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mardi 15 avril 2014

CORBIÈRES, MYSTÈRES (III) / Fleury d'Aude en Languedoc

Déjà les prémices d’un pays suspendu... 


    Cette évocation aussi, est restée suspendue aux années 60 : je vous ai parlé, dans un précédent billet, des pensionnaires du collège Victor Hugo et du car pour Mouthoumet. Les Corbières à l’esprit, c’était aussi  quand on sortait de Narbonne, direction Toulouse, par la Place des Pyrénées... Passons sur les lendemains de victoire du Racing, surtout si les vaincus, au retour, comme sous des fourches caudines, devaient traverser la ville pavoisée !.. 
Cap sur Cap de Pla et ses collines pelées qui ne pouvaient qu’interpeler sur une contrée mystérieuse et après le pont de Montredon, au bout du ruban d’asphalte partant à gauche, les ruines perchées, le défilé, les falaises blanches entretenaient une curiosité grandissante pour une destination insondable, quelque part au sud-ouest. 
Dans les années 70, bizarrement, c’est un film (1) qui m’a encore fait penser au pays suspendu (2) des Corbières. Bizarre, en effet qu’une vallée cachée des Alpes ait pu rappeler notre piémont pyrénéen. D’autant plus étrange que la vallée du film échappa, elle, aux affres de la Guerre de Trente Ans tandis que nos Corbières ne furent pas épargnées, quatre siècles plus tôt, par la répression démocidaire des barons du Nord, lors de la croisade dite des Albigeois. 
Passez-moi, en attendant, ces parenthèses et anachronismes révélateurs sur celui qui croit toujours tenir le porte-plume et ses idées embrouillées, les ferait-il courir sur le papier.

    Les éclaireurs des Corbières régentés par les 1230 mètres du Pech de Bugarach viennent mourir contre les collines du Minervois, fédérées, elles, par les 1211 mètres de la Montagne Noire (3) au Pic de Nore. Entre les deux groupes de bourrelets, géologiquement apparentés et pourtant coupés par un sillon tectonique, le fleuve Aude, sans rien d’un entremetteur, persiste avant tout à trouver sa voie vers la mer, accompagné par le Canal du Midi. Le voyageur, lui, entrant dans les terres, demeure libre d’imaginer un pays suspendu qui a su d’autant mieux préserver ses secrets. 

Avancées des Corbières.

    On croit seulement le border, ce massif prépyrénéen, alors que, depuis Narbonne, la nationale aujourd’hui déchue en traverse les ultimes aboutissements, d’abord, les 9 kilomètres, par Montredon-des-Corbières, ensuite, après les basses terres de l’Orbieu confluant avec l’Aude (traversée de Villedaigne), sur 7 kilomètres, entre Lézignan-Corbières et Moux.

    En sortant de Narbonne, la route et le rail longent des lopins entretenus qui dénotent d’autant de goûts, talents et penchants empreints de sagesse terrienne pour les fleurs, les légumes et les arbres fruitiers. Ces « hortes » (4) à la périphérie de la ville laissent vite place à un paysage semi-désertique : les arbres ont disparu et une rocaille nue donne corps aux collines où une garrigue rase s’oppose radicalement à la luxuriance des vignes de la plaine. A partir du lieu-dit Cap de Pla où les restes de fours à chaux confirment l’ascendant des calcaires, les Ponts-et-Chaussées ont même renoncé à aligner les platanes le long du goudron. Sur un versant, un chemin dans la pierre, rouge de la décomposition chimique des sols, voudrait nous emmener au Far-West.  Au pont de Montredon, où depuis 1976, le souvenir d’événements tragiques prévaut (5), laissons-nous cependant gagner par le mythe de la piste pionnière puisque à gauche, vers le sud-ouest, c’est la route des Corbières qui s’élance, auréolée déjà par les vestiges d’un château-fort au-dessus d’un canyon. Vers Carcassonne, Montredon-des-Corbières fait alors figure d’étape (6) et la présence d’un cabaret invitant à une halte nocturne ne devrait pas étonner davantage que celle d’un saloon au pied des Rocheuses. A peine peut-on imaginer un numéro de girls qu’un décor de ruines antiques dignes d’un parc d’attractions nous ramène aux vestales romaines... Sûr, la singularité des lieux inspire ! Passé le Col de la Muette, on resterait sans voix, non pas parce que ledit col semble plus bas que les cinquante mètres du carrefour de Névian mais parce que la vue s’ouvre sur la plaine de l’Aude jusqu’à la Serre d’Oupia, au fond.

(1) « La vallée perdue » (The Last Valley / 1971) avec Michael Caine dans le rôle du capitaine des mercenaires et Omar Sharif dans celui du maître d’école d’un village tyrolien. 

(2) des pays plutôt, comme le pluriel "Les Corbières" le laisse entendre.

(3) Le sillon audois, drainé d’ouest en est par le Fresquel et l’Aude forme une large gouttière entre les Corbières et la Montagne Noire.

La Montagne Noire, beaucoup plus homogène que les Corbières, se prolonge à l’est avec les Monts du Minervois appelés aussi Avant-Monts (822 m au-dessus des hameaux de Copujol et Pez). Des Avant-Monts qui se font remarquer jusqu’aux environs de Bédarieux, même s’ils changent de nature après l’estafilade (Roquebrun) favorable au passage de l’Orb vers Béziers.    

(4) version francisée de"órt" en occitan, dérivé du latin "hortus" qui a donné "horticulteur" par exemple en français, (sauf erreur de ma part). A Fleury, un quartier, entre maisons et campagne se nomme "L'Horte" (ce qui devrait se retrouver pour nombre de localités du Sud). L’expansion de la ville et les aménagements liés à la rocade ont bien sûr fait disparaître ces jardins. 

(5) le 4 mars 1976, suite à une demie-heure d’une fusillade nourrie entre les viticulteurs et les CRS, on dénombra plusieurs dizaines de blessés et la mort du vigneron Emile Pouytès et du CRS Joël Le Goff. Et près de quarante ans plus tard, la polémique continue et chacun des camps honore "son" mort à part, à une date différente, en toute inhumanité... 

(6) Pins, platanes, pechs boisés qui compensent cette zone industrieuse et ce rond-point des temps modernes où des palmiers de Chine ne survécurent pas au parasite... Espérons qu’ils sont les seuls fantômes des illusions sur la croissance perpétuelle promise !

photo autorisée wikipedia / Aude relief.