mardi 24 mars 2026

Le cheval noir de Louis. Lexique (11)

Lorsque j'allais voir Louis “ de la vigne ” dans son jardin extraordinaire, il avait 89 ans. Il est à présent dans sa 96ème année. Il n'a plus l'âge de soigner ses ipomées ( « Faut que je mette un roseau pour qu'elles habillent le lierre mort... » il disait), ses pavots, bégonias et hortensias non plus... nous n'allons plus au jardin mais nous gardons le contact, en toute amitié et confiance. Nous en étions à apprécier les qualités des chevaux de trait, ceux qui les menaient savaient ce qu'on pouvait obtenir de leur vaillance, il n'empêche, à côté d'une masse de huit quintaux ou davantage, la candeur est synonyme de bêtise, la méchanceté existe chez ces compagnons de travail, la prudence s'impose... 

Louis Sabater jamais sans Chouchou... 

Plein de bon sens terrien, Louis en témoigne :   

« ...Mon dernier cheval était noir, j’en ai eu beaucoup, y en avait des blancs, y en avait des noirs, y en avait un de péchard. Péchard (1) c’est marron tacheté de blanc mais surtout marron. Le dernier, c’est sûr, il était noir. D’ailleurs il a failli me tuer et après il est devenu gentil comme tout.

Les animaux, quand ils croient eux que tu leur as fait une crasse... Voilà ce qui s’est passé avec ce cheval. Ce cheval il était méchant. il n’était pas entier mais quand il est arrivé... On nous l’a vendu qu’il avait déjà 7 ou 8 ans et quand tu l’approchais il cherchait souvent à mordre. Une fois quand il a présenté les dents, j’ai voulu lui foutre un coup sur le mourre... sur le museau, que je me méfiais. Mais c’est qu’il m’a coincé contre le bat-flanc !  C’est qu’il a failli me tuer ! Une autre fois, j’étais à la vigne, je passais la gratteuse. Tu sais ce que c’est la gratteuse ? Pour couper la terre, quand on arrosait surtout, et il n’y avait que six rangées sur 100 ou 150 mètres avec d’un côté un champ, un armas et de l’autre un mailheul (2). Je faisais en travers et t’arrête pas de tourner et retourner. A un moment que le cheval il en avait marre de tourner et retourner, tout d’un coup, quand on arrive au bout, il refuse d’avancer et se fout à reculer. Alors je me suis mis le brancard sur l’épaule et en reculant on arrive à la jeune vigne du voisin. Si j’arrive à avoir quelque chose pour lui foutre ça, il s’arrêtera mais je n’avais rien pour le battre, pour qu’il arrête de reculer. Alors j’arrive à la vigne du voisin, y avait une souche neuve avec un tuteur. J’attrape la souche, le greffon et tout est venu avec et je lui fais péter un coup de tuteur sur le cul. Au coup de tuteur il a jeté les deux pattes en arrière, mais comme il y avait le brancard, il s’est tapé là, les chevilles, tu sais le creux au-dessus du sabot (2), les chevilles quoi, contre le brancard qui m’a protégé. Il s’est fait mal, il s’est foutu un tel coup qu’après il avait du mal à tenir debout.

— Il s’en est remis ? 

— Il s’en est remis avec la différence qu’après ça il était devenu gentil ! Il témoignait que c’était moi qui l’avait eu... je sais pas comment t’expliquer ça mais dans l’esprit de la bête, il a cru que j’étais plus fort que lui et ça été fini, il était devenu magnac comme tout... 

— Mon papète s'est fait mordre, une fois à la fesse... il avait les marques. Après il était obligé de prendre un gros bâton pour lui donner à boire... 

— Ils étaient nombreux, y en avaient qui avaient la foutre de mordre ! ». 
  
Tout dans ses pensées,  Louis poursuit  
« A la fin, chez Lautier, j'avais plus de cheval quand ils ont vendu la propriété. Et j'avais mes vignes aussi. Du coup j'allais tailler chez Ferry, à forfait. Quand l'héritier a vendu la propriété je me suis trouvé sans cheval pour travailler mes vignes... Comme tant d’ouvriers agricoles c’est comme ça qu’on s’en est sorti.  Et lui, au lieu de me payer, en échange il me passait le rotavator aux vignes. Comme je mettais de l'engrais tous les ans, une petite dose mais tous les ans. et bien je faisais 100 à l'hectare, même plus. J'en portais 90 à la coopérative qu'on pouvait pas davantage. Et le surplus, je le vendais, ça me payait l'engrais et les produits. J'ai fait ça jusqu'à la retraite... »

(1) synonyme de aubère. 

(2) le paturon , entre le boulet et la couronne ? 

PS1 : ce texte figure déjà dans le blog. 

PS2 : hier 23 mars, dans un reportage sur le Nord-Ouest de la France, une belle séquence sur les percherons (Arte)... 


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