samedi 15 octobre 2016

UNO BESTIO INTELLIGENTO / Lou chabal dal paure Pepi / La Cigalo Narbouneso.

Louis Sabater témoigne d’une réalité du travail avec les chevaux loin d’un idéal bucolique, ce qui n’a rien d’étonnant avec des animaux de huit quintaux en moyenne, généralement tranquilles mais pouvant s’emballer, à fortiori lorsqu’ils restent entiers. Ainsi la relation avec le cheval pouvait aller du rapport de force à la persuasion amicale. Après le gousset de Victor, la chronique de la Cigalo Narbouneso (1), UNO BESTIO INTELLIGENTO, nous raconte une fine harmonie complice entre Pépi et César son cheval. 


Pour l’essentiel, même si l’original vaut toujours mieux que la copie (pour ceux qui se décourageraient la traduction vient juste après) :

«... Alabets lou vielh Tridòli .../... nous countèt aquelo :
.../... Uno brabo bestio e valento e tirairo...
Uno annado.../... lou Pepi - lou temps èro penible - se louguèt per carreja la sablo. Atalabo Cesar al tambourèl e tres ou quatre cops per jour fasion l naveto dal riu al chantiè : lou Pepi abio calculat que tres cents palados fasion lou tambourelat es a dire un mièch mestre cube. Lou paure ome .../... countabo a tres cents. Alabets, plantabo la palo dins la sablo dal tambourèl, plegabo las chambrièiros, descoutabo, tirabo la barradouiro e après un parelh de mots aimables a soun coumpaghou, ajustabo :
- Cesar, nous cal parti... Anem... 
E lou chabal vous enlevabo lou tambourèl sans canho.
Un jour, sabi pas couci anèt, lou papeto, distrait per un vol de canards ou d’estournèls - èro un cassaire de crano bourro - countèt fins a tres cents cinq e metèt tres cent cinq palados dins lou toumbarèl.
- Cinq de mai ou de mens, se pensèt, es pas uno affaire !
Coumo de coustumo, plantèt la palo, pleguèt las chambrièiros, descoutèt, tirèt la barradouiro.
- Anem, Cesar, nous cal parti !
E Cesar, aquest cop, remenèt pas mai qu’uno glèiso.
- De qu’as que te pico bougre ? Sios pas cançat paimens ? Sios pas malaut ? Al diable vai nous pourtaran pas lou dinna aici sabes ! Anem Cesar, hi !!!
Pas mai que lou prumiè cop, Cesar nou bouleguèt.
Dal cop lou Pepi, demoro un moument pensatiu, agacho lou chabal, agacho la carreto, remiro la mecanico, grapo lou davant de la rodos per rambar lous calhaus, agacho lou coula, la ventrièiro, la sofro, palpo lou ventre de Cesar :
- Anem cesar, i dits, fagues pas lou mainatge... Sion toujour estats amics, es pas bèi que nous cal broulha.
Cesar remenèt las aurelhos !
- I a quicon de mai ou de mens, se pensèt lou Pepi, desumpèi d’ans e d’ans es lou prumiè cop, bèi, que sansalejo per parti... Mès sul cop, uno belugo gisclèt de soun cerbèl :
- Ia quicon de mai ! I a cinq palados de mai dins lou tambourèl !!! E lou Pepi mountèt sul véicule, traguèt cinq palados de sable : un... dos... tres... quatre... cinq...
Quand coumandèt Cesar, lou chabal partiguèt laugé coumo un pinsard !
Lou bougre voulio pla carreja tres cents palados, un mièch mestre cube cado cop, mès pas uno mico de mai !!!
Quand se dis paimens de las bestios !
E. Vieu ». 

Traduction proposée et ouverte tant aux suggestions qu’aux corrections :

Alors le vieux Tridoli nous raconta celle-ci :
.../... Une brave bête et vaillante et de trait...
Une année.../... le Pépi - l'époque était pénible - se loua pour charrier du sable. Il attelait César au tombereau et trois ou quatre fois par jour ils faisaient la navette du ruisseau au chantier : le Pépi avait calculé que trois cent pelles correspondaient à la charge, soit un demi mètre cube. Le pauvre (2) homme.../... comptait jusqu'à trois cents. Alors, il plantait la pelle dans le sable du tombereau, repliait les chambrières, enlevait les cales (3), tirait la barre (4) (fermant certainement le panneau arrière), prenait la bride (5) :
- César, nous devons partir... Allons...
Et le cheval vous enlevait le tombereau sans flemme (« cagno » chez Frédéric Mistral).
Un jour, je ne sais pas comment c’est allé, le papé, distrait par un vol de canards ou d’étourneaux - c’était un chasseur au quart de tour - finassa jusqu’à trois-cent-cinq pelletées dans le tombereau.
- Cinq de plus, cinq de moins, se pensa-t-il, quelle affaire !
Il planta sa pelle, comme d’habitude, replia les chambrières, enleva les cales, tira la barre.
- Allons César, il faut y aller !
Et César, cette fois, ne remua pas plus qu’une église.
- Quelque chose te pique, bougre ? Tu ne serais pas à bout ? Tu n’es pas malade ? Que diable, va, ils ne nous porterons pas le dîner ici, tu sais ! Allez César, hi !!!
César ne bougea pas plus qu’au premier ordre.
Aussi le Pépi en reste perplexe, il fixe le cheval, regarde la charrette, vérifie la mécanique (le frein), gratte devant les roues pour enlever les cailloux, regarde le collier, la ventrière, la dossière, palpe le ventre de César :
- Allons César, il lui dit, ne fais pas l’enfant... On a toujours été amis, ce n’est pas aujourd’hui qu’il nous faut nous fâcher.
César remua les oreilles !
- Y’a quelque chose de plus ou de moins, pensa Pépi, depuis tant d’années, c’est la première fois, aujourd’hui, qu’il hésite (dictionnaire Lo Congres) à partir... Disant cela, une étincelle lui jaillit :
-Y’a quelque chose de plus ! le tombereau compte cinq pelles de plus !!! et le Pépi monta sur le véhicule, enleva cinq pelletées : une... deux... trois... quatre... cinq...
Quand il commanda au cheval, César partit, léger comme un pinson !
Le bougre voulait bien charrier trois cent pelletées, un demi mètre cube chaque fois, mais pas un grain de plus !!!
Quand on dit que ce ne sont que des bêtes ! 


Toute ma reconnaissance renouvelée à Frédéric Mistral pour son magistral Trésor dòu Felibrige. Par le biais de cette histoire, retenons aussi quelques termes liés à l'attelage, au harnachement.

(1) https://culture.cr-languedocroussillon.fr/ark:/46855/OAI_FRB340325101_KI3_frb340325101_ki3_1947_0235/v0013.simple.highlight=cigalo%20narbouneso.articleAnnotation=h::b40b522b-69da-47c4-9e7a-1b6ff9dda435.selectedTab=thumbnail
(2) « pauvre » est souvent employé en occitan pour indiquer que la personne n’est plus de ce monde. 
(3) Chez Mistral, « descouta », dans le vocabulaire de la vigne, signifie aussi couper un courson. 
(4) les verbes « barra », « tanca » indiquent qu’on ferme une porte, un portail au moyen d’une barre... fichée au sol, dans les montants ?
(5) faire corps, s’unir à comme dans « Tarn s’ajusto a Garouno e Garouno a la mar » Dom Guérin ( Trésor dòu Felibrige)... la première affirmation serait-elle fausse... noue en reparlerons un jour...


Pourquoi les tombereaux hippomobiles sont-ils si souvent bleus ? 

Photos autorisées commons wikimedia :
1. Tombereau mécanisme auteur Vassil.
2. Tombereau Nages musée charrettes auteur Fagairolles 34.
3. Tombereau Vieilles charrettes auteur Isasza.

vendredi 14 octobre 2016

TOUR DE L’ÉTANG DE VENDRES (VII) / Upupa epops, l'apuput (1).


Et là, grosse déception, un grand portail d’alu zingué finit de fermer une clôture de barbelés : la voie est barrée sinon à droite, un sentier mais vers le centre de l’étang et vite fermé aussi, sans issue. Hésitations sur nos pas devant le grand portail, parce qu’il n’est pas cadenassé. Il s’ouvre... Est-ce parce qu’ils tolèrent le passage ? Est-ce parce qu’ils ne peuvent l’interdire ? Restons discrets, fermons derrière nous, la direction est bien tracée. Fausse joie, encore ces foutues barrières, galvanisées peut-être et rien pour conforter le promeneur dans ses possibilités. 
Le promeneur ! la race honnie, qui voudrait protéger l’espace et les petits oiseaux ! Tous les vingt mètres, les pancartes "Chasse gardée" extériorisent clairement que tout est réservé pour les riches dont cette caste de parvenus politiques du Conseil régional par exemple ! Des élus s’arrogeant des privilèges, si ce n’est pas illégal, cela ne peut se faire que dans une république de copains et de coquins. On sent bien qu’une minorité outrecuidante n’a de cesse que de faire pression jusqu’à ce que le public en vienne à rebrousser chemin, à force de douter de son bon droit ! On sent bien que deux France se font face et s’opposent... jusqu’au clash cyclique qui, pour un temps, redescendra les nantis dézingués d’un cran ! A un certain niveau, « La Propriété c’est le vol ! » (1)
J’aurais dû aller demander à la mairie ! 
Et si les vaches se pointaient ? Plutôt monter sur ce Puech Blanc. Nouvelle opération de portage vers la garrigue avec la certitude que la solution est là-haut, que l’obstacle sera contourné !
Catastrophe ! la garrigue est quadrillée de barbelés ! Avec la sécheresse et les bêtes qui ont dû tout racler avant, tout est roussi, tout est poussière entre les touffes cachectiques ! Ce n’est plus qu’une steppe inhospitalière étouffée par une aridité létale. Deux huppes volètent pourtant ! Vision surréaliste ! Nous nous étonnons de voir un si bel oiseau dans cette désolation ! Mon fils remarque que lui, au moins, a vu deux lapins... ça donne courage pour la suite. 


La suite ? Une fuite grâce à un petit azerolier dévitalisé qui griffe encore tant il nous en veut de le bousculer dans sa torpeur pour la survie. Florian montre sa roue avant qui se déballonne :
« N’enlève pas l’épine, qu’elle se dégonfle ! » 
L’épine est si grosse (d’un acacia adapté aux calcaires squelettiques ?) qu’elle me rappelle celle qui servait autrefois à curer les escargots !
Gagnons le saillant du Puech Blanc : en bas de l’escarpement, le chemin de Lespignan ! Finis les barbelés, finies les barrières ! Dans les prés, une cohorte de bouviers joue aux gardians... Une bouvine se pavanant dans une Camargue petitounette d’une basse plaine de l’Aude trop exigüe ? Est-ce plus positif que la perception que j’en ai ? 


Mon vélo aussi a crevé, de la roue arrière qui plus est. Même à l’idée qu’en poussant, il faudra trois bonnes heures pour rentrer, un papa se doit de rester zen, confiant, positif. Surtout ne pas abandonner, ne pas appeler à la rescousse : un rapatriement ravirait trop certains esprits piqueurs... Dans le raidillon, des détritus, un cadre décharné de bicyclette, de nombreux débris de verre ajoutant à notre répulsion envers une nature torturée qui nous rejette comme pour mourir tranquille.
Dérapages avec un vélo sur l’esquine. Un mieux lors du second portage. On n’est pas des dégonflés, la trousse, la pompe, c’est pas pour faire joli ! Il ne reste pas grand-chose des deux litres d’eau mais un simple humectage permet de localiser les trous. Florian veut goûter... c’est bon signe... 
Difficile ensuite d’enlever le cambouis des mains mais nous voici bien remontés, gonflés à bloc ! Tant pour la mécanique, le moral que pour le physique, c’est reparti. 
Le paysage redevient aimable tournerait-il le dos aux prés à vaches. En haut d’une combe domestiquée, le moulin de Lespignan capte les rayons apaisés d’un été déclinant. Des pièces de vignes déjà à l’ombre, monte la douceur rassurante d’une campagne choyée. Est-ce la rancœur qui pousse à contrebalancer ainsi ? 


Restent les huppes dont la seconde upupa epops, l'apuput, "apeupeut" phonétiquement en occitan, qui nous précédait de quelques coups d’ailes, se demandant si nous savions qu’elle était là pour les bouses sèches où se cachent de délicieux insectes (3).  


(1) lire "apeupeut"
(2) Proudhon déclarant que de le dire ainsi était aussi direct et vrai que de clamer que l‘esclavage est l‘assassinat ! 
(3) ces oiseaux devaient être plus nombreux du temps du crottin de cheval... 

photos autorisées : 
1. Upupa_epops flickr Author Julio Caldas from Lisboa Portugal. 
2. épine acacia pixabay. 
3. Upupa_epops Auteur Luc Viatour  www.Lucnix.be.