mercredi 18 mars 2026

Lexique passionné sur les chevaux de papé (5)

Coquet : embêté, embarrassé, tourmenté presque je suis, remettant au lendemain pour en parler, à refuser l'obstacle. 

Coquet à la carrière (de monsieur Sanchon), coteau de Caboujolette. Noter l'absence complète de pins dans la garrigue. 

L'image de Coquet, le premier cheval de travail du grand-père à ma connaissance, tête baissée, m'a travaillé, à force. Pas bien gros, pas bien épais (les Mérens je les vois plus massifs et musclés) devant une charge, chariot et comportes, impressionnante, par un chemin pentu et caillouteux bien qu'à portée du village (à Caboujolette). Une image qui mine à la longue... Mais non, ce n'est pas possible, ce ne peut être de la maltraitance ! N'ai-je pas vu comment, une fois, mon grand-père labourait, complice de Lami son cheval ? Ce n'est pas parce que, sans jamais une marque d'affection, il évita toujours mes yeux, que pour lui je n'existais pas (1), que je dois nourrir de tels soupçons. Non, je dois voir le mal là où il n'est pas, peut-être une réaction sommaire de sensiblerie... Sans aller penser qu'il aurait habillé une réalité complexe pour ne pas dire pas rose du tout, en parlant d'un lien obligé avec un compagnon de travail, vivant certes bien qu'outil à renouveler, pardon de dire crûment ce qui, pas plus que le sentiment, reste toujours sous-entendu, ne se dit pas, plutôt m'en remettre aux dits et écrits de papa. 

À plusieurs reprises, s'il répète « vaillant » à l'égard de Coquet, le « petit cheval noir d'Ariège », malgré une première impression d'admiration béate, une gêne crispante se fait insistante suite à son anecdote sur la récolte à La Pointe (voir aussi la page 4 du lexique)

« [...] Un jour, racontait mon père, il avait fait quatre gros voyages de comportes (sans doute seize ou dix-huit chaque fois) de la Pointe de Vignard (notre vigne la plus éloignée, à quatre kilomètres du village), ce qui lui totalisait 32 kilomètres dont seize à pleine charge, avec les côtes de Liesse et de Fleury. Il a tenu le coup, mais en arrivant le soir, trop fatigué, il s'est couché au lieu de manger. Papé Jean racontait cela avec une admiration non dissimulée. J'ai connu ce cheval à l'écurie jusqu'en 1935 à peu près... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

1934. Retour de vendanges... et en plus de la récolte, ils sont plusieurs sur le chariot ! 
 

J'ai beau pinailler (cynique ce mot en la circonstance) sur le nombre de comportes, rappelons-le, de 80 kilos chacune de raisin pressé, Lami, le costaud trait breton, en assumant vingt, lui, ce qui est visible sur la diapo de 1967 (lexique page 1), seize ou dix-huit me semblent trop pour ce petit cheval pas bien épais ; en prime, 32 kilomètres et les deux côtes avec un peu de sable pour éviter que les fers ne glissent... Bien que privilégié de temps modernes qui escamotent tout le négatif, j'ai vraiment du mal à admettre qu'il faille imposer de tels excès à son animal. La pluie mettait-elle la récolte en danger au point de ne pas prévoir une journée supplémentaire ? Vrai que ma réprobation se fait à l'aune de rapports de vacuité, plus que déprimés, entre mon grand-père et moi... 

« [...] Et il reste à l’étable,
fatigué, misérable... 
[...] Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié... » J'aime l'âne, Francis Jammes (1868-1938). 

« [...] Pauvre bête de somme, il a fermé ses yeux, 
Abandonné des hommes il est mort sans adieu. » 
Le Petit Âne Gris, Hugues Aufray.    

Après Stewball, cheval en chanson, aussi, d'Hugues Aufray, furtivement évoqué, une influence poétique émolliente à l'encontre de l'instinct de vie pèse-t-elle trop sur ce qui n'est qu'un avis discutable ? 

Tiens, il me faut ajouter « âne » aux entrées du lexique... (à suivre)     

(1) difficile sujet en famille, je crois bien qu'à propos de la façon d'être de son père, papa éludait et nous devions seulement entendre que le grand-père était d'un caractère « bourru ».  


Lexique passionné sur LAMI le cheval, page 4...

Armengaud : l'été à Saint-Pierre-la-Mer, sur le sable tassé de la plage aux campeurs et baraques, si large, si accueillante, passait, tranquille, en dehors des heures les plus chaudes, la promenade à cheval, les chevaux d'Armengaud cantonnés en pied de garrigue, côté Narbonne-Plage... Était-ce le père ou notre ami Riquet décédé de Salles-d'Aude ? 

Le Gaillard : un qui prit la suite, un temps, avec son ranch d'été, Éric dit « Le Gaillard » pour son physique de rugbyman généreux... 

La Pointe : « La Pointe de Vignard » pour le dire au complet. La vigne la plus lointaine de papé Jean, au pied du cabanon (à qui appartenait-il ce cinquième abri ou bergerie en descendant l'Aude depuis le pont ?). Aux vendanges, oubliant dépit et rancœur de n'avoir pu lancer, à la pause de onze heures, la famille montrant, non sans mépris, une sainte horreur de l'élément liquide dangereuxmon hameçon dans la rivière,  la journée derrière nous, une atmosphère apaisée à la Jean-François Millet (1814-1875) montait de la terre, une scène champêtre et paysanne, hugolienne aussi, sur la dernière heure de travail : soulagement des vendangeurs  mais presque une heure encore, harassante pour le cheval sur les quatre kilomètres du retour, les derniers des 32 du jour... dont la moitié à pleine charge... 

En 2008, me concernant, moins éprouvé que le cheval, sur ce moment empathique, j'écrivais : 

« Il a emporté un caillou marqué par un fer de sabot, celui de Lami, tirant son chariot de comportes, sur le chemin de la Plaine, vers le clocher qui se découpe, au loin, dans le soleil couchant. » 

Un trajet riche d'histoires, plein des vies d'un passé refluant grâce à tout ce qu'en a dit (et écrit) mon père, aussi, à l'occasion, de la mienne de petite vie, faisant entrer en scène avec ceux qui restent, tant de chers disparus, humains et bêtes confondus... 


Oui, exactement ça, même le pissenlit tient à fleurir ce chemin vicinal au revêtement autrement fiable et durable que les macadams d'aujourd'hui. Toujours, au pas réglé du brave cheval, en le plaignant déjà pour les côtes redoutables montant au village, j'entendrai les grandes roues ferrées du chariot geindre sur la pierraille...  


 

Je l'ai là, ce caillou, toujours à portée, ce fragment de fréjal des calcaires les plus durs, devant la voile latine de l'étagère, donnant une densité sentimentale à mon semblant de catalane sorti de la foirfouille (c'est Robert Vié qui était fort pour les maquettes !)

Le labour à Bauréno : Baureno, c'est la toute petite vigne héritage de mamé Joséphine, arrière grand-mère du côté de papa, avec des manques dus, disait-on, au volcan (alors que les terres volcaniques sont réputées pour leur fertilité...). Sans intervenir, en me faisant oublier, je les y ai vus collaborer au labour, papé Jean et Lami, le grand-père menant le cheval posément, avec calme, assurance, lui ménageant des instants de récupération.  

La “ coopé ” : un spectacle, la coopérative aux vendanges, avec sa file d'attente de chevaux des grandes et petites exploitations. chez les hommes des rires souvent, en éclats cette fois lorsque, plaisantant pour sa paire seulement de comportes, Trastet annonça « Crassous » ! Une propriétaire, sans parler de Gibert (2) son mari, d'un des vignobles les plus étendus et productifs du village, sinon le plus important et qui, rapport à l'image du bolchévique couteau entre les dents...  jamais n'aurait vinifié avec les collectivistes... 
Et chez les chevaux quasiment toujours patients à attendre leur tour, parfois, l'un des rares toujours entier s'énervait, ruait dans les brancards pour avoir perçu des chaleurs de jument : la cravache du patron avait alors toutes les peines du monde à le garder dans les rangs... un plus cocasse au spectacle de ces défilés mémorables...   

(1) mais pas des petits propriétaires devant rentrer la récolte en cave sinon pressurer à la bougie. 

(2) dans sa dépendance contiguë au couvent où habitait André Vidal son mécanicien à temps plein (et Guy le fils, bon copain... des poules volées pour le réveillon... encore de ceux partis trop tôt, à 68 ans (1951-2019)(sa sœur aînée, Francette, à 67 ans) bien que plutôt tracteurs et camions, Étienne Gibert disposait de quatre chevaux ; les stalles vides portent encore les noms de Mignon, Coquet, Rip et Franco, deux noms courants et deux autres fondés mais dont on ne peut que spéculer sur l'origine...