jeudi 29 janvier 2026

Son ENFANCE l'appelle (3)

« Mon enfance m'appelle sur des plages de sable, 
Mon enfance m'appelle sur des plages dorées, 
Sur elles sont venues s'inscrire, impitoyables, 
De nombreuses années... » 
Mon Enfance m'appelle, 1979, Serge Lama. 

Et lui se demande si la sienne d'enfance l'appelle aussi sur des plages de sable doré. Oh ! bien sûr, puisque le hasard l'a fait naître dans le village du bout de l'Aude, un bout du Monde avec des kilomètres de plage entre Les-Cabanes-de-Fleury et Saint-Pierre-la-Mer. 

Du temps, les gens d'ici en ont mis à venir occuper cet espace, et encore si peu, le vigneron s'en tenant à ses vignes n'étant qu'un paysan. Or, un paysan n'est qu'un terrien pas cupide du tout, à l'appétit limité, quelques spécimens carbureraient-ils dans une logique d'accaparement capitalistique (genre FNSEA actuelle). Bref, les colonisateurs spéculateurs sans limites rationalisant jusqu'à ce qu'aujourd'hui on définit en tant que crime contre l'humanité, ce n'est pas chez eux qu'il faut les chercher. Et puis, la nécessité du pain quotidien, la gestion du produit d'une récolte à ventiler sur douze mois, l'esprit de solidarité de groupe, les laissaient loin de concevoir que des loisirs où s'adonner à l'épanouissement personnel pouvaient exister. Enfin, ils ne pouvaient que répondre à la contrainte saisonnière en pays tempéré faisant de l'été la période de ramassage du produit cultivé... 
Alors la mer, seulement un plaisir très ponctuel d'une paire de jours au maximum (1). Néanmoins, l'attrait se confirmant, le campement passa des toiles entre les brancards de la jardinière et des canotes (phragmites) à des assemblages plus élaborés, pour en arriver aux baraques sur la plage, montées pour la saison ; entre les derniers traitements et la préparation de la vendange, les contraintes de la vigne autorisaient un mois de liberté relative, du 14 juillet au 15 août. On déménageait les lits, une grande table (2), des bancs ; plus tard, on se fit faire une glacière. Si la femme et les enfants restaient, il fallait revenir au village pour le cheval, la basse-cour, le potager. Dans notre famille, les grands-parents s'en chargeaient ; ils ne se libéraient que pour le repas du dimanche avec, entre autres, au menu, soit la bouillabaisse, le tripat ou les escargots (3) que souvent, d'ailleurs, ils portaient... 

Les baraques. Été 1952 je pense... 


Dire que ce troisième volet ne pourrait être que la légende de la photo... Ne disposant pas, sur l'île, des albums de famille, comment ne pas se convaincre qu'elles sont plus durables que la modernité des photos numériques à foison le jour où le disque dur de stockage bloque et ne veut plus rien savoir...       

(1) le village se trouvant à dix kilomètres de la côte, l'aller-retour avec le cheval permettait-il d'aller passer le reste du dimanche à la mer ? À ce propos, le joli poème de Maurice Puel, mon prof de français-latin-grec en quatrième : Partager le Voyage: NOS PLAGES AVANT... FARINETTE jadis
  
(2) un plateau posé sur des pieux ; précision aussi d'un réchaud à pétrole (Caboujolette, 2008, François Dedieu). 
 
(3) « De Pérignan à Fleury », 2008, le livre des Chroniques Pérignanaises donne bien des détails sur une fréquentation des plages qui a commencé à la fin du XIXème siècle : 
« Au dessous des bâtisses constituant le groupe de Saint-Pierre, on voit quelques vignes bordées de tamaris, et au-delà, sur le sable, le plus extraordinaire assemblage de paillotes, de tentes, de baraques en planches, de demeures et d'habitations provisoires de tout genre, de tout style, construites et assemblées de la manière la plus hétérogène, la plus bizarre et cependant la plus captivante à l'œil qui se puisse imaginer. » Début du Compte-rendu de la Société d'Études scientifiques de l'Aude, juillet et août 1912, sous la plume de M. G. Sicard.  
Et puis il y a les écrits de papa. Dans son « Caboujolette » (Pages de vie à Fleury-d'Aude), 2008, incluant les souvenirs de famille, une quinzaine de pages serrées sont consacrées à la mer : les bals, l'installation, le cirque, la guerre, les Allemands qui sont restés, le cousin Louis Robert à l'école des Cabanes... et tout ce qui dort encore dans ses archives... 


mercredi 28 janvier 2026

Son ENFANCE l'appelle (2)

 Il s'est efforcé de retrouver la date avec l'idée sûrement vaine et discutable tant elle offre prise aux oublis et erreurs, d'en faire la liste, sachant trop bien qu'il lui en coûterait, persuadé que, de toute façon, ce relevé dépassera vite celui des vivants. « Élian “ Natchou ” » (le village, ce sont aussi les surnoms, les escaisses) il a ajouté, et aussi « Ghislaine », enterrée lundi, loin de son âge, à 58 ans “ seulement”, qu'il ne connaissait pas, mais d'une famille de longtemps au village. 

Attendre le quelque chose venant rompre le cercle vicieux de morosité morbide. Il suffit d'y croire, sans se précipiter surtout avec l'ouvre-boîte de l'opercule ; s'ouvrir à nouveau petit à petit au monde qu'on croyait perdu. Retrouver le besoin vital... Qu'est-ce qu'ils ont dit, les autres... les vivants, précieux justement d'être là, d'accompagner, la vie serait-elle si courante qu'il paraît toujours superflu de commenter. La mort seule sait bien délier les langues... encore heureux qu'elle le fasse avec indulgence... 

Celui-ci aussi Loulou, n'est pas dans les derniers... et pas loin de chez toi qui plus est... 
 

Oh ! un pisteur d'amandier ! Loulou de son quartier, de sept dizaines d'années au village ! Il sait où se trouve le premier à venir éclairer la saison de ses pétales blancs ! C'est vrai Loulou, quel que soit le temps, dérèglement climatique ou non, non loin de la croix de Saint Geniès (1) celui des hauteurs de Liesse reste un champion ! Amandier déjà, qu'il n'est pas vaniteux d'espérer dès janvier, au lendemain du jour de l'an, celui qui toujours reste fidèle à son message d'espérance, avant de fleurir en vrai.  

19 janvier 2026. L'Aude en crue vue vers le pont de l'autoroute. Photo famille, gracias Diego. 

  

Tempête d'octobre 2010, seulement un coup de mer sans gros apport du fleuve...

On lui envoie des photos, des vidéos de l'Aude grosse des remous boueux qu'elle n'avait roulé depuis longtemps. Et là, son radeau se met à tourner dans une boucle du contre-courant, à l'abri comme les poissons dessous, s'il en reste, comme pour refuser sinon retarder encore, au bout, la furie des vagues, l'engloutissement à jamais ou alors l'échouage au milieu des bois et de toutes les saloperies humaines, caisse de frigo, plastiques, que la rivière a bien voulu purger. Certes. Mais dans les déchets figurent des troncs artistiques par eux-mêmes ou par la main inspirée qui eut l'idée de sculpter, aussi de ces mottes de carabènes (2) sectionnées, aux rhizomes annelés de vers obèses, qui eurent l'honneur d'une vitrine parisienne de roses, originaire néanmoins de Fleury, années 70. 

Et aussi, au hasard du zappage (merci pour le mot, cousins du Québec), « Le Marchand de Bonheur » des Compagnons de la chanson... 1959 Loulou ! notre avenue de Salles ! les autobus de monsieur Dubeau... ton père, toujours chic, partant travailler à la mairie... les échanges avec Louis et Marcel de notre quartier... nos taquineries au petit Élian qui nous a quittés il y a un mois... Et, ça t'est arrivé, de jouer aux jeux des filles dans les ruines de la remise de Jacky Barbe ? Et l'appariteur qui passait le début du « Marchand de Bonheur » avant d'annoncer quel marchand venait d'arriver sur la place !  

Oh ! chercherait-il le hasard des coïncidences (ça redonde mais c'est pas grave), au moment de réfléchir au titre et parce qu'il aimante les hasards, au moment de quitter, à la radio, bien qu'en sourdine « Mon Enfance m'appelle », Serge Lama... « Écoute la chanson Qu'il chante le type à la radio... » (Dimanches en Italie, 1975, paroles encore de Lama sur une musique d'Alice Dona). À suivre donc... 

Croix de Saint-Geniès « Arrête voyageur... »
     

(1) Remarquable, le site « Ma Clape », dans ses précisions, fait état du toponyme « Sainct Genieys » (1495). De Saint-Geniès à Notre-Dame de Liesse, Pérignan 
De même, la page des Chroniques Pérignanaises sur les calvaires de la commune nous apprend que la croix indiquerait la proximité d'un ancien prieuré ou monastère et que les pierres auraient servi à la construction de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers Croix de Saint Ginies 

À la pointe nord du massif de La Clape, un coin arrêtant toujours la balade... même la rivière semble vouloir y faire une pause... À parler des roseaux, rive gauche, un rideau de carabènes, roseau quenouille ou à quenouille, plante envahissante dans bien des parties du Monde et que, déjà pour cette raison, il est gênant d'en réduire l'appellation à seulement « canne de Provence ».
Au premier plan, des phragmites, roseaux à balais utiles aux chaumières (des camions venaient de Hollande en chercher). Lors de nos pêches aux muges, la fumée des senils comme nous disions en langue d'Oc, nous épargnait bien des piqûres de moustiques... 
 
  
Les carabènes... idéales pour une véranda sur le sable, devant la tente (vers 1975), comme pour la « Barjasque », le campement des copains sur la plage de Saint-Pierre (fin des années 60)... Son enfance l'appelle, sa jeunesse aussi...   

(2) arundo donax. « Quenouille » plutôt que « canne de Provence », « carabène » en ce qui me concerne...