Sortir,
remonter à la surface, faire le distinguo (pourquoi un "u" après le "g"
?) entre Bercy la gare, Bercy le palais des sports arena quelque chose,
quand on cherche la gare routière Paris-Bercy-Seine. "Continuez à
gauche, allez au fond du parc à droite et vous trouverez les bus" lui
répond une tête sympa d'homme à apéro que sa rombière a dompté, sorti
par force fumer sa clope. C'est le printemps dans un Paris inédit se
laissant aller à la douceur provinciale d'une belle fin d'après-midi de
mai. Presque on fredonnerait Aznavour. Incroyable, ce sont bien des
rossignols qu'il entend ensuite en pleine ville comme avant, il y a bien
longtemps, au fin fond de son bout de terre, du jardin public, alors
qu'un sarcophage de béton n'enterrait pas le petit ruisseau du Bouquet
et la source où les villageoises puisaient une eau appréciée ! C'est que
la tension nerveuse se détend même si ce grand parc est long à
traverser... Quel rapport entre les beaux arbres et les anciens quais
pinardiers de la capitale ? Au pied du souterrain des bus, une aire à se
builder le body où des éphèbes noirs jouent à la surenchère physique.
Une dernière porte, à force, juste derrière, un essaim de gens à charger
les soutes ; un chauffeur dispatche les valises : j'entends
"Montpellier", inutile d'aller jusqu'aux panneaux de départ car c'est
mon car.
"
Pour Béziers, montez-la là." Va pour la valise. Suite au contrôle du
QRcode, son collègue fait monter tout le monde à l'étage. Au moins sur
les premiers rangs nous disposons de la place à côté. Devant et aussi
sur les sièges à droite, deux originaires d'Afrique du Nord. Derrière,
après l'escalier pour le poste de pilotage et l'accès avant d'où nous
parviendrons des échanges entre chauffeurs, une jeune femme petite, en
short et collants sur des cuisses bien en chair va être un moment bien
plus audible au téléphone même si sa langue peut-être de Cochin ou
d'Indochine lui garantit une vie privée relativement protégée. Le car
démarre. Les chauffeurs présentent et leurs personnes et le voyage...
"Nous
avons disposé des sacs plastique pour les déchets alimentaires... Nous
devons prendre quelqu'un à Orly avant une première pause aux Lisses (il
croit comprendre Les Ulis). Pour les toilettes, puisqu'on sait qu'au
matin c'est la mort, nous prévoyons des haltes régulières... alors,
seulement en cas de nécessité... je pense que vous comprenez le
problème..."
Ce
n'est qu'un appel au savoir-vivre... Et si cela facilite le boulot de
ces pros de la route... A Orly le car perd un bon quart d'heure qu'il ne
rattrapera pas... Et ce premier arrêt à l'aire des Lisses, qui paraît
prématuré même pour une pause-pipi. Idem concernant le suivant sur
l'aire Auxerre Châblis : une impression à vérifier par la suite. Le wifi
fonctionne bien mais la fatigue pousse à un sommeil peut-être pas très
confortable mais qui permet de récupérer, par tranches et qui avale les
kilomètres.

Lyon, Perrache, la brasserie Georges le replongent près d'un
demi-siècle en arrière, dans une vie antérieure prenant à bras le corps
un avenir à deux, si loin, si proche à la fois... Elle, dix-huit ans,
robe vermeil-bordeaux-grenat grosses gouttes d'eau sur un ventre rond
d'autant plus beau (1). La choucroute venait après "The French Connection",
le film... Après Feyzin, arrêt à Solaize, bienvenu celui-là même si
faute de trouver les toilettes, il amende le pied d'un bosquet de
vergnes. Une constante le long du parcours, l'envahissement par les
poids-lourds du moindre espace où stationner : de quoi méditer sur le
fiasco du ferroutage malheureusement en phase avec la nullité crasse
générale des politiques incestueuses dégénératives (2) depuis plus de
trente ans ! Le voisin de devant s'est allongé jusqu'au siège après le
couloir et l'autre, poli et compréhensif, enjambe sans le réveiller,
sans lui signifier qu'il empiète. Givors, encore un volet défraîchi de
sa vie, deux petits garçons qui poussent, les barres HLM des Vernes que
soulignent les lumières alignées... le numéro dix rue Romain Rolland...
Marguerites
(environs de Nîmes) puis Montpellier et ce jeune qui à peine monté
demande si les toilettes sont ouvertes. Ils ne peuvent pas s'empêcher,
les chauffeurs de remarquer qu'il aurait pu utiliser celles de la gare
routière... Avant Béziers, c'est mon tour et le gros au volant,
hypocrite au possible, semble ne pas savoir où elles se trouvent, les
toilettes. Pas de mauvaise volonté de ma part, mais après 300 kilomètres
et le temps supplémentaire à rejoindre les gares routières ou est-ce à
cause du sang que je pisse rosé... aïe, ce calcul au rein, à laisser
tranquille tant qu'il ne pose pas problème, parole de docteur mais
treize ans en arrière, pointant qu'il était long comme une mine de
crayon... La responsabilité ? Presque je l'imputerais à ce bus pourtant
récent mais qui tressaute et plus encore lorsqu'il pousse une pointe
comme quand le gonflage ou l'équilibrage des pneus laisse à désirer.
Mais non, c'est seulement que ma migration a brusqué d'un coup ma vie de
patachon sédentaire. L'âge et l'usure du temps n'arrangent rien...
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Béziers Plateau des poètes wikimedia commons Author Tournasol7 |
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Béziers Plateau_des_poètes wikimedia commons Author Tournasol7 |
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Béziers Allées Paul Riquet et théâtre Wikimedia commons Author Demeester |
Béziers
... Nous passons par les arènes et pas par la gare : je n'avais pas
prévu... Il est neuf heures moins vingt : le retard se monte à quarante
minutes. Et le beau-frère qui m'attend en bas. Avec deux tours d'avance
sur l'heure vieille, la ville, presque déserte, a gardé une fraîcheur
nocturne qu'un bassin rayonnant accentue de ses jets cascadants, un
mirage presque dans un pays où la sècheresse reste un mal chronique. Le
Théâtre, les Allées, deux compagnons du Sidi Brahim ou du moins bien
marqués par une nuit de libations. Mieux vaut infléchir sa trajectoire.
La statue de Pierre-Paul Riquet, elle, oblige à passer prudemment une
paire de marches par égard aux roulettes de la valise à fleurs si
fidèle. En bas des Allées, plutôt que de contourner, le plaisir de
descendre par le Plateau des Poètes. Indisponible pour en apprécier les
statues, les sculpteurs, la rondeur des contours en accord avec les
courbes de niveau, sur le premier des bancs, il croise un jeune en
marge, sur le second, une femme noire qui récupère à côté de deux lourds
cabas. Retenu par sa priorité, pas une seconde, il n'a la curiosité ni
de jauger son âge, ni de regarder en douce si elle a quelque charme. Le
Plateau des Poètes, les mariés y prenaient des poses avec famille et
invités. Elle, vingt-quatre ans, brune au visage diaphane avec du rose
aux joues, robe longue d'un bleu soyeux, cintrée sous une poitrine
décolletée. Lui dans un costume en velours, bleu aussi, noeud pap,
moustache pour se poser, cheveux mi-longs... Et puis qu'est-ce que ça
peut faire ? Lui il l'aimait, mal sûrement... mais elle ? Un homme
promène son chien, il se demande si la crotte restera ou sera ramassée.
Neuf heures bientôt et pourtant une ville comme ankylosée encore même
aux abords de la gare...
Traversée
d'une France profonde depuis le RER, le métro parisien, le quartier de
Bercy, le bus, la ville de Béziers, une France diverse sans ressenti
négatif du point de vue sécuritaire, sans menace idéologique ou
religieuse prégnante mais avec le sentiment que la vieillesse fait de
moi un être déphasé et déjà sur le bas-côté. Sont-ils aussi un effet de
l'âge ces éclats d'un passé qu'on croyait fantôme, qui reviennent si
fort et sans demander la permission ? Pour un couple, même si ce n'est
pas rater une vie qui peut se poursuivre positivement, la fin, la
séparation, le divorce expriment un échec pour ce qui a été entrepris et
ce qui est susceptible de déstabiliser, de mettre en danger des enfants
petits ou grands, eux qui n'ont rien demandé mais subissent la
destruction d'un équilibre.
Mais
ce ne sont que les élucubrations d'un Wisigoth déphasé, nostalgique de
ses trente glorieuses mais plus synchro du tout avec la marche d'un
monde imprévisible et pour le moins inquiétant.
(1) motif paisley indien me dit le web.
(2)
tout dans la gueule et à mentir sans vergogne les yeux dans les yeux...
Et des collusions avec la finance libérale s'apparentant à une tare de
consanguinité...
PS : les étapes très inégales du trajet Paris-Béziers laissant à penser qu'il faut une remorque septique : Les Lisses 43 km / Auxerre Châblis 131 km / Solaize 299 km / Béziers par Marguerites et Montpellier 356 km.