samedi 28 février 2026

Le bon bol de l'équipe à Robert (7.4)

Avec Robert Vié, la traîne entre le grau à sec de Pissevaches et les Cabanes-de-Fleury. 

C’est la mer, encore à la belle saison, mais quand le « vent du Nord » (1) rafraîchit l'atmosphère, qu'on met le pull le soir venu. Tous, le nez en l'air, à compter jusqu’à la septième étoile avant de poser et de remonter la traîne (2) dans l’obscurité qui monte et s’épaissit. Nuit sans lune, à la rude, à même le sable qui heureusement ne vole pas. Premières lueurs et on recommence, après le café, pour le ou les bols du matin, un coup de filet contournant, afin d'encercler le poisson... Plutôt que de faire penser à la courbe formée par les flotteurs laissés derrière la barque jusqu’à ce qu’elle revienne au bord, le mot ne s'apparente en rien à l'intérieur arrondi d'un bol : « Chaque mise à l’eau de la traîne avec retour à la plage est appelée un « bol » (le V se prononçant B en occitan, on pourrait traduire par « un vol » ou mieux « un envol » du filet.) » Guy SiéRien, cette fois là, un peu après le grau à sec de Pissevaches. 

Une autre fois, à potron-minet, sur la plage des Cabanes, il y a Émile, le voisin, Marcel mon beau-père, Robert et moi, prêts pour un premier bol (du latin bolus, coup de filet). Sauf que, pendant que nous patientons l'aube, derrière nous, sur le chemin des dunes, à la queue-leu-leu, une drôle de procession, comme ondulant entre les bunkers du Sudwall allemand, les tamaris, les oliviers de Bohème et les hampes joliment fleuries des yuccas... Mais qu’est-ce qu’ils foutent ces trois, si tôt le matin ? C’est étrange, d’autant plus louche qu’ils trimbalent quelque chose, le premier sur l’épaule, les autres à bout de bras... qu'est-ce qu'ils peuvent bien trafiquer ? 

Après les chalets jumeaux (3) ils descendent sur la plage. Le premier jette son fardeau sur le sable, les deux autres se libèrent aussi. L’un d’eux vient vers nous « Bonjour, on a la saucisse, les escargots... si ça vous dit, portez les sardines, à la bonne franquette ! ». Ses compères s’occupent déjà des victuailles, des bouteilles, du gril déjà sur la boufanelle (fagot de sarments) pour ne pas se coller de sable. 

Robert Vié ravaudant dans “ notre ” impasse. 

La mer frisotte encore fraîchement. L'aube s'annonce. Premier bol : rien. Le patron scrute, essayant de pénétrer le miroir des eaux peu engageantes. L'astre du jour est sur le point d'émerger. Deuxième essai : rien. Toujours pensif en regardant les flots, Robert annonce que ça vaut bien une troisième tentative. Jaune d'œuf (j'ai aimé l'expression de François Marty) le soleil salue la Terre. Dernier bol. A deux de chaque côté, filet vide ou filet plein, la traction semble toujours aussi lourde. On piétine en cadence, en arrière, balançant d’un pied sur l’autre, le talon bien enfoncé, le trajèl (4) sanglé sur l’épaule qui va le mieux, un peu comme des forçats à la chaîne ; celui qui arrive au bout se hâte d'aller reprendre, travail d'équipe oblige. Quand la poche se présente, un rond huileux, irisé de vert-marron-violet, gagne sur le bleu de la mer. Plus près du bord des petites écailles toujours plus nombreuses et virevoltantes lancent des éclats argentés. Que bòu ! Quel bol ! quatre cents kilos !

Et quel déjeuner sur le sable avec les trois de Salles qui s’offrent le plaisir du dimanche matin sans les femmes ! La flambée de sarments, la sardine grillée à peine sortie de l’eau... Ne dites pas que j’en ai mangé cinquante-deux ! Les escargots je ne les ai pas comptés pas plus que les centimètres de saucisse fraîche ! Et il fallut faire honneur aux vins de buvette de chacun ! Vous êtes sûrs qu'avec les Sallois, c'était la guerre ?Appétit de jeunesse... mais rien pour souper ce jour-là... j'y repensais, la main tremblante à dessiner le chalet des Cabanes...  

(1) disions-nous en parlant du Cers, vent de couloir, donc suivant celui de l'Aude, plein Ouest. 

(2) sorte de pêche à la senne mais depuis la grève, appelée aussi « caluche » ou « petite traîne ». Frédéric Mistral note (Tresor dòu Felibrige / page 10309) « Bòu, vòu, bol s.m. Coup de filet, v. tra ; produit d’une pêche par bateau, v. pesco ; poste que doit occuper un pêcheur, pour ne point endommager les filets des autres, v. espaci, sort ; capture, prise, butin, v. caturo.
Tira lou bòu, lever le filet ; metre son bòu en terro, verser sa pêche sur le rivage ; s’enrichir ; faire bòu, faire bonne pêche ; faire un bòu blanc, ne rien prendre, faire fiasco ; croumpa lou bòu, acheter le jet du filet ; avé lou bòu, avoir le droit de pêcher ; prendre bòu, acquérir ce droit ; perdre lou bòu, cesser d’avoir le droit de pêcher dans tel ou tel endroit ; tèn soun bòu, il a fait son magot ; que bòu ! quelle capture ! ».

(3) 
... pas plus que l'emplacement du chalet je voulais dire, pardon... sur pilotis afin de parer aux coups de mer de la mauvaise saison... Étrange, cette absence de fenêtre...  


(4) bricole de corde terminée par un liège et fixée à une sangle d’épaule. Une paire de tours sur le cordage de halage suffit à s’atteler. 

vendredi 27 février 2026

« Bogue » ? « Gobie » et crabe bleu... (8 fin)

[...]Une semaine après, pour les déjeuners des copains il me met deux gros bocaux.

— Et qu’est-ce que c’est ? 

— C’est du pâté de poisson... Justement, ce jour-là, on était partis des Cabanes avec les tracteurs ; on avait fait en remontant et quand on a été au milieu des culs nus, midi, une heure moins le quart, c’était l’heure de manger ! Stop ! On avait un grand plateau que je mettais à la barque et je sors ça. 

— Et qu’est-ce que tu nous portes ?

— Ma foi, du pâté... 

Un commence à goûter :

— C’est pas mauvais ! C’est bon ! Viro reviro (Tourne, retourne-toi), ils avaient tout flambé !

Quand j’ai revu le chef, je lui demande ce que c’était :

— Ce sont les poissons que tu m’as donnés... C’est du pâté de bogues. 

— Ils m’en ont pas gardé  ! 

Boops_boops_shipwreck 2010 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license. Author Albert kok

Le chef, lui, m’en avait gardé un peu et c’est vrai que c’était bon !
Ils nous en a donné du pâté, cinq ou six fois et ils se jetaient dessus comme la misère sur les pauvres ! Aurio vist aquo ! (tu aurais vu ça !). J’étais au milieu comme un capitaine au long cours, ils étaient autour... et quand ils ont su que c’étaient des bogues, ils en sont tombés sur le cul !

C’était une sacrée escouade, tu peux croire... C’étaient pas des fainéants, ajoute Yves comme pour excuser leur appétit. Ils étaient vaillants, tu sais... Quand tu fais cinq ou six bols ou sept...

— Tu dis que tu avais les tracteurs quand même... (les fameux tracteurs oubliés / note JFD de 2026). 

— Non mais, tu sais, quand on voyait qu’y avait du poisson parce que le poisson, une heure tu en as et puis y en a moins. Alors quand il y en a, tu tires à la main : deux bols alors que le tracteur t’en fais un seul... il permet de reposer l’équipe quand ça baraille (bouge) moins. Sinon, fallait se la donner... et pas pour des bogues de préférence... Ce sont des combines qui viennent vite. Tu le comprends : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. » 

Scène de pêche à la senne Auteur Yves Boni. 

Du (ou de la) bogue au gobie, il n'y a donc qu'une possible confusion, donnant, en principe, l'occasion d'y réfléchir... Lou gobi en occitan
, blanc, jaune, rouge, negre, victime d'une terrible prédation par le crabe bleu (3), venu d'Amérique dans le ballast des navires, ne se trouve plus guère. C'est à peine si le pêcheur de Burano, l'île des pêcheurs aux maisons colorées assez éloignée de Venise, a pu en céder la petite vingtaine de la recette (le poissonnier de Venise n'en a plus l'arrivage, de même). 

Callinectes_sapidus_(blue_crab)_(Cayo_Costa_Island,_Florida,_USA) the Creative Commons Attribution 2.0 Generic Author James St. John

(3) « ...parlons-en de ce crabe bleu venu aussi avec le ballast des bateaux, costaud comme un chatka, pouvant atteindre le double-décimètre, capable d'ouvrir une huître mi-adulte et de sectionner un doigt (impossible de le tenir par l'arrière tant ses pinces sont longues !). Sa chair est excellente, maigre consolation si après lui c'est le désert marin... » (voir, en date du 13 mai 2023 Le CRABE de MARSEILLAN, lou cranc de Marselhan. )

 

jeudi 26 février 2026

« Bogue » ? « Gobie » et crabe bleu... (8)

Parenthèse sur la pêche du jour mais non sans rapport avec notre thème. Hier, le sujet de « Voyage en cuisine », émission d'Arte, parlait d'une recette à Venise, un « risotto di go » “ monté ” petit à petit avec un bouillon de poisson, de gobie exactement (le bouillon restant clair, on dirait que le chef n'a pas passé pas sa préparation oignon-céleri-gobies au presse-légumes). Aussitôt j'eus souvenance d'un épisode de pêche raconté par Yves Boni, intitulé, mystère et inspiration décalée du témoin plutôt que du rapporteur, il me semble : « Les bogues du capitaine au long cours », à propos d'Yves, pêcheur local jamais parti mesurer des profondeurs, tel Marius de Marseille, dans des mers lointaines. 

Quelques gobies « Voyage en Cuisine » Arte (25 février 2026). 
 

Et là, le gobie composant l'apport principal au risotto vénitien, je me suis égaré dans une question de phonétique, une métathèse de spécialiste, entre nous, une inversion comme dans “ aéroport, aréoport ”. Était-ce le cas avec “ bogue gobe " concernant le gobie, gobi en occitan, ce petit poisson puissant par rapport à sa taille, ne sortant de son trou que pour aller manger. 

Hier cette recette de risotto est venue corriger mon méli-mélo existentiel : plus grands et en pleine eau, les bogues ne sont pas des gobies. Cela ne m'a pas bridé dans la relecture de l'article datant de plus de dix ans... Si ça vous dit de m'accompagner pour cette reprise de cet écrit d'août 2015 :   

LES BOGUES DU CAPITAINE AU LONG COURS (VI) 

« La bogue (1), ils en sont friands à Toulon, malheureux ! J’avais un copain, il était à la Seyne ; sa mère vendait sa pêche. Un jour il fait une soixantaine de kilos de bogues.

« Qu’est-ce que tu vas en faire ? » je lui dis, nous, là-bas, on les jette...

— Vous les jetez ? mais tu veux pas rigoler, ça vaut un prix d’or !

— Ça vaut un prix d’or ? Nous, on les donne aux goélands !

— Mais vous êtes cabourds (2) ! C’est prisé ici ! 

Du coup, plutôt que de les jeter, la fois d’après, je les porte au chef, un grand chef de cuisine qui nous régalait de ses pâtés, au déjeuner. Je lui précise que c’est vraiment pas terrible, la bogue. (à suivre)

(1) Boops boops, communément appelée bogue est une espèce de poisson marin de la famille des sparidés. La bogue, Boops boops (Linneus, 1758) est une espèce largement répandue aussi bien en Atlantique oriental qu'en Méditerranée. Elle présente un caractère semi démersal (benthique si vous aimez mieux...) et vit au-dessus du plateau continental sur tous les fonds jusqu'à 490 m ; elle est plus abondante dans les cent premiers mètres.
Elle doit son nom de bogue a la taille de ses yeux qui sont particulièrement grands par rapport a sa tête, comme un insecte (en anglais « bug »). WIKIPEDIA. 

(2) à l'origine "mouton qui a le tournis" ; signification dérivée : "idiot". 

Boops_boops_Karpathos 2011 under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Author Roberto Pillon.


 

mercredi 25 février 2026

La traîne expliquée par François MARTY (7.3)

Auditeur privilégié de ses précieux témoignages, je partage avec plaisir le vécu d'Yves Boni, pêcheur originaire des Cabanes-de-Fleury. Après ça, comment se résoudre à un clap de fin avec un témoin si amicalement soucieux de partager ce que fut sa vie de pêcheur ? 

À titre personnel, je garde pour la fin le souvenir plaisant d'une participation à au moins deux caluches, deux petites traînes, à Saint-Pierre-la-Mer (Pissevaches) et aux Cabanes-de-Fleury, avec, inoubliable tant il était attachant, un autre pêcheur de chez nous, Robert Vié (1927-2007). 

François Marty (1953-2008), emprunt aux Archives du Sensible.

Décidément, c'est la pêche à la traîne qui est la mieux documentée tant dans la revue Folklore avec la participation d'Henri Bourjade, avocat de formation, propriétaire terrien à Fleury-d'Aude et Saint-Pierre-la-Mer, celle aussi, pour aujourd'hui, de François Marty (1953-2008), pêcheur à Gruissan dans son étude malheureusement inachevée pour cause de décès. 
Dans la quarantaine de pages dédiées à sa « Description détaillée des techniques de pêche », avec l'art de la pêche, le lamparo, la foëne, le tellinier, le trabaque, les filets maillants, les crocs et le globe, François Marty accorde huit pages à la « caluche », deuxième en importance après le lamparo.      

François Marty la caluche : 
« ...Les très grandes traînes appelées « Gateo » ont vécu leurs dernières mises en œuvre dans les années 1950 : par manque de bras » (F.M.
Il nous explique qu'en plus des professionnels, les 50 à 80 personnes se présentant pour aider à la traîne, venant suite au bouche-à oreille initié dans les quartiers par les matelots se trouvèrent de moins en moins intéressées par la part gagnée, « la godaille » (F.M.)(en raison de l'amélioration du niveau de vie, de la paie en numéraire plutôt qu'en nature)

« [...] Cette pêche, appelée en français la senne de plage, ne se pratique facilement qu’en absence de houle... » (F.M.), donc par vent de terre (1) Cers ou Tramontane. 

Schéma François Marty. 

L'auteur précise que la barque qui a calé le filet revient au bord à environ 300 mètres du départ « [...] Commence une longue traction tandis que se lève le soleil, jaune d’œuf... » (F. M.) 

Chaque cinq minutes, une maille (100 mètres environ) est ramenée, une équipe crie « maille » et l'autre bras doit répondre puisqu'il faut se trouver au même niveau simultanément. 

« [...] Les pêcheurs disent que c’est le filet qui effraie le poisson en bougeant. Ainsi allant de gauche à droite, le poisson hésite jusqu’au moment où, « sentant » la terre proche, il essaye de repartir vers le large et se trouve piégé dans la poche, d’où l’importance qu’elle se trouve bien au centre à l’approche de la plage. » (F.M.) 

Schéma François Marty

Dessin de François Marty qui était aussi artiste.



Lorsque le filet arrive, les équipes tombent le trajèl (2) et tirent à la main, côté flotteurs ou côté plombs, en prenant soin de bien garder le plomb au fond de l'eau au niveau du dénivelé limitant la grève. Ils doivent aussi tenir compte des poissons qui s'ensablent afin d'échapper au piège : 
« [...] En effet si le mulet saute par dessus le filet, le loup, la dorade et le marbré ont la faculté de se mettre de côté, de basculer latéralement, de secouer rapidement leurs ouïes ce qui crée un courant qui retire du sable et leur permet d’y loger leur corps sur lequel ce sable se redépose. Un gros loup provoque en surface des tourbillons et des remous impressionnants... » (F.M.)
Une foëne (« fitouiro » chez Alibert, et nous, disions « fichourlo ») s'avère alors très utile vu que l'eau diminuant la pression, le poisson sous le pied s'échappe généralement. 

La poche est laissée dans l'eau, on en retire le poisson grâce à une cagette « [...]Ce qui est commercialisable ou peut faire partie de la portion donnée à l’équipage est mis en caisse, glacé et entreposé à l’ombre sous le « seilou » (la pointe pontée de la barque / note JFD), est rejeté vivant le poisson ni maillé ni écrasé... » (F.M.) 

En prévision du prochain coup de traîne, la poche nouée, tout doit ensuite être bien rangé, bien lové pour les mailles et plié concernant le filet. 

Les embouchures des graus et des ports sont recherchées, idem pour les trous d'eau. Celui qui arrive en second doit s'éloigner de 600 mètres pour « faire bol ». Souvent une bette laissée sur la plage indique que la place est gardée. 

En tenant compte des courants (celui de pounent est favorable / F.M.), des bouées, du début de la surveillance des plages, ils font en général trois bols dans la matinée. 

« [...] Incidents. Les croches ne sont pas rares, chaque hiver, chaque inondation apportent son lot d’obstacles qui peuvent être plus ou moins dangereux et plus ou moins ensablé en fonction de la houle et des courants. Il est ramassé toutes sortes d’objets dont les plus incongrus, appareil auditif, fauteuils d’avion, frigos, pneus… Lorsque la tension de la corde augmente, qu’une résistance se manifeste, une personne habituée peut savoir si l’on est en train de déchirer le filet. En posant la main sur la corde, il est possible de sentir la secousse des mailles en train de se rompre. Si le lieu est connu pour propre, dégagé de tout écueil, l’hypothèse d’un simple ensablement suffira à faire en sorte de resserrer les deux bras pour débloquer. En cas de croche importante, il devient impossible de tirer. Le filet se déforme et souvent la ralingue des flotteurs coule. La relève du filet s’impose alors afin de le dégager. Soit à l’aplomb de la barque on peut libérer le filet quelquefois à l’aide d’une gaffe ou alors il est nécessaire de plonger... » (François Marty).     

(1) « Magistral ou maristrau qui souffle de l'Ouest ou de l'Ouest Nord-Ouest et que l'on confond avec le Cers », la Tramontane, Tramountano, restant un vent de Nord-Ouest ( page 198 « La Pêche sur le Littoral Audois », Garae, revue Folklore n° 3, automne 1941)

(2) Une paire de tours autour du cordage suffisent à bien arrimer la traction... tout comme font les cow-boys quand ils laissent le cheval devant le saloon... 

(3) À Saint-Pierre, dans des circonstances analogues, mon grand-père Jean sortit de l'eau un loup magnifique dont l'œil seulement était visible mais ce butin devait appartenir de droit au patron pêcheur. 

Source ; Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise « La Pêche Artisanale sur le Littoral Audois », « Étude Inachevée », François Marty (1953-2008), Association Etan.  

mardi 24 février 2026

La traîne d'Yves, margoulins et gens bien (7.2.3)

Je ne peux que rappeler les plaisirs cumulés à écouter Yves Boni, pêcheur du Golfe, au matin vers 10 heures... C'est que, plus tôt, il “ traîne ” en bord de mer ou au port en soutien d'un jeune professionnel à la pêche, d'ailleurs tout en parlant, ses mains s'occupent aux mailles d'un filet. Et puis il y a son pied-à-terre de Saint-Pierre évoquant si bien un passé forcément beau de notre station balnéaire (voir un précédent « La traîne avec Yves Boni (7.2.1) ». Ces propos datent de l'été 2015. 

Yves Boni 5, patron pêcheur, (à la caluche certainement, la petite traîne, ou alors peut-être s'aidait-il d'un tracteur pour une  “ grande ” traîne encore (1)/ note JFD) : « La vente du poisson... une fois j’ai fait un gros coup, té, en face de chez toi, à droite du poste... Eh bé, c’était pour la fête de Sète, oui pour la Saint-Louis ; là j’avais que des copains : on fait un bol on en a eu une quinzaine, vingt kilos, des loups, et des beaux, de belles portions de deux, trois kilos. 

De l'autre côté de notre Méditerranée, une même traîne, “ pêche à la senne ” en français. 

On remet le filet dans la barque. Un me dit « On pourrait faire un bol de l’autre côté, Marc y est allé, y a un trou, il pourrait y avoir quelques loups ! ». Allons-y, c’était tout près, on calait à trois cents mètres. On va, on cale, je te dis pas : trois-cents-cinquante kilos de loups et des pièces de trois, quatre kilos ! 

— Qu’est-ce qu’ils peuvent manger si regroupés ? 

— J’en sais rien ; c’était dix, douze ans avant que j’achève, alors entre 1980 et 1982. E aro, per vendre aco ? ( Et maintenant, pour vendre ça ?) Je me débrouillais, j’avais des ramifications, je servais des restos à Port-Vendres et personne n’en voulait ! Jusqu’à Monaco, Nice, Marseille ! Couchanlegi est venu le chercher : y en avait trois-cents-vingt kilos sans compter ce que les copains ont pris... Quand y’a du poisson, faut pas faire le radin. 

Yves à son compte qui raccommode, rafistole. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents (ici son père Édouard Saborit (1914-1979), poissonnier) dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci renouvelé pour cette participation appréciée !

Je suis allé encaisser trois jours après, j’en ai eu péniblement 12 euros... pardon c’était en francs ! Que dalle quoi ! Ils sont durs en affaires et c’est pire chez nous... A cette époque le loup se vendait entre 25 et 30 Francs parce que, à Sète, dans l’Hérault le poisson s’est toujours mieux vendu que dans l’Aude, toujours beaucoup plus payé qu’à La Nouvelle ! Au lieu de 8-10 ici, là bas, 12- 15... L’océan vient le chercher, la Côte-d’Azur qui arrive, les “ Italianos ”. 

— Et dans les PO ?

— C’est pareil que dans l’Aude, les mêmes types et maintenant à La Nouvelle, n’en parlons pas, c’est géré par les copains des copains de la chambre de commerce... Attendi, il y a quelques temps, une paire d’années, le jeune avait pêché une dorade de 4-5 kilos, ils n’ont pas pu la vendre mais ils ne l’ont pas retrouvée la dorade... elle avait fait des petits... ça n’avait pas traîné !.. " 

Organisée par la municipalité, mise à l'honneur par le 13 heures, une fête du patrimoine les dimanches matin de juillet et août : les touristes sont embauchés pour relever la traîne... le nombre à défaut de trajèl (bricole de traction). Ils partagent ensuite le poisson. 

Yves Boni 6, “ L’ALLEMAND ”. 
En été, à la traîne, dès 6 heures du matin, il y avait déjà 200 personnes qui badaient. Un a demandé s’il pouvait photographier et filmer. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de problème... Pourquoi refuser à partir du moment qu’on ne te gêne pas dans ton travail ?
A la fin du bol, il a même demandé s’il me devait quelque chose. Quelle question !
Chaque année, il revenait, je me souvenais de lui et une fois, j'ai eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait des films.
« C’est que les hivers sont très rigoureux en Allemagne et nous avons beaucoup de plaisir, en famille et avec les amis, à regarder ces beaux souvenirs de l’été, de la Méditerranée ! ». 
 
(1) Merci au lecteur concerné à titre personnel pour avoir remarqué un tracteur Massey Fergusson rouge sur le sable des Cabanes-de-Fleury, à Saint-Pierre, bien qu'il faille toujours douter de l'entièreté d'un souvenir, il me semble avoir vu au moins un tracteur orange...  






lundi 23 février 2026

Yves Boni, la grande traîne ou gateo (7.2.2)

Passeur de mémoire pour une pêche d'alors sur le golfe du Lion, entre, en gros, Les-Cabanes-de-Fleury et Gruissan, Yves Boni témoigne d'une vie nature mais rude, de l'apprentissage à patron pêcheur. 

Années 50-60 ? « plein d'usage et raison... » Yves semble s'être mis à son compte. Collection Josette Saborit-Dolques... jeune dans le poisson avec ses parents dans tous les villages par chez nous et à présent à rappeler les gens qui ont fait l'histoire de notre village ! Un grand merci pour cette participation appréciée ! 
    
Yves Boni 3 à la grande traîne ou gateo : « La pleine lune, c’est pas terrible pour la pêche. Ce sont surtout les courants qui gênent, plus que la lumière, parce que les courants sont désordonnés et il vaut mieux une direction unique, dans un sens ou dans l’autre, de l’est ou de l’ouest. Autrement ils étaient bons... A la traîne ils plongeaient d’abord une bouteille attachée deux ou trois mètres sous un liège et ils voyaient si en surface et dessous les courants se contrariaient. Ils constataient si le courant de grebi donnait ou bien le gregau. On était arrêtés à une maille de la terre (100 mètres), à réfléchir, à calculer, stoppés sur les avirons pendant un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure. Si c’était franc, on calait « la pouncho dins lou pounent » fallait aller vers l’Espagne. C’était plus mauvais quand il y avait le vent d’est parce que, dans ce sens là, il fallait "embasser" (ranger les filets dans la barque) la terre à l’envers... Ils aimaient pas trop là... Après, les courants proches de la terre étaient forts, alors ça te prenait le filet, tu coulais ! Tu aurais rigolé ! tu arrivais au bord en coulant, tu aurais vu comme ça peltirait (tirer avec force) ! Au lieu de partir par ce bras (celui vers l’embouchure), il fallait démarrer par l’autre. Avec les courants forts, pour un noyé au niveau de Pissevaches, ils nous ont demandé de faire bol pour essayer de récupérer le corps. O ! adieu, on l’a retrouvé aux Ayguades, trois ou quatre jours après... » (dérive vers le Sud de plus de 7 kilomètres / note JFD)

 Yves BONI 4, toujours à la grande traîne (traina) : « ...et le second essai, le bol du matin, à l’aurore... Des fois on venait jusque sous “ Tintaine ” (latitude du cimetière marin et de la chapelle des Auzils, presque à Gruissan ; le lieu est noté sur la carte d'État-Major des années 50 / note JFD), on se tapait déjà 8, 10 km à pied (13 même ! / note JFD)... et ce filet en coton, mouillé qui plus est, il pesait lourd et puis fallait pas mettre le pied dessus : il te foutait un coup de pied au cul... Enfin, j’aurais été plus intelligent, j’aurais continué à l’école... Mais je regrette rien... c’est un boulot rude quand même.
    Après attends, oooh il m’avait trouvé une autre combine. Il était bien le vieux Garibaldi alors il m’avait foutu à la barque, on avait des corbeilles en osier, des brassets on disait, Après le premier bol, depuis Tintaine j’allais porter 400 ou 500 kilos aux Cabanes, à la rame et arrivé, retour à l’expéditeur ! (environ 13 kilomètres et autant pour y revenir même à vide ! puis un autre trajet retour pour le filet non ?/ note JFD) 

— On comprend qu’après la journée, pas besoin de faire du sport... 

— Oh ! podes y anar (tu peux y aller) ».  (à suivre)


dimanche 22 février 2026

La traîne avec Yves Boni (7.2.1)

Yves Boni, pêcheur du Golfe, première ! Clap de début ! 



Écoutez-le, Yves, sur fond de cigales, ramendant son filet devant son petit chez lui, sous le figuier aux branches chargées ou seulement soutenues afin de ne pas casser. Il peut nous les raconter, ses mêmes mais belles histoires, même sans de belles tartanes à quai, à côté, d'un vieux port ravissant. Oui raconte, Yves, comme lors des fêtes, au dessert, après la carthagène et la blanquette, la chaleur du repas de famille aidant ; nous en restons tous friands, nous ne nous en lassons pas... 



Yves Boni 1 : « C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec 12 ou 13 personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les miens de bras, qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : à 16 ans, il m’a foutu à voguer à une rame, y avait pas de moteur à l’époque. Oh ! la promotion ! quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le “ leua ”)...

— De ques aco “ lo leua ” ? (Qu’est-ce que c'est, le “ leua ” ?) 

— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... » 

Yves Boni 2 : « Quand on faisait des coups de traîne à dix, douze mailles, j’ai eu porté deux, trois-cents kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. »

Comment c'est venu, cette belle rencontre ? c'était à Saint-Pierre mais où exactement ? Mais je me suis permis de le saluer, un jour, Yves Boni des Cabanes, manière de lui rappeler qu'une fois, au retour d'une défaite de rugby au championnat de France, avec la dauphine bleue de papa, nous l'avons ramené depuis l'Ariège mais d'où exactement ? Et lui, pilier de l'équipe, désirait-il rentrer plus tôt que ses coéquipiers ? N'y avait-il pas de car pour les joueurs ? Suite à ce salut naturel à un pays, d'autant plus respectueux s'agissant d'un aîné, il m'a invité à aller les visiter, sa femme et lui, à sa villa de Saint-Pierre mais pas trop tôt le matin (manière de ne pas couper avec la pêche, pratiquement tous les jours, il partait seconder et soutenir un jeune pêcheur installé à Gruissan je pense). 

Y avait Yves et moi ! Le figuier, le pin d'à côté, mes cinq ans à la baraque de Paule, juste à côté, le souvenir, sous la garrigue, de la vigne au grillage défendant des lapins mais troué de partout, le puits d'eau saumâtre en bas, après ce quartier à part de Saint-Pierre aux couleurs de Cézanne pour les toits, la verdure, les baraques aux noms charmants dont « ACOPOTANA » me faisant rêver au Japon (à découper le mot en quatre ACO ça  POT peut ANA aller... du languedocien malicieux plutôt !) et au-delà l'appel à l'aventure pour une nature vierge alors, de la garrigue de Périmont dominant les terres salées de l'étang fangeux de Pissevaches... l'air de la mer avec ce vieux pêcheur qui a tenu à partager son vécu... É bé, croyez-moi ou pas, à revivre cette rencontre magnifique à me remuer toujours les tripes, ne pouvaient que remonter en moi les mots de Marcel Pagnol dans « La Gloire de mon Père » : « [...] alors commença la féerie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » 

Bouteille à la mer : j'ai déjà demandé mais si quelqu'un peut me faire passer son numéro de téléphone (son numéro de fixe n'est plus attribué). 
À titre privé, ici même dans un commentaire qui ne passera pas ma modération, bien sûr, ou sur carabene11@gmail.com, sinon Jean-François Dedieu sur facebook.

samedi 21 février 2026

La Pêche à la Traîne aux Cabanes-de-Fleury (7.1)

Ça ne va plus traîner, dans tous les sens du terme puisqu'il n'y a plus rien à traîner (1) dans le Golfe du Lion (2) si riche par le passé pour son plateau continental étendu (ainsi que les canyons donnant sur les profondeurs). Pollutions, dérèglement(s) climatique(s), chaîne alimentaire perturbée (déficit de zooplancton), surpêche, autant de raisons, certainement, qui, sans donner dans la technicité scientifique, laissent le résident lambda du Golfe constater la fin de l'abondance du poisson bleu peu cher, anchois, sardine, maquereau, celle aussi, par exemple, de l'anguille, par le passé, objet d'une exportation avantageuse, et partant, tant à la mer que dans les étangs, la forte diminution du nombre de pêcheurs. 

« Avant », comme on dit, le soupir de nostalgie allant avec... et oui, c'est comme ça avec les vieux, un peu rasoirs, lassant des plus jeunes pas loin de leur manquer de respect parfois... en attendant, de quoi méditer sur “ le progrès ”, la course au “ toujours plus ” qui ne peut que précipiter dans le mur... 

Carte Postale ancienne.

En 1941, dans le cadre de « La pêche sur le littoral audois » un numéro de la revue Folklore (voir les précédents articles), Henri Bourjade de chez nous, intervient dans le chapitre de la pêche à la traîne, une entremise ne manquant pas de lyrisme... 

« Voici comment on procède pour placer la traîne ; au lever du jour, le filet étant arrimé au fond d'une nacelle, l'équipage déborde et s'éloigne du rivage perpendiculairement à lui. Un des bouts de la maille a été fixé sur la plage. Le patron, debout à l'arrière, jette de larges brassées de mailles (100 mètres chacune JFD) au fur et à mesure que la barque s'éloigne. On jette ainsi trois, quatre mailles, souvent davantage suivant la distance à laquelle on veut placer le filet. En pratique les mailles ont été préparées à l'avance, nouées l'une à l'autre, la dernière au filet par un bout de bois ayant sa hauteur et destiné à le maintenir déployé. A son extrémité la traîne ne dépasse pas un mètre de hauteur. Arrivé au filet le patron fait virer de bord, l'axe de marche, qui était perpendiculaire au rivage, lui devient parallèle. Le filet est alors jeté à la mer opération délicate surtout quand on arrive à la poche et dont le succès dépend de la manière dont il a été arrimé dans la barque. Cette manœuvre s'effectue toujours vent arrière ou de côté. Lorsque tout le filet est immergé, la barque est dirigée vers la rive, en jetant derrière soi une nouvelle série de mailles dont un des bouts est attaché au filet. En pratique, cette pêche devant se faire exclusivement par vent de cers la barque dérive toujours vers le large pendant que le patron jette le filet, de sorte qu'il est prudent de prévoir davantage de corde pour rentrer que pour sortir, l'extrémité du filet, larguée la dernière étant plus éloignée du rivage que celle qui a été jetée à l'eau la première; une maille de plus est parfois nécessaire. Une fois rentrés à terre, divisés en deux équipes, les pêcheurs halent sur les deux mailles; la traîne tirée à ses deux extrémités, prend la forme d'un fer à cheval qui va en s'amincissant, emprisonnant le poisson qui se trouvait dans ses parages et qui glisse peu à peu vers la poche où il croit trouver une issue. Mais toutes les mailles ont été halées, le filet commence à s'amonceler sur la plage; dans l'eau jusqu'au ventre, le patron conduit de la main et de son pied nu le filet que l'équipe tire doucement; dans l'espace à chaque instant plus resserré, cerné par la traîne, un grouillement continu indique que la prise est bonne; une masse indécise, floconneuse, aux reflets argentés, s'agite, cherche une issue, trépigne sur place. Un débrouillard, c'est un muge, d'un coup de rein puissant, franchit le filet, jalonné de flotteurs, tandis que, se croyant plus astucieux, un loup vient de s'enterrer dans le sable, espérant ainsi laisser passer sur son large dos la corde plombée qui tient la base du filet; trop tard, trahi par son armure d'argent, il a été aperçu d'un pêcheur qui entre résolument à l'eau, fouille le sable un instant et se redresse tenant à deux mains le magnifique poisson dont les soubresauts désespérés ne parviennent pas à faire lâcher prise et qu'il lance pantelant sur la plage. D'un ultime effort, l'équipe hisse sur la rive l'entrée de la poche dont l'extrémité se laisse encore lécher par les dernières vagues, comme si elle ne pouvait se décider à abandonner l'eau, la poche, longue manche noirâtre, sorte de trompe dont quelque animal apocalyptique aurait été mutilé, se soulève de mouvements spasmodiques et vibre du bruissement de myriades d'écailles. Le patron la vide d'un seul coup, faisant ruisseler sur le sable je ne sais quelle cassette d'Ali-Baba, quels trésors de mille et une nuits, rutilants aux jeunes éclats du soleil. Les innombrables badauds se bousculent, s'écartent, difficilement maintenus par les hommes de l'équipe, voulant contempler de plus près cet amas étincelant ; un baigneur nu-pieds, qui vient de marcher sur une aiguille, pousse un cri perçant, tandis que le patron lance un juron à l'adresse d'un gamin pouilleux et agile qui, rampant entre les curieux, vient d'avancer prestement la main entre ses jambes et repart, tenant à la main un magnifique maquereau. »  

Même médiocre, un schéma peut-il valoir un long discours ?
1. Avec un préposé au filet laissant partir à l'eau le cordage, le rameur éloigne la bette du rivage.
2. Au bout du nombre de mailles prévu, la bette se met à longer parallèlement le rivage afin de caler le filet.
3. arrivé au bout du filet, le préposé déroule les mailles de retour alors que le rameur regagne le bord.
4. tirant symétriquement les cordages, les pêcheurs ramènent le filet et la poche qui retient les poissons prisonniers.

(1) Et ce chalutage, ce raclage destructeur du petit matin non loin de la plage, qu'on constate parfois (Saint-Pierre-la Mer), est-il légal ? 

(2) Dans l'article « Golfe du Lion », merci à Wikipedia de revenir sur des allégations “ d'estrangers ” à la région (météo, journalistes...), niant le Cers afin de promouvoir une tramontane universelle et pour qui le Sud en tant que tel n'existe pas ! 

« [ ...] le golfe du Lion présente localement des particularités météorologiques notamment dues à la présence d'un climat spécifiquement venteux dont deux régimes de vents régionaux, vents de terre tels le Mistral, le Cers (de couloir) d'une part et la Tramontane catabatique. Ces deux classes de vents ont une cause météorologique en partage, à savoir la circulation d'une haute vers une basse pression méditerranéenne. Le Mistral et le Cers suivent les couloirs du Rhône pour le premier, de l'Aude pour le second (on retrouve le Cers, dans les mêmes conditions, avec le fleuve Èbre en Catalogne). La Tramontane descend de la bordure du Massif-Central ou succède au Cers depuis les Corbières vers la Plaine du Roussillon... »

Catabatique, macarel, la Tramontane ! 

Note : Une vidéo INA pour voir une pêche à la traîne encore traditionnelle... en 1969... 

Les pêcheurs à la traîne de Palavas - Rivages Héraultais


jeudi 19 février 2026

Ça TRAÎNE au clavier et dans le vécu... (6)

Sûr que ça traîne, mais avant de repartir aux Cabanes-de-Fleury, je me dois de revenir, manière d'honorer le vécu, sur la parole de nos disparus, non sans rappeler, plus inestimable qu'elle n'en a l'air, celle des vivants. Tous exhortent à poursuivre, tant les trépassés de la pêche sur le Golfe du Lion, que les témoins toujours présents. 

Considération en premier lieu à l'égard de Mlle Narbonne, des messieurs Carbonel, Sire, Vals et Bourjade, chroniqueurs, en 41, de l'activité liée aux poissons du littoral audois et plus particulièrement, en tout ce qui touche la rivière Aude (fleuve côtier), son embouchure et nos plages des Cabanes-de-Fleury à Saint-Pierre-la-Mer (revue Folklore). 

Village de cabanes de pêcheurs à l'Étang de l'Ayrolle (Gruissan, Aude) diapositive de 1978.  

Ensuite, figure François Marty pour tout ce qu'il a voulu partager de sa vie de pêcheur soucieux de nature... bien issu de Gruissan par sa famille de pêcheurs... bien que parlant pointu... Dans les voix qui continuent de nous parler, pas de Maître Bourjade, muet la seule fois où je l'ai approché, la fois où, faisant irruption, j'interrompis une discussion entre habitués devant les machines et courroies des tours de Sébastien Comparetti, le mécanicien. 

Sur le mur de “ l'usine ”, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, un trompe-l'œil avec, à droite, un touret ainsi que le filet de la pêche au globe (Les-Cabanes-de-Fleury). 

Par contre, celles des Vidal père et fils, pour cause de pêche au globe (et aussi dans une scène du Petit Baigneur, le film), restent audibles, elles, pour tout un public intéressé. 
Plus souriante est celle de Robert Boni (et de son épouse), à chaque salutation ; plus chaleureuse encore reste celle de Robert Vié, voisin si bienveillant et ouvert, m'invitant en barque sur la rivière ou l'Étang de l'Ayrolle ainsi qu'à ses pêches à la traîne depuis le sable de Pissevaches ou des Cabanes..

Yves Boni devant sa villa de Saint-Pierre-la-Mer. 

Enfin, demeurent les voix liées à ce chapitre de terroir, bien vivantes, elles, et c'est heureux, de Guy et Claude, copains d'enfance, de jeunesse et aussi celle d'Yves, Yves Boni, un homme libre, bon, franc, qui a bien voulu revivre pour moi des épisodes de sa vie de pêcheur du Golfe (1). C'était sous le figuier de sa villa à Saint-Pierre, un cadre charmant ouvert au bon temps de mer, d'une époque où la “ villa ”, d'un statut supérieur à la baraque, au cabanon, mais pas tape-à -l'œil du tout, d'une coquetterie modeste, des jours où Thérèse (2), son épouse, me servait l'apéritif dans la cuisinette. Pardon si, presque une larme à l'œil, j'en boumboume toujours d'émotion (hier j'ai voulu l'appeler mais le numéro n'est plus attribué... si quelque bienfaiteur pouvait me dépanner (3)... C'est qu'encore, en 2015, tout gardait le souvenir palpable de Saint-Pierre avant, avec la vigne vert-jaune de raisins blancs, son grillage troué aux lapins, sa grotte en haut, son puits d'eau saumâtre en bas, en lieu et place des Résidences Saint-Pierre et, de l'autre côté, des baraques souvent sur pilotis mais ici pour compenser la pente dont la belle parce que mystérieuse « ACOPOTANA », qui m'évoquait le Japon à un âge où partir a plus d'attraits que rester, avec un nom d'un exotisme proche vu qu'en languedocien « aco pot anar », se traduit par “ ça peut aller ” ; sinon, de modestes constructions en dur, aux toits de tuiles rouges... un quartier, presque un village à part, avec ses cyprès et pins d'Alep ou parasols... un paysage qui a surgi en moi, dans les couleurs, d'un tableau de Cézanne, et qui, pour ces raisons là, me sauta un jour, au visage...  

Long préambule mais ça ne traînera pas davantage au sujet de la pêche à la traîne, traïno ou calucho, entre Gruissan et Les-Cabanes... de Fleury est-il utile de préciser ?  

(1) Quinze articles sur « Partager le Voyage », taper dans la recherche : « Yves », pêcheur », « Golfe » et aussi « bastets » ou encore « bogue »... 

(2) c'est sa famille de Coursan, qui, l'été, installait son marabout sur la plage, devant les baraques et au milieu des campeurs. 

(3) en message privé sur carabene11@gmail.com ou facebook Fleury-d'Aude en Languedoc sinon Jean-François Dedieu encore fb.          


mercredi 18 février 2026

Aux Cabanes-de-Fleury, pêches au tramail et au trabac (5)

Suite au paragraphe de la pêche au globe, nous retrouvons Henri Bourjade lors de sa participation au numéro de la revue Folklore sur « La pêche sur le littoral audois ». 

« ...Armalhados. On désigne aussi ce filet sous le nom de tramail. En usage à Leucate de mars en août. Il est composé de trois nappes posées immédiatement l'une sur l'autre. Elles sont montées sur une ralingue commune. Les mailles sont de 13, 24 et 27 mm. Les entremailles sont bordées d'une lisière appelée sardon (Mlle NARBONNE). 

Sous le nom de “ piècos ” (ou “ piéços” ? JFD) M. BOURJADE décrit un filet analogue au tramail en usage aux Cabanes de Fleury : « La pièce est un filet rectangulaire de quelques mètres de hauteur, mais dont la longueur peut atteindre plusieurs centaines de mètres. Elle se compose de trois nappes superposées dont l'une, ou aumée à mailles d'environ 22 mm. est prise entre deux autres à mailles de 15 cm. entre lesquelles, le poisson passe facilement pour s'entortiller dans l'aumée. Il faut visiter la pièce chaque matin, car les crabes dévorent souvent le poisson prisonnier. La pièce se place de 3 à 800 m. du rivage, toujours parallèlement à lui. » 

Entrée “ tramail ” du Grand Larousse 1952.

Alors là ! faudrait un pescaire pour une explication supplémentaire ! Comment se prend le poisson ? Et les données du Grand Larousse, « tramail ou trémail » tant le texte que le dessin n'éclairent pas davantage : « Lorsque les poissons pénètrent à travers l'aumée, ils se débattent dans la flue qui forme la poche et les retient prisonniers »

Trabacou de la mar. Le trabacou de la mer est à peu près identique à celui de l'étang. On place ce filet au bord de la mer. La manche principale, la mèstro, est fixée vers la mer à un fèrre (ancre) relié par le tiro-vèni à cette manche; celui-ci est en communication avec le rivage par une corde que permet en cas de mauvais temps de ramener le filet au rivage. La paradière et les deux manches secondaires sont attachées par des cordes amarrées sur le rivage. Ce filet est utilisé de mars à juin. Il permet de capturer les lisses, les daurades, les raies, les rougets, les seiches. (VALS).  

Robert Vié en plein travail. 

Schéma approximatif du trabac à la mer... ajoutez flotteurs et plombs ainsi que lo ferre, l'ancre maintenant tendu l'engin de pêche... 

Robert travaillant, on dirait, à un trabac : accrochées à l'arrière, reconnaissables aux cerceaux de plastique (jadis de bois), les pantanes sont visibles... d'après François Marty, il faut au moins trois jours pour finir un tel piège.  

M. BOURJADE décrit ce même filet sous le nom de trabac, tel qu'il est en usage aux Cabanes de Fleury : le trabac se compose d'une nappe simple, longue d'une centaine de mètres; à une extrémité la poche vaste verveux muni de deux ailes. Il est placé perpendiculairement à la plage de mars à juin ; du côté du large la poche est fixée à un grapin, le tout est tendu de la rive; l'extrémité de la nappe doit toucher le solide façon à interdire le passage de ce côté. Le poisson qui longe la rive, en particulier la daurade, effrayé par le filet, se détourne parallèlement à lui et va se précipiter dans la poche, guidé en cela entre la nappe et l'une des d'eux ailes. Il faut visiter la poche chaque matin. (à suivre)


mardi 17 février 2026

Entre Les-Cabanes et Gruissan, les “ Robert ” Vié, Boni et François Marty (4)

Le globe redescend alors pour n'être relevé que suite à un bon quart d'heure d'attente. Posé à portée des habitations, il appartient à tous et est utilisé par roulement (1). Ceux qui possèdent un tel filet à titre privé (ils sont 17 dans les années 1920 (2)) ne peuvent caler qu'en amont... 

Robert Vié (1927-2007), ravaudant dans son impasse (années 74-77). 

Ce que faisait notre regretté voisin, Robert Vié (1927-2007), homme d'une convivialité constante, ouvert aux autres, recevant les écoliers dans son petit musée de la pêche avec maquettes (dont celle du globe avec les poteaux, le filet, les tourets de bois), qui m'invita plus d'une fois soit à la pose de palangres dans la rivière ou à la pêche à l'anguille sur l'Étang de l'Ayrolle, sinon à la traîne entre Pissevaches et la plage des Cabanes même. Dans la deuxième moitié des années 60, suivant la période, secondé par son fils Claude, cadet d'Élian (poutous à eux deux, à Hélène, la petite sœur et Jeannette la maman !) il calait son globe plus ou moins haut dans l'Aude. 

Le cabanon de La Treille en 2021

En été, c'était entre La Pointe et Joie, exactement au cabanon de La Treille, nous y arrivions en bande, six ou plus (Jean-Marie, Joseph, René, Robert, Guy, JF... nous y allions, comme Montand, à bicyclette) en pleine pêche au muge. Les treuils de Robert et Claude à côté, cela n'empêcha pas leur accueil toujours aussi aimable et souriant... comme nous aurions aimé l'avoir plus longtemps... (à suivre)      

(1) Robert Boni (1927-2019) (si quelqu'un dispose d'une photo autorisée, elle sera la bienvenue), ancien inscrit maritime aux Cabanes, compte un poste de plus pour la pêche au globe, celui dit « du Canalet », à la sortie du port. Il précise que la pêche au globe bénéficie d'une tolérance vu qu'il est interdit d'entraver la circulation dans un port ; il ajoute que cette pêche, réservée aux « demi-soldiers », aux retraités, permettait « d'arrondir les fins de mois », qu'ensuite le droit à cette pêche a été élargi à tous les inscrits justifiant d'au moins neuf mois d'armement par an (ils étaient alors 22 pêcheurs). Le roulement se tirait au sort en avril : les périodes et saisons, les aléas climatiques alimentaient jalousies et tiraillements. D'après cet entretien, il ne reste plus que le globe à l'usine (dit « de la mer »), entre les deux ports édifiés. 
Depuis (l'entretien date de septembre 1998 dans « Le Cagnard » n°11 “ magazine de tous les Pérignanais ”) Les-Cabanes ne comptent plus d'inscrits maritimes, (l'inscription date de Colbert il fallait cinq ans de marine royale et ensuite passer par le noviciat et le matelotage pour devenir patron). Désormais il ne faut ni être inscrit pas plus que diplômé pour être pêcheur.  

(2) regroupés au sein d'une « Société des barres fixes et souffertes ». Le premier règlement à la prud'homie de Gruissan date de 1902. Sont fournis les poteaux (rails), les pieux d'ancrage, les souffertes (câbles). En cas de non respect du règlement, les contrevenants doivent payer une amende, faute de quoi ils ne pourront travailler.    
Informations que l'on doit à François Marty (1953-2008) dans une « Étude Inachevée... » (et pour cause) (voir le site « archives du sensible / Parc Naturel de la Narbonnaise Etude pêche Marty_août2010 ). 

François Marty emprunt aux Archives du Sensible, Parc Naturel de la Narbonnaise... qu'ils en soient remerciés...

Pour une biographie : François Marty  
(voir aussi Par-delà les lagunes avec, à la fin, une étonnante recette de cassoulet à la seiche... Pauvre Chaffou, parti à l'âge de profiter de sa retraite).