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dimanche 22 mars 2026

Lexique (9) La Noire, jument de Bernard Clavel dans « L'Espagnol »

 Hors le climat, le vocabulaire, le style et matériaux des maisons, dans « L'Espagnol », l'essentiel jusqu'au « bigot », notre « bigos » pour enlever la « raque » des foudres (1). Bref, la vigne du Revermont en dénominateur commun fait souvent écho à notre coin audois. 

Cheval Comtois endormi au salon de l'agriculture (1) 2013 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license Author Tsaag Valren. Dans notre article nous pouvons supposer que La Noire est comtoise, un trait comtois, trait léger, issu de l'ancienne race améliorée avec d'autres sangs, notamment l'Ardennais.  

Alors ce cheval, cette jument plutôt, La Noire ? laissons-lui le beau rôle 

* comme ils se doit avec tous ses congénères, on la dételle après le travail ; 

* depuis la cuisine, au bruit sourd qu'on entend, ils savent que c'est un coup de sabot de sa part ; 

* un jour, alors que de trop nombreux cailloux bloquent à plusieurs reprises un labour laborieux, l'expérience du vieux Clopineau (Léonce Corne [1894-1977] dans le téléfilm) confirme que la colère est dangereuse avec les bêtes. 

Menétru-le-vignoble_depuis_Château-Chalon 2007 under the Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license. Auteur PRA

* Image bucolique (page 201), parce que les Allemands arrivent et que toute la ferme pense se mettre à l'abri en bivouaquant au « Brûlis » une vieille terre en hauteur, abandonnée, à la limite des bois, lâchée dans un pré, étonnée de se retrouver libre, avant qu'elle ne réalise qu'elle peut brouter, la jument s'attarde auprès de ses gens (la promiscuité entre l'Espagnol et la patronne n'amènera encore rien). 

* Par une nuit fraîche mais suite à un jour chaud de printemps, une série de coups sourds, La Noire qui remuait beaucoup. 

Germaine, la patronne, à Pablo : 

« [...] c'est la saison qui la travaille. Vous n'avez qu'à fermer le portail et la laisser dans la cour, le frais de la nuit lui fera du bien... » 

Elle, qui avait rué dans la mangeoire désormais disjointe, se mit à bourrer la poitrine de Pablo « à grands coups du museau [...] En haut, la fenêtre du palier qui donnait sur la cour était ouverte. Pablo s'approcha, la patronne était accoudée à la barre d'appui... ». Elle lui demande s'il n'a pas froid ; galopade soudaine, pour voir, la femme et l'homme se retrouvent serrés à la fenêtre, La Noire fait des étincelles sur les galets de la cour, eux, au contact, vont s'appuyer, leurs bouches se chercher et le reste... 

Dans une vingt-neuvième partie du roman, Clavel amène ses personnages à l'étreinte charnelle, en quelques pages. 
Pablo, l'Espagnol, au statut de valet, s'investissant pleinement pour cette propriété : intégré au point de vouloir s'implanter, il se permet même d'inciter la patronne a s'agrandir, à moderniser l'exploitation. Sa colère contre les cailloux de la vigne, sa vaillance jusqu'à l'épuisement ne peuvent empêcher « la sève de printemps », et puis il sent que le silence de la nuit est lourd, pas « celui d'une maison où la fatigue a tout endormi ». 
Elle, Germaine (Dominique Davray 1919- 1998), forte, « au corsage bleu bien plein », veuve de Lucien Bouchot (Paul Frankeur 1905-1974), généreuse dans l'effort, toujours occupée à tenir sa maison, faire manger bêtes et gens, à seconder dans la viticulture,  écoute celui qui est devenu plus qu'un valet. Et cette nuit là, après avoir expliqué l'état de la jument, elle prolonge le moment, sa question à Pablo pour savoir s'il n'avait pas eu froid rencontre les mots de Clavel « Pablo la sentit contre lui et son sang se remit à bouillir » ; c'est elle qui pose la main haut sur son bras avant qu'il ne l'entraîne dans la chambre. 

Château-Chalon_-_vieilles_maisons 2007  under the Creative Commons Attribution 3.0 Unported license. Auteur PRA

Au matin, Pablo demande à la jument qui vient se faire caresser si elle est calmée. La patronne qui passe avec ses seaux à traire, demande à Pablo s'il la remercie... Et le téléspectateur de seize ans que tout cela travaille remercie au delà de son trouble, pour la plénitude d'une adaptation hors du commun vers un livre à lire et relire, qu'il n'oubliera pas d'acheter...   
           
(1) Le Dictionnaire des Régionalismes de France me rappelle que j'ai déjà croisé ce « bigos », fourche à deux dents recourbées (parfois trois ou quatre) chez Georges-Jean Arnaud « Les Moulins à Nuages » 1990, Fernand Dupuy « L'Albine » 2001 ; et sous forme de « bigot » chez Henri Vincenot « La Billebaude » 1978, et « bigot » et « raque » avec Marcel Scipion « Le Clos du Roi »1980... On dirait que Clavel a été oublié « [...] Là, armés de bigots à manche court, ils se mirent à piocher la vendange... »... Pardon de toujours devoir ouvrir les nombreux tiroirs gigognes de mon “ trop embrasse mal étreint ”... 
PS : dans « Canton de Coursan » 2005, Francis Poudou ne parle que de « croc ».