samedi 21 février 2026

La Pêche à la Traîne aux Cabanes-de-Fleury (7.1)

Ça ne va plus traîner, dans tous les sens du terme puisqu'il n'y a plus rien à traîner (1) dans le Golfe du Lion (2) si riche par le passé pour son plateau continental étendu (ainsi que les canyons donnant sur les profondeurs). Pollutions, dérèglement(s) climatique(s), chaîne alimentaire perturbée (déficit de zooplancton), surpêche, autant de raisons, certainement, qui, sans donner dans la technicité scientifique, laissent le résident lambda du Golfe constater la fin de l'abondance du poisson bleu peu cher, anchois, sardine, maquereau, celle aussi, par exemple, de l'anguille, par le passé, objet d'une exportation avantageuse, et partant, tant à la mer que dans les étangs, la forte diminution du nombre de pêcheurs. 

« Avant », comme on dit, le soupir de nostalgie allant avec... et oui, c'est comme ça avec les vieux, un peu rasoirs, lassant des plus jeunes pas loin de leur manquer de respect parfois... en attendant, de quoi méditer sur “ le progrès ”, la course au “ toujours plus ” qui ne peut que précipiter dans le mur... 

Carte Postale ancienne.

En 1941, dans le cadre de « La pêche sur le littoral audois » un numéro de la revue Folklore (voir les précédents articles), Henri Bourjade de chez nous, intervient dans le chapitre de la pêche à la traîne, une entremise ne manquant pas de lyrisme... 

« Voici comment on procède pour placer la traîne ; au lever du jour, le filet étant arrimé au fond d'une nacelle, l'équipage déborde et s'éloigne du rivage perpendiculairement à lui. Un des bouts de la maille a été fixé sur la plage. Le patron, debout à l'arrière, jette de larges brassées de mailles (100 mètres chacune JFD) au fur et à mesure que la barque s'éloigne. On jette ainsi trois, quatre mailles, souvent davantage suivant la distance à laquelle on veut placer le filet. En pratique les mailles ont été préparées à l'avance, nouées l'une à l'autre, la dernière au filet par un bout de bois ayant sa hauteur et destiné à le maintenir déployé. A son extrémité la traîne ne dépasse pas un mètre de hauteur. Arrivé au filet le patron fait virer de bord, l'axe de marche, qui était perpendiculaire au rivage, lui devient parallèle. Le filet est alors jeté à la mer opération délicate surtout quand on arrive à la poche et dont le succès dépend de la manière dont il a été arrimé dans la barque. Cette manœuvre s'effectue toujours vent arrière ou de côté. Lorsque tout le filet est immergé, la barque est dirigée vers la rive, en jetant derrière soi une nouvelle série de mailles dont un des bouts est attaché au filet. En pratique, cette pêche devant se faire exclusivement par vent de cers la barque dérive toujours vers le large pendant que le patron jette le filet, de sorte qu'il est prudent de prévoir davantage de corde pour rentrer que pour sortir, l'extrémité du filet, larguée la dernière étant plus éloignée du rivage que celle qui a été jetée à l'eau la première; une maille de plus est parfois nécessaire. Une fois rentrés à terre, divisés en deux équipes, les pêcheurs halent sur les deux mailles; la traîne tirée à ses deux extrémités, prend la forme d'un fer à cheval qui va en s'amincissant, emprisonnant le poisson qui se trouvait dans ses parages et qui glisse peu à peu vers la poche où il croit trouver une issue. Mais toutes les mailles ont été halées, le filet commence à s'amonceler sur la plage; dans l'eau jusqu'au ventre, le patron conduit de la main et de son pied nu le filet que l'équipe tire doucement; dans l'espace à chaque instant plus resserré, cerné par la traîne, un grouillement continu indique que la prise est bonne; une masse indécise, floconneuse, aux reflets argentés, s'agite, cherche une issue, trépigne sur place. Un débrouillard, c'est un muge, d'un coup de rein puissant, franchit le filet, jalonné de flotteurs, tandis que, se croyant plus astucieux, un loup vient de s'enterrer dans le sable, espérant ainsi laisser passer sur son large dos la corde plombée qui tient la base du filet; trop tard, trahi par son armure d'argent, il a été aperçu d'un pêcheur qui entre résolument à l'eau, fouille le sable un instant et se redresse tenant à deux mains le magnifique poisson dont les soubresauts désespérés ne parviennent pas à faire lâcher prise et qu'il lance pantelant sur la plage. D'un ultime effort, l'équipe hisse sur la rive l'entrée de la poche dont l'extrémité se laisse encore lécher par les dernières vagues, comme si elle ne pouvait se décider à abandonner l'eau, la poche, longue manche noirâtre, sorte de trompe dont quelque animal apocalyptique aurait été mutilé, se soulève de mouvements spasmodiques et vibre du bruissement de myriades d'écailles. Le patron la vide d'un seul coup, faisant ruisseler sur le sable je ne sais quelle cassette d'Ali-Baba, quels trésors de mille et une nuits, rutilants aux jeunes éclats du soleil. Les innombrables badauds se bousculent, s'écartent, difficilement maintenus par les hommes de l'équipe, voulant contempler de plus près cet amas étincelant ; un baigneur nu-pieds, qui vient de marcher sur une aiguille, pousse un cri perçant, tandis que le patron lance un juron à l'adresse d'un gamin pouilleux et agile qui, rampant entre les curieux, vient d'avancer prestement la main entre ses jambes et repart, tenant à la main un magnifique maquereau. »  

Même médiocre, un schéma peut-il valoir un long discours ?
1. Avec un préposé au filet laissant partir à l'eau le cordage, le rameur éloigne la bette du rivage.
2. Au bout du nombre de mailles prévu, la bette se met à longer parallèlement le rivage afin de caler le filet.
3. arrivé au bout du filet, le préposé déroule les mailles de retour alors que le rameur regagne le bord.
4. tirant symétriquement les cordages, les pêcheurs ramènent le filet et la poche qui retient les poissons prisonniers.

(1) Et ce chalutage, ce raclage destructeur du petit matin non loin de la plage, qu'on constate parfois (Saint-Pierre-la Mer), est-il légal ? 

(2) Dans l'article « Golfe du Lion », merci à Wikipedia de revenir sur des allégations “ d'estrangers ” à la région (météo, journalistes...), niant le Cers afin de promouvoir une tramontane universelle et pour qui le Sud en tant que tel n'existe pas ! 

« [ ...] le golfe du Lion présente localement des particularités météorologiques notamment dues à la présence d'un climat spécifiquement venteux dont deux régimes de vents régionaux, vents de terre tels le Mistral, le Cers (de couloir) d'une part et la Tramontane catabatique. Ces deux classes de vents ont une cause météorologique en partage, à savoir la circulation d'une haute vers une basse pression méditerranéenne. Le Mistral et le Cers suivent les couloirs du Rhône pour le premier, de l'Aude pour le second (on retrouve le Cers, dans les mêmes conditions, avec le fleuve Èbre en Catalogne). La Tramontane descend de la bordure du Massif-Central ou succède au Cers depuis les Corbières vers la Plaine du Roussillon... »

Catabatique, macarel, la Tramontane ! 

Note : Une vidéo INA pour voir une pêche à la traîne encore traditionnelle... en 1969... 

Les pêcheurs à la traîne de Palavas - Rivages Héraultais


jeudi 19 février 2026

Ça TRAÎNE au clavier et dans le vécu... (6)

Sûr que ça traîne, mais avant de repartir aux Cabanes-de-Fleury, je me dois de revenir, manière d'honorer le vécu, sur la parole de nos disparus, non sans rappeler, plus inestimable qu'elle n'en a l'air, celle des vivants. Tous exhortent à poursuivre, tant les trépassés de la pêche sur le Golfe du Lion, que les témoins toujours présents. 

Considération en premier lieu à l'égard de Mlle Narbonne, des messieurs Carbonel, Sire, Vals et Bourjade, chroniqueurs, en 41, de l'activité liée aux poissons du littoral audois et plus particulièrement, en tout ce qui touche la rivière Aude (fleuve côtier), son embouchure et nos plages des Cabanes-de-Fleury à Saint-Pierre-la-Mer (revue Folklore). 

Village de cabanes de pêcheurs à l'Étang de l'Ayrolle (Gruissan, Aude) diapositive de 1978.  

Ensuite, figure François Marty pour tout ce qu'il a voulu partager de sa vie de pêcheur soucieux de nature... bien issu de Gruissan par sa famille de pêcheurs... bien que parlant pointu... Dans les voix qui continuent de nous parler, pas de Maître Bourjade, muet la seule fois où je l'ai approché, la fois où, faisant irruption, j'interrompis une discussion entre habitués devant les machines et courroies des tours de Sébastien Comparetti, le mécanicien. 

Sur le mur de “ l'usine ”, jadis le local communautaire pour rusquer, teinter les filets, un trompe-l'œil avec, à droite, un touret ainsi que le filet de la pêche au globe (Les-Cabanes-de-Fleury). 

Par contre, celles des Vidal père et fils, pour cause de pêche au globe (et aussi dans une scène du Petit Baigneur, le film), restent audibles, elles, pour tout un public intéressé. 
Plus souriante est celle de Robert Boni (et de son épouse), à chaque salutation ; plus chaleureuse encore reste celle de Robert Vié, voisin si bienveillant et ouvert, m'invitant en barque sur la rivière ou l'Étang de l'Ayrolle ainsi qu'à ses pêches à la traîne depuis le sable de Pissevaches ou des Cabanes..

Yves Boni devant sa villa de Saint-Pierre-la-Mer. 

Enfin, demeurent les voix liées à ce chapitre de terroir, bien vivantes, elles, et c'est heureux, de Guy et Claude, copains d'enfance, de jeunesse et aussi celle d'Yves, Yves Boni, un homme libre, bon, franc, qui a bien voulu revivre pour moi des épisodes de sa vie de pêcheur du Golfe (1). C'était sous le figuier de sa villa à Saint-Pierre, un cadre charmant ouvert au bon temps de mer, d'une époque où la “ villa ”, d'un statut supérieur à la baraque, au cabanon, mais pas tape-à -l'œil du tout, d'une coquetterie modeste, des jours où Thérèse (2), son épouse, me servait l'apéritif dans la cuisinette. Pardon si, presque une larme à l'œil, j'en boumboume toujours d'émotion (hier j'ai voulu l'appeler mais le numéro n'est plus attribué... si quelque bienfaiteur pouvait me dépanner (3)... C'est qu'encore, en 2015, tout gardait le souvenir palpable de Saint-Pierre avant, avec la vigne vert-jaune de raisins blancs, son grillage troué aux lapins, sa grotte en haut, son puits d'eau saumâtre en bas, en lieu et place des Résidences Saint-Pierre et, de l'autre côté, des baraques souvent sur pilotis mais ici pour compenser la pente dont la belle parce que mystérieuse « ACOPOTANA », qui m'évoquait le Japon à un âge où partir a plus d'attraits que rester, avec un nom d'un exotisme proche vu qu'en languedocien « aco pot anar », se traduit par “ ça peut aller ” ; sinon, de modestes constructions en dur, aux toits de tuiles rouges... un quartier, presque un village à part, avec ses cyprès et pins d'Alep ou parasols... un paysage qui a surgi en moi, dans les couleurs, d'un tableau de Cézanne, et qui, pour ces raisons là, me sauta un jour, au visage...  

Long préambule mais ça ne traînera pas davantage au sujet de la pêche à la traîne, traïno ou calucho, entre Gruissan et Les-Cabanes... de Fleury est-il utile de préciser ?  

(1) Quinze articles sur « Partager le Voyage », taper dans la recherche : « Yves », pêcheur », « Golfe » et aussi « bastets » ou encore « bogue »... 

(2) c'est sa famille de Coursan, qui, l'été, installait son marabout sur la plage, devant les baraques et au milieu des campeurs. 

(3) en message privé sur carabene11@gmail.com ou facebook Fleury-d'Aude en Languedoc sinon Jean-François Dedieu encore fb.