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vendredi 9 mai 2014

CORBIÈRES, MYSTÈRES V (suite 2) / tiraillements pour un sermon...

    En 1864, Blanchot de Brenas, père supputé de l’abbé Martin, entreprit de rassembler ses articles et d’en faire un livre. Sauf que rien ne s’ensuivit et, en 1867, c’est le félibre Joseph Roumanille qui, sous son "nom de guerre" "Lou Cascarellet", publiait en occitan Lou curat de Cucugnan. Après sa reprise en français par Alphonse Daudet et le succès qui s’ensuivit, Blanchot de Brenas voulut rétablir ses droits sur la pièce. En 1868, il demanda à Roumanille de se justifier. Celui-ci répondit et l’intégralité de sa lettre figure dans Le Curé de Cucugnan et son véritable auteur de G. Vanel, un opuscule de 4781 mots paru en 1910 (accessible sur le lien ci-dessous).
    Roumanille reconnaît tout :

« ...Il s'agit donc de plagiat, crime prévu par la loi et dont on veut me punir pardevant le Tribunal compétent.
    Je l'avoue. Monsieur, j'ai tondu de ce joli pré la largeur de ma langue et même un peu plus. Et voici comment cela s'est fait... /...
    ... En 1866, mon beau-frère m'apporta, triomphant, un feuillet détaché de nous ne pûmes savoir quelle revue ou quel recueil littéraire. J'ai ce feuillet sous les yeux, tout sali, tout froissé, tombant presque en lambeaux, tel, en un mot, qu'il me fut remis... /...
    ... Ah! Monsieur ! l'herbe tendre, et, je pense, quelque diable aussi me poussant, je traduisis, con amore, tout ce que je pus traduire. Pouvais-je trouver mieux ? Ajoutant ou retranchant sobrement ce que me semblait réclamer le génie de notre langue et les exigences de nos mœurs provençales.
    N'ayant pas le début de l'historiette (la page 692 manquait et tous mes efforts pour la retrouver avaient été inutiles), j'écrivis, à ma façon, une entrée en matière. Je ne sais pas, à cette heure, en quoi elle diffère de la vôtre. — Ici, mes scrupules, car enfin, je vous rassure, Monsieur, j'ai une conscience, tout vil plagiaire que je puisse paraître. D'ailleurs, ayant été souvent volé, je sais combien il est désagréable de l'être.
    Quel est le père de cet adorable curé ? Quelle est la source, l'origine de cette fable ? Comment l'indiquer ? Ce précieux chiffon de papier, d'où a-t-il été détaché ?
    ... /... Voilà maintenant que M. Alphonse Daudet se hâte de traduire le Curé de Cucugnan, et, grâce à l'Événement auquel il donne sa traduction, il l'éparpille à tous les vents du ciel ! Miséricorde !
    Il était impossible, après une publicité pareille, que le nom de l'auteur, effacé par le pli malencontreux, ne surgît pas soudain. Aussi m'attendais-je tous les jours à une demande d'explications. J'étais prêt à les donner, — non pas certes devant le Tribunal, — (je n'aurais jamais pu supposer que la chose en valût la peine), mais à un confrère chercheur, trouveur et ciseleur, comme le Cascarellet, de vieux contes et d artistiques légendes... /... » 

    Roumanille avance même qu’il aurait pu facilement changer de titre, en situant le sermon à Cucuron, village du Vaucluse certainement aussi charmant que Cucugnan. Il ajoute que, finalement, il a bien rendu service au curé Marti, que la circonstance peut faire une jolie réclame au livre prévu et que sa pécadille avouée mériterait d’être pardonnée. Mais Blanchot reçut ses finesses comme autant de moqueries offensantes. Un procès fut engagé ; le félibre sollicita l’entremise d’un ami commun ; on se mit d’accord pour une médiation mais les arbitres se désistèrent ; avec la guerre de 1870, la procédure fut abandonnée de fait ; Blanchot de Brenas perdit même les textes pour le livre escompté et mourut en 1877, Roumanille en 1891.


    N’était-ce pas la meilleure fin (pour l’œuvre) ? Peut-être bien que oui car dans ces affaires de plagiat, c'est souvent une histoire de voleur volé... (à suivre)

A voir : Le Curé de Cucugnan et son véritable auteur G. Vanel
http://archive org/stream/lecurdecucugna00vane/lecurdecucugna00vane_djvu.txt
(ne dîtes pas que c’est moi qui vous l’ai dit...)

photo autorisée : toits de Cucuron / wikipedia / images google.