Ah ! que ne sait-on apprécier à leur valeur vraie, que lorsqu'ils sont passés, l'harmonie de vie, la connivence de couple, le bonheur tout simplement ? Le temps d'une guerre, malgré la guerre, l'entente du couple se conjugue avec la prospérité toujours plus affirmée de la propriété viticole devenue domaine. On reconnaît bien là la détermination des immigrés qui, acceptant de ne plus espérer un retour, triment pour une place au soleil : ouvriers agricoles, petit à petit, petite vigne après petite vigne, ils assoient un bien qu'ils font fructifier après la journée.
D'un réalisme pathétique, le roman de Clavel se clôt mi figue mi raisin. Pas figue du tout, tout réfléchi, puisque la patronne, soumise à l'aîné qui se marie et vend pour une épicerie à Lyon, accepte de les suivre, laissant tomber sa maison, son capital, son amant, Jeannette, sa fille trisomique. Raisin, néanmoins, puisque, mal à l'aise, elle rachète quelque peu son lâche effacement en plaçant la petite chez les sœurs à Lons, mieux qu'à l'asile de Bourg. Et à celui qui finalement n'aura été qu'un valet, en plus des gages dus, ils laissent la cabane, la vigne abandonnée de « Brûlis », la jument qui peut encore porter...
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L'Espagnol s'accroche à son pays d'accueil... Franco dominant en Espagne, pouvait-il en être autrement (1) ? À côté de la cabane, il bâtit une écurie pour La Noire. Lui et son cheval sont très demandés, dans les bois, les vignes. À Jeannette proprette et bien soignée par les sœurs, tous les dimanches il apporte quelques gâteries, un raisin grappillé et surtout ces bouts de bois mort ou éliminés suite à la taille, biscornus, aux formes inattendues de poule, coq, canard et même de jument. Alors ils la font trotter La Noire. Pour Jeannette qui rit, Pablo s'écrie « Hue » et « Hau »...
Bernard Clavel et l'Espagnol comptent beaucoup dans ce lexique mais les pages, tant de livres que de la vie, sont faites pour être tournées.
Le travail avec les chevaux s'accompagnait de métiers afférents :
Le charron modulait son choix de bois pour monter chariots, tombereaux et jardinières (une charrette légère). Ils étaient au moins deux au village (Lucien Merle, Augustin Vieu) ; le cerclage à chaud des roues représentait une opération des plus fumantes et impressionnantes.
Le forgeron-maréchal-ferrant : à Fleury « [...] trois forgerons, maréchaux-ferrants : Irénée Cazals, les frères Alquier et, dans la rue des Barris, « Jean lou maréchal », Jean Arnaud, représentant également les cycles Terrot... » Caboujolette, 2008, François Dedieu. Plus qu'un, de mon temps, qui me fabriqua un tenillier à 50 F.
Le bourrelier : de base, le métier consiste à confectionner le harnachement des chevaux ; le rembourrage des colliers a donné son nom à la profession. Ils sont deux au village, Sire et Pierre Marty chez qui tout l'équipement du premier Lami, après Coquet, fut commandé. Son atelier où les hommes échangeaient jusqu'aux ragots était surnommé « L'Agence Havas ». (Je me souviens de Sire, Marceau, il me semble, de son prénom).
« [...] Un soir de fin décembre 1950, Pierre Marty (1), le bourrelier, porte la note de l’année (à moins que ce soit début janvier 51). Mon père lui offre un petit verre de « Kermann » et, à la radio (le fameux poste 10 lampes estampillé MF) on donne les nouvelles du soir et on parle du premier président de la IVe République, élu le 16 janvier 1947 : Vincent AURIOL, qui a promulgué un avis officiel demandant aux speakers de ne pas faire la liaison Vincent-T-Auriol, comme certains s’appliquent à la pratiquer. Et Pierre Marty de dire « Tant m’aimi aquelo liquou coumo toun Vincent Auriol ! » (« J’aime autant cette liqueur que ton Vincent Auriol ! »)... » Caboujolette 2008, François Dedieu.
(1) en octobre 1944, les immigrés espagnols ont cru qu'une occupation du Val d'Aran démoraliserait les Franquistes, inciterait le peuple à la révolte et les Alliés à agir. Huit jours après, le 27 octobre, les buts de guerre n'étant pas atteints, les troupes républicaines durent battre en retraite ; reconnaissant le régime de Franco, de Gaulle les fit désarmer...
(2) Une lettre de Fleury : «… quand tu reviendras tu trouveras beaucoup de vide. Marty le bourrelier est mort, on l’a enterré le jour de St Pierre des suites d’une opération de la prostate, ç’a été l’affaire de huit jours et il n’a pu voir le succès de son petit-fils Jacques qui est admissible à l’oral série B avec latin...» Caboujolette, 2008, François Dedieu. (envoyée au Brésil, soit entre 1953 et 1956, note JFD).
