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mercredi 2 septembre 2026

ON TAPE DANS LA RUE...

On tape dans la rue. Je feuillette un recueil tout petit, de Pierre Requi, instituteur public « 115 Problèmes Récapitulatifs Sans Solutions A l'usage des candidats au Certificat d'Études Primaires » ... 

Il n'est pas fait mention de l'éditeur, de l'imprimeur... 

On tape dans la rue, des coups sourds qui résonnent, sur du bois on dirait, un tonneau sinon une comporte en ces temps de vendange... pourquoi pas une comporte sauf que, de temps à autre, lorsque ce n'est pas une remorque vide brinquebalante et sautant sur sa paire de pneus enflés (il faut dire qu'un peu imbu par son activité prioritaire, le tracteur appuie trop allègrement sur le champignon...), on n'entend qu'un moteur de machine à vendanger qui passe, très bruyant comme pour expliquer une suralimentation liée à la performance sollicitée. 

Illustration de la lecture « Les tonneliers », La Vie rustique, André Theuriet, (Tallandier, édit.). Du manuel « Le livre unique de français » cours moyen de L. Dumas chez Hachette.

Mais j'entends taper sur du bois, ça résonne dans l'air, ça résonne en moi... les coups, le bois, le recueil de problèmes, la résonnance et c'est l'atelier de Gustave, dans les copeaux l'artisan au mégot de maïs toujours au coin des lèvres, Rouquier, le tonnelier aux tintements des coups en force sur les douves, ces douelles qui s'épaulent. Les cercles de fer compriment jusqu'à compacter le chêne ou le châtaignier passé au feu, qui sent si bon. 

Gustave, nous le voyons travailler en passant, avec son père encore ; nous humons les fumées odorantes depuis la cour de l'école juste en vis-à-vis, derrière le mur... Là où, avant que la cloche ne sonne, risquant la punition, nous nous haussons sur la pointe des pieds pour, au-dessus du verre dépoli des hautes fenêtres du préau, voir passer le cheval, son chariot de raisins, le pissat laissé et le crottin que les petites vieilles d'en face se hâtent de ramasser...  

On tape dans la rue... pardon s'il y a moi d'abord... il faut bien commencer par un commencement mais qu'est-ce qu'il racontait papa, déjà sur l'école ? Entre autres, que la classe de l'après-midi débutait à 13 heures (heure nouvelle ? heure vieille ?) et qu'il arrivait que le retardataire s'entende dire par un passant « A l’escolo, qu’a picat uno », qu'un coup a sonné au clocher. 

« ...En lisant André Chamson. Ce qui est intéressant, c’est de découvrir au détour d’une page un terme local languedocien, francisé pour la circonstance, tel, page 121 « le repic » : « Le repic de 5 heures vient de sonner à la longue horloge dont le fronton de bronze doré, disposé en faisceaux d’armes et de drapeaux dans le goût du Directoire, étincelle à côté de la panetière. » (tiré de « Roux le bandit »). Il faudra que je relève quelques-uns de ces mots précieux... » : repéré dans « Caboujolette », Pages de Vie à Fleury-d'Aude II, 2008, François Dedieu. 

Et le Certificat d'Études ? Le premier des 115 problèmes s'énonce ainsi : 

« Une bourse contient 91 pièces de 5 frs et de 0 fr. 50 formant la somme de 176frs. Quel est le nombre de pièces de chaque espèce ? » (1).

Sous le bras, en gibecière aussi, le cartable... Première lecture du  « Livre unique de français » toujours de L. Dumas chez Hachette, 1928. 

« René va à l'école », première lecture du premier livre de L. Dumas « Le livre unique de français », Hachette 1930.
 

Hier 1er septembre, la rentrée des classes... Mes arrière-petits-neveux sont partis, cartable sur le dos (2) et au moins l'un d'eux, sur roulettes... quelle évolution aussi depuis la poignée puis les bretelles manière de soulager la colonne et à présent les roulettes pour ménager le dos... Mon dernier des grands attaque sa licence de chinois, loin là-bas, à La Réunion... 

On tape dans la rue... Ça a dû me taper dans le ciboulot aussi... 

À propos des 115 problèmes (« un nombre aussi restreint que possible »), cette note de Pierre Requi, instituteur à Lodève (Hérault). (Il y a bien Jean-Luc Requi il semblerait impliqué en politique à Lodève mais rien sur Internet sur l'instituteur public, une appellation trouvée aussi chez Joseph Pagnol, père de Marcel...  

(1) Vous avez trouvé ? sans tricher ? Moi, je ne l'aurais pas eu le CEP ! disqualifié par le long laps de temps, même par intermittences, qu'il m'a fallu pour poser mes équations du premier degré... Chapeau, surtout que la dictée aussi était des plus gratinées ! Chapeau les récipiendaires qui pour la majorité, versés dans la vie active, n'allaient pas plus loin !   

(2) le premier à Fleury avec, à la mode tchécoslovaque, le cartable sur le dos, je ne vous dis pas les quolibets, les moqueries jusqu'à se passer la casquette qu'ils m'avaient prise...  





mardi 6 février 2018

AUX MARCHES DE L'AIGOUAL, LE VIGAN / André CHAMSON, Jean CARRIERE.



Le Vigan, la soie, les bas de luxe. André Chamson (1900 Nîmes – 1983 Paris) confié à sa grand-mère, le temps des vacances. Si, devenu académicien, il suivit la voie par excellence de la méritocratie jacobine, il fut homme de convictions, pour le Front populaire, le soutien aux républicains espagnols, la résistance dans laquelle il s’engagea malgré ses idées pacifistes de jeunesse. Son œuvre raconte la vie dans les Cévennes, l’homme aux prises avec une nature sans pitié. Avec le temps, il s’attachera à témoigner de la rébellion déterminée des Camisards confrontés aux dragons d’un Louis XIV devenu dévot après avoir engendré seize ou dix-sept enfants naturels… un « grand » roi par ailleurs ! Au col de la Lusette, sur les pentes de l’Aigoual, sa tombe porte l’inscription « REGISTER », résister[1] en occitan[2] du Vivarais.



« Dans l’ordre humain, je ne connais rien de plus beau que cette aventure héroïque d’un peuple montagnard qui semble avoir voulu donner la preuve de la primauté de la conscience humaine » André Chamson, 1935.



Au Vigan toujours, avec Jean Carrière (1928 – 2005), Goncourt en 1972 avec l’Épervier de Maheux, la porte sud des Cévennes ouvre sur une nature rude, rêche, à l’opposé de la plaine plus conciliante. Le milieu modelant les consciences a poussé une majorité de Cévenols à refuser viscéralement un catholicisme corrompu, suppôt du pouvoir, versé dans la vénalité, les plaisirs terrestres, au point d’atteindre au puritanisme. 
Après André Chamson, Jean Carrière en témoigne avec son personnage principal, contemporain des années 50. Dernier habitant d’un hameau où il est déraisonnable de s’accrocher pour seulement survivre, Abel dont le père s’est marié de justesse grâce à des lettres d’amour recopiées sur un magazine, s’entête à trouver de l’eau après que la source se soit tarie. La Noiraude, la femme, est finalement redescendue au village, auprès des siens :  



« … Le matin, il fallait se laver à la source, boire où venaient boire les sangliers ; la barbe, il ne la coupait plus. Plus de femme, à quoi bon se raser… »



Abel a son secret, il fait sauter la montagne à coups d’explosifs. Il a sauté avec. Accident ? Suicide ? Il mourra enseveli.



Ici le hameau éteint d’Abel, là-bas celui rallumé de Panturle. Ici un néant après sa mort, là-bas, la réhabilitation de Florette grâce à Manon, sa fille. Ici le maquis, là-bas la garrigue. Ici la montagne austère, là-bas la plaine souriante. Étrange point commun, la quête primordiale de l’eau, le rôle des explosifs… Gravitation dissymétrique autour d’un même barycentre de deux écrivains formidables : Carrière, Pagnol.




Le Mont Aigoual[3] « château d’eau » avec les sources du Tarn, du Gard, de l’Hérault. Mont de tous les records : rafale de marin en tempête à 360 km/h ! 908 mm de pluie, 186 cm de neige, 120 cm de givre en 24 heures ! Le Mont Aigoual, une arène que se disputent les influences de l'Atlantique et de la Méditerranée... 

Aigoual des camisards, des maquisards… le repaire de Castanet[4], ce chef qui, prenant pour femme Mariette, de bonheur exalté libéra d’un coup vingt-cinq prisonniers. Par malheur, une milice catholique prit Mariette, lui promettant un sort tragique. Un homme de cœur comme Castanet ne pouvait laisser faire : il fit irruption à Valleraugue d’où il repartit avec une femme en otage. Ce fut, paraît-il, le seul échange de prisonniers de cette guerre ignoble.

Des ombres hantent l’Aigoual quand la grisaille accroche ses nuées sur ses pentes. Mais par beau temps, serait-il plus incertain, il offre un panorama exceptionnel du Puy-de-Sancy au Monte Viso en Italie, du Mont-Blanc au Pico de Aneto en Espagne et à ses pieds, les chances sont plus grandes de découvrir tout le Golfe du Lion, depuis Marseille jusqu’au Cabo de Creus !   




[1] Inscription gravée dans la pierre par Marie Durand, sœur d’un pasteur du Désert et pour cette raison, prisonnière 38 ans à la Tour de Constance (Aigues-Mortes) (les hommes étaient envoyés aux galères)… Louis XIV ? Un grand roi…
[2] Chamson Majoral du Félibrige qui écrivit aussi des poèmes en occitan se laissa embringuer dans une secte d’auteurs irrédentistes revendiquant seulement le parler de Provence. Dommage !
[3] Jean Carrière a habité quarante ans au pied de l’Aigoual.
[4] J’avais dix ans. Mon professeur de piano, Mlle Florac ou peut-être était-elle de ce bourg des Cévennes m’avait raconté cette histoire que je retrouve non sans émotion, par André Chamson :  http://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2016/11/98fb1c59e84c9626e119a3fe0fa1668f.pdf 

Photos autorisées : 
1 & 2. wikimedia commons Le Vigan Author DePlusJean / André Chamson en 1962. 
3. flickr : versant ouest de l'Aigoual.