Article initial du mardi 4 août 2015.
MESQUINERIES
ET JALOUSIES DE PÊCHEURS (V) / Fleury en Languedoc
Yves continue de parler de ce que fut son époque, pas parfaite
certes, surtout concernant le caractère des hommes, parce qu’il a
plutôt connu les jalousies, les mesquineries des pêcheurs, loin
d’une solidarité des gens de mer, bien virtuelle, à peine moins
indifférente que celle des terriens... les Hommes n'étant partout que des Hommes...
« ... Moi ça me faisait rien, hé, d’affronter la tempête, tu
sortais la journée... là on gagnait des sous. Une fois j’avais
pris mon père, j’avais mis quatre ou cinq heures à sortir le
filet de la glace... et la glace te coupait les mailles comme un
couteau... Y a des jours tu dégageais vingt à trente tonnes
d’herbes. Enfin tu t’en sortais. Maintenant c’est fini.
— Vous
aviez le même type de bateau ?
—
Oui, des barques sauf qu’à l’étang elles sont plus basses et
ont le derrière carré pour mettre le moteur. Les miennes, je les ai
faites, tu verras les photos. Y avait du poisson et on gagnait sa
vie. Je suis allé jusqu’à la retraite sauf que jusqu’à vingt
ans, j’étais pas déclaré... A 55 ans, ils m’ont dit qu’il
m’en manquait cinq. Là, ça devient dur l’hiver à l’étang,
plus que la traîne en été. On vivait à Narbonne-Plage, je faisais
les trajets jusqu’à la Nautique pour prendre la barque... L’étang
je n’y retournais qu’en septembre parce que il faisait chaud et
c‘est là où c’est que tu vois que les gens sont pas... enfin je
comprends pas, je ne suis pas un intellectuel, mais la moitié de
l’année, j’étais à la mer... Enfin, ils auraient pu réfléchir
qu’avec les eaux chaudes, ils prenaient 50 kilos d’anguilles pour
en jeter 40. A chaque réunion je le disais mais ils étaient nés
comme ça ! Alors aqui aurios vist (alors là tu aurais vu), j’avais
la cabale contre moi !
Vue vers le Nord du village de Bages et l'étang de même nom (de Bages et de Sigean). La Nautique, commune de Narbonne, se trouve sur la rive en face ; au fond la Montagne de La Clape.
J’avais déjà eu du mal à entrer à Bages. Les pêcheurs de
l’étang avaient fait obstruction ; j’avais même dû aller
m’expliquer auprès des autorités, à Port-Vendres ;
l’administrateur maritime était même venu en réunion pour
confirmer qu’habitant la commune de Narbonne, j’avais bien le
droit de pêcher à l’étang. Ils étaient pas commodes, jaloux
pour quelques kilos d’anguilles de plus ou de moins... Une fois,
j’en prends un bon paquet et je me dis que ça vaudrait le coup de
caler encore... Oh, adieu ! ils avaient encerclé la place... tu
comprends, tout le monde se surveillait aux jumelles...
Et puis, c’est pas pareil qu’à la mer. J’ai dû monter tous
les filets, en partant de zéro, et il en faut pour barrer l’étang.
Et quand mon frère est venu, qu’il n’y avait plus rien aux
Cabanes, il a fallu en faire autant ; ça m’a bien pris entre deux
et trois ans... Pendant que Thérèse était aux commissions,
figure-toi que j’alignais mes mailles dans la voiture, en
attendant... Et après on dira qu’il n’y a que les femmes qui
tricotent... ». (à suivre).