mardi 23 décembre 2025

...dans son LIT VERT où la LUMIÈRE pleut... (4)

Et pourquoi pas une proximité poétique ? Pas en langue de Mayotte, certes, mais universelle, ni blanche ni noire, en partage. Et pourquoi pas, suite au « Chant de l'Eau » d'Émile Verhaeren, « Le Dormeur du Val », Arthur Rimbaud ? Pas seulement pour ces vers incroyables de structure, de grande qualité ; surtout grâce aux débuts extraordinaires d'un poète de seize ans aussi talentueux concernant une versification classique, qu'il le sera en s'en libérant par la suite avant de clore à jamais cette phase de sa vie ; 



sûrement en tant que val inondé de verdure, vallon promu par le ruisseau permanent bien que modeste mais qui s'est creusé un lit bien avant que l'Homme ne s'introduisît, aussi envahissant que les plantes et animaux venus avec lui ; peut-être aussi pour la dualité vie-mort, son aboutissement à l'échelle de l'individu bien que rémanente se rapportant à la vie sur Terre. 

Le soldat de 1870, lui, d'une jeunesse hélas dans son dernier sommeil, évoque la mort inutile suivie de la débâcle face aux Prussiens ; en fond, le rejet de l'empereur, sa proximité avec la défaite à Sedan offusquant d'autant plus le natif de Charleville. De plus, Rimbaud, auteur, dans les pas de Hugo et Coppée, des « Étrennes des orphelins », ne pouvait qu'être communard contre la politique bourgeoise d'ordre de monsieur Thiers et ses implacables Versaillais.  

Serait-ce maladroit, mal à propos,  si le lit vert du vallon où la lumière pleut me ramène à Mayotte, elle, d'une jeunesse vivace, attestant d'une résilience à l'Histoire à coup sûr entrée dans ses gênes de fille toujours confrontée aux grands, qu'ils veuillent l'adopter de force ou qu'ils s'apparentent à une mère-patrie versatile, insensible, sarcastique ? Mayotte reste vivante ! Elle se remet d'un terrible cyclone tout comme elle sait surmonter les maltraitances subies, l'oppression psychologique quant à son avenir, toute de fausses promesses, de doutes constamment instillés, de doubles jeux, de lendemains toujours remis à plus tard en raison d'intérêts partisans cyniques, à peine cachés. Il en reste un post-colonialisme certain, descendant d'une gestion très Troisième République, se voulant exclusive car porteuse d'une prétendue “ civilisation de progrès ” cachant, jusqu'à la traite d'humains, une réalité de pillage systématique assurant sous des dehors démocratiques la domination d'une bourgeoisie d'affaires, d'accapareurs (1)... 

Décidément, face aux bassesses et turpitudes parce que « Le Président », le film reste d'une actualité certaine, je ma réfugie dans le souvenir de la soif d'apprendre, d'imprégnation de mes petits élèves du collège de Chiconi, dit « du Centre » afin de ne point froisser le voisinage. Dans une belle ambiance studieuse que seul le prof agrémentait d'un grain d'humour par ailleurs bien partagé, comme ils savaient enrichir leur double culture (2) de la sensibilité poétique de Victor Hugo ou La Fontaine du Pot au lait de Perrette...  

Du « Dormeur du Val » de Rimbaud au lit vert de la nature de Mayotte où la lumière pleut, en passant par l'amoralité d'un système qui perdure, il se peut que cet exercice de contorsionniste ne plaise pas à certains...  

(1) Voilà quelques jours, la Chaîne Parlementaire donnait « Le Président » de 1961 avec Gabin très Clémenceau, Briand, de Gaulle... Et aujourd'hui les « deux cents familles » ne sont-elles pas toujours aux commandes ? 

(2) Plus qu'opposé à un civilisationnel hexagonal prégnant, me voulant aux antipodes de ce post-colonialisme (2.1) plus ou moins émergeant, certainement latent (j'en parlais il y a peu à propos de textes de Sardou). Heureux, sensibles à ce sentiment en retour de ma part, eux, d'une élite promue à une double vie, devant s'assouplir jusqu'au grand écart entre tradition et culture importée (2.2), ne manquaient pas, à ma demande, de s'ouvrir, de partager afin de me faire aborder certains aspects ethniques de leur naturel mahorais. 
(2.1) me reviennent les paroles de « Dimanches en Italie » de et par Serge Lama (musique Alice Dona), surtout ne pas parler  « ...comme eux, comme ces faux curés, qui s'en vont prêcher, les petits Noirs d'Afrique » Aïe, je ne vais pas vous raconter ma vie même si ce blog et en particulier les chansons en disent beaucoup... Si son couple est, d'après Lama, « ...parti pour tout un dimanche en Italie », moi qui aimait tant partir « ...sur le Boeing de “ ses ” hanches... » apparemment, jamais je n'ai pu l'emmener « ...pour tout un dimanche en Italie ». 

Vieille école, peut-être l'une des 17 sur l'île chargée de l'enseignement aux PPF (1997). Bien que situant mal dans ma mémoire, je crois bien que c'est ce magnifique manguier qui a été honteusement et bêtement tronçonné au profit d'un substitut de jardin public...
  
(2.2) par exemple, en 1997, 50 à 60 % des enfants accédait aux études secondaires (l'INSEE a le chic pour donner une floppée de statistiques contradictoires pour mieux noyer ceux qui ne feront que survoler) ; cette réussite à l'examen d'entrée en sixième occasionnait une réjouissance d'habits neufs et de repas de fête avec de nombreux convives. 16 % étaient aiguillés en PPF (classe PréProfessionnelle de Formation) moquée non sans humour en tant que Population perdue dans la Forêt.  Et les 24 à 34 % autres alors ? Évanouis, perdus ; eux vraiment, bien que français, livrés à une jungle d'illettrisme sinon d'analphabétisme !       

lundi 22 décembre 2025

Noël chez Maupassant

Noël s'annonce, Noël approche et je n'ai même pas un cadeau à me faire. Pour avoir si souvent évoqué  Noël ici depuis 2013, d'en avoir les mains vides en 2025 me plonge dans la perplexité. J'ai eu beau me demander qui solliciter de mes auteurs préférés, dans l'ordre où ils me viennent, tante Céline, mamé Ernestine, Marcel Pagnol, Paul Arène, Alphonse Daudet, Joseph Delteil, Alfred Cazeneuve, Jean Camp, André Galaup, Clovis Roques... Rien sur la Noël dans « Le Vin Bourru » de Jean-Claude Carrière, peut être avec Sébastien Saffon (1974-2025) qui nous manque tant, peut-être dans son blog sur le Lauragais, les carnets de l'oncle Émile (1). Par les cartes et itinéraires Internet, j'ai refait aussi l'itinéraire de Jacques Lacarrière dans « Chemin Faisant », de Saverne à Leucate en passant par le Massif-Central, mais parti le 9 août et bien que coupant sa marche un mois (sa maman malade), il a dû arriver au bord de la Méditerranée juste avant Noël (ses indications de dates tout au long du parcours sont rares). Sinon j'aurai de quoi, dans les pages de mon père entraîné dans la ronde des saisons en notre village natal, à force d'incitation à me suivre dans l'écriture d'un diptyque presque à quatre mains  : « Le Carignan » et « Caboujolette ».  

Ah ! si, nous aurons un aperçu de Noël avec Christian Signol. En attendant d'y revenir et de réfléchir davantage à plus d'opportunités, chez nos grands auteurs, Maupassant se propose avec « Un réveillon » et « Conte de Noël », deux nouvelles. 

Maupassant vers 1888 par Nadar (1820-1910) Domaine public. 


UN RÉVEILLON. Guy de Maupassant (1850-1893). 

Dans le château seigneurial d'un cousin où ils passent tout un mois à chasser, la bonne qui les sert fait réaliser que ce jour est le 24 décembre. Pris par leur passion, les deux hommes comprennent le pourquoi des cloches. La bonne leur apprend qu'elles sonnent aussi pour le décès d'un vieux berger. L'ami Jules propose à Maupassant d'aller aussi à la messe de minuit. 

« ...Par la porte ouverte de l’église, on apercevait le chœur illuminé. Une guirlande de chandelles d’un sou faisait le tour de la pauvre nef ; et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant-Jésus étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa nudité rose et maniérée.

L’office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux, priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient, tout remués, l’image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains, naïvement convaincus autant qu’intimidés par l’humble splendeur de cette représentation puérile.

L’air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit : « Sortons ! on est encore mieux dehors. 

[...] Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. « Ils veillent leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela leur fera plaisir. »

Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce, noire, vernie de saleté, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, était pleine d’une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande table, sous laquelle la huche au pain s’arrondissait comme un ventre dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu, filait jusqu’au plafond l’âcre fumée de sa mèche en champignon. — Et les deux Fournel, l’homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.

Mornes, avec l’air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux, un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur conteau, l’écrasaient sur leur pain qu’ils coupaient en bouchées, puis mâchaient avec lenteur.

Quand le verre de l’homme était vide, la femme, prenant la cruche au cidre, le remplissait.

À notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de « faire comme eux », et, sur notre refus, se remirent à manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda : « Eh bien, Anthime, votre grand-père est mort ?

— Oui, mon pauv’ monsieur, il a passé tantôt. »

Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle. Alors, pour dire quelque chose, j’ajoutai : « Il était bien vieux. »

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit : « Oh ! son temps était terminé, il n’avait plus rien à faire ici. »

Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et je priai qu’on me le montrât.

Les deux paysans, jusque-là placides, s’émurent brusquement. Leurs yeux inquiets s’interrogèrent, et ils ne répondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L’homme alors, d’un air soupçonneux et sournois, demanda : — « À quoi qu’ça vous servirait ?

— À rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours ; pourquoi ne voulez-vous pas le montrer ? »

Le paysan haussa les épaules. — « Oh ! moi, j’veux ben ; seulement, à c’te heure-ci, c’est malaisé. »

Mille suppositions nous passaient dans l’esprit. Comme les petits enfants du mort ne remuaient toujours pas, et demeuraient face à face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents, qui semble dire : « Allez-vous-en, » mon cousin parla avec autorité : « Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre. » Mais l’homme, ayant pris son parti, répondit d’un air renfrogné : « C’est pas la peine, il n’y est pu, monsieur.

— Mais alors, où donc est-il ? »

La femme coupa la parole à son mari :

« J’vas vous dire : J’ l’avons mis jusqu’à d’main dans la huche, parce que j’avions point d’place. »

Et, retirant l’assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l’intérieur du grand coffre béant, au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une sorte de long paquet d’où sortait, par un bout, une tête maigre avec des cheveux blancs ébouriffés, et, par l’autre bout, deux pieds nus.

C’était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d’antiques et noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui.

Ses enfants avaient réveillonné dessus !

Jules, indigné, tremblant de colère, cria : « Pourquoi ne l’avez-vous pas laissé dans son lit, manants que vous êtes ? »

Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite : « J’vas vous dire, mon bon monsieur, j’avons qu’un lit dans la maison. J’couchions avec lui auparavant puisque j’étions qu’trois. D’puis qu’il est si malade, j’couchons par terre ; c’est dur, mon brave monsieur, dans ces temps ici. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j’nous sommes dit comme ça : Puisqu’il n’souffre pu, c’t’homme, à quoi qu’ça sert de l’laisser dans l’lit ? J’pouvons ben l’mettre jusqu’à d’main dans la huche, et je J’pouvions pourtant pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs !… »

Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis que je le suivais, riant aux larmes. »   

 Mademoiselle Fifi (recueil, Ollendorff 1898)/Un réveillon - Wikisource 

Libre à chacun d'épiloguer sur le style, la noirceur de cette veille de Noël, de ce réveillon, le sens moral des deux cousins, le caractère de Maupassant... écrivain génial, expert en nouvelles mais plus contestable dans sa vie privée, peu enviable à bien des égards...  

(1) Hélas, cent fois hélas, son abonnement de “ l'overblog ” premium n'ayant pas été payé, et pour cause, rien des centaines de publications de Sébastien n'est accessible... Et ici, que deviendront mes 1600 articles à ce jour publiés... ça m'interpelle du coup... faudrait songer à une sauvegarde... heurs et malheurs de l'Internet, comme quoi tout est tout et tout est rien.