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jeudi 19 avril 2018

LA COMBE DE MONSIEUR SEGUIN (suite) / Fleury-d’Aude en Languedoc.


Finissons de monter au cerisier de Caussé. Le lit d’une eau qui découche est bien là, avec, par endroits, la pierre creusée en cuvettes, un bonheur rare, après la pluie, pour les perdrigals. Une forme en chien de fusil, un « S » allongé dans ce qui ressemble à un petit défilé… Et dire que ce « S » correspond à un arpent de terre échu à mon grand-père (par quel biais mystérieux ?), théoriquement propriétaire d’une concession, dûment cadastrée et pourtant ne correspondant à rien ! J’étais loin de m’en douter alors, en montant ce chemin de garrigue parfumée. J’oubliais même les plantes odorantes, surtout en fin d’après-midi, quand les rayons obliques réveillent les peurs des gamins… La selle à ressorts d’un vieux vélo bien démultiplié me faisait jouer à la diligence de Santa Fé sur le chemin blanc et poudreux des pins de Barral et quand le courageux cow-boy que j’étais poursuivait à pied jusqu’au défilé, le colt à la main, c’était pour vite fuir et ne pas laisser mon scalp aux Apaches embusqués dans les rochers. On croyait si fort au bon Blanc et au cruel Indien[1] ! 

Au débouché de l’étroit passage, à la vision sereine d’une combe, belle de ce qu’en fit  la nature sur des millions d’années, du travail de l’homme aussi, à une échelle pourtant à peine plus perceptible, se lève comme un souffle d’allégresse. Le rajol d’abord, profond d’une paire de mètres, se coulant en courbes courtes, arquées, cassées, bien marqué par une double ligne d’arbres, aux racines si utiles contre l’érosion, dont l’auzino, le chêne-vert (la yeuse ?), peut-être quelque autre feuillu, favorisé par l’eau résiduelle du sous-sol. 
Amandier fleuri sur fond de pins d'Alep.

Azerolier, boutélhétiè... année d'azeroles, année de peu de vin...

Pour l’amètliè, lou boutélhétiè, lou lauriè-saouso (l’amandier, l’azerolier, le laurier-sauce), je crois que l’homme y est pour quelque chose. Sous l’étroit couvert[2] la salsepareille accroche les socquettes par méchanceté alors que l’espargo, l’asperge sauvage ne griffe pas la main pour rien (il y en a eu beaucoup cette année !). 


Vers Noël, avec les cousins, nous y allions aussi pour le verd-bouisset, le petit houx aux jolies boules rouges (fruits du fragon). En décembre, la nuit monte vite et quand mes yeux cherchaient, au-dessus de la barre rocheuse fermant le petit cirque, l’indigo plus clair du ciel, j’imaginais Blanquette, en haut, attendant le loup. Touchés alors par une pétoche aussi soudaine que contagieuse, nous dévalions le long de la vigne, le clos, sûrement, où monsieur Seguin sonnait encore de la trompe et cette course éperdue d’adrénaline ne s’arrêtait qu’après le défilé des Indiens, là où la vision à contre-jour du clocher rassure, là où les vignes gardent le jour encore un peu avant que les étoiles ne s’allument une à une… Tant pis pour les quelques boulettes rouges perdues dans le bouquet malmené… 
Fragon, faux-houx, WikimediaCommons Author Père Igor.

Plus grand, quand on ne risque plus grand-chose à aller voler des cerises sous la lune, à plusieurs, comme on va seul faire le courageux avec une fille, dans une nuit complice, plus absorbé par la mutation tant psychique que physique menant à l’âge adulte, on trouverait saugrenue de penser à l’œuvre de la nature, à l’intégration de l’homme en son sein par le travail. Il y faut plus que la force de l’âge pour se tourner vers son passé, seulement parce que le chemin restant est plus court que celui déjà parcouru. Alors seulement, on imagine comment ce torrent de quelques jours par an a finalement sculpté la barre calcaire[3] dans laquelle il s’enfonce en coin. La combe s’est formée et l’homme a mis à profit cette terre plus ou moins argileuse issue du long travail de la pluie, des eaux, des végétaux. Pour ne pas que tout soit emporté, il a dressé des murs de pierres sèches, formant des terrasses, il a modelé le paysage à son profit…

« …Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes
Jusqu'au sommet de la colline… »

Cette fois encore, les paroles de Ferrat reviennent. Les paysans qui n’avaient pas à disposition une plaine à modeler, n’auraient pu, sans ténacité, sans ingéniosité, s’accrocher aux milieux plus difficiles, qu’ils soient montagneux, marécageux ou de garrigue. (à suivre).  

Encore une combe perdue, ou retrouvée pour la nature, celle de Caboujolette.

[1] Une propagande ensuite entretenue par une interprétation spécieuse du « melting pot » de la part du prof d’histoire au lycée…
[2] Pour parler de cette ripisylve, véritable corridor biologique gainant le cours d’eau, et, dans son autre dimension, préservant la berge, gardant la terre issue de l’érosion et filtrant les ruissellements, formée de quelques arbres, arbustes, buissons et herbacées, Georges Kuhnholtz-Lordat (1888-1965) , ingénieur agronome, professeur de botanique à l’ENS agronomique de Montpellier a utilisé la jolie expression de « fourré-galerie ». 
[3] Proche de la surface mais encore sous l’eau il y a cinq millions d’années…