Yves Boni des Cabanes-de-Fleury nous a quittés le 26 mai de cette année. En 2015, le hasard voulut notre rencontre et son souhait de partager, de nous éclairer sur ce que fut sa vie de pêcheur. En souvenir de lui, et d'autant plus que la mémoire, comme bien des choses et des êtres, est naturellement sujette à l'érosion, l'occasion nous est donnée de reprendre, précieux à plus d'un titre, les entretiens avec Yves, pêcheur du Golfe... oui, la majuscule pour celui, unique, le nôtre, du Lion...
vendredi 11 septembre 2015
SOUCIS ET MALHEURS D’UN PÊCHEUR DU GOLFE (VIII) / Fleury d'Aude en Languedoc
« Et oui,
tu vois, je faisais la traîne l’été et l’étang l’hiver,
pratiquement la moitié de l’année pour chaque pêche...
— Le poisson se vendait bien ou sont-ce les mareyeurs qui en tiraient
le plus grand profit ?
— Faut pas chercher à comprendre... les mareyeurs ils t’attendent... comme celui de la Nouvelle... Je lui demande s’il prend les crevettes, tu sais, les crevettes grises. Il me dit « écoute, si tu me les fais cuire, je te les prends ! » On était à la Nautique, on avait un baraquement avec une gazinière et même, cuisinière à bois. Un jour, pour te dire, j’avais fait cuire quatre-vingts kilos, eh, de crevettes... Je les amène... Tu as vu les sous toi ? Je les attends encore...
— C’est un voleur alors ?
— Oh, oh...
— On ne peut pas le
dire comme ça ?
— Et non, et non... (Yves a du mal à dire du mal des autres même malhonnêtes...). Un drôle de
lascar quand même ! Sûr qu’il les a vendues ! Et dire qu’il
venait à Fleury...
— À Fleury ? Ah ! alors c'est le concernant alors que l’appariteur clamait « La sardine Tiaide (bien qu'en rapport avec ds Celsius, le nom a été changé) est sur la place ! » et qu’un ami de Trausse, Yves Lapeyre tiens, le même prénom que toi, de Trausse Minervois, avait bien fait rire mon père en s’étonnant « Es uno especialitad d’aici ? » (c'est une spécialité d'ici ?).
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| Photo du tournage de Pêche au thon en Tunisie (1910) d'Albert Samama-Chikli. Au premier plan, on peut voir sa caméra. Domaine public. |
— J’ai eu travaillé avec le père... lui était un gangster... « Tu peux venir avec moi ? » qu’il me dit un jour. Je devais avoir
14 ans ; il avait une espèce de camionnette ; on va à Palavas. A
l’époque, je sais pas si tu en as entendu parler de ça, y avait
la “seinchole” (1), au mois d’août... comme ça, les thons
venaient au bord, les barques les encerclaient, ils prenaient parfois
30, 40 tonnes de thons !.. Eren partits amé Justin (on était partis avec Justin) et le temps que
le type tournait le dos, il lui a piqué trois thons de 23-24 kilos
comme ça, zaou, direct ! de par terre à la camionnette !
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| Vela_latina La Barque Yvonne de Palavas-les-Flots 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license. Author Juan Sol |
— Tu sortais en mer aussi ?
— Oui mais
je suis resté au sardinao (2), on faisait le sardinao et le thon...
Ton oncle, lui, était au lamparo...
— C’est vrai, il m’a
eu donné du poisson quand on campait aux Cabanes, à quai, une fois, quand il rangeait et nettoyait encore
à bord..., je me souviens, j'avais récupéré aussi un hippocampe séché sur le pont...
— Enfin, laisse tomber Yves, songeur : c’est le pêcheur qui se la donne et toujours l’intermédiaire qui ramasse. »
C’est vrai qu’entre la confiscation des ressources par les grosses unités prédatrices (chalutiers, thoniers) (3), la toute puissance des mareyeurs, sans parler de la pression des touristes rois, du bétonnage des côtes, des pollutions successives, des “ changements climatiques ”, et j’en passe, la grande majorité des petits métiers a logiquement disparu quand les pêcheurs comme Yves ont pris la retraite.
(2) nom du
filet à sardines.
voir aussi http://www.midilibre.fr/2015/09/02/chalutiers-c-est-la-fin-de-l-hemorragie,1208127.php. Super, le Midi-Libre sauve l'honneur de l'informatique !
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