mercredi 19 février 2025

LUBE, LUBÉ... LUBÉRON, LUBERON.

Grand ou Petit sinon oriental, le Luberon, un arrière pays émergeant souvent des œuvres de Giono, Bosco, Pagnol, rapport au peuplement puis à l'exode rural, reste connu pour avoir accueilli nombre d'artistes et d'auteurs depuis des décennies. Comparée à l'attraction exercée à titre particulier par les villages de la Provence Rhodanienne, cette concentration de privilégiés explique peut-être un a priori négatif. Sans aller jusqu'à cataloguer que tout ce qui est excessif est insignifiant, j'y vois la raison d'une gêne. Néanmoins, cette indisposition me pose problème vu qu'outre la nature tant géologique que climatique, au moins deux auteurs appréciés plaident pour ne pas rejeter le Luberon, à savoir Bosco et Camus. 

Au cours du XXème siècle, le Luberon a vu arriver en villégiature nombre de politiques, d'acteurs du cinéma dans tous les sens du terme, des médias, des chanteurs, peintres, photographes, architectes, une marge de gens fortunés, qui ont réussi.  

Si les débuts du mouvement étaient marqués par un esthétisme lié au retour à la terre, à l'intérêt pour une nature géographiquement marquée, la décentralisation de la saison théâtrale à Avignon et alentours initiée par Jean Vilar dès 1947, va accélérer un mouvement de personnalités plus connues, plus en vue ;  les locaux, eux, parfois de retour aux origines, au village d'où les aïeux émigrèrent pour plus de commodités, se mêlent aux célébrités pour le pastis, la pétanque sinon au marché ou chez le boulanger. Lors d'une troisième vague, le paraître, l'entre-soi, la frime, le fric ont prévalu, transportant pour quelques mois au plus les mondanités parisiennes... Une “ faune ” étrangère à un art de vivre local, à une culture sudiste, aux paysages typiques si bien dépeints par Van Gogh ou Cézanne. Après les maisons serrées des villages perchés, est venu le temps des piscines pour les invités. 

Bonnieux_au_coeur_du_Luberon_(Vaucluse) 2017 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license Auteur Mathieu BROSSAIS

Parmi les villages les plus prisés suivant les périodes, Gordes, Roussillon, au nord du Calavon, Oppède, Ménerbes, Lacoste et Bonnieux au sud de la rivière, sur le piémont septentrional du petit Luberon ; Lourmarin, versant sud, tourné vers la Durance, particulièrement cher à Bosco et Camus. 

Depuis en gros les années 2000 la vogue est à revendre dans le Luberon pour d'autres arrière-pays de soleil, de garrigues sur le pourtour méditerranéen. 

Alors, parler du Luberon malgré un a priori négatif  sinon une répulsion initiale ? oui, par considération et respect pour au moins deux écrivains, Bosco, Camus. 

Henri_Bosco_(cropped) 2014 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Souricette-du-13

Henri Bosco (1888-1976) s'est partagé entre les hauteurs de Nice et Lourmarin qu'il a aimé en tant que terre inspirante de faune sauvage, de mystères, de paysans, de vignerons. Des agriculteurs paisibles ont succédé aux réfugiés divers venus trouver ici refuge à cause de la religion, de la conscription systématique sous Napoléon, aussi pour résister à l'occupant allemand. Bosco relevait le côté sévère du Luberon à côté de la Provence ouverte de Daudet, avec, entre les deux, Pagnol venu tourner à Grambois et Vitrolles-en-Luberon (« La Gloire de mon Père », « Le Château de ma Mère », le cadre de « L'Eau des Collines » évoquant aussi cet arrière pays provençal). 
Bosco a voulu que ses cendres reposent à Lourmarin, là où vécut son père. 

Albert_Camus,_gagnant_de_prix_Nobel,_portrait_en_buste, 1957, domaine public Author Photograph by United Press International

Albert Camus (1913-1960). Dans le monde de la culture, il a fait l'effet d'une étoile filante. Bien qu'alourdie par les malheurs et la pauvreté originelle de la famille, avec les honneurs, sa vie a versé dans la bulle des privilégiés suivis en Provence, paradoxalement grâce à René Char. Jusqu'à une fin prématurée. Tout est lié : son œuvre chez Gallimard, son amitié avec Michel, le neveu héritier de la société d'édition, la maison achetée dans le Luberon, ses positions courageuses d'écrivain engagé, le retour vers Paris, enfin, le terrible accident de la Facel Vega avec Michel Gallimard au volant, après Pont-sur-Yonne (4 janvier 1960 / les passagères arrière sauves).   

Source principale : Mappemonde 3 / 97, Le Luberon, refuge d'artistes, Cécile Helle.          

dimanche 16 février 2025

Joseph Delteil, des racines audoises...

Ce n'est pas dans mes gênes d'être “ hors saison ”. Ce ne sera donc qu'un exercice technique lié à l'obligation, en vue d'une possible publication, de ne pouvoir reprendre le contenu d'une émission radio avec les propos de Joseph Delteil (1894-1978), auteur aux écrits protégés au profit d'ayant droits. Il faudrait aussi la permission de la radio... soit autant de difficultés ignorées lors de la publication initiale.   

LES LUMIÈRES DE NOËL

reprise de l'article du 22 décembre 2015.

« Les nuits de France-Culture... jusqu’à 6 heures du matin... »
Pensons aux noctambules, aux insomniaques, à ceux qui se sentent abandonnés ou ne sont pas, sinon, plus accompagnés. Moins seuls, retrouvent-ils un peu de cette chaleur humaine avec ces discussions, comme au coin du feu, dans l’intimité qu’une émission de  radio peut offrir ?
Dans ce monde que nous accélérons à l’excès, tout défile et nous fait passer trop vite à autre chose, serait-ce à une autre émotion. Pour ceux qui ménagent des pauses et ont la sagesse de faire halte pour retenir ce que la méditation a de fugace et d’évanescent, l’essentiel de ces sept petites, toutes petites minutes avec Joseph Delteil... 

Petit pays d'un petit pays, non loin de Carcassonne (1), le Val-de-Dagne (2) se niche à l'est des Corbières Nord-occidentales (voir les articles sur les Corbières) qui s'abaissent comme pour enfin laisser passer le fleuve Aude vers son destin, la mer. Ce val correspond au cours du Sou, un affluent de l'Orbieu au bassin fermé au Sud et à l'Ouest par les hauteurs justement, des Corbières. 


Villar_en_Val 2019 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur Jcb-caz-11

Joseph Delteil est né en amont de cette petite vallée, commune de Villar-en-Val, à la ferme de Pradeille, au lieu-dit Borie de Guillaman (ou Guillamau) ; son père bouscassier tira du charbon de bois de quoi acheter une petite vigne à Pieusse, de l'autre côté des six-cents mètres qui empêchent l'Aude, dans le terroir de la blanquette de Limoux, finalement à deux pas seulement, à moins de vingt kilomètres à vol d'oiseau de Villar. Delteil n'a que quatre ans. Revendiquant son “ patois ” au titre de langue maternelle, il dira de ce changement « où le paysage s’élargit, où l’on passe de la forêt au soleil, de l’occitan au français. ». 

Alors, cette émission, qui malgré l'amandier en fleur, les premières asperges sauvages et enfin ce soleil que le dérèglement climatique nous plaint désormais, ramène à la magie de Noël (l'article date du 22 décembre 2015). 1970 : Delteil raconte à Frédéric Jacques Temple (1921-2020) ses Noëls à Pieusse. 


Joseph_Delteil 1925 (Agence_Rol) Domaine public Photographe inconnu.

D'emblée, il déclare que la fête, s'inscrivant dans la suite des jours de labeur, n'a rien d'exclusif, banale presque, à moins de savoir retrouver ce qui par le passé en faisait une date à part. 
En dehors de la messe de minuit et du petit réveillon, ce qui la marquait était avant tout la bûche soigneusement choisie par le père afin qu'elle brûlât huit jours dans l'âtre, du 25 décembre au premier janvier. Delteil possède pourtant cette magie de Noël parce qu'il s'est approprié les Noëls racontés par les parents. En Ariège, du côté de Montségur, ils n'étaient qu'une lanterne parmi toutes celles qui descendaient à la messe (3). Pour lui, à travers « papa et maman », c'est comme s'il l'avait vu ce tableau nocturne, en personne.  

Étonnant, émouvant aussi ce point de vue d'écrivain, tendant, en tant que transmetteur, à faire sien un passé familial, de lignée, un fil rouge transgénérationnel à faire passer, décrit comme vécu.     

Laissant entendre que la religion formait le liant d'une magie de Noël rattachée à des rites ancestraux, Delteil précise que le père se devait de faire la prière avant le réveillon. Il poursuit avec le modeste menu qu'il tient à perpétuer comme témoin d'une continuité, de père en père sinon de plus loin encore, comme pour contester le temps imparti à chaque individu. 


Baccalà_e_pomodoro 2011 under the Creative Commons Attribution 2.0 Generic license. Author Italy Chronicles Photos
En entrée la salade de betteraves rouges, suivie par la morue à la tomate (4) puis le toupinat (5) de haricots à l'huile. 
Ils ne pliaient pas la table, des fois que le petit Jésus passerait par là... 

Notes : entretien avec Frédéric Jacques Temple (1921-2020), écrivain, poète, né à Montpellier.
Rappel : Joseph Delteil est un écrivain et poète français né le 20 avril 1894 à Villar-en-Val dans l'Aude et mort le 16 avril 1978 à Grabels dans l'Hérault.

(1) on apprend ce matin (16 février 2025) que demande a été faite afin que les forteresses de Carcassonne soient classées au patrimoine mondial de l'Unesco. L'info prête pour le moins à confusion, la Cité de Carcassonne, visitée chaque année par des millions de personnes figurant dans ce classement depuis 1997. Après avoir donné suite, il s'agit des châteaux “ de la frontière ” (d'Aragon), appelés familièrement “ les fils de Carcassonne ” (Termes, Aguilar, Quéribus, Peyrepertuse, Puilaurens (voir à ce propos, le commentaire calamiteux de l'émission « Des Racines et... » amalgamant avec Puilaurens du Tarn qui plus est avec cet accent pointu ajoutant le prénom “ -laurent ” à la confusion... Quand je le dis qu'avec les barons du Nord, rien n'est enterré...). 

Aux forteresses des Corbières il faut ajouter Lastours (nord de Carcassonne) et Montségur dans l'Ariège... Puivert, à mon sens, aurait pu figurer dans la liste...  

(2) La majorité des villages (Pradelles, Fajac, Arquette, Serviès, Rieux, Villar, Labastide, Caunettes) porte le suffixe-en-Val. En 2019 les communes de Montlaur et de Pradelles se sont regroupées sous l'appellation « Val-de-Dagne »

(3) comme décrit par Daudet dans « Les Trois Messes Basses ». 

(4) de ce tomata en bocaux, stérilisé l'été pour durer l'année. 

(5) le toupin, en languedocien, le pot en grès ou en terre mijotant souvent de longues heures, à la limite du cercle de chaleur autour du feu / le mot est aussi employé en Suisse.