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lundi 13 février 2017

LES PYRÉNÉES SE SOUVIENNENT... / Guerre d'Espagne, Corbières


Belles, les montagnes immaculées. A gauche, le Canigou sous sa capuche blanche ; vers l’ouest, des cimes, des pics se tenant par la main, festonnés de neiges. Les nuages poussés par le marin n’apposent pas encore leur couvercle gris, le soleil encourage la fleur d’amandier, les branches dénudées s’éveillent. Et cette porte des Corbières où il faudra s’arrêter mais une autre fois puisque ce vendredi 10 février, nous partons accompagner une grand-mère à sa dernière demeure. 



Petit village, petite église, petits platanes. Petit parvis fermé par une grille d’avant sur la murette, ouvert sur les chants déjà printaniers des petits oiseaux. En contrebas, des jardins, un filet d’eau claire trop modeste pour le fossé bétonné où l’eau boueuse et grondante des aigats (1) s’engouffre régulièrement. 


La carrure bienveillante, le prêtre descend les marches. Il tient à saluer les proches puis, d’un signe de croix, le corps. Pour une messe anodine, il aurait quelque chose du curé de Cucugnan. Mais quand il s’adresse à la morte, sous les voutes romanes du choeur, les références aimables s’effacent... Joséphine, arrivée d’Espagne pendant ou après la guerre a célébré sa communion dans cette petite église de Saint-André. Si son vouvoiement, serait-il de politesse, marque une certaine distance, d’un coup, toute la chaîne enneigée des Pyrénées s'immisce par le petit portail tourné vers les petits platanes, le petit parvis, les jardins aux petits oiseaux ! 


C’est que le grand Sud, derrière, est si longtemps resté bloqué sur la ligne de crête, la frontière espagnole ! Pour un Audois né onze ans plus tard, cela se dévoile encore peu à peu et ça marque à jamais : telle un tsunami, la guerre civile a débordé sur notre versant. Les belles lignes d’Armand Lanoux sur cet hiver 1939 à Banyuls, froid et neigeux (Le Berger des Abeilles), reviennent aussitôt travailler la mémoire. Une mémoire imaginant aussi Antonio, réfugié républicain, dans une rue de Collioure, faisant passer un papier déjà froissé à un passant qui a pris les mots pour des fadaises et qui n’a pas compris et réalisé qu’il allait jeter le dernier poème de Machado.

Choquant, l’exode, de Cerbère aux cols les plus hauts vers l’ouest, cachés presque sous un épais manteau de neige. Émouvant, ce flot d’exilés mêlant les humbles et des moins à plaindre, des anonymes et des sommités. Déstabilisant de réaliser que la religion démontrait ici, dans ce piémont refuge, au sein de la petite église protectrice, un pouvoir rassurant tandis que là-bas, par l’entremise d’un même officiant, complice du franquisme, elle étreignait le pays d’une main de fer.

Le cercueil défile par les rues, devant la cave du grand-père, ensuite, non loin de la maison aux volets bleus. Contre un mur, au fond d’un jardin, les pompons jaunes et moirés d’un mimosa d’Australie... « Seulement les grand-mères, madame Rostaing, c'est comme le mimosa, c'est doux et c'est frais, mais c'est fragile... » ... Marcel Pagnol... Et la famille qui marche devant prend le pas sur l’Histoire. L’Histoire peut aller dans tous les sens... La Géographie est plus sage même si tous ces ruisseaux d’eau claire dénotent dans les Corbières. C’est que la tempête Marcel (encore lui) est passée il y a peu. D’ailleurs le panneau électronique de la mairie informe qu’on peut se signaler si les intempéries ont causé des dégâts aux cultures.

La route repart vers le nord, les grands domaines aujourd’hui cotés. Au sortir du village, la famille, parents et petits-enfants, se tient encore devant les cyprès chenus du cimetière. A l’horizon, éblouissantes de neige, les Pyrénées se souviennent pour ne pas qu’on oublie, même si tant de témoins, Antonio ou Joséphine, dorment désormais de leur dernier sommeil.  

(1) un aigat est un épisode pluvieux violent lié à une dépression s’enroulant vers l’ouest et bloquée par les bordures montagneuses du Languedoc-Roussillon : Cévennes et piémont pyrénéen (dont les Corbières). Mais quand la doxa météo ressasse ses « épisodes cévenols » comme elle radote sa « tramontane », c’est toujours la niveleuse assimilatrice francilienne en action.


Crédit photos : 1. Canigou depuis Ille-sur-Têt. author Babsy 
3. Saint-André-de-Roquelongue Église auteur Methos31 
4. Canigou depuis le Barcarès  author Leguy French Wikipedia