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lundi 23 mars 2026

Lexique passionné autour du cheval (10)

Ah ! que ne sait-on apprécier à leur valeur vraie, que lorsqu'ils sont passés, l'harmonie de vie, la connivence de couple, le bonheur tout simplement ? Le temps d'une guerre, malgré la guerre, l'entente du couple se conjugue avec la prospérité toujours plus affirmée de la propriété viticole devenue domaine. On reconnaît bien là la détermination des immigrés qui, acceptant de ne plus espérer un retour, triment pour une place au soleil : ouvriers agricoles, petit à petit, petite vigne après petite vigne, ils assoient un bien qu'ils font fructifier après la journée. 

D'un réalisme pathétique, le roman de Clavel se clôt mi figue mi raisin. Pas figue du tout, tout réfléchi, puisque la patronne, soumise à l'aîné qui se marie et vend pour une épicerie à Lyon, accepte de les suivre, laissant tomber sa maison, son capital, son amant, Jeannette, sa fille trisomique. Raisin, néanmoins, puisque, mal à l'aise, elle rachète quelque peu son lâche effacement en plaçant la petite chez les sœurs à Lons, mieux qu'à l'asile de Bourg. Et à celui qui finalement n'aura été qu'un valet, en plus des gages dus, ils laissent la cabane, la vigne abandonnée de « Brûlis », la jument qui peut encore porter... 

Le Vernois Jura 2023 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur TaKpté

L'Espagnol s'accroche à son pays d'accueil... Franco dominant en Espagne, pouvait-il en être autrement (1) ? À côté de la cabane, il bâtit une écurie pour La Noire. Lui et son cheval sont très demandés, dans les bois, les vignes. À Jeannette proprette et bien soignée par les sœurs, tous les dimanches il apporte quelques gâteries, un raisin grappillé et surtout ces bouts de bois mort ou éliminés suite à la taille, biscornus, aux formes inattendues de poule, coq, canard et même de jument. Alors ils la font trotter La Noire. Pour Jeannette qui rit, Pablo s'écrie « Hue » et « Hau »... 

Bernard Clavel et l'Espagnol comptent beaucoup dans ce lexique mais les pages, tant de livres que de la vie, sont faites pour être tournées. 

Le travail avec les chevaux s'accompagnait de métiers afférents : 

Le charron modulait son choix de bois pour monter chariots, tombereaux et jardinières (une charrette légère). Ils étaient au moins deux au village (Lucien Merle, Augustin Vieu) ; le cerclage à chaud des roues représentait une opération des plus fumantes et impressionnantes. 

Le forgeron-maréchal-ferrant : à Fleury « [...] trois forgerons, maréchaux-ferrants : Irénée Cazals, les frères Alquier et, dans la rue des Barris, « Jean lou maréchal », Jean Arnaud, représentant également les cycles Terrot... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. Plus qu'un, de mon temps, qui me fabriqua un tenillier à 50 F. 

Le bourrelier :  de base, le métier consiste à confectionner le harnachement des chevaux ; le rembourrage des colliers a donné son nom à la profession. Ils sont deux au village, Sire et Pierre Marty chez qui tout l'équipement du premier Lami, après Coquet, fut commandé. Son atelier où les hommes échangeaient jusqu'aux ragots était surnommé « L'Agence Havas ». (Je me souviens de Sire, Marceau, il me semble, de son prénom).

« [...] Un soir de fin décembre 1950, Pierre Marty (1), le bourrelier, porte la note de l’année (à moins que ce soit début janvier 51). Mon père lui offre un petit verre de « Kermann » et, à la radio (le fameux poste 10 lampes estampillé MF) on donne les nouvelles du soir et on parle du premier président de la IVe République, élu le 16 janvier 1947 : Vincent AURIOL, qui a promulgué un avis officiel demandant aux speakers de ne pas faire la liaison Vincent-T-Auriol, comme certains s’appliquent à la pratiquer. Et Pierre Marty de dire « Tant m’aimi aquelo liquou coumo toun Vincent Auriol ! » (« J’aime autant cette liqueur que ton Vincent Auriol ! »)... » Caboujolette 2008, François Dedieu. 

(1) en octobre 1944, les immigrés espagnols ont cru qu'une occupation du Val d'Aran démoraliserait les Franquistes, inciterait le peuple à la révolte et  les Alliés à agir. Huit jours après, le 27 octobre, les buts de guerre n'étant pas atteints, les troupes républicaines durent battre en retraite ; reconnaissant le régime de Franco, de Gaulle les fit désarmer...  

(2) Une lettre de Fleury : «… quand tu reviendras tu trouveras beaucoup de vide. Marty le bourrelier est mort, on l’a enterré le jour de St Pierre des suites d’une opération de la prostate, ç’a été l’affaire de huit jours et il n’a pu voir le succès de son petit-fils Jacques qui est admissible à l’oral série B avec latin...» Caboujolette, 2008, François Dedieu. (envoyée au Brésil, soit entre 1953 et 1956, note JFD).      


dimanche 22 mars 2026

Lexique (9) La Noire, jument de Bernard Clavel dans « L'Espagnol »

 Hors le climat, le vocabulaire, le style et matériaux des maisons, dans « L'Espagnol », l'essentiel se partage avec nous, jusqu'au « bigot », notre « bigos » pour enlever la « raque » des foudres (1). Bref, la vigne du Revermont en dénominateur commun fait souvent écho à notre coin audois. 

Cheval Comtois endormi au salon de l'agriculture (1) 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license Author Tsaag Valren. Dans notre article nous pouvons supposer que La Noire est comtoise, un trait comtois, trait léger, issu de l'ancienne race améliorée avec d'autres sangs, notamment l'Ardennais.  

Alors ce cheval, cette jument plutôt, La Noire ? laissons-lui le beau rôle 

* comme ils se doit avec tous ses congénères, on la dételle après le travail ; 

* depuis la cuisine, au bruit sourd qu'on entend, ils savent que c'est un coup de sabot de sa part ; 

* un jour, alors que de trop nombreux cailloux bloquent à plusieurs reprises un labour laborieux, l'expérience du vieux Clopineau (Léonce Corne [1894-1977] dans le téléfilm) confirme que la colère est dangereuse avec les bêtes. 

Menétru-le-vignoble_depuis_Château-Chalon 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur PRA

* Image bucolique (page 201), parce que les Allemands arrivent et que toute la ferme pense se mettre à l'abri en bivouaquant au « Brûlis » une vieille terre en hauteur, abandonnée, à la limite des bois, lâchée dans un pré, étonnée de se retrouver libre, avant qu'elle ne réalise qu'elle peut brouter, la jument s'attarde auprès de ses gens (la promiscuité entre l'Espagnol et la patronne n'amènera encore rien). 

* Par une nuit fraîche mais suite à un jour chaud de printemps, une série de coups sourds, La Noire qui remuait beaucoup. 

Germaine, la patronne, à Pablo : 

« [...] c'est la saison qui la travaille. Vous n'avez qu'à fermer le portail et la laisser dans la cour, le frais de la nuit lui fera du bien... » 

Elle, qui avait rué dans la mangeoire désormais disjointe, se mit à bourrer la poitrine de Pablo « à grands coups du museau [...] En haut, la fenêtre du palier qui donnait sur la cour était ouverte. Pablo s'approcha, la patronne était accoudée à la barre d'appui... ». Elle lui demande s'il n'a pas froid ; galopade soudaine, pour voir, la femme et l'homme se retrouvent serrés à la fenêtre, La Noire fait des étincelles sur les galets de la cour, eux, au contact, vont s'appuyer, leurs bouches se chercher et le reste... 

Dans une vingt-neuvième partie du roman, Clavel amène ses personnages à l'étreinte charnelle, en quelques pages. 
Pablo, l'Espagnol, au statut de valet, s'investissant pleinement pour cette propriété : intégré au point de vouloir s'implanter, il se permet même d'inciter la patronne a s'agrandir, à moderniser l'exploitation. Sa colère contre les cailloux de la vigne, sa vaillance jusqu'à l'épuisement ne peuvent empêcher « la sève de printemps », et puis il sent que le silence de la nuit est lourd, pas « celui d'une maison où la fatigue a tout endormi ». 
Elle, Germaine (Dominique Davray 1919- 1998), forte, « au corsage bleu bien plein », veuve de Lucien Bouchot (Paul Frankeur 1905-1974), généreuse dans l'effort, toujours occupée à tenir sa maison, faire manger bêtes et gens, à seconder dans la viticulture,  écoute celui qui est devenu plus qu'un valet. Et cette nuit là, après avoir expliqué l'état de la jument, elle prolonge le moment, sa question à Pablo pour savoir s'il n'avait pas eu froid rencontre les mots de Clavel « Pablo la sentit contre lui et son sang se remit à bouillir » ; c'est elle qui pose la main haut sur son bras avant qu'il ne l'entraîne dans la chambre. 

Château-Chalon_-_vieilles_maisons 2007  under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Auteur PRA

Au matin, Pablo demande à la jument qui vient se faire caresser si elle est calmée. La patronne qui passe avec ses seaux à traire, demande à Pablo s'il la remercie... Et le téléspectateur de seize ans que tout cela travaille remercie au delà de son trouble, pour la plénitude d'une adaptation hors du commun vers un livre à lire et relire, qu'il n'oubliera pas d'acheter...   
           
(1) La raque occitanisme de « râpe », « raffe », « raffle » en français. 
Le Dictionnaire des Régionalismes de France me rappelle que j'ai déjà croisé ce « bigos », fourche à deux dents recourbées (parfois trois ou quatre) chez Georges-Jean Arnaud « Les Moulins à Nuages » 1990, Fernand Dupuy « L'Albine » 2001 ; et sous forme de « bigot » chez Henri Vincenot « La Billebaude » 1978, et « bigot » et « raque » avec Marcel Scipion « Le Clos du Roi »1980... On dirait que Clavel a été oublié « [...] Là, armés de bigots à manche court, ils se mirent à piocher la vendange... »... Pardon de toujours devoir ouvrir les nombreux tiroirs gigognes de mon “ trop embrasse mal étreint ”... 
PS : dans « Canton de Coursan » 2005, Francis Poudou ne parle que de « croc ». 


samedi 21 mars 2026

Lexique passionné, le cheval de Clavel dans « L'Espagnol » (8)

 Ouille, nous allions passer à côté : pour commander le cheval, quelle langue ? D'abord, le nom du cheval... se fait-il facilement à son nouveau nom vu qu'il doit en avoir un, chez l'éleveur, pour son éducation, un nom qu'il doit reconnaître quand on lui donne un ordre. Nouveau maître, nouveau nom : est-ce rationnel pour lui ? Et ces ordres ? en breton ? en français ? sauf que chaque région emploie un parler, un vocabulaire différent... À Fleury, est-ce “ hue ” ou “ ii ” au démarrage ? “ oo ” pour s'arrêter... “ arrê ” pour reculer (?), “ dia ” tourner à gauche, “ bio ”, non ? pour aller à droite ? (je m'en veux, la mémoire me faisant défaut, corrigez-moi si possible)... 

Per-Jaky Hélias, Pâté_Hénaff et Cheval d'Orgueil 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Kergourlay

« Le Cheval d'orgueil » : en guise d'au revoir à la Bretagne, Per-Jakez Hélias, Pierre en breton de Cornouailles ou du Pays bigouden, avec peut-être l'évocation d'un vieux cheval livré au boucher (l'ouvrage est à 8000 kilimètres...) 

Bernard_Clavel au festival international de géographie 1999 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Collection Archives de St-Dié-des-Vosges.

« L'Espagnol » (1) : une œuvre marquante, chez des vignerons et là, Jura et Languedoc ne peuvent qu'être parents... Pas loin des personnages principaux, La Noire, jument de la ferme à qui il ne faut pas donner de raisins glacés du matin. Un brave animal, comme tous les chevaux de trait, généreux dans l'effort sans compter, une caractéristique de l'animal dans sa coopération avec l'homme. (à suivre)

(1) 1967, j'ai seize ans,  « L'Espagnol » de Jean Prat (1927-1991) d'après le roman de Bernard Clavel (1923-2010), passe à la télé... Un enchantement : des intérieurs comme par chez nous, la cuisine pièce à vivre, des générations liées avec les vieux présents à part entière, en passant, la parenthèse d'un souvenir érotique, et surtout toute une ambiance intense de vignes, de vignerons, de chariots sur les chemins, de la jument à la ferme... Tant de vécu dont ces grappillons de raisin que du bout des lèvres et des vibrisses, Lami, le nôtre de cheval, prenait dans le plat de ma main... Quant aux Espagnols, oui, ils forment une colonie nombreuse dans le village, discrète à mener sa voie tandis qu'une ségrégation raciste n'hésite pas à se faire entendre chez les imbéciles & co...   
2026, j'ai soixante-quinze ans pour reprendre, cette fois, en diagonale, les 437 pages du roman, un « J'ai Lu » de 1989, lu plusieurs fois, à relire encore de même que les images de Jean Prat, si fidèles au roman... autant de points sensibles quand on est du pays des vignes venant nous dire que nous lui appartenons à jamais, le vert particulier des pampres me l'a souvent répété à travers l'Europe, à commencer par celui de la Côte Chalonnaise pourtant, à quelques heures seulement de mon village, en face, à vol d'oiseau (env. 60 km), après la Bresse, des coteaux à vin jaune chers à Clavel (Château-Chalon) ...Et toujours, en attendant de revoir le DVD, l'enchantement, l'émotion aussi, malheureusement empreinte des suicides de Jean Prat, 64 ans, ne supportant plus la médiocrité de la télé, de Jean-Claude Rolland (1931-1967), si prometteur comme acteur, qui aussi s'est pendu en prison la veille de la diffusion de la première partie de « L'Espagnol », (en instance de divorce, il avait tenté d'incendier la voiture et l'appartement de son épouse Nany Rameau). Enfin, englobant le monde des charretiers et laboureurs, les Espagnols du village à respecter comme on se respecte soi-même... et détail cocasse, par l'entremise de cette quête sur le cheval de trait, c'est grâce à Louis toujours là, d'une seconde génération d'immigrés, que ce temps des chevaux de trait ne m'est pas resté aussi irrévélé.      

 

samedi 7 décembre 2024

PROVENCE DU RHÔNE (19) Frédéric Mistral.

Mas_du_Juge_à_Maillane 2011 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license Auteur Renaud Camus. Dans la cour, est-ce la table en pierre sur laquelle le neveu de Mistral se serait tué (1862) ? 


Maillane, village typique du Midi, peut se visiter sur les traces de Frédéric Mistral : le Mas du Juge pour son enfance et sa jeunesse, la Maison du Lézard, jusqu'à son mariage, le mas revenant à son aîné suite au décès du père, sa villa qu'il construisit devant. À 46 ans il y emmena Marie-Louise-Aimée, fraîchement épousée.  

Museon_Frederi_Mistral_dans la villa de Mistral à_Maillane 2011 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Auteur Renaur Camus.

Miréio, son long poème d'amour contrariée, paraît en 1859, Prix Nobel de Littérature en 1904, traduit en une quinzaine de langues dont le français par Mistral lui-même, offrit au Provençal une reconnaissance universelle. L'essentiel de ses efforts allait toujours dans ce sens avec la création du Félibrige à fins de faire renaître le Provençal (voir si nécessaire les articles précédents).  


Mistral a surtout travaillé près d'une dizaine d'années à son « Tresor dou Felibrige » (1878-1886), grand dictionnaire de la langue d'Oc comprenant l'essentiel des variantes locales déclinées avec auteurs, citations, dictons et proverbes. (Si souvent ouvert dans le cadre de cette quadrilogie...).  

Parmi ses autres œuvres, « Lou Pouèmo dou Rose » 1897, le poème du Rhône, des bateliers de Condrieu descendant jusqu'à la foire de Beaucaire ; une inspiration plus tard partagée par Bernard Clavel (1923-2010), avec « Pirates du Rhône » 1957, « Le Seigneur du Fleuve » 1972, « La Guinguette » 1997, « Brutus » 2001... 

Portrait Frédéric Mistral 1907 Source Les Prix Nobel Domaine public Auteur inconnu

À propos de « L'Arlésienne », on raconte que Mistral se serait fâché avec Daudet rendant publique la confidence du Maître de Maillane sur ce neveu suicidé d'amour au Mas du Juge (1862)... Méfions-nous des “ on raconte que...” et ce n'est pas la lecture du « Poète Mistral », dans « Les Lettres de mon Moulin » qui nous dévoilerait le moindre grain de sable enrayant leur amitié. Le portrait d'abord, plus qu'avenant 

«...sa rouge taillole catalane autour des reins, l'œil allumé, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un bon sourire, élégant comme un pâtre grec... »,   

C'est la fête du village avec fifres et tambourins dans la rue, l'aubade au conseiller municipal, des bouteilles, des verres ; l'après-midi, la procession des saints de bois « dédorés », qu'accompagnent les confréries de pénitents blancs, bleus, gris, cagoulés, de filles voilées ; ensuite, bien qu'en hiver, les taureaux, les jeux sur l'aire puis, autour d'un grand feu devant le café de Zidore, une farandole devant durer tard dans la nuit. 
La « Lettre » de Daudet se termine par un hommage, l'image de ruines majestueuses sans toits ou pétassées en remises, basses-cours ou étables (comme après la révolution) et qu'un jour un fils de paysan est déterminé à restaurer « ... Ce fils de paysan, c'est Mistral. », ces ruines, la langue provençale. 

D'après « Le Poète Mistral », « Les Lettres de mon Moulin », recueil de 1869, Alphonse Daudet.   

mercredi 12 juillet 2023

SÈTE 17. La supplique de BRASSENS.

 Pas loin, le rond-point encore d’une chaîne, celle liant Sète à Valéry. Le cimetière marin est juste au-dessus. Y reposent aussi Henri Colpi (1921-2006), Emmanuel Gambardella (1888-1953), Jean Vilar (1912-1971) (1), pour toujours lié au festival d’Avignon créé et dirigé par lui de 1947 à 1970. 

Sète Théâtre de la Mer vu depuis le brise-lames 2013 Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported Auteur Christian Ferrer

Il suffit alors de suivre la route de la corniche d’abord creusée dans le roc ; elle passe au pied du Théâtre Jean Vilar, avec ses airs de fortin espagnol ou à la Vauban, (pourquoi espagnol puisque ce sont plutôt les Anglais qui ont réussi à prendre Cette quelques jours ? Ah oui, j’ai dû mentionner quelque part le récital de Paco Ibañez (1934), frère qui plus est, de Roger Ibañez (1931-2005), l’un des réfugiés dans « L’Espagnol » de Bernard Clavel).

Le théâtre de la Mer avec, en bas, les vagues plus obstinées encore à attaquer les entailles dans le rocher. La route qui s’accroche et offre une belle vue sur le lido avec, au bout d’un rivage rectiligne de vingt kilomètres, le pied du Pic Saint-Loup, le volcan d’Agde, éblouissant de soleil, découvre une paire de petits croissants de sable. Au creux de l’un d’eux, comme un monticule sur la plage signalé par un arbre, jeune, à n’en pas douter, quoique déjà gaillard, répondant aussi aux dernières volontés de Brassens :

« ...Que vers le sol natal mon corps soit ramené
Dans un sleeping du « Paris-Méditerannée »,
Terminus en gare de Sète... » 

Le premier de ses souhaits :

« ...Juste au bord de la mer, à deux pas des flots bleus,
Creusez, si c'est possible, un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche,

Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins,... (2) »

Sète vue depuis la plage du Lido 2007 Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Auteur Fagairolles 34

La première des raisons invoquées par le Sétois est que le coin est bien exposé au Sud, protégé quelque peu des tempêtes :

« ...C'est une plage où, même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,... » 

(1) mort dans sa maison « Midi le Juste » suite à un second infarctus, le 28 mai 1971. 

(2) C’est vrai qu’on les voyait chasser en groupe, dans les vagues, juste au large de la plage, par gros temps... Il y a si longtemps qu’on ne les voit plus... puisque ce signal n’a pas pour autant rendu la pêche raisonnable... (ce que j’en dis... je ne suis pas spécialiste, je n’émarge pas contre les profits de la pêche... industrielle).

samedi 19 novembre 2022

De Bernard CLAVEL à Jean-Pierre GROTTI.

1999 Auteur Chabe01 / Loyettes, petite localité rive droite du Rhône non loin d'Anthon... 


Une réflexion qui me ramène à un de mes auteurs préférés, Bernard Clavel. Son inspiration; il la doit aux endroits qu’il a habités, des bords du Rhône au Canada en passant par la Savoie, le Léman, l’Irlande mais il n’a jamais écrit quelque chose qui se passe où il vit ! Toujours : prendre de la distance pour y être ! L’homme aux quarante déménagements ne s’est fixé qu’une fois mort... et c’est dans le Jura qu’il repose à jamais. Alors ? Rester ? Partir ? Revenir ? Remplir sa mémoire qui telle une source, coulera un jour... 

Paris,_Salon_du_Livre_2015_(37)wikimedia commons Jean-Pierre_Grotti Auteur Havang(nl)

Je pense aussi à un auteur bien de chez nous, encore de terroir, de proximité qui plus est, puisqu’il faut distinguer du parisianisme, Jean-Pierre Grotti. Instituteur il fut, toujours à Prat-de Cest, près de Narbonne, instituteur il reste, de classe unique. Au fil de ses nombreux romans, entre passé et présent, il décline la vie dans un périmètre bien défini, entre l’Aude, la frontière, l’Espagne de la guerre civile, les pays perdus qui se vident, les apports en population, cette immigration naturelle de travailleurs mieux tolérée entre pays latins, celle, des retraités européens venus profiter des douceurs du Sud et qui ont le mérite de redonner vie à des villages morts.   

Alors ? Au fil des motivations, peut-être avec la faiblesse de ne pas assez faire le lien avec le présent, avant la Tchécoslovaquie, avant Mayotte, avant la Réunion et, qui sait, avec Lyon et ses abords, même si Clavel en a trop bien parlé... Alors, tant que je ne veux pas plus rester stérile qu’impuissant, je vais vous le raconter en premier, mon village, avant cette ouverture aux autres, aux horizons proches, parce qu’il faut rester positif, réceptif et radioactif pour ceux qu’on aime de près ou de loin, dans une dimension planétaire, dans une empathie outrepassant l’orbe familiale, le cercle familier, le coin de vie ou du souvenir... 

mardi 5 octobre 2021

J'AIME quand ils évoquent les VENDANGES / 3. Bernard Clavel.

Comment ne pas être ému par le chemin de vie d'un petit apprenti pâtissier de quatorze ans livré à un patron sans humanité ?

Alors qu'à la maison il n'y a pas un seul livre et que la lumière dans la pièce à vivre laisse les coins dans une ombre inquiétante, comment ne pas être ému par sa passion autodidacte d'un jusqu’au-boutiste de l'écriture, à l'image d'un Bernard Palissy brûlant ses tables et son plancher pour accéder au secret de la glaçure d'une coupe de céramique émaillée ? De sa période difficile (1945 - 1957), il dit : " Je revois Vernaison, les rives encore sauvages, la véranda où j’écrivais. Je revois mes enfants tout petits, sans gâteries ni vacances de soleil, car nous étions pauvres. Je revois ma femme tapant le manuscrit sur une antique machine prêtée par le menuisier du village, mon ami Vachon, qui croyait en moi. » (1)

Comment ne pas être ému par la maîtrise des mots, du style, de toutes les scènes ciselées jusqu'au moindre détail que Bernard Clavel donne à voir ? 

Vignes de la Côte Chalonnaise - St-Désert Saône-et-Loire - Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International Author Nanzig
 

Comment ne pas être ému en retrouvant des vignes 570 kilomètres plus loin, alors qu'on n'a quitté les nôtres que la veille ? Comment cacher que cette descente sur Chalon-sur-Saône m'est chère ! Du coup, tant ces pays de cépages ont un air de famille, je suis l'ami, le cousin lointain en visite, qui fera seulement étape car au-delà de la Saône (2) et de la Bresse Bourguignonne se devine la ville de Dole où Clavel eût à subir son patron pâtissier. Qui plus est, vers l'est, la plaine est barrée par les premiers contreforts du Jura, où, à proximité de Lons-le-Saunier (3), se situe le vignoble du Jura... L'écrivain le connaît bien pour y avoir vendangé (4), bouille sur le dos, cette hotte de poids qui meurtrit aussi les épaules et le dos de Pablo, le héros du roman "L'Espagnol" (1959) que Clavel a croisé à Château-Chalon. Dans cet ouvrage Clavel parle avec amour des vignes et de la vendange. 

D'abord ce sont les mots nouveaux qui font plaisir à propos de vignes certes mais dans une différence, déjà un exotisme qui ne peut qu'enrichir : 

* sur le chariot peut-être à quatre roues, deux sapines, vastes cuveaux ronds en sapin pour le transport du raisin.

* la bouille est une hotte. Les coupeuses demandent la bouille quand le seau est plein. Enrique, l'autre réfugié embauché, rustre et antipathique, laisse retomber la seille sur la bouille, sans aucun égard pour le dos de Pablo quand il vide : 
"... Il prit une seille, la souleva et la laissa retomber à bouchon sur la bouille. Pablo vacilla. Il sentit des grains de raisins rouler sur sa nuque et du jus glacé couler le long de son dos..."  

* la seille est un seau de bois muni d'oreilles. 

* une ranche, un mot local sûrement, une rangée de ceps. "... Moi comme je ne peux pas me baisser, pas question que je mène une ranche, alors je vais près d'eux et je coupe ce qui est en haut..." explique le patron. 

Autant Pablo fait le maximum autant Enrique y va de sa mauvaise volonté : il a froid aux mains et voudrait la hotte pour se réchauffer. 
"... Le patron s'était redressé. Brandissant son sécateur, il se mit à crier :
-- Ah non hein ! Qu'il commence pas à nous emmerder celui-là. Sinon ça ne va pas traîner. Moi je vais descendre à la poste et téléphoner qu'on vienne le chercher."

De même, le patron a dit non à Pablo qui voulait un sécateur pour aider et s'il répond qu'il n'a qu'à se rouler une cigarette, il est vrai que sans rigueur, on ne fait pas du bon travail. 

Éloigné de l'équipe encore cachée par la brume matinale, il descend à la charrette et s'étonne de parler catalan à la jument qui tourne la tête vers lui. 

"Il lui donna une grappe de raisin qu'elle mâcha en bavant du jus rouge." A sa remontée les seilles sont pleines. 
Il explique, pour la jument. 
"... Comme s'il avait deviné, le patron recommanda :
-- Lui donne pas trop de raisin glacé, c'est pas bien bon." 
 
Chateau-Chalon Wikimedia Commons Author Tangopaso.
 
La brume s'effiloche, le soleil perce. Ébloui, il lève la tête, les vendangeurs se redressent aussi. En bas de la vigne "dorée", luisante "dans une pluie de gouttes de soleil"
"... Alors demanda le patron, t'as jamais vu le soleil se lever ?" 
A chacune de ses descentes, il découvre, le village, son clocher, la "rouille" des vignes, les peupliers, sur les chemins, charrettes et chevaux, plus loin d'autres clochers, la plaine bressane, d'autres villages, des fermes à part, au fond, la ligne bleue de la bordure du Massif-Central. 
 
A midi, ils déjeunent (ils ont pris la soupe avant de partir). Une planche sur des seaux empilés et renversés pour les vieux, les femmes sur un seau, les Espagnols sur l'herbe. La patronne, appuyée au plateau de la charrette coupe de "larges chanteaux" de pain et sert avec, le lard, la saucisse, le fromage et le vin. Ensuite, la goutte. Puis les hommes fumèrent la cigarette pendant que les femmes rangeaient. 
 
Ils vont travailler jusqu'au soir alors que les lampes s'allument et que les fumées montent dans le ciel bleu nuit. Jeannette, la fille trisomique, est chargée d'allumer le feu pour la soupe. Le patron dételle la Noire et la fait boire. Le vieux Clopineau reste pour décharger. Heureusement que ce n'est que du rouge à laisser fermenter sans pressurer au préalable après la soupe, comme pour le blanc. Enrique veut abandonner : on lui demande, avant, d'aider à installer la goulotte pour rentrer le raisin à la cave à l'aide de "bigots" et en finir avec des "puisoirs" pour le jus.    

(1) En 1958, son troisième roman "Qui m'emporte" est accepté, à force, par Robert Laffont. 

(2) Puisqu'il faut l'appeler par son nom alors que tant pour la longueur que le débit, ce devrait être le Doubs qui conflue à Lyon avec le Rhône...  

(3) En 1923, Bernard Clavel y est né et y a grandi. Sa maison, ses parents sont présents dans la série de quatre tomes "La grande Patience"dont "Les Fruits de l'Hiver", prix Goncourt 1968. Pour l'anecdote, Lons-le-Saunier est la ville de la Vache qui Rit !

(4) Bien qu'éternel nomade, Clavel a habité le coin et y est enterré. 

En complément l'article de juin 2020.
https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2020/06/lespagnol-bernard-clavel-jean-prat.html 

Quatrième de couverture... La suite est coupée, elle en disait trop... A lire absolument sans oublier les deux épisodes à la hauteur, des années 60 à la télévision !



lundi 1 juin 2020

L'ESPAGNOL / Bernard Clavel, Jean Prat.

L'Espagnol ! 

Qu'il sonne ce nom quand on est du Sud puisque leur immigration est aussi sobre qu'ancienne... Et comme il fait sonner faux l'ouverture contemporaine tous azimuts au nom de principes aussi aveugles qu'éculés. 

Qu'il carillonne ce nom au souvenir de ces colles de vendangeurs dignes et qui apportaient dans nos villages centrés sur leurs vignes un exotisme, un intérêt et une acceptation de la différence. 

Qu'il est poignant ce tocsin lorsque 450.000 Républicains passent en France lors de la Retirada pour être hébergés si indignement. 

Pourtant, en dépit de notre veulerie gouvernementale (malheureusement c'est un travers récurrent de nos politiques), les rapports entre humains eux, rapprochent et savent être généreux. 

Pablo et Enrique sont réfugiés. Ils arrivent dans le Revermont, sur les premiers contreforts du Jura, pour les vendanges. Si Enrique, obnubilé par la lutte contre les fascismes ne s'attache ni aux gens ni au pays, ce ne sera pas le cas de Pablo. 

Quand on aime la terre et qui plus est quand ce sentiment devient passion parce que la vigne sous n'importe quelle latitude sait nourrir un amour paysan exclusif et parce que Bernard Clavel a su si bien dépeindre la réalité des relations humaines, la mentalité petit propriétaire, les rapports de couple ou homme-femme, ceux intergénérationnels avec des vieux aussi dignes que respectés (un abime avec leur situation en EHpad et le covid... terrible la régression !), la vie familiale avec une fille trisomique. 

Une histoire, un livre formidables avec en prime, ce qui est rare, une adaptation magnifique de Jean Prat à la télé (disponible sur le site de l'INA).
Jean-Claude Rolland qui joue le rôle de Pablo s'est suicidé en prison alors qu'il ne s'agissait que d'une banale pension alimentaire non versée... 

Et quand on est pour les sensations fortes et non pour une ligne de vie plate, L'Espagnol, le livre, son auteur et le film vous font vite passer d'un pic d'exaltation à un repli de détresse... mais sans ces forces qui déstabilisent, remettent en question et obligent à plonger au fond de soi, que vaudrait la vie ?