mardi 3 février 2026

Son ENFANCE l'appelle (6) un monde perdu...

« Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées, 
Sur elles sont venues s'inscrire, impitoyables, 
De nombreuses années... » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

Après Saint-Pierre-la Mer, Les-Cabanes-de-Fleury, nos plages qui, suite à l'enfance, appellent encore pour l'adolescence, la jeunesse et ses nuits d'été, le début de l'âge adulte, qui ont suivi, puis l'âge mûr et à présent le final, après le parfum de l'Atlantique, il doit se retenir de ne pas embrayer sur l'Océan Indien, ce serait hors sujet. 

Zostère, une algue très fournie surtout dans les étangs, comme à l'Ayrolle. Formant des tapis, elle était ramassée et séchée pour confectionner des matelas d'enfant notamment. 

Et là, à évoquer d'un trait le temps qui a défilé sur sa plage de toujours, au bout de l'Aude, d'un coup, il réalise les bouleversements subis par la mer et le rivage. De nos jours c'est à peine si quelques coquillages jonchent le sable suite à une période de fortes vagues. Si elles sont le reflet de ce qui vit dans le Golfe, c'est bien triste. Il n'en savait pas les noms, faute de spécialiste érudit, peut-être aussi parce que terriennes avant tout, nos populations n'occupèrent ce milieu que tard, rebutées par la malaria (1), et ne venant d'abord que lors de campements à l'occasion de campagnes de pêche. Plus d'aegagropyle de Posidonie (pelote, boule roulée d'algues), plus de Zostère, plus de Cymodocée, plus de fucus avec sa grappe d'œufs de seiche aux airs de seins d'Africaines, plus de petite boîte rectangulaire avec ses crochets aux quatre coins qu'on doit à la raie, plus de moules arrachées aux rochers, parfois un hippocampe. Il a du mal à revisiter les tréfonds de la mémoire. Même sans personne pour l'initier à ce vocabulaire, à ces connaissances... entre nous, personne non plus au village pour lui apprendre les noms des plantes, tant salades sauvages que médicinales... la famille faut bien l'accepter telle qu'elle est et faire son miel du peu d'attachement transmis et de tout ce qu'on peut bien butiner en dehors. 

Mactre_coralline_(Mactra_Stultorum)_(Ifremer_00704-81605_-_34395) under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteure Luisa Metral Ifremer.
Mactra stultorum est un molusque bivalve marin de la famille des Mactridae, péché au cours de la campagne NOURMED19, dans le Golfe du Lion en Méditerranée. Sa taille et de 5 cm maximum 6 cm, ses valves sont fines et brillantes. Des lignes de croissance concentriques et des lignes rayonnantes du sommet proche de la charnière jusqu'au bord de la valve. Sa couleur est beige claire parfois avec des reliefs violacés. L'intérieur de la coque est blanc. On le trouve sur des fonds sableux aussi bien en Méditerranée, Atlantique Nord-Est, Manche et mer du Nord.  (Ifremer)

Ah oui ! maintenant qu'elle se montre bien sûr qu'il la reconnaît ! 

Argopecten_purpuratus_(purple_scallop) under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. author James St. John. 


Bucarde_épineuse_(Acanthocardia_aculeata)_(Ifremer) under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteur Olivier Dugomay...
Bucarde épineuse (Acanthocardia aculeata) photographiée dans les eaux de Bretagne. Ce mollusque bivalve est habituel de la Mer Méditerranée et de l'Atlantique Nord-Est, où il vit enfoui dans le sable des zones infra et circalittorales. La bucarde épineuse mesure en moyenne 7 cm, allant toutefois jusqu'à 10 cm dans certains cas. Ses siphons, qu'elle laisse dépasser lorsqu'enfouie dans le sable, lui permettent de se nourrir de phytoplancton et particules en suspension.
Ah oui, de celles pour les robes bouffantes des poupées de coquillages proposées en souvenir. 

Et toutes ces coquilles aux noms inconnus : blanches, roses, jaunâtres, violettes, grises, striées de brun : Donaces, Mactres, Vénus et Vernis, Cardiums, Bucardes, Pétales de rose, Nucule, Arches (de Noé ou tétragonale, ou barbue)... On ne reconnait que les Pétoncles, les papillons des tenilles (Tellines), les couteaux au nom générique et dont les variétés, le Sabre mis à part, échappent aussi comme ceux d'autres Ensis ou le Solénocurte... Nombreuses sont celles qui présentent un petit trou... sous l'eau aussi c'est manger ou être mangé... Est-ce dû à un escargot foreur ? la Clione nous dit le guide d'Harant et Jarry, qui est une « éponge perforante ». 

 Aporrhais_pespelecani Pied-de-Pélican de Méditerranée under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Author H. Zell

Anémones_de_mer_(Hormathia_coronata)_fermées,_sur_des_Turitelles_(Ifremer) under the Creative Commons Attribution 4.0 International license. Auteure Luisa Metral... ces anémones au même orifice pour la bouche et l'anus se collent-elles sur les escargots pour les manger ? 

Encore des noms inconnus pour les gastéropodes. Citons seulement à propos de ceux connus de visu, la Turritelle au cône pointu, le Pied-de-Pélican à l'ouverture étoilée, parfois un Murex jadis apprécié avec un aïoli... C'est fou la variété de fruits de mer vendus alors... À Saint-Pierre, en plus des moules communément, des huîtres occasionnellement, plus fréquentes que les Violets (2), plus abordables que les huîtres, on pouvait se régaler de clovisses (3).      

Et dans la mer indissociable de la plage, comment ne pas penser à tout un monde aujourd'hui à peine survivant de tenilles, sinon, disparu avec les Crabes verts (peut-être dits « enragés »), les petits crabes nageurs,  vives, bernard-l'ermite. Ah ! la pêche au tenillier ! de quoi cuire, en plus des tenilles, des soupes goûteuses, encore dans les années 70 aux Cabanes, quand il fallait surveiller le petit qui mettait les mégots à la bouche, quand il plantait les roseaux de sa véranda devant la tente (et ses cabinets) plus loin au pied de la dune.  

(1) littéralement le mauvais air. Donc le paludisme qui longtemps empêcha l'installation définitive (et Gruissan, pourtant ?). Ce n'est pas pour autant que les étangs ne faisaient pas l'objet de visites répétées dès la préhistoire pour les ressources possibles : toute une variété de poissons (anguilles, loups, dorades, juels, plies, muges...), les coquillages, palourdes, les lustres (huître plate indigène), les besourdes (petites coques), les tenilles. 

(2) ou Biju, Microcosmus sulcatus, un Cordé du groupe des Tuniciers, riche en iode et manganèse. Les clovisses venaient sûrement de l'Étang-de-Thau. 

(3) éventuellement, pour les clovisses trop souvent confondues avec les palourdes alors que le prix fait déjà la différence, voir sur ce même blog : 

Partager le Voyage: Fleury en Languedoc / L'AFFAIRE DES PALOURDES ET DES CLOVISSES... 

Partager le Voyage: Fleury sur le Golfe du Lion / L'AFFAIRE DES PALOURDES ET DES CLOVISSES (2).

Partager le Voyage: Fleury sur le Golfe du Lion / CLOVISSES OU PALOURDES ? QUELLE AFFAIRE ! (3). 

Partager le Voyage: Fleury sur le golfe du Lion / DES PALOURDES ET DES CLOVISSES, QUELLE HISTOIRE ! (4).

Partager le Voyage: Fleury Golfe du Lion / ÉTANG DE THAU, ENCORE DES COQUILLES (5). 

Partager le Voyage: Fleury en Occitanie / AMOUR DE JEUNESSE ET ARCÈLLIS. (HOMMAGE Á PAUL ARÈNE).

Partager le Voyage: 6. THAU des HUÎTRES.

 Partager le Voyage: L’ÉTANG de BERRE.    

Sources : 

« Guide du Naturaliste dans le Midi de la France », 1. La mer, le littoral, Delachaux et Niestlé, 1961, réédition de 1983, Harant et Jarry. 

Canton de Coursan, Vilatges al pais, 2000. 


samedi 31 janvier 2026

Son ENFANCE l'appelle (5) L'Atlantique.

« Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées, 
Sur elles sont venues s'inscrire, impitoyables, 
De nombreuses années... » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

“ Plages de sable ”... “ plages dorées ”... 

« J'aime les ports de l'Atlantique 
Quand les sirènes vont gueulant... » 
Les Ports de l'Atlantique, 1975, Serge Lama, musique Yves Gilbert (1). 

Juin 1953. Cherbourg. Après le train-paquebot depuis Paris, le Royal Mail Liner Alcantara à destination de Recife au Brésil (2) les emporte, migrants fuyant la misère pour une terre promise, un exil temporaire mais initialement de trois ans seulement avec l'espoir d'un mieux au retour (la suite du séjour confirme que c'est déjà décidé dans la tête de son père) , dans le Nord-Este, à Campina Grande, État de Parayba, à l'intérieur des terres. Alors, pour la plage dorée, vous pourrez toujours repasser ! Quoique, à 135 kilomètres, non loin du Cabo Branco, cap extrême oriental des Amériques, des vacances bien méritées ont permis de passer un mois sur une plage de Joao Pessoa, praia de Tambaú. 


Lettre de janvier 1955 ; je relis avec vous.  

« ... le mardi 11 janvier 1955, après être allé voir et un premier bain dans les mers du Sud, je louais une maisonnette recouverte de palmes de cocotier, donc typiquement brésilienne, pour un mois.

Retour à Campina Grande après mon premier bain dans les flots des mers du Sud (avec Jean-François), activité fébrile des derniers jours afin de prendre l’essentiel le plus commodément possible, et départ général (nous quatre + la bonne)(3) pour la capitale de la Parahyba, en autocar.

Départ à six heures du matin, arrivée à dix heures trente (pour faire 120 km ! mais la piste n’est pas des meilleures) ; les dix colis s’alignent sur le trottoir tandis que Christine prend son biberon sous les grands arbres de la Place Américo ; et dix minutes plus tard un taxi nous emporte sur la large avenue rectiligne de cinq kilomètres qui joint la capitale à sa plage, Tambaou (on écrit Tambaú).

Nous voici donc sous les cocotiers, profitant au mieux de nos vacances, les premières vraies vacances depuis juillet 1952, respirant à pleins poumons l’air pur que nous apporte l’alizé austral, nous baignant deux fois par jour au moins (mardi j’ai pris trois bains), cueillant à tout moment les fameux cajous (pommes d’acajou) pour en exprimer le suc bienfaisant et rafraîchissant, dormant dans les hamacs transformés pendant la journée en chaises longues ou en balançoires ; bref commençant d’agréable façon notre dernière année « de Brésil », du moins celle qui devrait être la dernière.

On nous a promis du poisson pour aujourd’hui. Nous aimerions bien en avoir un peu. Songez que depuis notre arrivée, nous n’avons pas encore mangé de poisson frais, et deux ans sans poisson nous font attendre avec plaisir les premiers qui vont arriver. Nous menons une véritable vie de bohème et de gitans : sur une corde s’étale notre garde-robe ; au mur se balancent l’appareil photographique, le marteau, la bouillotte en caoutchouc, et, de l’autre côté, le réveil, suspendu par une cordelette à une solive du toit. Avant-hier, Georgette, d’une vieille porte a fait une belle table d’office, des voisins complaisants nous ont prêté deux chaises, une table et un hamac, ainsi qu’un solide banc de bois. Un beau bidon de pétrole de 19 litres, acheté vide et dûment lavé, nettoyé, passé au savon, puis flambé à l’alcool, constitue notre réserve d’eau. Le marchand d’eau, qui marche à longueur de journée derrière son âne porteur, vient nous la renouveler quand nous voulons pour 2 Cr$. Une planche fixée à deux clous par deux ficelles est notre table de toilette. De l’autre côté, sur une porte consignée, une autre planche soutient ma bibliothèque de vacances : Olympio ou la vie de Victor Hugo, d’André Maurois, Madame de Maintenon, Batouala, Ma Vie d’enfant de Maxime Gorki, La vie privée de Chateaubriand, Précis de stylistique française, Conversion à l’humain de Jean Guéhenno, Journal d’un Curé de campagne de Bernanos, Les Frères Karamazov de Dostoïevski, et deux ou trois autres ouvrages.

La radio des villas voisines nous envoie quelques beaux disques et pas mal de rengaines ou de réclames dont nous nous passerions facilement. Heureusement nous sommes un peu loin, et les bruits arrivent à nos oreilles un peu assourdis, presque embellis en se mariant au doux bruissement de la paille de cocotier et au mugissement lointain (nous sommes à 500 mètres du rivage) des vagues. 

Jangada 2014 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Author Otavio Nogueira

Vous devriez voir encore ces ‘jangades’, bateaux bien primitifs des pauvres pêcheurs du Nord-Est et du Nord, l’immense et merveilleux bois de cocotiers balançant haut dans l’air leurs longues palmes et montrant leurs jolis fruits verts pleins de la plus pure des eaux douces, à quelques mètres de l’eau salée.

Il faudrait attirer encore votre regard sur le cap de droite, le cap Blanc, pointe la plus orientale de toutes les Amériques, et sur cette ligne ininterrompue formée par les milliers et les milliers de cocotiers qui sont la richesse et la beauté de Tambaú, sur les curieuses voiles blanches des bateaux, voiles triangulaires certes, mais un côté du triangle étant vertical, confondu avec le mât, tandis que le sommet opposé se balance bien haut, à l’extrémité d’une perche articulée sur la base verticale. Ajoutez la date : 21 janvier, le dos brûlé par le soleil de celui qui écrit et de son épouse, quelques jeunes jouant au volley-ball sur le mince banc de sable qu’est la plage, des lunettes noires et vertes contre le soleil (nous n’en avons pas, nous, n’aimant pas le genre), le marchand de glaces FIP (fines, incomparables, pures) installé à dix mètres des vagues sur la petite promenade cimentée du bord de mer, les voitures luxueuses roulant à tout moment sur l’avenue, les petits cars (bien moins luxueux, bien plus vieux) qui nous relient à la vie de João Pessoa. Enfin, songez à la France à quelque douze mille kilomètres d’ici (as catchat, François ! mais après vérification, il y a quand même huit mille km de Paris à Recife à vol d’oiseau) et vous vivrez quelques minutes de notre vie exotique, d’autant plus que la radio vient d’entamer une chanson typique du Ceará…

Jean-François est heureux de son séjour à la mer. Il est dans son élément. La petite est toujours contente de son sort, et de notre côté nous nous félicitons d’être venus. Le climat est excellent : sans cesse souffle un vent frais des plus agréables... » 


« Jean-François est heureux » : il se souvient qu'une fois, il a amené une chèvre par le licol, je suppose que ses parents ont dû revenir la rendre ; il a quatre ans et demi et son père a écrit qu'il était un petit démon... ce qui n'augurait rien de bon pour la suite... Oublions, évoquons plutôt ce bonheur de l'océan, de la plage ; pour jouer il une jangada miniature en balsa, peut-être du même bois que celui des vrais radeaux des pêcheurs du coin, et puis il y a cette senteur, ça sent très bon, peut-être celle des algues sur le large plan incliné de l'estran ; parfum de la praia de Tambaù qu'il veut retrouver un jour ou qui le saisira d'un coup comme celui, un jour du début des années 60, des abacaxis, des ananas, devant l'épicerie fine d'une rue moyenâgeuse de Pézenas, non loin de la collégiale Saint-Jean... 

 « Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées... » Merci le type qui chante à la radio, merci Serge Lama comme aux arènes de Béziers...  

(1) Qui a dit que je n'aimais pas Lama ? Pour être honnête je l'ai laissé de côté lors de sa période « Napoléon » sauf que pour ceux qui nous laissent une trace, en plus des proches et intimes, aimer, c'est les accepter tels qu'ils sont. Charles Trenet, j'adore et pourtant je lui en veux pour à peine un mot, l'article indéfini pluriel « des », pour « la mer qu'on voit danser le long “ des ” golfes clairs... » alors que nous sommes, que lui-même est « du golfe clair », l'unique, le nôtre, celui du Lion, la suite des paroles l'exprimant clairement...   
(2) une série d'articles sur ce blog, mot-clés « Alcantara », « Partir ». 
(3) La présence de la bonne me déstabilise... À y réfléchir, impossible de faire sans. D'abord, la maison comportant une salle de classe, avec deux enfants dont ma petite sœur de onze mois, c'eût été difficile pour ma mère. Ensuite, en plus du principe consistant à faire chez les autres comme ils font, afin d'être acceptés de la classe aisée de la ville, disponible pour continuer à se cultiver et ponctuellement apprendre le français à l'Alliance Française, impossible de faire autrement, difficile aussi de se démarquer au niveau du salaire... 
Il n'empêche, afin de ne pas généraliser, un jour qu'un mendiant présentait sa sébile non loin de notre porte, à mon père qui proposait de le payer s'il balayait la terrasse, celui-ci opposa un refus, disant qu'il gagnait plus en demandant la charité...