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mercredi 2 novembre 2016

LES CORBIÈRES XVI / VERDOUBLE / Paziols... sous les feux, sous les eaux...


Au débouché des Gorges du Grau, le Verdouble aborde son troisième bassin, partagé entre Tuchan et Paziols. Malheureusement, dernièrement, début septembre, du jour au lendemain, le tableau bucolique a fait place à un paysage de désolation : en cause, un feu monstrueux ! Attisé par un vent violent, rendu plus furieux encore par une sécheresse excessive, l’incendie a ravagé les garrigues, les pins et même les vignes, coupe-feux moins efficaces qu’autrefois. Quand on sait qu’il faut un demi-siècle pour voir la nature régénérée... Et pour reconstituer un vignoble ? plus ou moins une quinzaine d’années ? C’est beaucoup dans une vie (1)... 

https://www.youtube.com/watch?v=e2UaqHFzrp4

Voilà longtemps qu’on la connait la hure de sanglier sur du carignan étoffé de grenache et de syrah. Tous nos vœux pour que la destinée de ses vins, si typiques et loyaux, se poursuive alors que la moitié des vignes du Languedoc a été arrachée (2). Et désormais, l’irrigation est subventionnée, ce qui semble paradoxal avec les faibles productions de qualité et, par ailleurs, l'évolution plus sèche du climat. 


Cette idée d’irriguer a même eu une incidence sur une affaire qui a mis ce terroir du Fitou des Hautes Corbières sous les feux de l’actualité. A Paziols plus particulièrement, les esprits se sont échauffés entre ceux qui acceptaient et ceux qui refusaient de confier à Lafarge la construction de deux lacs réservoirs. Les seconds s’opposaient surtout parce que le projet prévoyait pour le cimentier l’exploitation d’une carrière de granulats qui, au bout de trente années, aurait donné le second lac, avec, entre temps, pour la population, la pollution, les camions et rien pour la commune. Néanmoins, après deux ans de bataille, et non seulement à cause d’un lézard mis en péril par le projet, le cimentier, rendu à une vision plus raisonnable du développement durable (ce sont presque ses mots), a préféré abandonner.

Certains y verront un épisode de la lutte toujours recommencée entre les gros et les petits, l’âpre rivalité entre pots de fer et pots de terre, entre dominants insatiables et dominés rétifs. Les premiers voulant toujours garder la main pour exploiter les seconds. Ainsi, au Moyen-Âge, les moines de Fontfroide qui s’étaient rendus maîtres des moulins et ruisseaux forcèrent les Paziolais à détruire volontairement le leur de moulin, pour moudre chez eux en échange de quelques avantages dont les droits, certains jours seulement, de pêche et d’arrosage.

Ces luttes intestines, bien que chroniques, passent au second plan puisque cette zone frontière a, par définition, causé bien des malheurs. Périodes noires, sous le feu des invasions ou des guerres. Invasion des Sarrasins vers 720, qui, lorsqu’ils ne déportent pas en esclavage, soumettent à l’impôt des habitants par ailleurs obligés de travailler pour l’occupant. Incursions, durant des siècles, des troupes espagnoles qui pillent, rasent, emprisonnent et rançonnent. A partir de 1659, un mieux néanmoins, pour Tuchan et Paziols, quand le Traité des Pyrénées repousse la frontière avec l'Espagne, plus au sud.

Conflits pour l’eau, à cause de l’eau, menaces que font courir l’eau qui court et l’eau du ciel.
Le nom de Paziols viendrait du latin « paludis », signifiant marais, qui a donné « paludisme ». Un marécage occupait ce bassin qui voit le Tarassac apporter au Verdouble. Les moines de Fontfroide l’auraient asséché en creusant le Mayrat mais un lac réapparaît si un aigat (à présent on dit plutôt « épisode méditerranéen » qu’« épisode cévenol ») déverse son déluge. Les locaux, les journaux parlent d’un « lac éphémère » qui n’est sans doute pas sans rapport avec l’importance des eaux invisibles. 



« Le feu, on l’éteint mais l’eau on ne l’arrête pas » affirme le dicton. Les 12 et 13 novembre 1999 ont vu un aigat exceptionnel (3) s’abattre uniformément sur une diagonale SE-NO, des Corbières maritimes à la Montagne Noire. Le secteur qui nous intéresse, justement, a subi les crues à partir de Padern, à cause du Torgan, mais la catastrophe est surtout venue du Petit Verdouble qui passe en bas de Tuchan et de son affluent la Donneuve avec laquelle il forme le Tarassac. Les deux pics de crues furent les plus forts au confluent du ruisseau des moines, le Mayrat. 

Pour ne pas poursuivre avec une note négative s’ajoutant aux tristes épisodes dus au bellicisme si particulier à notre espèce, allons voir, à Paziols, la fontaine dite « de Cucugnan ».
Dans un banc de poudingues (4) une source, modeste mais pérenne appelée « de Pégugnan » aurait déjà intéressé les Romains. Au XIIIème, elle constitue une dot apportée à la maison de Cucugnan. Pour notre période, la fontaine a appartenu à Maître Albert Malaviale, ancien bâtonnier au barreau de Perpignan, qui en 2006, ena fait don à la mairie. Depuis, celle-ci a pris soin de nettoyer, de remettre en état le site.

Et pour une conclusion souriante tant le Verdouble est plus un miracle qu’un mirage, la brillante inspiration de Nougaro se propose.

« ... Mais si tu aimes la chanson
De son hameçon
Si tu aimes le son, le son de son âme,
Elle te servira comme un échanson
Les flots fous, les flots flous
De ses fraîches flammes... »
Au pied de chez moi, coule une rivière : Le Verdouble. Claude Nougaro.

C’est vrai que la chanson de l’illustre balladin de Paziols complète le fond sonore du « menu flot sur les cailloux ». Sa mélodie et ses mots poursuivent la rivière magique. Sur ses rives, on voit les baigneurs de l’été, les jardins, les moulins des moines, les premières caunes dont le Barran de la Mousque d’Ase qui annoncent, plus en aval, celle du séjour, sur ses bords, du plus vieil européen, l’Homme de Tautavel.
 Merveilleuse petite rivière qui nous fait rebondir de surprises en surprises et qui quitte le bassin de Paziols et Tuchan, encore avec des gorges, seraient-elles pitchounettes. 
Verdouble toujours capable de nous replonger dans son imaginaire fantastique !       

(1) lire le compte rendu de Vincent Pousson http://ideesliquidesetsolides.blogspot.com/2016/09/les-larmes-et-les-flammes.html
(2) le chiffre d’affaire de l’arboriculture dépasserait celui de la viticulture.
(3) 36 morts ou disparus, plus de 400 communes sinistrées, 14 ponts emportés, 6000 ha de vignes détruits.
(4) il est fait mention aussi d’un tènement de galets roulés propice à un vin de qualité : les poudingues du Pilou.  



photos autorisées commons wikimedia
1. Tuchan église author ArnoLagrange
2. Paziols author Frachet
3. Paziols_(France)_Vue_du_village auteur Serbus
4. Château d'Aguilar "fils de Carcassonne" author Yeza