Avec Robert Vié, la traîne entre le grau à sec de Pissevaches et les Cabanes-de-Fleury.
C’est la mer, encore à la belle saison, mais quand le « vent du Nord » (1) rafraîchit l'atmosphère, qu'on met le pull le soir venu. Tous, le nez en l'air, à compter jusqu’à la septième étoile avant de poser et de remonter la traîne (2) dans l’obscurité qui monte et s’épaissit. Nuit sans lune, à la rude, à même le sable qui heureusement ne vole pas. Premières lueurs et on recommence, après le café, pour le ou les bols du matin, un coup de filet contournant, afin d'encercler le poisson... Plutôt que de faire penser à la courbe formée par les flotteurs laissés derrière la barque jusqu’à ce qu’elle revienne au bord, le mot ne s'apparente en rien à l'intérieur arrondi d'un bol : « Chaque mise à l’eau de la traîne avec retour à la plage est appelée un « bol » (le V se prononçant B en occitan, on pourrait traduire par « un vol » ou mieux « un envol » du filet.) » Guy Sié. Rien, cette fois là, un peu après le grau à sec de Pissevaches.
Une autre fois, à potron-minet, sur la plage des Cabanes, il y a Émile, Marcel, Robert et moi, prêts pour un premier bol (du latin bolus, coup de filet). Sauf que, pendant que nous patientons l'aube, derrière nous, sur le chemin des dunes, à la queue-leu-leu, une drôle de procession, comme ondulant entre les bunkers du Sudwall allemand, les tamaris, les oliviers de Bohème et les hampes fleuries des yuccas... Mais qu’est-ce qu’ils font ces trois, si tôt le matin ? C’est étrange, d’autant plus louche qu’ils trimbalent quelque chose, le premier sur l’épaule, les autres à bout de bras... qu'est-ce qu'ils peuvent bien trafiquer ?
Après les chalets jumeaux (3) ils descendent sur la plage. Le premier jette son fardeau sur le sable, les deux autres se libèrent aussi. L’un d’eux vient vers nous « Bonjour, on a la saucisse, les escargots... si ça vous dit, portez les sardines, à la bonne franquette ! ». Ses compères s’occupent déjà des victuailles, des bouteilles, du gril déjà sur la boufanelle (fagot de sarments) pour ne pas se coller de sable.
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| Robert Vié ravaudant dans “ notre ” impasse. |
La mer frisotte encore fraîchement. L'aube s'annonce. Premier bol : rien. Le patron scrute, essayant de pénétrer le miroir des eaux peu engageantes. L'astre du jour est sur le point d'émerger. Deuxième essai : rien. Toujours pensif en regardant les flots, Robert annonce que ça vaut bien une troisième tentative. Jaune d'œuf (j'ai aimé l'expression de François Marty) le soleil salue la Terre. Dernier bol. A deux de chaque côté, filet vide ou filet plein, la traction semble toujours aussi lourde. On piétine en cadence, en arrière, balançant d’un pied sur l’autre, le trajèl (4) sanglé sur l’épaule qui va le mieux, un peu comme des forçats à la chaîne. Quand la poche se présente, un rond huileux, irisé et vert, gagne sur le bleu de la mer. Plus près du bord des petites écailles toujours plus nombreuses et virevoltantes lancent des éclats argentés. Que bòu ! Quel bol ! quatre cents kilos !
Et quel déjeuner sur le sable avec les trois de Salles qui s’offrent le plaisir du dimanche matin sans les femmes ! La sardine grillée à peine sortie de l’eau... Ne dites pas que j’en ai mangé cinquante-deux ! Les escargots je ne les ai pas comptés pas plus que les bouts de saucisse fraîche ! Et il fallut faire honneur aux vins de buvette de chacun ! Appétit de jeunesse... j'y songeais, la main tremblante à dessiner le chalet des Cabanes...
(1) disions-nous en parlant du Cers, vent de couloir, donc suivant celui de l'Aude, plein Ouest.
(2) sorte de pêche à la senne mais depuis la grève, appelée aussi « caluche » ou « petite traîne ». Frédéric Mistral note (Tresor dòu Felibrige / page 10309) « Bòu, vòu, bol s.m. Coup de filet, v. tra ; produit d’une pêche par bateau, v. pesco ; poste que doit occuper un pêcheur, pour ne point endommager les filets des autres, v. espaci, sort ; capture, prise, butin, v. caturo.
Tira lou bòu, lever le filet ; metre son bòu en terro, verser sa pêche sur le rivage ; s’enrichir ; faire bòu, faire bonne pêche ; faire un bòu blanc, ne rien prendre, faire fiasco ; croumpa lou bòu, acheter le jet du filet ; avé lou bòu, avoir le droit de pêcher ; prendre bòu, acquérir ce droit ; perdre lou bòu, cesser d’avoir le droit de pêcher dans tel ou tel endroit ; tèn soun bòu, il a fait son magot ; que bòu ! quelle capture ! ».
(3)  |
| ... pas plus que l'emplacement du chalet je voulais dire, pardon... sur pilotis afin de parer aux coups de mer de la mauvaise saison. |
(4) bricole de corde terminée par un liège et fixée à une sangle d’épaule. Une paire de tours sur le cordage de halage suffit à s’atteler.