Tant que nous avons de quoi faire feu de ce bois qui nous consume la conscience, nous les gardons en nous, plus ou moins intimement, suivant le biais nous liant à elles, les belles personnes qui partent, toutes emportant un peu de ce que nous sommes. Yves, en toute confiance, m'avait fait compagnon officieux du Golfe, de cette mer qui baigne nos existences, de ces étangs témoins d'un delta inattendu de l'Aude, de Saint-Pierre, des Cabanes, nos plages. Avec lui, ce sont les voix d'alors qui reviennent, l'été surtout, autour de cette manne de poissons bleus, anchois, sardines, maquereaux. Avec les thons de haute mer, les muges à la rivière, en abondance alors, tant les uns que les autres, souvent sur les tables, obligeant à varier recettes et cuissons, tout notre petit peuple se félicitait alors des moissons de la belle saison, avant l'épisode aussi réjouissant des vendanges...
Yves Boni (20 janvier 1932, Fleury / 26 mai 2026 Narbonne), porteur de belles mémoires pour le peu que nous avons pu, voulu recueillir, toujours trop peu... nous a quittés mardi.
Je ne puis que reprendre ses mots, son propos, puisque cet été-là, de 2015, il a bien voulu que je les recueille. C'est brut, relu, à peine repris, et, espérons, plus durable, moins périssable que les fleurs...
LES
BASTETS DU MAITRE-NAGEUR (2ème partie) / Fleury en Languedoc
Nous sommes assis sous la figuière, soutenue, tant les fruits
pourraient peser (1), par une dizaine de perches telles les
partègues, ces gaules à pousser les barques sur nos étangs.
Thérèse reste assise à sa droite. Elle l’approuve surtout quand
elle apporte son grain de sel. Elle le soutient mort et fort (2),
inconditionnellement, depuis leur première rencontre, à n’en pas
douter, à Saint-Pierre, quand elle passait l’été à
la baraque (au marabout plutôt, lié aux Coursanais) et que lui halait la traîne sur la
plage.
«
Je suis né en 1932...
— Votre famille est de Fleury ?
— Si tu y vas par là, notre installation à Fleury remonte à mes
grands-parents venus d’Italie à pied. Neuf cents kilomètres quand
même. Le grand-père travaillait le cuir, il était bottier. Aussi
ses deux fils prirent la suite sauf que mon père eut l’opportunité
de s’installer mareyeur : il s’est établi aux Cabanes mais à la
mer, attention, pas au hameau. Il avait fait un garage en planches
pour la Ford, une grosse carlingue entre un fourgon et un camion. Il
vendait dans les villages de l’intérieur, jusqu’à Saint-Marcel,
Canet-d’Aude, tout aco (tout ça). Cal faire quicon (Faut faire
quelque chose). Les gens mangeaient du poisson à l’époque...
aujourd’hui, il n’y connaissent rien (3)...
Pendant la guerre, on était à Fleury, les Boches ont fermé l’école
; je me souviens qu’on faisait la classe au café Tailhan, au
premier étage, en passant au milieu des vieux qui prenaient le
café.
Nous avons été évacués de Fleury
(4)... ils n’étaient pas commodes, les Allemands : ils mettaient
les meubles dehors si on ne déménageait pas assez vite et ils
mettaient le feu si trois jours après ils étaient toujours là.
Enfin, on s’est retrouvés à Mazamet, une partie de ma famille s’y
est installée même s’il n’y a plus personne aujourd’hui.
Après la guerre, nous nous sommes installés aux Cabanes, mais à la
mer, entre la plage et l’embouchure (5). Je te raconterai les
bêtises que nous avons faites, c’est vrai qu’à treize et
quatorze ans, c’est bien l’âge, des bêtises.
L’école, je voulais plus y aller : tu me vois costaud mais avant
j’étais de santé fragile, j’ai manqué des mois et des mois et
ce retard me décourageait complètement.
Avec mon père, on est allé voir Garibaldi, on était un peu parents
« Té, il veut pas aller à l’école tu le prendras à la
pêche... ».
C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne,
à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et
toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne
pratiquement à un kilomètre en mer avec douze ou treize personnes par
côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à
forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras
de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les
cordes le plus loin : le matin j’avais les bras qui touchaient par
terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : il m’a foutu à
voguer à une rame (16 ans), y avait pas de moteur à l’époque oh
! La promotion, quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais
cal tourna, attendi amé el vent (ça va bien, mais il faut revenir,
attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année
d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les
paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols
du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun,
cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le leua)...
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| Yves Boni jeune. Collection Josette Saborit-Dolques. Merci. On croit reconnaître au fond, le rocher de Saint-Pierre... |
— De ques aco lo leua (6) ? (Qu’est-ce le leua ?)
— C’est
l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures,
peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de
filet) vers deux ou trois heures du matin...
Il y a des risques que nous ne sachions rien des bêtises qu'ils pouvaient faire, à 13 et 14 ans...
(1) Était-ce pour supporter les branches en parasol pour une
ombre des plus agréables. A côté un mûrier-platane qui semble
s’en savoir mal de cette promiscuité. Dans notre Sud, l’ombre est
plus ou moins appréciée, suivant l’arbre qui la porte. D’après certains celle du figuier fédèrerait quelques réticences... Est-ce lié à sa nature latescente ? à une mentalité terrienne circonspecte en dépit de ce qu'il y a de paix intérieure, d'harmonie, de spiritualité seulement dans l'expression « à l'ombre du figuier », reprise, depuis l'antiquité par nombre de penseurs, d'intellectuels. Ou alors est-ce un reliquat lié à la crainte des Romains, quand Caton, voulant alerter sur l'imminence du danger, montra une figue verte carthaginoise cueillie trois jours avant à peine ?
(2) Pai mouièn de ba trapar sur un
dicciounari occita ! pas moyen de trouver l’expression, pourtant, à
Fleury, elle signifie la manière têtue, acharnée de soutenir un
propos.
(3) Yves veut dire que la population consommait
directement, sans que les produits ne soient transformés et
détournés par une chaîne d’intermédiaires.
(4) La côte
étant déjà en zone interdite, le village devait être évacué par
étapes ; ma famille était aussi sur la liste en cours mais les
circonstances défavorables à l’Allemagne firent que seuls les
meubles partirent à Pexiora.
(5) Une insistance attestant
peut-être qu’il tient à se démarquer des habitants du hameau...
(6) peut-être de « leu » (tôt, vite, bientôt...), à propos de l’étoile visible en premier.