lundi 23 mars 2026

Lexique passionné autour du cheval (10)

Ah ! que ne sait-on apprécier à leur valeur vraie, que lorsqu'ils sont passés, l'harmonie de vie, la connivence de couple, le bonheur tout simplement ? Dans le roman de Clavel, le temps d'une guerre, malgré la guerre, l'entente du couple se conjugue avec la prospérité toujours plus affirmée de la propriété viticole devenue domaine. On reconnaît bien là la détermination des immigrés ; ils acceptent de ne plus espérer un retour, triment pour une place au soleil : ouvriers agricoles, petit à petit, petite vigne après petite vigne, ils assoient un bien qu'ils font fructifier après la journée... Solidaires, les enfants sont exemplaires, ne faisant jamais parler d'eux...  

D'un réalisme pathétique, le roman de Clavel se clôt mi figue mi raisin. Pas figue du tout, tout réfléchi, puisque la patronne, soumise à l'aîné qui se marie et vend pour une épicerie à Lyon, accepte de les suivre, laissant tomber sa maison, son indépendance, son capital, son amant, Jeannette, sa fille trisomique. Raisin, néanmoins, puisque, mal à l'aise, elle rachète quelque peu son lâche effacement en plaçant la petite chez les sœurs à Lons, mieux qu'à l'asile de Bourg. Et à celui qui finalement n'aura été qu'un valet, en plus des gages dus, ils laissent la cabane, la vigne abandonnée de « Brûlis », la jument qui peut encore porter... 

Le Vernois Jura 2023 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Auteur TaKpté

L'Espagnol s'accroche à son pays d'accueil... Franco dominant en Espagne, pouvait-il en être autrement (1) ? À côté de la cabane, il bâtit une écurie pour La Noire. Lui et son cheval sont très demandés, dans les bois, les vignes. À Jeannette proprette et bien soignée par les sœurs, tous les dimanches il apporte quelques gâteries, un raisin grappillé et surtout ces bouts de bois mort ou éliminés suite à la taille, biscornus, aux formes inattendues de poule, coq, canard et même de jument. Alors, ils la font trotter La Noire. Pour Jeannette qui rit, Pablo s'écrie « Hue » et « Hau »... 

Bernard Clavel et l'Espagnol comptent beaucoup dans ce lexique mais les pages, tant de livres que de la vie, sont faites pour être tournées... « Ô temps suspends ton vol... » Alphonse de Lamartine... « Le vent se lève !... il faut tenter de vivre ! » Paul Valéry... Oui vivre tant que la vie est là, passer outre ce monde révolu de 75 milliards d'humains qui nous font signe... 

Le travail avec les chevaux s'accompagnait de métiers afférents : 

Le charron modulait son choix de bois pour monter chariots, tombereaux et jardinières, la charrette légère sous laquelle la charrue était transportée. Ils étaient au moins deux au village (Lucien Merle, Augustin Vieu) ; le cerclage à chaud (du feu comme à la forge) des roues représentait une opération des plus fumantes et impressionnantes. 

Le forgeron-maréchal-ferrant : à Fleury « [...] trois forgerons, maréchaux-ferrants : Irénée Cazals, les frères Alquier et, dans la rue des Barris, « Jean lou maréchal », Jean Arnaud, représentant également les cycles Terrot... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. 

Avec les chiens alors libres, sentir la corne brûlée et voir le maréchal ferrer une de ces belles bêtes, un spectacle inoubliable ! De mon temps ne restait plus qu'un forgeron, pas du village et d'âge mûr, celui qui me fabriqua un tenillier à 50 F. 

Le bourrelier :  de base, le métier consiste à confectionner le harnachement des chevaux ; le rembourrage des colliers a donné son nom à la profession. Ils étaient deux au village, Sire et Pierre Marty chez qui tout l'équipement du premier Lami, après Coquet, fut commandé. Son atelier où les hommes échangeaient jusqu'aux ragots était surnommé « L'Agence Havas ». (Je me souviens de Sire, Marceau, il me semble, de son prénom).

« [...] Un soir de fin décembre 1950, Pierre Marty (1), le bourrelier, porte la note de l’année (à moins que ce soit début janvier 51). Mon père lui offre un petit verre de « Kermann » et, à la radio (le fameux poste 10 lampes estampillé MF) on donne les nouvelles du soir et on parle du premier président de la IVe République, élu le 16 janvier 1947 : Vincent AURIOL, qui a promulgué un avis officiel demandant aux speakers de ne pas faire la liaison Vincent-T-Auriol, comme certains s’appliquent à la pratiquer. Et Pierre Marty de dire « Tant m’aimi aquelo liquou coumo toun Vincent Auriol ! » (« J’aime autant cette liqueur que ton Vincent Auriol ! »)... » Caboujolette 2008, François Dedieu. 

(1) en octobre 1944, pugnaces, avec soif de revanche, des réfugiés espagnols, dont ceux de la colonne Leclerc “ libérant ” Paris, ont cru qu'une occupation du Val d'Aran démoraliserait les Franquistes, inciterait le peuple à la révolte et  les Alliés à agir. Huit jours après, le 27 octobre, les buts de guerre n'étant pas atteints, la priorité des Alliés étant logiquement l'Allemagne, les troupes républicaines durent battre en retraite ; reconnaissant le régime de Franco, de Gaulle les fit désarmer...  

(2) Une lettre de Fleury : «… quand tu reviendras tu trouveras beaucoup de vide. Marty le bourrelier est mort, on l’a enterré le jour de St Pierre des suites d’une opération de la prostate, ç’a été l’affaire de huit jours et il n’a pu voir le succès de son petit-fils Jacques qui est admissible à l’oral série B avec latin...» Caboujolette, 2008, François Dedieu. (envoyée au Brésil, soit entre 1953 et 1956, note JFD).      


dimanche 22 mars 2026

Lexique (9) La Noire, jument de « L'Espagnol » de Clavel

 Hors le climat, le vocabulaire, le style et matériaux des maisons, dans « L'Espagnol », l'essentiel se partage avec nous, jusqu'au « bigot », notre « bigos » pour enlever la « raque » des foudres (1). Bref, la vigne du Revermont en dénominateur commun fait souvent écho à notre coin audois. 

Cheval Comtois endormi au salon de l'agriculture (1) 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license Author Tsaag Valren. Dans notre article nous pouvons supposer que La Noire est comtoise, un trait comtois, trait léger, issu de l'ancienne race améliorée avec d'autres sangs, notamment l'Ardennais.  

Alors ce cheval, cette jument plutôt, La Noire ? laissons-lui le beau rôle 

* comme ils se doit avec tous ses congénères, on la dételle après le travail ; (hum... ça rappelle un sketch fameux de Jean Yanne !) 

* depuis la cuisine, au bruit sourd qu'on entend, ils savent que c'est un coup de sabot de sa part ; 

* un jour, alors que de trop nombreux cailloux bloquent à plusieurs reprises un labour laborieux, l'expérience du vieux Clopineau (Léonce Corne [1894-1977] dans le téléfilm) confirme que la colère est dangereuse avec les bêtes. 

Menétru-le-vignoble_depuis_Château-Chalon 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur PRA

* Image bucolique (page 201), parce que les Allemands arrivent et que toute la ferme pense se mettre à l'abri en bivouaquant au « Brûlis » une vieille terre en hauteur, abandonnée, à la limite des bois, lâchée dans un pré, étonnée de se retrouver libre, avant qu'elle ne réalise qu'elle peut brouter, la jument s'attarde auprès de ses gens (la promiscuité entre l'Espagnol et la patronne n'amènera encore rien). 

* Par une nuit fraîche mais suite à un jour chaud de printemps, une série de coups sourds, La Noire qui remuait beaucoup. 

Germaine, la patronne, à Pablo : 

« [...] c'est la saison qui la travaille. Vous n'avez qu'à fermer le portail et la laisser dans la cour, le frais de la nuit lui fera du bien... » 

Elle, qui avait rué dans la mangeoire désormais disjointe, se mit à bourrer la poitrine de Pablo « à grands coups du museau [...] En haut, la fenêtre du palier qui donnait sur la cour était ouverte. Pablo s'approcha, la patronne était accoudée à la barre d'appui... ». Elle lui demande s'il n'a pas froid ; galopade soudaine, pour voir, la femme et l'homme se retrouvent serrés à la fenêtre, La Noire fait des étincelles sur les galets de la cour, eux, au contact, vont s'appuyer, leurs bouches se chercher et le reste... 

Dans une vingt-neuvième partie du roman, Clavel amène ses personnages à l'étreinte charnelle, en quelques pages. 
Pablo, l'Espagnol, au statut de valet, s'investissant pleinement pour cette propriété : intégré au point de vouloir s'implanter, il se permet même d'inciter la patronne a s'agrandir, à moderniser l'exploitation. Sa colère contre les cailloux de la vigne, sa vaillance jusqu'à l'épuisement ne peuvent empêcher « la sève de printemps », et puis il sent que le silence de la nuit est lourd, pas « celui d'une maison où la fatigue a tout endormi ». 
Elle, Germaine (Dominique Davray 1919- 1998), forte, « au corsage bleu bien plein », veuve de Lucien Bouchot (Paul Frankeur 1905-1974), généreuse dans l'effort, toujours occupée à tenir sa maison, faire manger bêtes et gens, à seconder dans la viticulture,  écoute celui qui est devenu plus qu'un valet. Et cette nuit là, après avoir expliqué l'état de la jument, elle prolonge le moment, sa question à Pablo pour savoir s'il n'avait pas eu froid rencontre les mots de Clavel « Pablo la sentit contre lui et son sang se remit à bouillir » ; c'est elle qui pose la main haut sur son bras avant qu'il ne l'entraîne dans la chambre. 

Château-Chalon_-_vieilles_maisons 2007  under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Auteur PRA

Au matin, Pablo demande à la jument qui vient se faire caresser si elle est calmée. La patronne qui passe avec ses seaux à traire, demande à Pablo s'il la remercie... Et le téléspectateur de seize ans que tout cela travaille remercie au delà de son trouble, pour la plénitude d'une adaptation hors du commun vers un livre à lire et relire, qu'il n'oubliera pas d'acheter...   
           
(1) La raque occitanisme de « râpe », « raffe », « raffle » en français. 
Le Dictionnaire des Régionalismes de France (2001, Pierre Rézeau) me rappelle que j'ai déjà croisé ce « bigos », fourche à deux dents recourbées (parfois trois ou quatre) chez Georges-Jean Arnaud « Les Moulins à Nuages » 1990, Fernand Dupuy « L'Albine » 2001 ; et sous forme de « bigot » chez Henri Vincenot « La Billebaude » 1978, et « bigot » et « raque » avec Marcel Scipion « Le Clos du Roi »1980... On dirait que Clavel a été oublié « [...] Là, armés de bigots à manche court, ils se mirent à piocher la vendange... »... Pardon de toujours devoir ouvrir les nombreux tiroirs gigognes de mon “ trop embrasse mal étreint ”... 
PS : dans « Canton de Coursan » 2005, Francis Poudou ne parle que de « croc ».