujours quelques inconscients au volant... homo bagnolus... c'est de plus en plus dangereux de pédaler... Toujours pas de chants d'oiseaux, sinon les cris braillards de goélands pas sympas mais protégés, de ceux qui noient les pigeons inexpérimentés ou tourmentent cruellement les baleines au pied de la Peninsula Valdés... univers de prédation en écho à Mad Max... 

En bas de La Clape, deux papillons, simples piérides, consolation et affliction, tout comme les frênes et leur superbe. En bas de La Clape coule l'Aude ; oh ! un poisson qui saute, entendu, pas vu, réminiscence instantanée du temps où, inconscients d'une nature généreuse qui ne durerait pas, nous partions de bon matin, à bicyclette pour une partie de pêche, sans Paulette, plutôt entre copains ! En face, La Bâtisse, la campagne au pigeonnier percé, à l'allée majestueuse de vieux pins, carte postale idéale de la rivière (des scènes du Petit Baigneur y ont été tournées). 
Affliction alors qu'une compagnie de perdrix monte vers la garrigue, dans un silence seulement troublé par les bruissements d'ailes. 
Au Pont des Pastres, prendre à gauche afin de se hausser sur le coteau en direction du village un tant soit peu hors de portée des colères du fleuve et caché aux razzias mauresques. Bucoliques, des grelots... Oh ! un troupeau qu'on entend sans le voir, présence rare évoquant pâtres et bergères ; et l'endroit s'appelle « Pastural ». Puis pan ! un coup de fusil ! c'est vrai que pour « perdrix », le chasseur dit « perdreau ». (à suivre )

mercredi 1 octobre 2025

Fleury-d'Aude, mardi 21 avril 1998

 « Bien cher fils, 

Très heureux d'avoir reçu de tes nouvelles et par ricochet celles de notre soldat des îles. Ici, c'est Olivier qui nous a apporté des bugnes de sa fabrication, très bonnes. Dimanche, il est passé nous voir rapidement à Saint-Pierre (il vient à vélo par la route des campagnes et voulait repartir, pour changer, par Narbonne-Plage et Armissan). Nous avons mangé là-bas, des cuisses de canard et des pommes de terre, devant un bon feu de cheminée ; la température nous aurait permis de manger dehors mais nous nous méfions, en cette saison, du vent d'Espagne vraiment trop froid sur la plage. Il y a assez de monde à Saint-Pierre, les commerces sont ouverts, “ L'Oliveraie ”, les épiceries, le café qui a disposé dehors tables et chaises. 

Saint-Pierre-la-Mer,_Fleury,_département_Aude_-_aerial_view 2021 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Raimond Spekking / Au premier plan la Base de Loisirs et le camping municipal. 

Le temps est en train de changer et vire au beau fixe sans doute. Le camping doit être ouvert : nous avons vu Alban Sire et sa femme qui avaient l'air de déménager de menus objets : ils devaient rejoindre leurs quartiers d'été. Pourtant, mardi dernier, certains tènements ont souffert de la gelée ; contre toute attente, on dit que les vignes de “ Marigolles ” n'ont pas été touchées. Dans le Minervois, ça a été bien pire et une bonne partie de la récolte a été perdue, si bien qu'on a parlé de calamité agricole et que le journal télévisé en a fait mention. 

Notre commune connaît actuellement de grands travaux : sans compter la réfection du réseau d'électricité, dont je t'ai déjà parlé, il s'agit de celle du “ pluvial ”. Le boulevard de la République voit sa “ circulation alternée ” avec un feu rouge devant la maison Sirven-Costeplane, et un autre au niveau de l'ancienne épicerie Molveau. Même topo près de l'autoroute dès l'embranchement de la petite route qui rejoint celle de Salles. De grosses conduites de 65 cm environ de diamètre commencent à être enterrées. Tout se fait progressivement, à l'aide de machines modernes, dont une que je n'avais encore jamais vue. Il s'agit d'une roue verticale assez imposante, munie de grosses dents, qui tourne en creusant une petite tranchée de 15 cm environ de largeur, tranchée immédiatement comblée et renouvelée parallèlement à un mètre de distance, cela sûrement afin de ne pas trop abîmer le revêtement de la rue. la pelle mécanique travaillera ensuite plus facilement et plus vite pour ouvrir le lit des buses bleues qui vont éviter à notre rue principale de se transformer en rivière par grosses pluies. 


[...] Vendredi , 24 avril 1998. Les travaux de création du réseau pluvial ont continué aujourd'hui. Hier j'ai demandé à un ouvrier le diamètre des buses. « Six cents », m'a-t-il répondu. Mon erreur n'était donc que de cinq centimètres. Ce soir le Bd de la république est libre : tout est rebouché et goudronné, en attendant la “ tranche ” de la semaine prochaine. Hier, les services de l'EDF ont enlevé, à l'aide d'un puissant camion-grue, le grand poteau de ciment, à la limite de la maison, poteau auquel tu avais grimpé une fois aussi facilement que le fait Youssouf pour les cocotiers du jardin. Tous les autres poteaux du secteur ont subi le même sort. Il reste quelques gravats, tout ce qui reste de ces colosses de ciment. C'est un travail curieux à observer. 

Nous avons reçu à l'occasion de Pâques la carte traditionnelle de Vladimir Peca de Hradec Kralové : Veselé Velikonoce. Krasné a radostné svatky velikonocni Tobé i Tvé pani. Bonne santée (sic) Vladimir. La carte était partie du 3 avril et nous l'avons reçue bien avant Pâques. Celle de Hani en revanche (qui nous a étonnés, nous ne l'attendions pas), partie le 7, nous parvenait le lundi 20 avril (ta lettre a mis moins de temps!) : Prijemné proziti svatku velikonocnich Vam i rodinam mladych preji Jirka, Hanka, Ivetka. Zaroven Vas vsechny srdecne zdravime a vzpominame. 

Je t'ai peut-être dit au téléphone que Mirek Sabacky m'avait aussi écrit, de Montolieu. Je n'avais eu aucune réponse à mes vœux et comprenais qu'il y avait maladie à la clef. Il était hospitalisé jusqu'à la mi-mars et ses jambes ont du mal à le porter. Il vient quand même de retrouver son cher village d'adoption. 

J'en ai fini pour le moment. 

Nous t'embrassons bien affectueusement, en espérant que tu aies bien profité de tes vacances de Pâques dans l'île hippocampe. 

Papa François, maman Jirina. »