dimanche 22 février 2026

La traîne avec Yves Boni (7.2.1)

Yves Boni, pêcheur du Golfe, première ! Clap de début ! 



Écoutez-le, Yves, sur fond de cigales, ramendant son filet devant son petit chez lui, sous le figuier aux branches chargées ou seulement soutenues afin de ne pas casser. Il peut nous les raconter, ses mêmes mais belles histoires, même sans de belles tartanes à quai, à côté, d'un vieux port ravissant. Oui raconte, Yves, comme lors des fêtes, au dessert, après la carthagène et la blanquette, la chaleur du repas de famille aidant ; nous en restons tous friands, nous ne nous en lassons pas... 



Yves Boni 1 : « C’est là que j’ai commencé à aller à la traîne, à 13 ans. On avait des cordes en chanvre, ça pesait une tonne et toute la nuit j’enroulais des cordes, on avait une grande traîne pratiquement à un kilomètre en mer avec 12 ou 13 personnes par côté, éloignées aussi de 8 ou 900 mètres. Je commençais à forcir mais ces cordes à charrier toute la nuit : j’étais au bras de dessus comme on dit, 800 mètres plus haut, celui qui portait les cordes le plus loin : le matin j’avais les miens de bras, qui touchaient par terre. Il y a eu une évolution, j’ai continué : à 16 ans, il m’a foutu à voguer à une rame, y avait pas de moteur à l’époque. Oh ! la promotion ! quand tu cales, avec le vent du nord, va pla, mais cal tourna, attendi amé el vent (ça va, mais il faut revenir, attends, avec le vent). Bon on pêchait aussi avec le marin. L’année d’après il me met maître nageur, tu penses, deux avirons dans les paluches, y a le cul qui se pèle, sur le banc. On faisait deux bols du soir, ils étaient tacticiens les cocos, les anciens « Pitchoun, cal attendre lou leua » (Petit, il faut attendre le “ leua ”)...

— De ques aco “ lo leua ” ? (Qu’est-ce que c'est, le “ leua ” ?) 

— C’est l’étoile qui se levait, je sais pas, vers huit ou neuf heures, peut-être plus tard. On avait le bol (la remontée, le coup de filet) vers deux ou trois heures du matin... » 

Yves Boni 2 : « Quand on faisait des coups de traîne à dix, douze mailles, j’ai eu porté deux, trois-cents kilos de rougets quand même ! Y avait de tout, des demoiselles, des maquereaux, ils faisaient des sous et moi j’étais payé avec un lance-pierre, je débutais... Pendant une paire d’années, j’étais pas payé : il fallait apprendre, on était matelots et ils en profitaient. »

Comment c'est venu, cette belle rencontre ? c'était à Saint-Pierre mais où exactement ? Mais je me suis permis de le saluer, un jour, Yves Boni des Cabanes, manière de lui rappeler qu'une fois, au retour d'une défaite de rugby au championnat de France, avec la dauphine bleue de papa, nous l'avons ramené depuis l'Ariège mais d'où exactement ? Et lui, pilier de l'équipe, désirait-il rentrer plus tôt que ses coéquipiers ? N'y avait-il pas de car pour les joueurs ? Suite à ce salut naturel à un pays, d'autant plus respectueux s'agissant d'un aîné, il m'a invité à aller les visiter, sa femme et lui, à sa villa de Saint-Pierre mais pas trop tôt le matin (manière de ne pas couper avec la pêche, pratiquement tous les jours, il partait seconder et soutenir un jeune pêcheur installé à Gruissan je pense). 

Y avait Yves et moi ! Le figuier, le pin d'à côté, mes cinq ans à la baraque de Paule, juste à côté, le souvenir, sous la garrigue, de la vigne au grillage défendant des lapins mais troué de partout, le puits d'eau saumâtre en bas, après ce quartier à part de Saint-Pierre aux couleurs de Cézanne pour les toits, la verdure, les baraques aux noms charmants dont « ACOPOTANA » me faisant rêver au Japon (à découper le mot en quatre ACO ça  POT peut ANA aller... du languedocien malicieux plutôt !) et au-delà l'appel à l'aventure pour une nature vierge alors, de la garrigue de Périmont dominant les terres salées de l'étang fangeux de Pissevaches... l'air de la mer avec ce vieux pêcheur qui a tenu à partager son vécu... É bé, croyez-moi ou pas, à revivre cette rencontre magnifique à me remuer toujours les tripes, ne pouvaient que remonter en moi les mots de Marcel Pagnol dans « La Gloire de mon Père » : « [...] alors commença la féerie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie... » 

Bouteille à la mer : j'ai déjà demandé mais si quelqu'un peut me faire passer son numéro de téléphone (son numéro de fixe n'est plus attribué). 
À titre privé, ici même dans un commentaire qui ne passera pas ma modération, bien sûr, ou sur carabene11@gmail.com, sinon Jean-François Dedieu sur facebook.

samedi 21 février 2026

La Pêche à la Traîne aux Cabanes-de-Fleury (7.1)

Ça ne va plus traîner, dans tous les sens du terme puisqu'il n'y a plus rien à traîner (1) dans le Golfe du Lion (2) si riche par le passé pour son plateau continental étendu (ainsi que les canyons donnant sur les profondeurs). Pollutions, dérèglement(s) climatique(s), chaîne alimentaire perturbée (déficit de zooplancton), surpêche, autant de raisons, certainement, qui, sans donner dans la technicité scientifique, laissent le résident lambda du Golfe constater la fin de l'abondance du poisson bleu peu cher, anchois, sardine, maquereau, celle aussi, par exemple, de l'anguille, par le passé, objet d'une exportation avantageuse, et partant, tant à la mer que dans les étangs, la forte diminution du nombre de pêcheurs. 

« Avant », comme on dit, le soupir de nostalgie allant avec... et oui, c'est comme ça avec les vieux, un peu rasoirs, lassant des plus jeunes pas loin de leur manquer de respect parfois... en attendant, de quoi méditer sur “ le progrès ”, la course au “ toujours plus ” qui ne peut que précipiter dans le mur... 

Carte Postale ancienne.

En 1941, dans le cadre de « La pêche sur le littoral audois » un numéro de la revue Folklore (voir les précédents articles), Henri Bourjade de chez nous, intervient dans le chapitre de la pêche à la traîne, une entremise ne manquant pas de lyrisme... 

« Voici comment on procède pour placer la traîne ; au lever du jour, le filet étant arrimé au fond d'une nacelle, l'équipage déborde et s'éloigne du rivage perpendiculairement à lui. Un des bouts de la maille a été fixé sur la plage. Le patron, debout à l'arrière, jette de larges brassées de mailles (100 mètres chacune JFD) au fur et à mesure que la barque s'éloigne. On jette ainsi trois, quatre mailles, souvent davantage suivant la distance à laquelle on veut placer le filet. En pratique les mailles ont été préparées à l'avance, nouées l'une à l'autre, la dernière au filet par un bout de bois ayant sa hauteur et destiné à le maintenir déployé. A son extrémité la traîne ne dépasse pas un mètre de hauteur. Arrivé au filet le patron fait virer de bord, l'axe de marche, qui était perpendiculaire au rivage, lui devient parallèle. Le filet est alors jeté à la mer opération délicate surtout quand on arrive à la poche et dont le succès dépend de la manière dont il a été arrimé dans la barque. Cette manœuvre s'effectue toujours vent arrière ou de côté. Lorsque tout le filet est immergé, la barque est dirigée vers la rive, en jetant derrière soi une nouvelle série de mailles dont un des bouts est attaché au filet. En pratique, cette pêche devant se faire exclusivement par vent de cers la barque dérive toujours vers le large pendant que le patron jette le filet, de sorte qu'il est prudent de prévoir davantage de corde pour rentrer que pour sortir, l'extrémité du filet, larguée la dernière étant plus éloignée du rivage que celle qui a été jetée à l'eau la première; une maille de plus est parfois nécessaire. Une fois rentrés à terre, divisés en deux équipes, les pêcheurs halent sur les deux mailles; la traîne tirée à ses deux extrémités, prend la forme d'un fer à cheval qui va en s'amincissant, emprisonnant le poisson qui se trouvait dans ses parages et qui glisse peu à peu vers la poche où il croit trouver une issue. Mais toutes les mailles ont été halées, le filet commence à s'amonceler sur la plage; dans l'eau jusqu'au ventre, le patron conduit de la main et de son pied nu le filet que l'équipe tire doucement; dans l'espace à chaque instant plus resserré, cerné par la traîne, un grouillement continu indique que la prise est bonne; une masse indécise, floconneuse, aux reflets argentés, s'agite, cherche une issue, trépigne sur place. Un débrouillard, c'est un muge, d'un coup de rein puissant, franchit le filet, jalonné de flotteurs, tandis que, se croyant plus astucieux, un loup vient de s'enterrer dans le sable, espérant ainsi laisser passer sur son large dos la corde plombée qui tient la base du filet; trop tard, trahi par son armure d'argent, il a été aperçu d'un pêcheur qui entre résolument à l'eau, fouille le sable un instant et se redresse tenant à deux mains le magnifique poisson dont les soubresauts désespérés ne parviennent pas à faire lâcher prise et qu'il lance pantelant sur la plage. D'un ultime effort, l'équipe hisse sur la rive l'entrée de la poche dont l'extrémité se laisse encore lécher par les dernières vagues, comme si elle ne pouvait se décider à abandonner l'eau, la poche, longue manche noirâtre, sorte de trompe dont quelque animal apocalyptique aurait été mutilé, se soulève de mouvements spasmodiques et vibre du bruissement de myriades d'écailles. Le patron la vide d'un seul coup, faisant ruisseler sur le sable je ne sais quelle cassette d'Ali-Baba, quels trésors de mille et une nuits, rutilants aux jeunes éclats du soleil. Les innombrables badauds se bousculent, s'écartent, difficilement maintenus par les hommes de l'équipe, voulant contempler de plus près cet amas étincelant ; un baigneur nu-pieds, qui vient de marcher sur une aiguille, pousse un cri perçant, tandis que le patron lance un juron à l'adresse d'un gamin pouilleux et agile qui, rampant entre les curieux, vient d'avancer prestement la main entre ses jambes et repart, tenant à la main un magnifique maquereau. »  

Même médiocre, un schéma peut-il valoir un long discours ?
1. Avec un préposé au filet laissant partir à l'eau le cordage, le rameur éloigne la bette du rivage.
2. Au bout du nombre de mailles prévu, la bette se met à longer parallèlement le rivage afin de caler le filet.
3. arrivé au bout du filet, le préposé déroule les mailles de retour alors que le rameur regagne le bord.
4. tirant symétriquement les cordages, les pêcheurs ramènent le filet et la poche qui retient les poissons prisonniers.

(1) Et ce chalutage, ce raclage destructeur du petit matin non loin de la plage, qu'on constate parfois (Saint-Pierre-la Mer), est-il légal ? 

(2) Dans l'article « Golfe du Lion », merci à Wikipedia de revenir sur des allégations “ d'estrangers ” à la région (météo, journalistes...), niant le Cers afin de promouvoir une tramontane universelle et pour qui le Sud en tant que tel n'existe pas ! 

« [ ...] le golfe du Lion présente localement des particularités météorologiques notamment dues à la présence d'un climat spécifiquement venteux dont deux régimes de vents régionaux, vents de terre tels le Mistral, le Cers (de couloir) d'une part et la Tramontane catabatique. Ces deux classes de vents ont une cause météorologique en partage, à savoir la circulation d'une haute vers une basse pression méditerranéenne. Le Mistral et le Cers suivent les couloirs du Rhône pour le premier, de l'Aude pour le second (on retrouve le Cers, dans les mêmes conditions, avec le fleuve Èbre en Catalogne). La Tramontane descend de la bordure du Massif-Central ou succède au Cers depuis les Corbières vers la Plaine du Roussillon... »

Catabatique, macarel, la Tramontane ! 

Note : Une vidéo INA pour voir une pêche à la traîne encore traditionnelle... en 1969... 

Les pêcheurs à la traîne de Palavas - Rivages Héraultais