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mercredi 19 février 2025

LUBE, LUBÉ... LUBÉRON, LUBERON.

Grand ou Petit sinon oriental, le Luberon, un arrière pays émergeant souvent des œuvres de Giono, Bosco, Pagnol, rapport au peuplement puis à l'exode rural, reste connu pour avoir accueilli nombre d'artistes et d'auteurs depuis des décennies. Comparée à l'attraction exercée à titre particulier par les villages de la Provence Rhodanienne, cette concentration de privilégiés explique peut-être un a priori négatif. Sans aller jusqu'à cataloguer que tout ce qui est excessif est insignifiant, j'y vois la raison d'une gêne. Néanmoins, cette indisposition me pose problème vu qu'outre la nature tant géologique que climatique, au moins deux auteurs appréciés plaident pour ne pas rejeter le Luberon, à savoir Bosco et Camus. 

Au cours du XXème siècle, le Luberon a vu arriver en villégiature nombre de politiques, d'acteurs du cinéma dans tous les sens du terme, des médias, des chanteurs, peintres, photographes, architectes, une marge de gens fortunés, qui ont réussi.  

Si les débuts du mouvement étaient marqués par un esthétisme lié au retour à la terre, à l'intérêt pour une nature géographiquement marquée, la décentralisation de la saison théâtrale à Avignon et alentours initiée par Jean Vilar dès 1947, va accélérer un mouvement de personnalités plus connues, plus en vue ;  les locaux, eux, parfois de retour aux origines, au village d'où les aïeux émigrèrent pour plus de commodités, se mêlent aux célébrités pour le pastis, la pétanque sinon au marché ou chez le boulanger. Lors d'une troisième vague, le paraître, l'entre-soi, la frime, le fric ont prévalu, transportant pour quelques mois au plus les mondanités parisiennes... Une “ faune ” étrangère à un art de vivre local, à une culture sudiste, aux paysages typiques si bien dépeints par Van Gogh ou Cézanne. Après les maisons serrées des villages perchés, est venu le temps des piscines pour les invités. 

Bonnieux_au_coeur_du_Luberon_(Vaucluse) 2017 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Auteur Mathieu BROSSAIS

Parmi les villages les plus prisés suivant les périodes, Gordes, Roussillon, au nord du Calavon, Oppède, Ménerbes, Lacoste et Bonnieux au sud de la rivière, sur le piémont septentrional du petit Luberon ; Lourmarin, versant sud, tourné vers la Durance, particulièrement cher à Bosco et Camus. 

Depuis en gros les années 2000 la vogue est à revendre dans le Luberon pour d'autres arrière-pays de soleil, de garrigues sur le pourtour méditerranéen. 

Alors, parler du Luberon malgré un a priori négatif  sinon une répulsion initiale ? oui, par considération et respect pour au moins deux écrivains, Bosco, Camus. 

Henri_Bosco_(cropped) 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Souricette-du-13

Henri Bosco (1888-1976) s'est partagé entre les hauteurs de Nice et Lourmarin qu'il a aimé en tant que terre inspirante de faune sauvage, de mystères, de paysans, de vignerons. Des agriculteurs paisibles ont succédé aux réfugiés divers venus trouver ici refuge à cause de la religion, de la conscription systématique sous Napoléon, aussi pour résister à l'occupant allemand. Bosco relevait le côté sévère du Luberon à côté de la Provence ouverte de Daudet, avec, entre les deux, Pagnol venu tourner à Grambois et Vitrolles-en-Luberon (« La Gloire de mon Père », « Le Château de ma Mère », le cadre de « L'Eau des Collines » évoquant aussi cet arrière pays provençal). 
Bosco a voulu que ses cendres reposent à Lourmarin, là où vécut son père. 

Albert_Camus,_gagnant_de_prix_Nobel,_portrait_en_buste, 1957, domaine public Author Photograph by United Press International

Albert Camus (1913-1960). Dans le monde de la culture, il a fait l'effet d'une étoile filante. Bien qu'alourdie par les malheurs et la pauvreté originelle de la famille, avec les honneurs, sa vie a versé dans la bulle des privilégiés suivis en Provence, paradoxalement grâce à René Char. Jusqu'à une fin prématurée. Tout est lié : son œuvre chez Gallimard, son amitié avec Michel, le neveu héritier de la société d'édition, la maison achetée dans le Luberon, ses positions courageuses d'écrivain engagé, le retour vers Paris, enfin, le terrible accident de la Facel Vega avec Michel Gallimard au volant, après Pont-sur-Yonne (4 janvier 1960 / les passagères arrière sauves).   

Source principale : Mappemonde 3 / 97, Le Luberon, refuge d'artistes, Cécile Helle.          

samedi 4 janvier 2025

SUD, un certain cachet !

En attendant de pouvoir faire le tour des amis (que serions nous sans les autres ?), une bonne année depuis nos paysages de garrigue, de plaine, de petite Camargue et de mer.

Étonnant comme notre atmosphère sudiste marque positivement le moral de la France entière, pour preuve, à la télé (et cela s'est déjà produit en période de fêtes !), le troisième volet des Souvenirs d'Enfance de Marcel Pagnol (rediffusion internet sur France 3 jusqu'au 9 janvier !). Avec « Le Temps des Secrets », comment ne pas réaliser combien le paysage, le cadre, nous sont familiers ne serait-ce que pour la garrigue puisque, plus “ chanceux ” que Marcel et les siens, nous profitons en prime de la mer, du delta, du fleuve et sa plaine ? Enfin, personne ne saurait contester les liens, botanique, climatique, jusqu'à familial, propres à notre pourtour méditerranéen du Golfe du Lion.






 

lundi 25 novembre 2024

PROVENCE du RHÔNE (17) Jean-Henri Fabre (1823-1915) fin.

Garance Rubia_tinctorum 2010 under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Author Robert Flogaust- Faust... Est-ce qu'il suffit de constater que sa tige est de section carrée pour la désigner ? 

... avec ses conclusions sur la reproduction de la truffe, il va aider à l'économie locale, de même avec la teinte rouge tirée de la garance, une production du Midi mise à mal, néanmoins, par la mise sur le marché d'une teinture artificielle. Sinon, le rouge pour le pantalon de nos soldats, une incitation pour la balle allemande... 

Livres scolaires, cours pour les adultes.. 1870, malgré le soutien de Paul Duruy, ministre de l'Instruction, victime d'une cabale pour avoir expliqué la fécondation des fleurs à d'innocentes jeunes filles, touché dans son honneur, il démissionne de son poste. Touche à tout, mais avec quel brio, Fabre, toujours locataire à 49 ans, quitte La Vinarde avec fracas parce que le propriétaire a élagué l'allée de platanes. 

Harmas_de_Jean-Henri_Fabre_à_Sérignan 2011 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur Renaud Camus. Il disait « l'Harmas » mais, avec une maison presque un mas, plus une terre laissée libre qu'une friche abandonnée. Euphémistique venant de lui et de sa modestie naturelle... 

C'est deux ans plus tard, grâce à ses livres, qu'il achète son Harmas, en guise de patrimoine.
Il se fait aider par deux jardiniers mais les moyens manquent pour ses recherches. Affligé qu'il soit si peu aidé, le préfet saisit le ministre Gaston Doumergue. Afin de le faire connaître, le docteur Legros, député du Loir-et-Cher publie de lui une biographie traduite dans de nombreuses langues. À Maillane où il est venu honorer Frédéric Mistral, le Président Poincaré, devant une nombreuse assemblée, rend un hommage vibrant à Jean-Henri Fabre. 

Jean-Henri_Fabre à 60 ans, coiffé de son chapeau de félibre. Domaine public Souvenirs entomologiques série 11 Delagrave 1924



Entomologiste, biologiste, chimiste, mycologue, aquarelliste, pédagogue, poète, « L'Homère des insectes » selon Victor Hugo, est reçu par Mistral comme « Félibre des Hannetons », « Felibre di Tavan ». 
Ses recherches sont encore confirmées comme valables aujourd'hui. 
 
Un mot sur sa vie privée : marié à 21 ans, son destin ne l'a pas laissé indemne, de ses sept enfants, trois étant décédés avant l'âge adulte. Chez lui, les œuvres de François Rabelais toujours en vue, l'ont certainement aidé à prendre du recul sur des aléas que nous partageons tous plus ou moins, de quoi se souvenir des mots profonds de Marcel Pagnol sur la vie des hommes « ... quelques joies très vite effacées par d'inoubliables chagrins ». 
Veuf et remarié en 1887, entre 65 et 70 ans, il a encore trois enfants avec celle qui était sa domestique, fille de l'épicière du village, Marie-Josèphe Daudel (1), de quarante ans sa cadette. 
En 1914, il est soulagé de savoir que son fils Paul est sorti vivant de la Bataille de la Marne (du 5 au 12 septembre 1914). 
Le 11 octobre 1915 Jean-Henri Fabre s'éteint dans son Harmas, chez lui... 

François, tu te demandes en espérant que non, si Paul Jean Fabre, né en 1896 dans le Vaucluse n'est pas ce fils, combattant et mort pour la France, à 19 ans, le 13 mai 1915 !... Des chances que non, vu que ce Poilu était natif  de Courthézon et non de Carpentras où l'épouse de Fabre a eu résidé avec les enfants, auprès de ses parents... 

« François, ton copain José 1949-2024 ». 


François, toi qui par le biais des vers à soie, des champs de mûriers de la Grange-des-Prés de Pézenas (mis à mal par l'autoroute) et surtout de ton pauvre copain José (1949-2024), tu allais presque l'oublier ta belle découverte de Fabre... de quoi rester modeste pour ce que nous produisons, pour ce que nous valons...  

(1) coïncidence, déjà fin des années 50, il y avait une épicerie Daudel à Saint-Pierre-la-Mer. 

mardi 19 novembre 2024

PROVENCE du RHÔNE (14) Du côté de Cavaillon...

Melons, Cavaillon, Mallory, Robion, Pagnol, mur de la peste...  

Cavaillon_Le_marché_aux_melons 2012 scan old postcard Author unknown early XXe


Alexandre Dumas père (1802-1870) a fait don de sa bibliothèque publiée à Cavaillon en échange de douze melons par an. Le conseil municipal délibéra en ce sens et la rente lui fut servie jusqu'à sa mort. 

Cavaillon,_panorama depuis la via ferrata 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Poiesia

« Redis-moi, Mallory, la chanson que tu me chantais
Ta chanson de l'été dans le bleu du ciel irlandais... » 
Le Chant de Mallory, à la radio, dans une maison aux fusains du jardin comme des arbres, que nous aimions, nous l'entendions sans que je sache, à propos de la chanson, qu'elle devait arriver quatrième sur seize à l'Eurovision 1964, interprétée par Rachel (1942-), native de Cavaillon. 

Robion la pompe-fontaine 2008 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Author Technob105

Ouvert sur une de ces plaines alluviales qui font du secteur un jardin à légumes et à fruits (plaine du Calavon), le vieux village de Robion se cale sur l'achèvement occidental du Lubéron. Notons, avec Henry Gauthier (? vivant), René Métayer (1935-), la présence d'Armand Meffre (1929-2009) dans ce trio de peintres robionnais (aucun n'est cité dans la liste des peintres wikipédia. Armand Mestre, par ailleurs écrivain et peintre, joue Philoxène, le maire du village, celui qui a le téléphone, dans « Manon des Sources ». Rappelant encore le thème de l'eau rare et précieuse dans le diptyque de Marcel Pagnol, l'Escanson qui a sa source au-dessus du village, jadis captée dans une citerne alimentant la fontaine sur la place aux platanes. Avec tout un public qui s'y fournit et plante à son tour, Robion a le mérite d'entretenir un conservatoire botanique de fruitiers dont des variétés rares et en danger de disparaître. 

Moins bucolique, l'évocation du Mur de la Peste, ce rempart devant protéger le Comtat contre la peste noire de 1720-1722. 

Mur_de_la_peste 2004 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author Psycho Chicken

« 1720. La peste, parce que de riches marchands impatients de gonfler leurs fortunes ont ouvert la ville, sans respect d’une quarantaine, à une cargaison d’étoffes et coton contaminée par le bacille, a décimé en deux ans la moitié de la population soit 30 à 40000 personnes... » (article Partager le Voyage: MARSEILLE (2)). (1) 
Ce mur de pierre sèche ponctué de guérites gardées, s'allongeait sur 27 kilomètres du SO au NE, entre la Durance et les gorges de la Nesque. Ce rempart a relativement protégé le Comtat (22 % de victimes // 36 % en Provence et 17 % en Languedoc malgré les barrières naturelles des cours d'eau). L'épidémie épargna Cavaillon. 
Alors que la peste progresse de 45 kilomètres par mois, à Noves, proche de Châteaurenard, si le premier décès date du 6 août 1721, on compte 146 morts en à peine un mois. Cela augurait mal de la suite sauf que le bilan en resta là (dernier décès en septembre) ; le village avait su réagir par des mesures cumulées bénéfiques : soins, circulation limitée et contrôlée, mise en quarantaine dans des cabanes éloignées, destruction des cadavres à la chaux vive (une rue infectée a même été murée à ses deux bouts) (2)...   

(1) Apportée par le navire « Le grand Saint-Antoine ». Concernant Marseille, le chiffre de 50.000 victimes est avancé par certains. 

(2) Au titre de médication et de désinfectant, on préconisait des vins légers ou coupés d'eau ainsi que du vinaigre dont celui « des quatre voleurs ». L'apothicaire de Ménerbes (non loin dans le Lubéron, à l'Est de Cavaillon et Robion) proposa avec succès une panacée contenant de l'opium.  

lundi 14 octobre 2024

PROVENCE RHODANIENNE (7) La Mule du Pape.

Force est de constater que le petit âne gris du mas et des transhumances passe avant la mule du pape. Ma foi avec tout le pastis que nous ont causé ces souverains pontifes, toutes les richesses dont ils ont abusé aux dépens des humbles, plutôt parler de la Mule avant de parler de leurs saintetés. En cela, n'oublions pas Joseph, père de Marcel Pagnol, héros de La Gloire de mon Père, anticipant de montrer sa largeur d'esprit à l'oncle Jules : 

« ... Non, je ne lui parlerai pas de l'Inquisition, ni de Calas, ni de Jean Huss, ni de tant d'autres que l'Église envoya au bûcher ; je ne dirai rien des papes Borgia, ni de la papesse Jeanne !... » La Gloire de mon Père, 1957, Marcel Pagnol. 

Carte_du_Comtat_Venaissin.svg 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license Auteur Oie blanche


De même, de mon côté, je ne parlerai pas du Comtat Venaissin volé au Comte de Toulouse (1274) pour récompenser l'Église de sa croisade barbare contre les Bons Hommes (Albigeois). Rien non plus sur Avignon la ville, achetée par les papes en 1348. Que ce choix de ne pas vulgariser soit exprimé avec un grand respect pour les professeurs agrégés d'Histoire (un des concours les plus durs qui soient et si mal payé en retour...), dans le secondaire puis le supérieur sinon en tant qu'historiens... Qu'on me pardonne si je me cantonne à seulement citer Henri Virlogeux jouant Jean XXII dans Les Rois Maudits à la télé (1972). 

Les Lettres de mon Moulin 1954... pardon, les ayant-droits pour le © écorné... 

Autant rappeler Daudet encore, Alphonse, avec ses Lettres de mon Moulin. Avant le film de Pagnol, Trois Lettres de mon Moulin, 1954, plus tard au cinéma du village, le livre m'avait ravi. Il se déguste par tranches, à chacun des âges de la vie, la Mule du pape venant bien après la Chèvre de Monsieur Seguin et le Secret de maître Cornille... d'ailleurs, hier seulement, j'ai découvert dans le prologue « Ce que c'était que mon moulin », que le moulin emblématique de ses Lettres n'avait jamais été à lui... Le charme continue d'agir... les illustrations de Pierre Belvès (1909-1994) y ont une part magnifique.  

Sinon, d'après Daudet, le pape de la mule, Boniface (1), était du genre débonnaire et aimable. Il l'aimait sa mule, la soignait, lui portait tous les soirs un bol de vin aux aromates. Tistet Védène, un galopin du cru, pour se faire bien voir, à l'idée du rapport qu'il pourrait en tirer, se mit, auprès du pontife, à brosser la mule dans le sens du poil. Promu dans la maîtrise papale où n'entraient que les Grands, la charge du bol de vin lui échut sauf que la mule n'en sentait plus que l'odeur. Tistet et sa bande vidaient le bon vin puis grisés taquinaient, montaient la mule, tirant sa queue ou ses oreilles. N'en voulant qu'à Tistet, la bête prenait sur elle. Le jour où ce vaurien la fit monter en haut d'un clocheton, lui, la méchanceté succéda aux taquineries. Il fallut des cordes, un palan, une civière pour redescendre la mule humiliée. Parti à Naples, devenu bel homme, Tistet revint néanmoins en Avignon demander la succession de la charge de moutardier... De la part du bon Saint-Père, comment refuser à celui qui continuait à tant aimer sa mule ? 

Tistet vu par Pierre Belvès... magnifique... à en paraître ici sans respect du copyright... 

Belle cérémonie en effet. Sur le point de monter recevoir ses insignes auprès du pape, Tistet ne manqua pas de coller deux tapes amicales sur la croupe de la mule en bas des marches, prête à partir ensuite à la vigne de Château-Neuf, prête aussi à se venger enfin. 

« [...] Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume d'ibis ; tout ce qui restait de l'infortuné Tistet Védène ! [...] celle-ci était une mule papale [...] elle le lui gardait depuis sept ans... » Lettres de mon Moulin, La Mule du Pape, 1869, Alphonse Daudet.        

Ah ! mercredi je regarde Michel Piccoli dans Habemus Papam ! un pape avec au moins autant d'humanité que Boniface...     

(1) Pas un Boniface n'ayant été pape à Avignon, Daudet le présente non sans finesse :  «... Il y en a un surtout, un bon vieux, qu’on appelait Boniface… Oh ! celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort !... » Lettres de mon Moulin 1869. 





samedi 23 décembre 2023

MARSEILLE, « tu me fends le cœur ! » (7)

 Sept, neuf centimètres, soit la taille des santons afin que les détails du visage, des habits, soient appréciables, arrêtent l'attention ; la confection du moule s’apparente, en petit et léger, à un travail de sculpture, d’ailleurs nous devons cette invention peut-être inspirée par les personnages en bois sculpté des Tyroliens ou par les santibelli de plâtre vendus par les Italiens autour du Vieux-Port, à Jean-Louis Lagnel (1764-1822) ; ainsi le village provençal avec ses métiers s’est retrouvé lié à la crèche de Noël. Contrairement à une modernité, qui, au nom des affaires, cultive l'insatisfaction permanente, le désir du toujours plus, causant un gaspillage, un gâchis aussi malsains que nocifs, un passé pas encore matérialiste du “ chaque chose en son temps ” nous faisait apprécier, guidés par un élan alors général, à la radio, seulement dans la semaine avant Noël :   

Santons_provençaux 2021 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Author Thomon

« Dans une boîte en carton, sommeillent les petits santons... » (1935, chanson d’Alibert, paroles René Sarvil, musique Hippolyte Ackermans). 

Dans une boîte en carton, «...le berger, le rémouleur, le Ravi, les moutons en coton... » Dans une boîte en carton, sommeille tout ce qui est caché au plus profond de nos âmes, tout ce que nous croyons perdu, à tort... tout ce que notre fort intérieur, un peu “ Cité de Carcassonne ” renferme de rétentions parfois stupéfiantes, apparemment hors de portée... il faut aiguillonner, afin qu’à l'instant “ T ”, serait-il rare, à force de surexcitation, la herse ne libérât un fond enfoui nous faisant l’effet d’une révélation plus facile à ressentir qu'à écrire... quant à le dire, n'en parlons pas... Tisonner la cendre pour en ressusciter la braise alors que le Nadalet du clocher descend à nous par la cheminée... Fada mais juste ce qu’il faut seulement pour ne pas oublier ce qui fut... Dans ce qui fut et qui reste, bien qu'énigmatiques, quelques vers dans l'ambiance me reviennent ; nous les devons à Jean Camp (bien des références sur ce blog) : 

« Bèl Nadal, me fas rebastraire
Se lo Bon Dieu m'avia causit
Auriai volgut faire, pecaire,
Davant lo monde estabosit,
De nostre Sénher, un vendemiaire
Se lo Bon Dieu m'avia causit.(1) »
Jean Camp. 

Dans les années 50-60, la crèche se nichait à l'intérieur de cette chapelle de notre église... Y est-elle toujours ? 

Jésus bébé déjà vendangeur ? sûr que les mots de Camp interpellent. Mais ils ont de bon que les santons semblent évoqués au sein de la crèche... Et les santons représentent la vie au village, sa communauté dans ces années qui voient l'enfant que j'étais apprécier l'atmosphère magique de Noël... Plutôt que le vendangeur, je verrais plutôt la vendangeuse ; encore liés au monde de la vigne si prédominant alors, le poudaire coupé en deux à tailler les sarments, la femme qui forme les boufanelles, les fagots, le cheval et sa charrette, le vigneron devant un foudre, le tonnelier, le charron, le bourrelier... j'oubliais le berger, bien sûr, du temps où en marge de La Clape, du côteau de Caboujolette, avec celle de Maurice déjà dans la garrigue, trois autres bergeries se comptaient dans ce faubourg du village. Pour la vie de tous les jours, la lavandière, la femme aux commissions, à la corvée du pissadou, les hommes acagnardés au soleil... le garde municipal... Je vous laisse prolonger. 

Marseille... Marseille, excentrée par rapport à l'Aude bien qu'étroitement liée, représentative... Que ne pourrait-on aimer, encore, de toi, en prime de la place de choix que tu laisses à Pagnol ?  la croix bleu-azur de ton drapeau, le bleu de l’OM, la classe de Robert Guediguian pourtant si populo, les camions-pizzas dès 1900, les chichis fregis de l’Estaque... Dernière carte postale avant de reposer le couvercle sur la bouillabaisse (quand ça bout, baissez le feu), celle du Palais-Longchamp à la gloire de l’eau suite au creusement par 5000 ouvriers du Canal de Marseille amenant l’eau de la Durance en 1847 après onze ans de travaux... et l'épidémie de choléra de 1835. 

Un château d'eau habillé en palais, aboutissement, au bout de 85 kilomètres (jusqu'à 93 selon certaines sources), du canal amenant l'eau de la Durance à Marseille en manque. Entre les hésitations, le coût lié au projet, trente années furent nécessaires avant la première pierre. Après les propositions des architectes Coste puis Danjoy, c'est celle d'Henri-Jacques Espérandieu (1829-1874), le protestant à qui nous devons Notre-Dame-de-La-Garde, qui est retenue malgré les attaques répétées au tribunal d'Auguste Bartholdi (sculpteur en 1886 de la statue de la Liberté) trouvant que le projet retenu ressemblait trop à ses plans. (Même Rodin, vers 1865, fut congédié pour manque de productivité [source : Eaux de Marseille]). 

Palais_Longchamp_(Marseille) 2019 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Auteur Arnaud 25

Palais_Longchamp 2016 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Author Vlad Mandyev
  

1869. Inauguration du Palais-Longchamp, son arc de triomphe château d'eau, les allégories de la Vigne et du Blé rendant hommage à la Durance au centre les ailes courbes qui l'encadrent, les cascades et bassins du jardin devant. Sinon, il est raisonnable de penser que les musées des Beaux-Arts à gauche (1873), le parc derrière, s'y sont adjoints par la suite (le musée d'Histoire Naturelle à droite est en place depuis1869 / avec le parc, le jardin zoologique de 1856 a fermé en 1987). Et il faut bien se dire que l'essentiel est caché, s'agissant de la citerne de 30.000 m3 sur un hectare, son dispositif de filtrage, une cathédrale souterraine inutilisée depuis 1969 et dont on ne fait rien, à force de mauvaise volonté, découragement et fatalisme. 

« Évidemment, c’est un pays où il n’y a pas d’eau, et surtout à cette époque, il n’y avait qu’une seule fontaine sur la place du village, qui nourrissait tout le village... » Marcel Pagnol, Pathé Journal 1971.

Marseille, crie qui tu es ! continue de crier que tu es là ! Marseille, tu me fends le cœur ! 

(1) essai de traduction : Beau Noël tu me fais imaginer (tu m'obliges à reconstituer ?) si le Bon Dieu m'avait choisi j'aurais voulu faire, peuchère, devant le monde éberlué, de notre Seigneur, un vendangeur si le Bon Dieu m'avait choisi. 

Sources Wikipédia, la page facebook “ Il était une fois Marseille ”, Marseilletourisme, Marie Pestel. 

[Retour aux sources] Sous le Palais Longchamp, les citernes "cathédrales" oubliées - Marsactu  

dimanche 17 décembre 2023

MARSEILLE poubelle et plus belle (6)

 Si les dockers savent historiquement faire frein à la logique économique libérale toujours favorable aux donneurs d’ordre, au prix d'une perte de parts de marché qu’on voudrait leur imputer, du côté des éboueurs, la tradition intenable d'un “ fini-parti ” à part (1), a longtemps fait de Marseille la ville la plus sale de France, avec parfois des rats dans les écoles (doit-on encore en parler au présent ?)... On marche sur la tête dans ce pays ! le “ fini-parti ” n’a rien de mauvais si la tournée dure un temps journalier réglementaire, même adapté aux difficultés, aux risques liés au métier... " Tu finis ta journée de tant d'heure et tu peux partir. "    




À l’instar du Mistral chassant les miasmes, du mieux-vaut-tard-que-jamais à propos d’un tout-à-l’égout longtemps défaillant, des tensions sociétales qu’une philanthropie basique se doit d’apaiser, sans parler d’élever un quelconque niveau, préparons-nous à quitter Marseille avec ce qu’elle a pu inspirer de beau, de créatif, des troubadours à l’Astrée, premier roman-fleuve d’Honoré d’Urfé (1567-1625) jusqu'à la trilogie, Marius, Fanny, César, de Marcel Pagnol (1895-1974), mondialement connue et étudiée. J'y laisse aussi mes lacunes pour ce qui est des romans policiers... nous ne sommes que les pièces du puzzle qu'on peut... 

"Un" des pouces de César, photo autorisée par flickr, en petit format car trop pauvre en définition... 


César, de son prénom pas plus Jules que le patron du Bar de la Marine, père de Marius, non, César Baldaccini (1921-1998) né néanmoins dans le bar de ses parents à la Belle-de-Mai, à Marseille, César le sculpteur autodidacte bien que passé par des écoles supérieures de beaux-arts. Parce que la pierre et le marbre coûtent cher, il va récupérer et créer à partir de ferrailles. Sculpteur des compressions et expansions, pour ce qu’il a apporté à la sculpture, il est reconnu par le grand public alors que le milieu snob le dénigre (que n’ont-ils pas fait à Van Gogh ces suffisants exclusifs !)... Son sein, son poing sont précédés du pouce (1,85 m. à l’origine),  réalisé puis dupliqué en bronze, en polyester, en sucre... Celui de Marseille pèse 6 tonnes pour 6 mètres de haut... celui de la Défense 18 tonnes pour 12 mètres de haut... la prétention confinerait-elle à l’arrogance ? 

Marseille_-_la_fontaine_de_Jules_Cantini_sur_la_place_Castellane_illuminée_(œuvre_de_Allard).tif photo de 1937 Auteur inconnu Licence Ouverte 1.0 (License text, English license text) Archives Municipales de Marseille

  
André_Allar,_La_Source,_groupe_de_la_Fontaine_Cantini._1911._Marseille,_place_Castellane._Photo,_Jamie_Mulherron 2021 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

Monumentales les sculptures à Marseille, et si, avec le Milon de Crotone, Pierre Puget (1620-1694) a été l’égal, en renommée, de Michel-Ange et du Bernin, il faut absolument citer Jules Cantini (1826-1916), sculpteur, marbrier, mécène et bienfaiteur de la ville de sa vie, offrant à celle-ci, outre la réplique du David de Michel-Ange, celle du Milon de Crotone, la fontaine de la place Castellane, allégorie du Rhône et de la Méditerranée avec Marseille en haut de sa colonne, à vingt-cinq mètres... 

(1) Jusqu’en 2014, la journée était considérée faite à la fin de la tournée, le nombre d’heures n’étant pas effectué.  

Sources Wikipédia ainsi que la page facebook “ Il était une fois Marseille ”. 

lundi 27 novembre 2023

MARSEILLE (1)

Le cul entre deux chaises d’aller trop loin dans une exploration d’un Sud intime, que presque je voudrais imposer à une perception communément partagée... en la volant aux autres qui plus est, à ceux, reconnus et autrement plus respectés par leur renom, la reconnaissance reçue en retour sinon l’effort de vulgarisation... entre une retenue qui me remettrait à ma place d’être lambda et la prétention d’avoir à dire, privilège d’un temps qui ne saurait durer, quitte à renverser des règles de bienséance, je franchis mon Rubicon... Je me laisse aller à vider mon sac, prétentieux écrivaillon que je suis, pétant plus haut que mon derrière. Plus prosaïquement, emporté par cette exploration, le projet « SUD ? C’EST ÇA ! » dans son deuxième tome, devra-t-il déborder dans un cinquième volume, le troisième dédié au printemps ? C’est dans cet état d’esprit que le titre “ Marseille ” est abordé, depuis des jours, d’où le dilemme et ma confession de tout à l’heure. Bof, il suffira d’évoquer Pagnol et nous passerons à la suite, principalement en remontant la Durance.

Enfant des marges et des armasses (des talus et des friches), campagnard, en véritable “ pacoule ” (on dit “ pacoulin ”, pas “ cul terreux ” par chez nous, la terre étant trop sèche pour accrocher nos séants), si la petite ville, Narbonne, Béziers, ne rebute pas, même si une trajectoire personnelle me fait penser avec tendresse à Perpignan, par contre les grandes villes... Toulouse, Montpellier, Marseille, je ne les aime que de loin. Autre souci : ce voyage va géographiquement dépasser les limites d’un Sud perçues parfois en tant que frontières (voir à ce propos la présentation de l’opus) alors que j’ai choisi de rester libre, émancipé plutôt qu’enfermé. Ne vous méprenez pas, rien de désinvolte dans cette indépendance affichée. Et puis si on ne peut plaire à tout le monde, qui m’aime me suive ! Nous verrons bien. 



Alors, des clichés, des raccourcis pour évoquer Marseille ?  En vrac, le crayon au coin des lèvres, presque les yeux en l’air du rêveur qui n’écoute plus en classe... la peste de 1720, la sardine de 1779-80, le Vieux-Port, Marius, Fanny, le Bar de la Marine, le « ferriboate », les poissonnières au langage fleuri, la bouillabaisse, le camion pizza, le château d’If et l’abbé Faria, la Canebière, la maison du fada, la Bonne Mère, Marius et Olive, la cathédrale de la Major, les Goudes et les calanques du Sud, la plage des Catalans, le mondial de pétanque “ La Marseillaise ”, la French Connection (pour ne plus savoir écrire correctement “ connexion ” ensuite), le juge Michel, la drogue, les règlements de comptes, Robert Guédiguian de Marius et Jeannette, des Italiens, des Arméniens, des Pieds-Noirs, des Comoriens, le bleu du drapeau et de l’OM, tous ceux que le port a attirés... Rimbaud, Conrad, Cohen, Benjamin... N’en jetez plus, c’est criminel de le dire ainsi, plus encore que dans un numéro du Reader Digest, Marseille mérite mieux...

Cité_radieuse,_Marseille 2017 Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication Author Karmakolle
 

Alors, si cette liste n’est venue qu’au bout d’une maturation certaine c’est que Marseille interpelle, « Marseille est la plus belle ville de France. Elle est tellement différente de toutes les autres. » Arthur Schopenhauer (1788-1860). À vouloir l’éluder, cette pensée de Schopenhauer m’arrête, Marseille s’impose comme capitale d’un Sud intime.   

Marseille,_aerial_view_from_plane 2022 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Author Naioli


jeudi 23 novembre 2023

L’ESTAQUE, la NERTHE, le ROVE, la CÔTE BLEUE...

Les chaînes de l’Estaque ou de la Nerthe, celle de l’Étoile me sont chères à plus d’un titre. 

Le sens, en gros de cet "effondrement", peut-être une submersion moins brutale (?), en limite des canyons et du Grand Bleu... Ceux qui en furent les témoins sauront me corriger... 
Golfe_du_Lion  the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license Source maps for free.com Author Hans Braxmeier

En premier lieu, elles sont d’un Sud qui partage ses entrailles terrestres... Il y a des millions d’années, peut-être cinq sinon vingt, entre les deux, en tout cas bien avant l’émergence des prémices d’humanité, un effondrement titanesque ouvre le Golfe du Lion (des Lygiens, des étangs). La mer, comblant la ria du Rhône jusqu’à Givors (sur 250 km vers le nord en partant de l’embouchure actuelle du Grand Rhône), a tout couvert hormis l’ourlet sud et oriental du Massif-Central. Dans un mouvement inverse combiné à une baisse du niveau marin, au-dessus du comblement par les fleuves, aux plis modestes des garrigues languedociennes orientés SO-NE (Clape, Montpellier, Costières), répondent ceux de Provence (Estaque, Étoile), de même nature, avec des pins, des kermès, une végétation comparable.  

" Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers... " Sans évoquer son pauvre frère Paul, disparu si tôt, nous sommes déjà chez Pagnol... 
Village du Rove chèvres du troupeau Gouiran 2004 Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Auteur Roland Darré

La chaîne de l’Estaque ou de la Nerthe, ou encore du Rove, plus longue de nom que haute de relief, culmine vers 278 mètres seulement, tout à l’Est, entre les autoroutes qui descendent à Marseille. Victime d’incendies, elle a le mérite de sauvegarder la race des chèvres du Rove, du nom du village de la chaîne, plus remarquables par leurs grandes cornes torsadées en forme de lyre que par le manque de pampilles, ces pendeloques de peau au cou. La race a été sauvegardée, localement, son lait permet de fabriquer la brousse du Rove.

Rove, le nom reste lié à un canal étonnant sinon extraordinaire depuis 1926, en tant que plus grand canal souterrain au monde. 7,1 km de long, 15 mètres de haut, 22 de large, un tirant d’eau de 4,50 mètres à l’origine, des “ mensurations ” notables pour relier Marseille au Rhône, le port à l’étang de Berre. Hélas, suite à un éboulement monumental en 1963 (170 m. comblés, un cratère en surface d’une quinzaine de mètres de profondeur), le grand canal est fermé. Depuis, on se renvoie la patate chaude, on se réunit sur une réhabilitation a minima, à savoir l’adduction d’eau de mer vers l’étang afin d’en renouveler la vitalité.

Mais comme nous languissions, par un bel après-midi d’été, de laisser le village ensuqué de chaleur pour être le premier, depuis la garrigue, à montrer le bleu de la mer, en mieux, retrouvons ici la côte rocheuse, la Côte Bleue, telle la parenthèse de fin qui, ouverte avec celle de la Côte Vermeille ferme, de sa rocaille le doré du Golfe du Lion. 

Côte_Bleue_-_Méjean 2009 Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported Auteur Florian Pépellin

L'Estaque_aux_toits_rouges,_par_Paul_Cézanne peint entre 1883 et 1885 Domaine public. Changeant de main aux enchères en 2021
C'est celle-là ! un choc, un jour de divagation curieuse, quand ces teintes, en un éclair, me refirent voir d'un coup, derrière la vigne avec le puits de Villebrun où attendait une eau douteuse, le village de Pissevaches, sur son coteau au-dessus de la mer...  

Dire “ la Côte Bleue ” c’est évoquer une beauté naturelle : en attestent les peintres, nombreux, qui ont tenu à en témoigner, à en capturer la lumière, les couleurs suivant le moment, toujours à jouer entre l’instant fugace et l’effort patient nécessaire pour en fixer l’impression sur la toile. Passons, puisque, n’y entendant rien, je me contente d’apprécier les accords orangés et verts de Cézanne, retrouvés même sur les contreforts de la Clape donnant sur notre plage familiale à Saint-Pierre-la-Mer, ses bleus qui toujours nous font fondre, à hauteur de Pissevaches. 

Côte_Bleue le train entre Niolon et la Redonne 2023 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International, 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license Author Benjamin Smith

Dire “ la Côte Bleue ”, c’est évoquer une ligne de chemin de fer particulière, seule, à moins d’avancer pedibus, à offrir des points de vue uniques sur la portion finale qui aboutit à L’Estaque, déjà au port de Marseille. À pied ou du train, des viaducs et ouvrages d’art, des forts militaires, des petits ports cachés, des sites de plongée du plus haut ou jusqu’à un plus profond rappelant Jacques Mayol, héros du Grand Bleu... À ce que la nature propose de caps, calanques, anses, madragues, sentiers des douaniers, grotte préhistorique, à la beauté renouvelée du paysage s’allie le plaisir de découvrir. Pour les plus passifs, les stations balnéaires de Sausset-les-Pins, Carry-le-Rouet connues pour leurs oursinades de janvier-février (Fernandel, à lui seul, en mangeait une cagette entière... toujours à Carry ; dernièrement, un reportage télé a montré une bande d’amis amateurs de palourdes pêchées à un mètre de fond dans une crique... ). 

jeudi 16 novembre 2023

L'ÉTANG JADIS " Le lièvre, les alouettes et les moissines "

.../...Et oui, que veux-tu... je te regarde, toujours j’ai l’œil sur vous, fourmis minuscules à s’escrimer, collées au sol. Du noir de l’Espace, je le vois ton étang, vous avez couru avec des camarades du village, le long de fossés toujours utiles à drainer, passant sur ce vieux pont, enfin, fin XVIIIe... et toi, derrière... Entre nous, je t’aurais dit pour ton cœur, si tu avais demandé... J’ai aimé le lièvre qui a démarré devant, les alouettes qui fêtaient si bien le printemps de leurs trilles, non loin du terrain historique, du rugby Bleu-et-Noir.

Une vue de la cuvette de l'Étang de Fleury ; diapositive de François Dedieu 1967. 

Et là, je te vois, âgé déjà, à remonter dans le temps, pour que ton empreinte, à l’échelle, ne paraisse pas si vieille, pour conjurer le temps... Non, ne te fâche pas, c’est bien que tu aies parlé des chênes avant, massacrés pour forger, faire du verre, chauffer les fours. Manquant d’eau, l’étang nourricier (on a trouvé des traces de pilotis, des hameçons d’os) est devenu marécage insalubre... Il a fallu l’assécher par le souterrain antérieur aux Romains, tu dis...   

La cuvette de l'Étang de Fleury ; la vue est prise depuis la colline du moulin de Montredon ; le terrain de rugby se trouve derrière l'alignement de cyprès, en bas. Diapositive de François Dedieu 1967. 

Les pins jadis si regrettés, ont tout envahi depuis qu’il n’y a plus de moutons, les Canadair sont souvent appelés, le frelon asiatique est pire que tes abeilles rouges, le chemin de ton grand-père est propriété privée et les enfants ne rêvent plus de Noëls blancs... il ne neige plus depuis belle lurette... et aujourd’hui on va au ski. Le vin des châteaux se vend moins mais cher ; le copain si sportif, pas un pet de graisse, lutte à présent contre Alzheimer, celui de la carabine ne tient pas aux souvenirs, l’autre (c’est une pudeur de ne pas dire Antoine) est mort à Amélie-les Bains où, vu le nombre, ils ont dû aménager un mouroir. Où sont les alouettes qui montaient dans le soleil ? Le rugby-village est mort aussi. Seul l’étang asséché pourrait retrouver son eau et les belles femmes ne te feront plus réagir qu’en esprit... Un signe : tu te remets des paroles terribles de l’auteur, cinéaste, écrivain, qui t’apporte ce bonheur d’écrire :

 « … Telle est la vie des hommes : quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins… Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants… » Marcel Pagnol. 

Parce qu’il faut regarder de plus haut, de plus loin. Moi, tu le vois, tu vois que je ne suis pas morte...

Entre parenthèses et sans la couper, pour ne pas froisser celle qui me suit mieux que mon ombre : 

Dattier-de-Beyrouth 2014 Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported Auteur À Chaud

—  à propos du raisin volé, le copain Max pense qu'il s'agit du Servant (ou Servan), un cépage blanc aussi, aux grappes tardives pouvant se garder jusqu'à Noël voire jusqu'à Pâques si on trempe dans l'eau le bout de sarment coupé avec... Malgré ses baies oblongues, ce raisin a quelque chose de la variété Italia, aux grandes grappes et gros grains, tardive aussi et se prêtant à ce mode de conservation. J’en étais là quand Luc, le copain d’enfance m’a remis sur la piste du raisin pendu tenant au moins jusqu’à Noël, d’après lui de variétés indifférentes (pour nous faire voyager il a cité le Dattier de Beyrouth !). Une image lui reste, vue dans une série d’après Jean d’Ormesson, celle de sarments trempant dans des bocaux, peut-être de ceux qui tiennent jusqu’à Pâques. Donc nous dirons “ pende ” et non “ pande ”. Je rappelle, à y être, que mamé Ernestine suspendait des grappes couplées de raisin blanc de part et d’autre d’une carabène, dans une pièce obscure et fraîche... tout un art de suspendre les moissines...   

L'entrée embroussaillée de l'aqueduc souterrain 2019. 

— à propos de l’Étang de Fleury dans sa cuvette, c’est vrai qu’il pourrait se retrouver sous l’eau comme cela s’est produit en 1836 lorsque, suite à de fortes pluies, une portion de l’aqueduc souterrain s’est effondrée. Pour le remettre en état, il fallut creuser un entonnoir pour accéder à la partie obstruée, sinon plusieurs avant de réussir, puisque, non loin des « Quatre Chemins », l’endroit s’appelle « Les Traucats » (prononcez "traou-" puis insistez sur "-cats" comme en anglais)(deux ou trois surfaces sont toujours en friche, le long du chemin, en surplomb du souterrain, dessous, à une dizaine de mètres)

Source : « De Pérignan à Fleury », Les Chroniques Pérignanaises, 2009. 

Pour l’étang et le ruisseau du Bouquet, voir la série d’articles sur “ Le dernier affluent ”.