mercredi 31 décembre 2025

TRÉSORS d'ENFANCE, Christian Signol (fin)

 Les dernières pages du petit livre « Trésors d'enfance » (1) des souvenirs de Noël qui ont à voir avec les nôtres de la même époque sont riches du jour du réveillon et de Noël, le lendemain. 

« Alors venait Noël ». Les femmes s'attellent à attraper, plumer, barder, farcir les volailles. De Sarlat, la grand-mère Adeline était arrivée avec des rillettes d'oie, au goût encore là, chez l'écrivain, quarante ans plus tard. Grande tablée, festins de bouchées à la reine, de volailles, de tartes et Tino Rossi chantant Noël. Suite aux restrictions de la guerre, plus que la nourriture, l'abondance de bonnes choses apportait  la jouissance des sens au besoin de s'alimenter . 



Les enfants, eux, s'endorment avec le goût du chocolat et des marrons glacés. Les grands prennent plaisir à écouter Fernandel dans « Les Trois Messes Basses » et « L'élixir du révérend père Gaucher ». 
Pour aller à la messe, sous les étoiles et parfois dans la neige glacée, le froid réveillait  mais n'éteignait pas, ainsi que chez Alphonse Daudet et Joseph Delteil, la communion des lueurs ondulantes de toutes ces lanternes venues des fermes pour converger à l'église. Les chants, les lustres, l'harmonium, la crèche fondent le monde magique de l'enfant qu'il était, de bien des enfants de notre moitié sud. 
Les hommes qui sont restés à jouer aux cartes, ont préparé une soupe à l'oignon mais les petits s'endorment avec en tête, le Père Noël, son traîneau de rennes voguant sur des nuages neigeux... 
C'est la cheminée qui marque le jour de Noël même quand on n'y croira plus. Quoique, à en parler, l'auteur se persuade que le père Noël reste plus vivant  que bien des vivants rencontrés dans la vie.
Sabots rouges, jeu de meccano, petit vélo brisant sa fourche contre le portail pour avoir trop fait la course ; à jouer dès le matin encore en pyjama. 
Puis revenaient les jours ordinaires, janvier, la chasse avec son père. De sa part, peu de mots, à voix basse seulement, touchant du bras si un gibier se présentait. À l'entendre respirer, proche et lointain à la fois, Christian regrette de n'avoir pas partagé davantage. 
Vint ans plus tard, à la lecture d'une phrase de René Char (2) qu'il trouve « terrible », il repense à son père : 

« Nous n'appartenons à personne, sinon au point d'or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillés le courage et le silence. » 

Des hivers que chaque nouvelle neige lui rappelle, dont il rêve encore « ...que ni les printemps et les années ne sont parvenus à effacer. »      

(1) 1995 France Loisirs, 1996 chez Albin Michel « Bonheurs d'Enfance ». En remontant jusqu'en 1984 avec « Les Cailloux Bleus », plus d'une dizaine de titres ont été publiés par les éditeurs Robert Laffont et Seghers.  

(2) salop de Jacques Derrida (ce n'est que moi qui extrapole puisque sa philosophie inclut un racisme certain) !  

Note : entre la protection de la propriété intellectuelle et le droit de citer, si certaines citations des plus de 600 parues sur le site Babelio me semblent trop longues, même avec la volonté de prévenir ce travers, je me sens néanmoins aussi coupable de paraphraser, d'emprunter effrontément, presque de plagier dans cette dernière partie de l'article. Que ce soit pardonné à l'écrivaillon voulant seulement honorer un grand romancier sachant, à côté d'une multitude de personnages bien à leur place dans le cadre, l'époque, les circonstances, faire passer avec fluidité qui il est, ce en quoi il croit. Il est si éclairant pour nous, de partager... comme de le suivre chez David Bohm * (1917-1992), professeur de physique quantique, tenant de l'émotion capable de nous libérer à l'espace et au temps... Et quoi de plus susceptible de porter cette émotion que la part d'enfance que nous saurions garder en nous ? 

« L’individuel est en fait l’universel. L’individualité véritable n’est possible que si elle se déploie à partir du tout. L’égoïsme est centré sur l’image de soi qui est une illusion et une erreur. » David Bohm. 

mardi 30 décembre 2025

Christian SIGNOL, citations... (2)

 Le feu, la neige, Noël, les cloches, la messe, minuit, les lanternes, le réveillon, l'hiver, le froid, la tempête, la glace, le gel, le refuge, l'enfance, tout un champ lexical sur l'année qui s'éteint. 

Presque toutes les citations qui suivent sont tirées de Babelio, site web réseau social :    

« Que c'était bon, ces heures lentes près du feu, quand la neige avait tout recouvert de sa pelisse blanche ! Si je ferme les yeux, c'est de cela et des veillées de Noël que je me souviens le mieux. » 
Marie des Brebis, 2008, Pocket. 
 
« Je crois que pour apprécier la vie, il faut connaître le prix des choses. S'attacher à celles qui coûtent le moins et donnent beaucoup : un grand feu à Noël, une pluie tiède en automne, du soleil au printemps et surtout, surtout le sourire de ses enfants. » 
Adeline en Périgord, 1998, Pocket. 

« Nous passerons Noël tous ensemble ». 
Martin de Tout l'Amour de nos Pères, 2013, Albin Michel. 
 
« Si chaque année l’apparition de la première neige me redonne cette sensation d’isolement qu’a exacerbée la tempête, c’est bizarrement une sensation heureuse, car elle est étroitement liée à une perception du monde qui vient de plus loin, c’est-à-dire d’un temps où nulle menace ne pesait sur nous, où la rudesse des hivers ne livrait à l’enfant que j’étais qu’un enchantement ébloui. » 
Au cœur des Forêts, 2011, Albin Michel. 




« Les gestes des hommes étaient retenus, figés par le froid (...) Une nouvelle ère s'ouvrait, où seul le feu autorisait la vie, et l'on n'était plus certain de savoir ce dont demain serait fait. Vite, que reviennent ces hivers-là, frissonnant de glace et de gel, leurs arabesques sur les vitres, leur ciel de verre, leur vent féroce et la sensation délicieuse de refuge qu'ils dispensent à l'entrée des maisons ! » 
Les Vrais Bonheurs, 2005 Albin Michel.  

« Enfant, à l'époque de Noël, j'attendais les matines, que ma mère me signalait en souriant, levant sa main droite, l'index dressé, comme pour un sortilège. " Ecoute ! Les matines ! " disait-elle, comme si ce mot possédait un pouvoir d'enchantement sublime, et je voyais danser dans ses yeux des étoiles d'or. [...] Dans la ville où je vis, j'attends Pâques et Noël avec impatience pour entendre ces cloches de la chrétienté qui témoignent dans un monde dangereux d'une présence qui a défié les ans. 
Elles dominent aisément le ronronnement des voitures sur les boulevards, évoquent une certaine paix rurale qui a disparu.
Vestiges d'un temps aboli, elles prolongent en moi une certaine idée du bonheur. » 
Les Vrais Bonheurs, 2005, Albin Michel. 




« La neige est un miracle du ciel, un pur bonheur lié à l'enfance et à Noël. » ? 

« La messe avait été belle mais entrecoupée de sanglots : les femmes pensaient à leurs hommes prisonniers de la boue et de la neige (la Grande Guerre, note de JFD). La neige était là, recouvrant les champs et les bois autour de Puyloubiers. Le retour de la messe de minuit avait été une heure merveilleuse de silence et de beauté. Avancer lentement sur cette étoupe blanche, voir comme en plein jour la neige étinceler sous la lune... » 
Les Noëls Blancs, 2000, Albin Michel.  

lundi 29 décembre 2025

Christian Signol des Noëls blancs...

Pour raconter Noël, après Joseph Delteil, Paul Arène, Marcel Pagnol, Alfred Cazeneuve, Alphonse Daudet, Jean Camp, André Galaup, Clovis Roques, tante Céline, mamé Ernestine et un père que finalement je me dois de partager (1), je me suis senti aussi tari que le ruisseau du Bouquet sinon les recs et rajols de notre garrigue mourant de soif, impatients des pluies de ces derniers jours. Année après année, cette quête a moins rapporté. Est-ce pour autant qu'il faille négliger le réalisme funèbre de Guy de Maupassant, à l'opposé de la magie de Noël propre au monde de l'enfance (2) ? Entre chaleur festive du foyer et manteau neigeux de l'hiver, cet enchantement de Noël a aussi marqué Christian Signol de nos générations (né en 1947).  

Entre Brive et le gouffre de Padirac, non loin de la Dordogne, le fleuve qui de sa part a fait l'objet de tant d'attentions, Christian Signol marque de sa plume des sagas familiales à l'ouest du Massif-Central, plus haut parfois, plus rude, moins adouci qu'on ne le prétend habituellement, plus dépaysant que Les-Quatre-Routes-du-Lot et ses deux petites centaines de mètres d'altitude, le village natal de l'écrivain. 

800-900 d'altitude, sombres forêts, gorges profondes, terres rudes, fermes ramassées, entre les puys et le Plateau château d'eau de Millevaches, des paysages qui accrochent et ont accroché Christian Signol. Quant à son sentiment, ses ressentis si précisément circonscrits à travers sa multitude d'ouvrages, souvent ils relèvent de son enfance auprès des siens, aux environs immédiats du Causse de Martel et du fleuve Dordogne. 

Si les références à Christian Signol, écrivain régionaliste (de territoire plutôt que de terroir à l'en croire), existent tout au long de ce blog, et surtout pour le dyptique de la Basse Plaine de l'Aude, « Les Vignes de Sainte-Colombe », 1996, Albin Michel, « La Lumière des Collines », 1997, Albin Michel, sa quarantaine de romans repose sur de solides fondations bibliographiques, historiques, géographiques, sociologiques, botaniques, lexicales suivant un cadre où évoluent des personnages parfois plus difficiles à suivre tant les sagas familiales couvrent des décennies. La chronologie, les épisodes historiques sont précisément évoqués tant pour notre pays (dont la Guerre d'Algérie) que pour l'Allemagne (« Les Noëls Blancs », 2000, Albin Michel), sinon l'Espagne de la guerre civile (« Les Amandiers Fleurissaient Rouges », 2006, Pocket) ; de même pour le peu que j'ai exploré, le cadre géographique hors de ses arpents familiers, comme le Causse Méjean (« Là où vivent les hommes », 2021, Albin Michel), ou les deux volumes toujours remarquables, à rendre jaloux, chez nous, des « Vignes de Sainte-Colombe » (1996 pour la première édition, Albin Michel) ... Christian Signol, un auteur incontournable qui a su déverrouiller un cadenas éditorial parisien hégémonique à hauteur des quinze millions d'exemplaires vendus dans le Monde... un auteur incontournable sachant clairement faire passer un constat lucide sur la course suicidaire de notre espèce, de même que sa vision optimiste de ce qui pourrait advenir... 

(1) noms des auteurs pratiquement dans l'ordre livré par le moteur de recherche du blog.  

Le nouvel an : dates traditions, coutumes [Les Forums - Histoire] : L'ORée des Rêves votre site pour lire écrire publier poèmes nouvelles en ligne Carte de vœux de soixante bonnes années en arrière. Une idée, si le destin veut bien nous garder, pour les fêtes de fin d'année 2026. Les archives familiales seront plus généreuses que ce que propose l'Internet, nous laissant cette mauvaise impression de passé effacé, poussant vers la sortie... 

(2) avant la télévision qui sut aussi prolonger cette magie de Noël (je pense aux riches programmes des fêtes de fin d'année grâce à Claude Santelli (1923-2001) notamment), les cartes de vœux de chalets, biches, rennes, traineaux, gui et neige, savaient agrainer les imaginations...  

vendredi 26 décembre 2025

Au village, l'église Saint-Martin (fin)

 Et ensuite lorgner vers la tribune de l'orgue, privilège des hommes. L'occasion faisant le larron, dans l'escalier y menant, favorable au détournement de quelques piécettes, il arriva à l'enfant de chœur de tomber le plateau de la quête. 

La tribune, l'orgue (souvenir de Régis Escaré l'organiste) ne seraient-ils pas trop riches et ostentatoires ? Un flutiau de berger suffirait non ? 

Bien sûr, plus tard, au fur et à mesure de l'approche puis de l'entrée dans le monde des grandes personnes, tout un faisceau relationnel s'est dévoilé aussi bien ici, hommes et femmes mêlés, dans la maison de Dieu, que dans les boutiques, les clubs, le cagnard, les cafés, le cimetière, le terrain de rugby et autres lieux ou circonstances propices aux rencontres et ragots de village tels la corvée des pissadous. Des bancs réservés aux familles riches, de la coquette faisant mine d'arriver en retard afin de bien étaler ses élégances, aux conciliabules discrets ou à venir de critiques et médisances sur les présents, les pingres, ou ceux, peu nombreux, ne pratiquant guère... même pour ses côtés peu glorieux, l'église reste pour moi le réceptacle globalement positif de notre communauté villageoise, quels que soient les divers degrés ou non de dévotion de chacun... Pour aimer les miens de la petite colonie que nous formons, mon sentiment pour notre église, plus maison commune que la mairie, reste non négociable.         

Heureusement, si le qu'en-dira-ton pesait alors, la pression religieuse se retrouvait débarrassée de sa tyrannie hégémonique de caste dominante intolérante coupable de malfaisances et inégalités institutionnalisées, des bûchers de sorcières, d'hérétiques (1) à l'autoritarisme complice pas si vieux des dictatures les plus ignobles telle celle de Franco, à laquelle seul le décès du caudillo a pu mettre un terme, au rôle ambigu des ecclésiastiques et du pape Pie XII dans la fuite des nazis et oustachis vers l'Amérique du Sud, grâce à un réseau de monastères. L'Église ? des cohortes de privilégiés bien mis, gros et gras, mangeant du castor en période maigre au prétexte que la queue écailleuse de l'animal l'apparentait aux poissons, qui pressuraient le peuple trop souvent affamé, les gardant en laisse avec la promesse hypothétique des derniers qui seront les premiers jusqu'aux grands scandales liés à la prédation sexuelle des abbés sur les nones, les enfants, de l'obsédé sexuel abbé Pierre sur les femmes... La diatribe bien méridionale de Joseph, père de Marcel Pagnol, eût pris alors un autre tour. Lui, poursuivant de son courroux le désintérêt moqueur d'Augustine, son épouse (l'entente familiale avec la tante Rose et l'oncle Jules primant), comparait la religion qui chante « des fables infernales ou paradisiaques » à un « noir bandeau de l'ignorance » sur les yeux du peuple, l'usage du latin n'ayant que « la vertu perfide des formules magiques » ; il en restait là  de son rejet, non sans dénoncer les « impôts écrasants », les « tyrans libidineux » qu'étaient les Borgia (déjà). Il était aussi question de la papesse Jeanne. Dans un moment plus ironique, Joseph ne fredonnait-il pas aussi la paillardise du Pèr' Dupanloup ? (2)   

Ça c'était avant, depuis les populations se sont libérées de l'emprise collective du monothéisme catholique et chacun, en particulier celui qui se console dans l'espérance de quelque chose après la mort, reste libre, au sein de la chrétienté, de croire à ce qu'il veut bien croire. Mais pour tous, voir ou retrouver son clocher, accompagner qui part dans l'autre monde, entre chaleur familiale, cohésion de groupe sinon froideur sociétale nous attache indéfectiblement à la compagnie impliquée qui a tant contribué à faire de nous ce que nous sommes. 
Sans en appeler au « blanc manteau d'églises » de l'an Mil, les cloches continuent de sonner pour tous ! 

(1) des Bonshommes dits « Cathares » qu'on se gardait bien d'évoquer de même que la passivité complicité de Narbonne dans les massacres causés par cette croisade.  
(2) nous, dans le car du rugby, c'était « Le curé de Camaret » sinon “ Richiouchiou ”, en languedocien...  

Note  : veille de Noël nous quittait Natchou, Hélian Martinez, de 1954, de nos générations coude à coude au village. Depuis 10 ans qu'il se battait contre le mal, jamais un mot, un soupir de découragement. Toujours de l'allant, le mot pour rire, et celui pour narguer le cancer. Et quelle chaleur rallumée dès que sa route croisait quiconque du camp pérignanais ! De sa petite maison d'enfance à l'Horte, derrière un robinier et un drôle de pontil, où nous lui faisions dire des bêtises (il n'avait que 6-7 ans), à celle du “ château ” conjointement réhabilitée avec son frère Jean-Luc, La Panne, de son lien avec la Costa dels Tarongers à notre rivière Aude où il aimait pêcher, sa bonne humeur ne pouvait être que partagée. Et sa voix ! En avant toute ! éclatante toujours, ne laissant jamais échapper un doute, une tristesse, pas même ne serait-ce qu'une pointe de nostalgie... Natchou ? un bulldozer écrasant toute amorce de jérémiade, un brise-glace atomique des frilosités de chacun, comme si de passer à travers pour retrouver convivialité et chaleur de la vie constituait la seule priorité.  
« Tiens Jèu, tu la veux cette anguille jaune ? » il ne m'avait pas vu de dix ou quinze ans et me faisait la fête avec de suite un cadeau ! 
Natchou, que ton dernier chemin te fasse passer ou non par notre église, lundi je penserai fort aux tiens et à toi au cimetière. Au revoir copain ! 

Au village, l'église Saint-Martin...

 En tant que ressource plus qu'appréciable concernant l'Histoire de notre village, Fleury-d'Aude, Josette nous rafraîchit la mémoire avec des photos de l'ancien maître-autel. Avec tous mes remerciements, ainsi qu'aux Chroniques Pérignanaises ( « De Pérignan à Fleury », 2009) pour le chapitre et photos sur l'église, les cloches. De mon vécu désormais bien chargé, ici même, le ressenti et les sentiments qui en résultent.  

Photo parue dans « De Pérignan à Fleury », 2009, Les Chroniques Pérignanaises. 

Le chapiteau de l'ancien tabernacle gisant devant la chapelle de Liesse. Et le reste, qu'en ont-ils fait ? Et les statues, derrière, de Jeanne-d'Arc et de l'ange Gabriel, si je ne me trompe pas ? 

C'était magnifique ! Je comprends pourquoi, enfants surtout, nous étions si impressionnés. Je parlais d'une niche à Liesse, c'était donc celle du tabernacle, sauf erreur du mécréant que je suis, gisant là-bas, à la merci des premiers vandales venus. Aujourd'hui, la nef paraît nue, dépouillée... ils ont voulu revenir au cadre originel de la foi : pauvreté, humilité, simplicité. Ça se discute... 

Autant revenir officier dans une grotte de La Clape... 


Personnellement, je regrette ce non-sens historique... Depuis que la richesse a été bannie, ce n'est pas pour autant qu'un mouvement vers une foi profonde a pris corps... Et à quel prix ! Passer du dépouillement à la richesse rajoute, l'inverse gomme, efface, fait disparaître à jamais. Enlever la balustrade, la chaire, des statues, les autels des chapelles adjacentes, ôter les tenues ostentatoires, ne génère pas davantage de conviction dans la religion. Et le prêtre, le bon pasteur, qu'on entend certes mais qu'on ne voit plus en haut de la chaire pour des sermons parfois saillants, bien plus directs... Rangée dans les souvenirs, éventuellement les écrits, la théâtralité des curés de Cucugnan, de Sorgeat, de Melotte (1), la poésie en langue d'oc de l'abbé Salvat... le comique carotte de Jacques Legras, curé du film « Le Petit Baigneur » (1968). 
À ce compte, pourquoi ne pas mettre à bas tout ce qui constitue le faste baroque, quitte à faire l'impasse sur ce que fut l'Histoire religieuse, la contre-réforme ?! Dans le même ordre d'idée, ce n'est pas pour autant qu'en raison de la dure exploitation féodale des paysans qu'on va démolir les monastères et couvents, les places fortes des Templiers du Larzac, pour ne pas partir loin de chez nous, moines-soldats faisant durement trimer les paysans ; ce n'est pas pour autant qu'il faut donner la parole à cet autre moine à la télé, dominicain à la tenue et au chaperon sur les épaules impeccables, ces gens-là, de l'Inquisition implacable, faut les rejeter, les proscrire tout comme on vomit les écrivains maudits...     

Peut-être va-t-on penser que j'accorde trop de place au culte or, de ma part, c'est tout sauf une foi de charbonnier coincé dans un cul-de-sac sans alternative, dans la seule obligation de croire. Enfant, avec l'école la semaine, le dimanche l'église le matin, le cinéma l'après-midi (après qu'on eût cessé de s'imposer les vêpres), c'est la sociabilité qui prenait forme. À la messe, si la vue de Saint Martin éclairé de soleil partageant son manteau m'illuminait, c'était plus retrouver les copains, pouffer de rire avec, étouffés mais qui faisaient retourner et gronder la vigilance de la gouvernante et bonne du curé et peut-être l'officiant lui-même, depuis la chaire, en majesté et chasuble brodée d'or. (à suivre) 

(1) au « sermon difficile » relevé par l'instituteur et fils d'instituteur Louis Pergaud, à l'anticléricalisme plus que théorique malgré ce que lui, son père et familles eurent à payer de ne pas pratiquer... (afin de mieux recontextualiser, j'ai tapé « sermon » dans la recherche d'articles).  



jeudi 25 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (4)

« Antoine, conte de Noël 

4. La vengeance d'Antoine.  

Pendant que le bedeau, de son petit cône métallique fixé au bout d'un long roseau, éteint une à une les bougies, puis tourne le commutateur des lustres, c'est une véritable procession devant ce qui nous rappelle l'étable de Bethléem. Nous n'avançons que tout doucement. Tiens, nous sommes les derniers, Antoine et moi. Enfin, nous voici presque seuls dans la petite clarté pourpre. Dans le coin, derrière nous, brûlent quelques cierges sur une bizarre table de fer garnie de pointes sur lesquelles ils sont piqués, au milieu des blanches coulées de cire. La musique de la boîte retentit moins souvent. Dehors tombe une pluie fine. Les gens s'empressent de rentrer chez eux. Beaucoup sont invités chez des parents pour partager un bon repas de fête où la dinde traditionnelle, les bons vins de Fleury et les pâtisseries familiales auront bien sûr une place de choix. 

C'est dans cette chapelle que se tenait la crèche de Noël... 


Et soudain c'est le drame. Le sacristain en a fini avec son éteignoir. A peine l'a-t-il rangé près du gros pilier qu'Antoine s'est emparé du long roseau brillant et qu'il s'avance, méchant, vers la crèche. Je n'ai presque rien vu, mais j'ai bien entendu :

« Ah ! c'est comme ça que tu te conduis ! Tu n'es pas capable de savoir que je mérite davantage qu'une paire de chaussettes ! Eh bien, tiens ! Tu l'auras voulu ! »

Deux bons coups de roseau, et le petit bras rose a été cassé au-dessus du coude. Deux femmes veulent rattraper Antoine, qui s'enfuit à toutes jambes.

« Quelle famille ! Ne demandez pas qui c'est… » dit l'une d'elles.

Maman m'a pris par la main. Nous sommes vite sortis.

J'ai oublié le reste de la journée. Mais depuis j'ai souvent pensé à la révolte d'Antoine. Il y a quelques années, je l'ai revu à Narbonne. Il venait du village natal de Charles Cros, où il travaille. Il avait servi de chauffeur à sa patronne qui profitait du jeudi, jour de marché, pour faire ses courses. Nous avons bavardé un moment, près du café Montmorency : ce qu'il devenait, ce que je faisais de mon côté.

J'ai pensé tout le temps à la crèche de nos sept ans, mais je n'ai pas osé lui rappeler, ayant depuis longtemps compris ce gros drame de son enfance et lui ayant depuis longtemps tout pardonné.

Alors, si vous passez, pendant les vacances de Noël, dans mon cher village, et si vous avez l'idée d'aller vous recueillir un court instant devant la crèche, beaucoup moins belle, il est vrai, que dans le temps, en face du portail d'entrée, vous remarquerez sans doute que l'enfant Dieu a eu le bras cassé au-dessus du coude droit. La colle y est encore visible en un léger bourrelet circulaire. A ce moment-là, si quelque touriste de passage, à côté de vous, remarque d'une façon critique : « Ils auraient pu le changer, depuis le temps qu'il doit être là ! », vous sourirez intérieurement : maintenant vous connaissez son petit secret. » (à suivre) (1)

François Dedieu, Caboujolette, 2008. 

(1) pour des raisons de sécurité, le vandalisme n'ayant plus de limites, je ne sais pas quel Jésus figure actuellement dans la crèche de l'église, presque toujours fermée en dehors des offices. O tempora, o mores... 

ANTOINE, conte de NOËL (3)

 « Antoine, conte de Noël. 

(3. L'amertume d'Antoine ). 

Bref, pour son Noël, Antoine a reçu en tout et pour tout… une paire de chaussettes et quelques bonbons. Ah ! il est déçu, oui, bien déçu ! Et dire qu'en face de lui, sur la « Placette », habite un petit garçon qui est un vrai diable. Mais laissons Antoine à ses pensées :

« “Le père Noël ne t'apportera rien !” disait la mère au petit diable, à longueur de journée. Encore une attardée, sa maman ! Comme si elle ignorait que ce n'est pas le père Noël. Nous, les Rumel, nous sommes pauvres, nous sommes nombreux, mais nous savons les choses. Ce n'est pas tellement papa qui nous l'a appris, papa Cintho (encore un de ces noms…), mais maman. Maman s'appelle Fernande. Elle au moins a un prénom courant, comme Antoine. Elle est un peu gênée pour marcher, par exemple. Mais elle est vaillante, et elle nous instruit. C'est ainsi que moi, Antoine, je connais le grand secret. C'est le petit Jésus, lui qui voit tout, qui apporte les cadeaux. Eh bien ! là, pour une fois, il a mal vu, et c'est tombé sur moi. J'en ai une preuve : le garçon d'en face, celui qui ne devait rien recevoir, roulait ce matin dans une splendide auto à pédales de couleur bleue. Et moi, Antoine, moi qui ai été bien sage pendant près d'un mois, moi qui ai fait deux fois par jour des commissions pour maman : le pain, le lait, ce qu'il fallait à la maison… qu'est-ce que je reçois ? Une paire de chaussettes. C'est plus que de la myopie, ça crève les yeux. C'est une injustice flagrante. Et le coupable ? Jésus, l'enfant Jésus qui vient de naître la nuit dernière. »

Comment pourrais-je savoir tout ce qui bouillonne dans la petite tête de mon voisin. De toute façon, il est triste : je m'en suis aperçu. Les autres dimanches, à cette même place, il est plus souriant. Dans la cour de l'école aussi. Tiens ! pas plus tard qu'avant-hier, avant la grande sortie des vacances, nous nous étions poursuivis comme des fous. Ça c'était un jeu ! Et l'instituteur de service, monsieur Teisseire, qui n'avait pas compris que nous nous amusions ! Nous avons bien failli nous faire punir… 

Vue plus actuelle. En 1928 et encore à mon époque, un magnifique autel sculpté de marbre blanc (une des niches gisait devant l'entrée de Notre-Dame-de-Liesse) cachait ce qui est maintenant dégagé sous les grands vitraux.

« Ite, missa est. » vient de chanter l'abbé Vidal.

« Deo gratias » répond l'assistance.

Enfin ! Quelle joie ! Nous allons retrouver nos parents. Il n'y aura plus qu'à glisser une piécette dans la boîte à musique de la crèche, celle qui siège près du lumignon rouge, pour entendre « Il est né le divin enfant » ou bien « Les anges de nos campagnes ». Une dernière prière sur le prie-dieu, devant l'enfant Jésus qui a fait son apparition à minuit, puisque hier soir encore, sa place était marquée, mais vide. Maintenant il est là, apparu dans cette messe de minuit à laquelle, trop jeunes, nous ne pouvons encore assister, ravissant poupon aux belle couleurs, qui tend ses bras aux visiteurs. Elle est belle, la crèche, cette année-ci. Ces dames se sont surpassées ; les rochers de papier fort sont bien représentés. Saint-Joseph, et Marie, et Saint Jean-Baptiste couvert de sa peau de mouton constituent de très beaux sujets, presque aussi grands que nous. Le bœuf, l'âne gris, rien n'y manque, excepté les trois Rois Mages Gaspard, Melchior et Balthazar (encore de ces noms…) qui viendront le six janvier apporter l'or, l'encens et la myrrhe. » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008. 

mercredi 24 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (2)

 « Antoine, conte de Noël. 

(2. Cadeaux rêvés des petits garçons.) 

Je suis allé tous les soirs écouter « Nadalet ». Ce sont les cloches de notre vieille église qui sonnent à toute volée pendant dix bonnes minutes, le soir venu, chacun des dix jours qui précèdent la fête de la Nativité. Un silence, et le carillon reprend, annonçant aux braves gens la bonne nouvelle, le grand événement. Chaque jour, le nombre de reprises diminue. La dernière fois, c'était hier, juste avant la toilette de la cheminée. J'étais sorti de la cuisine et, accroupi derrière le portail de l'écurie, qui présente presque à hauteur de mes oreilles un trou triangulaire à la jonction de deux planches, j'écoutais, ravi, les vibrations du bronze. Seul, notre cheval Lamy, à l'autre bout de l'écurie, était témoin de mon escapade, et je l'entendais parfois renifler ou mâchonner son fourrage… 



Et cette messe qui n'en finit pas ! Il faut pourtant que j'aille voir chez tante et chez grand-mère si je n'ai pas encore quelque présent. Mais quoi ? Rien n'a transpiré des conversations. Et ce que je voudrais est beaucoup trop cher : depuis près d'un mois, tous les soirs, assis en tailleur à même le carrelage, je choisis chez les petits voisins, les trois fils du maçon, mon cadeau idéal. Ils reçoivent le catalogue en couleurs des Galeries Lafayette. C'est commode, et il comporte tous les détails ! Pourtant, mon beau train électrique ne sera pas encore pour moi. Ni le merveilleux « Meccano » aux mille pièces et aux sept cents modèles. J'aurai un jour le tout petit : numéro zéro. Pour tout vous dire, j'avais été gratifié l'année dernière d'un joli train… mécanique il est vrai, mais qu'importe. Il a bien roulé le premier jour. Le lendemain, fou de joie, j'ai invité un petit camarade : Nicomède. Drôle de nom, ne trouvez-vous pas ? C'est pourtant le sien. Je ne sais comment il a opéré. A-t-il trop monté le ressort ? Bref, ça a craqué dans le ventre de la petite locomotive. Mon train fut caché dans sa boîte rouge, avec son tender et ses trois wagons. Il n'a plus jamais roulé. S'il eût été électrique, cela ne serait pas arrivé… J'ai revu Nicomède, longtemps après, alors que je savais qu'une tragédie de Corneille portait aussi ce titre. Eh bien ! il s'en souvenait encore !!

Je voudrais bien parler à mon voisin, échanger juste quelques mots. Mais il y a la dame au tic nerveux. De temps à autre, elle fait taire un bavard ou une bavarde. Et puis Antoine a l'air triste. C'est lui, mon voisin. Avant d'entrer, sur le parvis de l'église, je lui ai demandé :

« Alors Antoine, tu as été gâté ? Qu'est-ce qu'il t'a apporté, le papa Noël ? »

Et j'ai bien vu que j'avais commis une gaffe. Antoine fait partie d'une famille très nombreuse : Louis et Pierrot, ses frères aînés, vendangent déjà depuis plusieurs années et savent « mener la rangée ». Je connais encore Mimi (Michèle ? Mireille ? Va savoir…), sa jeune sœur, mais il en a d'autres, et il en aura d'autres. La dernière devait même avoir pour parrain le Président de la République en personne… » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008.  

mardi 23 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (1)

 23 décembre, déjà ! Il est grand temps de revenir dans mon village natal pour une fête de Noël apaisée et sereine, loin du sombre réalisme de Maupassant... Trop crispant, susceptible d'occasionner un malaise, de plomber dans les cœurs l'accalmie, la méditation propres à la période, le sien de conte de Noël, restera en quarantaine, ne perdant rien pour attendre. Et pour ce qui est de la patience, bien placée pour ce qui est de la question, Mayotte ne m'en voudra pas... 
Plus intimement, je me dois d'essayer d'honorer une dette insondable envers un père que ma mauvaise conduite, quelles qu'aient été sa mansuétude et son pardon, a dû trop souvent désoler. Alors, c'est sa voix qui va me lire, me raconter son conte de Noël... (dans le cadre du blog, ce conte se présente en quatre parties : 

1. Le Noël 1928 de papa. 
2. Cadeaux rêvés des petits garçons. 
3. L'amertume d'Antoine. 
4. La vengeance d'Antoine.)       

« Antoine, conte de Noël. 

(1. Le Noël 1928 de papa.)

C'est bientôt la fin de la messe de Noël. Je vais avoir sept ans dans quelques mois, et suis avec les filles et les garçons de mon âge dans la deuxième chapelle à droite de la nef. Nous voilà une bonne douzaine, assis sur de simples bancs de bois, dans notre belle église Saint-Martin illuminée a giorno, comme pour toutes les grandes occasions. Derrière nous, un autel aujourd'hui inutilisé, mais fleuri tout de même par des mains pieuses. La dame qui nous garde, en réalité une jeune fille, a un tic nerveux. Je la regarde de temps à autre : elle étire soudain le cou et cligne de l'œil, sans s'en rendre compte. C'est curieux…

J'ai mon petit manteau garni d'un col de fourrure (ce doit être la mode) et nous sommes tous ainsi, vêtus, comme l'a écrit André Gide, à la façon de petits singes savants. Avant la messe, nous nous sommes dit ce que nous avions obtenu comme cadeaux de Noël. Pour ma part, j'ai reçu une bien curieuse boîte : une fois ouverte, elle représente, sur le devant, une barrière de lattes de bois peintes en vert. De chaque côté, deux beaux cerisiers portent des fruits magnifiques, si savoureux que deux petits drôles, assis sur une grosse branche, croquent ces cerises. Plus loin s'étend le potager offrant à notre admiration de belles laitues et quelques plants de tomates grimpant à des roseaux. Tout au fond, un mur bas avec une cible circulaire au bout d'un ressort d'acier bleui. Et à côté une inscription sur un panneau rectangulaire « Attention, il y a des pièges à loups ! » Ce jeu est un tir ; il est accompagné d'un joli pistolet à manche de bois et de deux flèches munies chacune d'une ventouse caoutchoutée. Si vous tirez sur la cible, un garde-champêtre en bicorne bleu et cocarde tricolore s'élance de derrière le mur… mais les deux garnements ont disparu de l'arbre. Seuls sont tombés quatre magnifiques fruits rouges : le corps du délit. 

La même cheminée en 1968, 40 ans plus tard. Mamé Ernestine a alors 72 ans.  

A peine si j'ai pu m'en amuser : il a fallu se laver, s'habiller, se chausser. L'oncle Pierre, il est vrai, m'a un peu aidé. C'est lui qui, hier soir, m'a fait nettoyer la plaque du feu ; d'abord balayer la cendre, puis passer un peu d'huile et frotter, faire briller, avant de ranger côte à côte les petits souliers dûment cirés et lustrés pour la circonstance. Je ne crois plus au père Noël, bien sûr : à la « grande école », depuis près d'un an, j'ai eu le temps d'apprendre ce qui se passait durant cette nuit mémorable. Mais sait-on jamais ? Si je m'en vante trop, je risque bien de briser la machine merveilleuse. Alors ?… » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008. 

...dans son LIT VERT où la LUMIÈRE pleut... (4)

Et pourquoi pas une proximité poétique ? Pas en langue de Mayotte, certes, mais universelle, ni blanche ni noire, en partage. Et pourquoi pas, suite au « Chant de l'Eau » d'Émile Verhaeren, « Le Dormeur du Val », Arthur Rimbaud ? Pas seulement pour ces vers incroyables de structure, de grande qualité ; surtout grâce aux débuts extraordinaires d'un poète de seize ans aussi talentueux concernant une versification classique, qu'il le sera en s'en libérant par la suite avant de clore à jamais cette phase de sa vie ; 



sûrement en tant que val inondé de verdure, vallon promu par le ruisseau permanent bien que modeste mais qui s'est creusé un lit bien avant que l'Homme ne s'introduisît, aussi envahissant que les plantes et animaux venus avec lui ; peut-être aussi pour la dualité vie-mort, son aboutissement à l'échelle de l'individu bien que rémanente se rapportant à la vie sur Terre. 

Le soldat de 1870, lui, d'une jeunesse hélas dans son dernier sommeil, évoque la mort inutile suivie de la débâcle face aux Prussiens ; en fond, le rejet de l'empereur, sa proximité avec la défaite à Sedan offusquant d'autant plus le natif de Charleville. De plus, Rimbaud, auteur, dans les pas de Hugo et Coppée, des « Étrennes des orphelins », ne pouvait qu'être communard contre la politique bourgeoise d'ordre de monsieur Thiers et ses implacables Versaillais.  

Serait-ce maladroit, mal à propos,  si le lit vert du vallon où la lumière pleut me ramène à Mayotte, elle, d'une jeunesse vivace, attestant d'une résilience à l'Histoire à coup sûr entrée dans ses gênes de fille toujours confrontée aux grands, qu'ils veuillent l'adopter de force ou qu'ils s'apparentent à une mère-patrie versatile, insensible, sarcastique ? Mayotte reste vivante ! Elle se remet d'un terrible cyclone tout comme elle sait surmonter les maltraitances subies, l'oppression psychologique quant à son avenir, toute de fausses promesses, de doutes constamment instillés, de doubles jeux, de lendemains toujours remis à plus tard en raison d'intérêts partisans cyniques, à peine cachés. Il en reste un post-colonialisme certain, descendant d'une gestion très Troisième République, se voulant exclusive car porteuse d'une prétendue “ civilisation de progrès ” cachant, jusqu'à la traite d'humains, une réalité de pillage systématique assurant sous des dehors démocratiques la domination d'une bourgeoisie d'affaires, d'accapareurs (1)... 

Décidément, face aux bassesses et turpitudes parce que « Le Président », le film reste d'une actualité certaine, je ma réfugie dans le souvenir de la soif d'apprendre, d'imprégnation de mes petits élèves du collège de Chiconi, dit « du Centre » afin de ne point froisser le voisinage. Dans une belle ambiance studieuse que seul le prof agrémentait d'un grain d'humour par ailleurs bien partagé, comme ils savaient enrichir leur double culture (2) de la sensibilité poétique de Victor Hugo ou La Fontaine du Pot au lait de Perrette...  

Du « Dormeur du Val » de Rimbaud au lit vert de la nature de Mayotte où la lumière pleut, en passant par l'amoralité d'un système qui perdure, il se peut que cet exercice de contorsionniste ne plaise pas à certains...  

(1) Voilà quelques jours, la Chaîne Parlementaire donnait « Le Président » de 1961 avec Gabin très Clémenceau, Briand, de Gaulle... Et aujourd'hui les « deux cents familles » ne sont-elles pas toujours aux commandes ? 

(2) Plus qu'opposé à un civilisationnel hexagonal prégnant, me voulant aux antipodes de ce post-colonialisme (2.1) plus ou moins émergeant, certainement latent (j'en parlais il y a peu à propos de textes de Sardou). Heureux, sensibles à ce sentiment en retour de ma part, eux, d'une élite promue à une double vie, devant s'assouplir jusqu'au grand écart entre tradition et culture importée (2.2), ne manquaient pas, à ma demande, de s'ouvrir, de partager afin de me faire aborder certains aspects ethniques de leur naturel mahorais. 
(2.1) me reviennent les paroles de « Dimanches en Italie » de et par Serge Lama (musique Alice Dona), surtout ne pas parler  « ...comme eux, comme ces faux curés, qui s'en vont prêcher, les petits Noirs d'Afrique » Aïe, je ne vais pas vous raconter ma vie même si ce blog et en particulier les chansons en disent beaucoup... Si son couple est, d'après Lama, « ...parti pour tout un dimanche en Italie », moi qui aimait tant partir « ...sur le Boeing de “ ses ” hanches... » apparemment, jamais je n'ai pu l'emmener « ...pour tout un dimanche en Italie ». 

Vieille école, peut-être l'une des 17 sur l'île chargée de l'enseignement aux PPF (1997). Bien que situant mal dans ma mémoire, je crois bien que c'est ce magnifique manguier qui a été honteusement et bêtement tronçonné au profit d'un substitut de jardin public...
  
(2.2) par exemple, en 1997, 50 à 60 % des enfants accédait aux études secondaires (l'INSEE a le chic pour donner une floppée de statistiques contradictoires pour mieux noyer ceux qui ne feront que survoler) ; cette réussite à l'examen d'entrée en sixième occasionnait une réjouissance d'habits neufs et de repas de fête avec de nombreux convives. 16 % étaient aiguillés en PPF (classe PréProfessionnelle de Formation) moquée non sans humour en tant que Population perdue dans la Forêt.  Et les 24 à 34 % autres alors ? Évanouis, perdus ; eux vraiment, bien que français, livrés à une jungle d'illettrisme sinon d'analphabétisme !       

lundi 22 décembre 2025

Noël chez Maupassant

Noël s'annonce, Noël approche et je n'ai même pas un cadeau à me faire. Pour avoir si souvent évoqué  Noël ici depuis 2013, d'en avoir les mains vides en 2025 me plonge dans la perplexité. J'ai eu beau me demander qui solliciter de mes auteurs préférés, dans l'ordre où ils me viennent, tante Céline, mamé Ernestine, Marcel Pagnol, Paul Arène, Alphonse Daudet, Joseph Delteil, Alfred Cazeneuve, Jean Camp, André Galaup, Clovis Roques... Rien sur la Noël dans « Le Vin Bourru » de Jean-Claude Carrière, peut être avec Sébastien Saffon (1974-2025) qui nous manque tant, peut-être dans son blog sur le Lauragais, les carnets de l'oncle Émile (1). Par les cartes et itinéraires Internet, j'ai refait aussi l'itinéraire de Jacques Lacarrière dans « Chemin Faisant », de Saverne à Leucate en passant par le Massif-Central, mais parti le 9 août et bien que coupant sa marche un mois (sa maman malade), il a dû arriver au bord de la Méditerranée juste avant Noël (ses indications de dates tout au long du parcours sont rares). Sinon j'aurai de quoi, dans les pages de mon père entraîné dans la ronde des saisons en notre village natal, à force d'incitation à me suivre dans l'écriture d'un diptyque presque à quatre mains  : « Le Carignan » et « Caboujolette ».  

Ah ! si, nous aurons un aperçu de Noël avec Christian Signol. En attendant d'y revenir et de réfléchir davantage à plus d'opportunités, chez nos grands auteurs, Maupassant se propose avec « Un réveillon » et « Conte de Noël », deux nouvelles. 

Maupassant vers 1888 par Nadar (1820-1910) Domaine public. 


UN RÉVEILLON. Guy de Maupassant (1850-1893). 

Dans le château seigneurial d'un cousin où ils passent tout un mois à chasser, la bonne qui les sert fait réaliser que ce jour est le 24 décembre. Pris par leur passion, les deux hommes comprennent le pourquoi des cloches. La bonne leur apprend qu'elles sonnent aussi pour le décès d'un vieux berger. L'ami Jules propose à Maupassant d'aller aussi à la messe de minuit. 

« ...Par la porte ouverte de l’église, on apercevait le chœur illuminé. Une guirlande de chandelles d’un sou faisait le tour de la pauvre nef ; et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant-Jésus étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa nudité rose et maniérée.

L’office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux, priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient, tout remués, l’image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains, naïvement convaincus autant qu’intimidés par l’humble splendeur de cette représentation puérile.

L’air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit : « Sortons ! on est encore mieux dehors. 

[...] Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. « Ils veillent leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela leur fera plaisir. »

Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce, noire, vernie de saleté, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, était pleine d’une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande table, sous laquelle la huche au pain s’arrondissait comme un ventre dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu, filait jusqu’au plafond l’âcre fumée de sa mèche en champignon. — Et les deux Fournel, l’homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.

Mornes, avec l’air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux, un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur conteau, l’écrasaient sur leur pain qu’ils coupaient en bouchées, puis mâchaient avec lenteur.

Quand le verre de l’homme était vide, la femme, prenant la cruche au cidre, le remplissait.

À notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de « faire comme eux », et, sur notre refus, se remirent à manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda : « Eh bien, Anthime, votre grand-père est mort ?

— Oui, mon pauv’ monsieur, il a passé tantôt. »

Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle. Alors, pour dire quelque chose, j’ajoutai : « Il était bien vieux. »

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit : « Oh ! son temps était terminé, il n’avait plus rien à faire ici. »

Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et je priai qu’on me le montrât.

Les deux paysans, jusque-là placides, s’émurent brusquement. Leurs yeux inquiets s’interrogèrent, et ils ne répondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L’homme alors, d’un air soupçonneux et sournois, demanda : — « À quoi qu’ça vous servirait ?

— À rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours ; pourquoi ne voulez-vous pas le montrer ? »

Le paysan haussa les épaules. — « Oh ! moi, j’veux ben ; seulement, à c’te heure-ci, c’est malaisé. »

Mille suppositions nous passaient dans l’esprit. Comme les petits enfants du mort ne remuaient toujours pas, et demeuraient face à face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents, qui semble dire : « Allez-vous-en, » mon cousin parla avec autorité : « Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre. » Mais l’homme, ayant pris son parti, répondit d’un air renfrogné : « C’est pas la peine, il n’y est pu, monsieur.

— Mais alors, où donc est-il ? »

La femme coupa la parole à son mari :

« J’vas vous dire : J’ l’avons mis jusqu’à d’main dans la huche, parce que j’avions point d’place. »

Et, retirant l’assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l’intérieur du grand coffre béant, au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une sorte de long paquet d’où sortait, par un bout, une tête maigre avec des cheveux blancs ébouriffés, et, par l’autre bout, deux pieds nus.

C’était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d’antiques et noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui.

Ses enfants avaient réveillonné dessus !

Jules, indigné, tremblant de colère, cria : « Pourquoi ne l’avez-vous pas laissé dans son lit, manants que vous êtes ? »

Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite : « J’vas vous dire, mon bon monsieur, j’avons qu’un lit dans la maison. J’couchions avec lui auparavant puisque j’étions qu’trois. D’puis qu’il est si malade, j’couchons par terre ; c’est dur, mon brave monsieur, dans ces temps ici. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j’nous sommes dit comme ça : Puisqu’il n’souffre pu, c’t’homme, à quoi qu’ça sert de l’laisser dans l’lit ? J’pouvons ben l’mettre jusqu’à d’main dans la huche, et je J’pouvions pourtant pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs !… »

Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis que je le suivais, riant aux larmes. »   

 Mademoiselle Fifi (recueil, Ollendorff 1898)/Un réveillon - Wikisource 

Libre à chacun d'épiloguer sur le style, la noirceur de cette veille de Noël, de ce réveillon, le sens moral des deux cousins, le caractère de Maupassant... écrivain génial, expert en nouvelles mais plus contestable dans sa vie privée, peu enviable à bien des égards...  

(1) Hélas, cent fois hélas, son abonnement de “ l'overblog ” premium n'ayant pas été payé, et pour cause, rien des centaines de publications de Sébastien n'est accessible... Et ici, que deviendront mes 1600 articles à ce jour publiés... ça m'interpelle du coup... faudrait songer à une sauvegarde... heurs et malheurs de l'Internet, comme quoi tout est tout et tout est rien.  





dimanche 21 décembre 2025

CYCLONE et IMMIGRATION (3)

 

Quand donc les moignons donneront-ils à nouveau des mangues ? 



Depuis le grillage de la vaste implantation du lycée polyvalent de Sada.  

Rond tel une balle de ping-pong, ce fruit paraît-il sucré porte le nom de hubuhubu voalavu... Buissonnant, ne ressemblant en rien au hubuhubu, liane donnant des cordes solides ainsi que des fruits intéressants (orthographié alors “ hubu-hubu ”, un article de janvier 2017, vu plus de mille fois, en parlait...), il intéresse le rat (voalavu), celui des champs, granivore, frugivore, aimant particulièrement les grenadines (grenadille, passiflore, fruit de la passion, maracuja).  


Dans ce qui reste de la forêt du cours d'eau, ripisylve pour employer un mot précis, toujours le sentier emprunté par une population humble, souvent “ non-officielle ”, venue pour un mieux dans l'existence dont l'école pour les enfants. Suite au cyclone la priorité pour eux a été à rebâtir un toit pour manger et dormir jusqu'à former des hameaux, parfois villages de tôles loin des axes de circulation, reconstruits tant bien que mal dès le cyclone passé, cultivant autour, travaillant au noir, depuis longtemps à l'origine d'une problématique complexe impliquant aussi le comportement de certains Mahorais. 
Sans vouloir aller plus loin, parce qu'il me semble qu'elle peut être inversée, me revient une pensée attribuée à Staline sur une globalité :
« La mort d'un homme est une tragédie, la mort d'un million d'hommes une statistique. » 
à savoir que l'immigration massive provoque un rejet violent alors que l'accueil du migrant est globalement accepté...  Compassion et solidarité n'ont rien des travers cachés...  

        

vendredi 19 décembre 2025

« Qui trop EMBRASSE, mal ÉTREINT. »

Ce matin, pas commode pour avoir ses humeurs, la muse a voulu me fourvoyer dans le peu qu'elle a trouvé à inspirer, un « Qui trop embrasse, mal étreint » ; elle m'a rabattu sur Michel de Montaigne, qui, un siècle après l'expression, écrira 

« Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent » 

Anciennes écoles, église Saint-Martin. Fleury-d'Aude, décembre 2023.

Un avis pour le moins absolu de la part du pourfendeur de dogmatismes qu'il fut. L'inspiration se ressent de l'incitation à ne pas rompre un certain équilibre. En la remerciant pour sa suggestion à modérer, à contre-alléger, en bon migrateur que je suis, depuis mon hivernage,  “ embrassant trop Mayotte ”, je me retourne vers le nid à retrouver au printemps car s'il y en a un que je continue d'embrasser comme si nous devions mourir demain, à pleins bras vu que le mot n'en fait pas mystère, c'est papa avec tous les mots de ses lettres ensuite messages qui nous restent, restés vivants. 

Mayotte, Océan Indien - Fleury-d'Aude, Languedoc, la séparation en partage n'a pas que du négatif. Par contre, celles qui sont définitives portent une douleur bien plus profonde. Hier encore, à l'occasion d'un très beau reportage sur le safran grec, une dame d'Anafi (une quarantaine de km2 à une vingtaine de kilomètres à l'est de Théra Santorin), île à safran et par le passé à perdrix et... déportés, revenue tenir un restaurant d'été, n'a pas manqué de communiquer sur l'émigration massive vers Athènes et surtout l'Australie. Émigration pour survivre, continuer à vivre... Accompagnant ces pensées, indulgente, la muse me souffle « America, America », Elia Kazan (1909-2003) (1). Encore un Grec, turc de naissance, qui deviendra Américain, aux prises avec la domination ottomane dans sa volonté de faire du pays une terre pure. Et parce que l'émigration méditerranéenne me touche plus naturellement, dans « L'enfant multiple », d'Andrée Chedid (1989), dans un Liban dévasté, l'enfant au bras emporté par une bombe, fait ses adieux au grand-père 

«...Je te quitte, dit l'enfant retenant ses larmes. 
—  Tu m'emportes, dit le vieux. » 

Alors, que valent, mon absence passagère, notre séjour de trois ans au Brésil comparés à l'exil définitif des Grecs d'Anatolie bien que plus chanceux que les Arméniens, à ceux des Cyclades, à l'enfant Libanais, ou encore, dans une tonalité autre, au sentiment de Diego arrivé d'Andalousie, déclarant plus qu'il ne pensait « Tu crois que je peux ressentir quelque chose pour une terre qui n'a pas voulu me nourrir ? » 

Fleury-d'Aude, décembre 2023. 

Oh ! la muse ! Tu me compliques la vie ! ton « qui trop embrasse mal étreint » m'embarrasse. S'embrasser, c'est se prendre dans les bras... À chaque départ, j'embrasse mon père bien fort et je l'étreins du mieux possible dans l'espoir de se revoir, c'est tout ce que je sais, c'est tout ce que je fais... Merci quand même de m'apprendre, de la part de Montaigne, une conscience connue de moi seulement chez Jules Michelet :
« Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ». 

(1) représentant d'une race humaine dans ce qu'elle a de bon et de mauvais...