jeudi 6 octobre 2016

LOUIS, FILS DE LA VIGNE (V) / La destinée ! / Fleury en Languedoc.


« ...La vie est faite de hasards. Tu dis que tu l’as échappé belle quand la foudre est tombée, que tu t’es acaté (1). Moi ça m’est arrivé aussi, ça ! Une fois j’allais à une procession pour faire pleuvoir ; quand nous étions à Maisons, on allait tous les ans aux alentours du 15 août, comme maintenant on allait faire pleuvoir, soi-disant, à une abbaye qui était dans la montagne. On faisait un paquet de chemin, par un sentier et tout d’un coup, un truc d’orage qui roulait de partout. A un moment donné, on s’est mis dans une capitelle, tu sais, une cabane en pierres, et j’ai vu comme une boule de feu qui traversait un champ et juste ça m’est passé juste à côté. Un mètre plus près et je n’étais pas là pour te le raconter. C’est la destinée ! Pour t’achever ça, jusqu’à la fin de la guerre on est restés à Maisons et quand j’ai quitté l’école, à 14 ans, mon père il lui dit au patron :
"Il faudra employer le fils que je peux pas le laisser à la maison, il faudra qu’il travaille, journée de femme... »
Le patron n’a pas voulu m’embaucher. A cette époque là du travail, il y en avait tant qu’on voulait ; on a changé de village. Ensuite pareil pour mon frère, on est allés plus loin et ainsi de suite on est arrivés à Fleury. Des Corbières on est venus péter à la Coupe, une campagne, maintenant elle est assez célèbre qu’il y a une zone industrielle. Moi je l’ai connue qu’il n’y avait que des vignes. De là on est allés à Argens parce que le patron, c’était une catastrophe : mauvais comme la gale. Mon père faisait journée de longue et l’après-midi, il filait à bicyclette pour chercher du travail pour lui et pour moi. 


Je me suis marié à Argens, c’est la destinée. Il suffit de rien pour que ça change. C’est à dire, je vais te l’achever. Et alors quand on était à Argens, j’avais la journée que quand il faisait beau et en hiver qu’il pleuvait souvent...  Je suis parti à Montrabech. De Montrabech je suis allé à Sérame et c’est là qu’on travaillait que quand il faisait beau, on était au chômage par mauvais temps. L’épicerie du village faisait crédit, on était endettés jusque là. Et quand venait le docteur on n’avait même pas de quoi le payer. J’ai souffert le martyre. Après le voyage de noces en Espagne : mon père nous l’avait payé mais on n’avait pas un sou vaillant, heureusement que c’est la famille qui nous a accueillis, à tour de rôle. Au retour, j’étais encore à Montrabech et j’ai été opéré de l’appendicite. Dans la famille, déjà une tante était morte de ça et une cousine aussi morte de l’appendicite alors j’avais un peu la pétoche. Maintenant ça a fait des progrès, on n’en parle presque plus je sais pas pourquoi et avant il y en avait plus que maintenant qui se faisaient opérer. Je suis rentré chez mes parents en convalescence à Fleury. Il y avait quelqu’un qui avait besoin d'un ouvrier : « Vous avez un fils et où il est, patati, patata...». C’était mademoiselle Lautier ; ça s’est fait ; j’ai travaillé pour mademoiselle Lautier ; j’ai toujours travaillé chez elle. Je suis venu à cette maison, la maison où je suis et je n’ai jamais changé.
Ensuite, mademoiselle Lautier a laissé la propriété en rente viagère à un neveu de Toulon, il était dentiste. Il avait un fils grandet et souhaitait que je le dresse pour la vigne. Le fils avait une santé chancelante, il avait mal au cœur, à 20 ans déjà, et alors, même avant, et alors son fils il est mort ! Pour abréger, il est mort et quand il est mort, le patron était catastrophé il a vendu la propriété. Et moi, j’avais 50 ans, je me suis retrouvé sans rien. 


Et après j’ai été à Céleyran. Je travaillais à Céleyran... Avec des ciseaux normaux, je travaillais à forfait et je faisais, tiens toi bien, mille souches par jour. Je calculais, il y avait de grandes pièces, j’en comptais cinquante à la file et dans la demi-journée je faisais dix rangées. Et le soir je finissais avec la nuit. Le matin aussi j’arrivais que c’était nuiT (il prononce bien le «T»), je voyais les voitures qui passaient avec les phares. Et le soir quand tu tombais avec des vignes avec beaucoup de bois, pour les faire, les mille souches... je te prie de croire. Une chance que j’avais Grasseau régisseur qui me disait : « Rasséguès pas trop lous souquets ! araquaren las vieillos vignos ! »   

(1) s’accroupir.
(2) « Ne scie pas trop le vieux bois ! On les arrachera les vieilles vignes ! »    

Photos autorisées commons wikimedia : 
1. Capitelle à Fabrezan (Aude) borie author ArnoLagrange. 
2. Argens-Minervois auteur ArnoLagrange. 
3. Taille de la vigne / plaine de l'Aude author Véronique Pagnier. 
4. Un ouvrier à Céleyran 1882 Henri de Toulouse-Lautrec / musée d'Albi.

mardi 4 octobre 2016

LES CORBIÈRES XII / "L’île singulière" dévie le Verdouble.


Pardon d’emprunter à Paul Valéry son expression pour Sète, son "île" natale mais, entre le Verdouble et au sud, la vallée du Triby à l’origine du ruisseau de Cucugnan affluent du Verdouble plus à l’est, peut-on parler d’un ensemble, d’un même bassin ? Un îlot montagneux (1), en effet, barre le cours du Verdouble, obligé de faire un coude à quatre-vint-dix degrés pour filer dans une vallée étroite où seules, malgré la rivière, une bergerie, deux ou trois métairies aujourd’hui en ruines, étaient installées. Au sud des cinq-cents mètres de cette montagne, Cucugnan s’étage sur sa propre éminence, au-dessus du ruisseau derrière et d’une cuvette de vignes devant, remontant jusqu’aux garrigues dominées par le château de Quéribus, autre citadelle du vertige, « fils de Carcassonne » sur l’ancienne frontière de l’Aragon. 


Des ruines parfois remontées par des néo-ruraux qui relancent une viticulture au top de la qualité... et des prix. Reprenons un instant le sujet de la vigne qui, un demi-siècle encore en arrière marquait l’essentiel du calendrier et de la vie des villages. L’époque a vu le nombre de viticulteurs fondre, les propriétés gonfler en surface cultivée, le vin de tous les jours est pratiquement devenu un produit de luxe. Hier, tati Paulette et tonton Vincent venaient les faire les vendanges en famille, à Cucugnan, un mois plus tard, en gros, après la plaine, les nuits étant plus fraîches dans les Corbières. Et si le cousin Constant à la mine rubiconde a si malicieusement souri un temps aux Londoniens, la campagne de pub qui n’avait rien du marcketting opiniâtre actuel, visait surtout à défendre un vin du Sud injustement méprisé ! Je viens d’en boire une de bibine, un Côte de Bourg à peine passable allongé d’eau, 187 ml seulement, par chance... je sais de quoi il retourne et si la grande production du Languedoc a toujours pâti des lois déloyales du marché (coupages, sucrages), nombre de producteurs avaient à cœur d’être dignes et fiers de leurs vins !
On se louait alors pour les vendanges et certains montaient dans les Corbières après un contrat en bas. En ce début d’octobre 2016, la récolte se termine mais vous pouvez toujours postuler pour l’an prochain... 50 à 60 euros nets par jour à gagner sans, certainement, les litres de vin alloués à l’époque ! Sinon, à raison de 180 euros pour 3 jours par exemple, à débourser puisque, désormais, le coupeur peut payer pour un stage chez le patron ! Et prière d’aller se faire héberger ailleurs ! La collation du matin et le repas vigneron sont quand même compris dans le prix ! La vie moderne, c’est quelque chose !
Le web parle aussi d’arboriculture dans le coin. Le cousin s’y serait mis depuis une vingtaine d’années. En complément ou à la place des vignes ?.. J’aurais dû aller lui dire bonjour, quand nous avons fait étape, la fois où je n’ai finalement pas pris ce tableau de cerises d’une expo-vente qui disaient « Mange-moi ! ». Je les vois comme si c’était hier, comme je n’oublie pas le plaisir malicieux qui éclairait le visage du cousin dès qu’on parlait des sangliers. Ces visites rares chez des proches éloignés, serait-ce par alliance, il en reste toujours quelque chose...
Peuvent-ils penser de même ceux de la ville, sans lien ou qui l’ont perdu avec la province originelle, avec cette France majoritairement de paysans, encore avant la Seconde Guerre Mondiale, du temps où on disait «ferme» et non «exploitation agricole» ? 


Du civet, on en a mangé justement, cette fois là, à l’auberge. D’ailleurs, le cousin, je l’imagine toujours sur la piste des sangliers ! Jadis un gibier providentiel dont ne profitait pas la plaine... Alors qu’à présent le même cochon sauvage qui est descendu dans le bas-pays où il a proliféré, nuit tant aux cultures qu’il est assimilé à une calamité. Encore une illustration que tout et son contraire peuvent se succéder, que tout peut changer du tout au tout , à l’échelle d’une vie d’homme !
Comme pour Peyrepertuse, je ne vais pas visiter pour vous le château de Quéribus. Je ne reviendrai pas non plus sur la douloureuse, puisque à Cucugnan comme à Duilhac chez les voisins, la fréquentation touristique se traduit par un endettement, des coûts, des impôts exagérés pour les contribuables (2). Il y a bien le fameux curé de Cucugnan mais attachons-nous plutôt à son époque parce qu’elle n’empoisonnait pas son monde aussi cyniquement, pour faire toujours plus de fric  !

(1) le Pech Capel (493 m.), le Roc Pounchut (518 m.), le Pech de la Caune (487 m.) en sont les principales hauteurs.
(2) Cucugnan dépenses 5567€ alors que la dépense moyenne pour cette catégorie de communes est de 1298€ / impôts 690 + dette 6552 = 7242€/hab.  


photos autorisées commons wikimedia
1. Quéribus vu depuis le château de Peyrepertuse / auteur Guillaume Paumier / Au 1er plan "l'Île singulière". 
2. Cucugnan author jacques Le Letty.
3. Sanglier Author KoS. 
4. Cucugnan Quéribus Author LucasD.