mercredi 24 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (2)

 « Antoine, conte de Noël. 

(2. Cadeaux rêvés des petits garçons.) 

Je suis allé tous les soirs écouter « Nadalet ». Ce sont les cloches de notre vieille église qui sonnent à toute volée pendant dix bonnes minutes, le soir venu, chacun des dix jours qui précèdent la fête de la Nativité. Un silence, et le carillon reprend, annonçant aux braves gens la bonne nouvelle, le grand événement. Chaque jour, le nombre de reprises diminue. La dernière fois, c'était hier, juste avant la toilette de la cheminée. J'étais sorti de la cuisine et, accroupi derrière le portail de l'écurie, qui présente presque à hauteur de mes oreilles un trou triangulaire à la jonction de deux planches, j'écoutais, ravi, les vibrations du bronze. Seul, notre cheval Lamy, à l'autre bout de l'écurie, était témoin de mon escapade, et je l'entendais parfois renifler ou mâchonner son fourrage… 



Et cette messe qui n'en finit pas ! Il faut pourtant que j'aille voir chez tante et chez grand-mère si je n'ai pas encore quelque présent. Mais quoi ? Rien n'a transpiré des conversations. Et ce que je voudrais est beaucoup trop cher : depuis près d'un mois, tous les soirs, assis en tailleur à même le carrelage, je choisis chez les petits voisins, les trois fils du maçon, mon cadeau idéal. Ils reçoivent le catalogue en couleurs des Galeries Lafayette. C'est commode, et il comporte tous les détails ! Pourtant, mon beau train électrique ne sera pas encore pour moi. Ni le merveilleux « Meccano » aux mille pièces et aux sept cents modèles. J'aurai un jour le tout petit : numéro zéro. Pour tout vous dire, j'avais été gratifié l'année dernière d'un joli train… mécanique il est vrai, mais qu'importe. Il a bien roulé le premier jour. Le lendemain, fou de joie, j'ai invité un petit camarade : Nicomède. Drôle de nom, ne trouvez-vous pas ? C'est pourtant le sien. Je ne sais comment il a opéré. A-t-il trop monté le ressort ? Bref, ça a craqué dans le ventre de la petite locomotive. Mon train fut caché dans sa boîte rouge, avec son tender et ses trois wagons. Il n'a plus jamais roulé. S'il eût été électrique, cela ne serait pas arrivé… J'ai revu Nicomède, longtemps après, alors que je savais qu'une tragédie de Corneille portait aussi ce titre. Eh bien ! il s'en souvenait encore !!

Je voudrais bien parler à mon voisin, échanger juste quelques mots. Mais il y a la dame au tic nerveux. De temps à autre, elle fait taire un bavard ou une bavarde. Et puis Antoine a l'air triste. C'est lui, mon voisin. Avant d'entrer, sur le parvis de l'église, je lui ai demandé :

« Alors Antoine, tu as été gâté ? Qu'est-ce qu'il t'a apporté, le papa Noël ? »

Et j'ai bien vu que j'avais commis une gaffe. Antoine fait partie d'une famille très nombreuse : Louis et Pierrot, ses frères aînés, vendangent déjà depuis plusieurs années et savent « mener la rangée ». Je connais encore Mimi (Michèle ? Mireille ? Va savoir…), sa jeune sœur, mais il en a d'autres, et il en aura d'autres. La dernière devait même avoir pour parrain le Président de la République en personne… » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008.  

mardi 23 décembre 2025

ANTOINE, conte de NOËL (1)

 23 décembre, déjà ! Il est grand temps de revenir dans mon village natal pour une fête de Noël apaisée et sereine, loin du sombre réalisme de Maupassant... Trop crispant, susceptible d'occasionner un malaise, de plomber dans les cœurs l'accalmie, la méditation propres à la période, le sien de conte de Noël, restera en quarantaine, ne perdant rien pour attendre. Et pour ce qui est de la patience, bien placée pour ce qui est de la question, Mayotte ne m'en voudra pas... 
Plus intimement, je me dois d'essayer d'honorer une dette insondable envers un père que ma mauvaise conduite, quelles qu'aient été sa mansuétude et son pardon, a dû trop souvent désoler. Alors, c'est sa voix qui va me lire, me raconter son conte de Noël... (dans le cadre du blog, ce conte se présente en quatre parties : 

1. Le Noël 1928 de papa. 
2. Cadeaux rêvés des petits garçons. 
3. L'amertume d'Antoine. 
4. La vengeance d'Antoine.)       

« Antoine, conte de Noël. 

(1. Le Noël 1928 de papa.)

C'est bientôt la fin de la messe de Noël. Je vais avoir sept ans dans quelques mois, et suis avec les filles et les garçons de mon âge dans la deuxième chapelle à droite de la nef. Nous voilà une bonne douzaine, assis sur de simples bancs de bois, dans notre belle église Saint-Martin illuminée a giorno, comme pour toutes les grandes occasions. Derrière nous, un autel aujourd'hui inutilisé, mais fleuri tout de même par des mains pieuses. La dame qui nous garde, en réalité une jeune fille, a un tic nerveux. Je la regarde de temps à autre : elle étire soudain le cou et cligne de l'œil, sans s'en rendre compte. C'est curieux…

J'ai mon petit manteau garni d'un col de fourrure (ce doit être la mode) et nous sommes tous ainsi, vêtus, comme l'a écrit André Gide, à la façon de petits singes savants. Avant la messe, nous nous sommes dit ce que nous avions obtenu comme cadeaux de Noël. Pour ma part, j'ai reçu une bien curieuse boîte : une fois ouverte, elle représente, sur le devant, une barrière de lattes de bois peintes en vert. De chaque côté, deux beaux cerisiers portent des fruits magnifiques, si savoureux que deux petits drôles, assis sur une grosse branche, croquent ces cerises. Plus loin s'étend le potager offrant à notre admiration de belles laitues et quelques plants de tomates grimpant à des roseaux. Tout au fond, un mur bas avec une cible circulaire au bout d'un ressort d'acier bleui. Et à côté une inscription sur un panneau rectangulaire « Attention, il y a des pièges à loups ! » Ce jeu est un tir ; il est accompagné d'un joli pistolet à manche de bois et de deux flèches munies chacune d'une ventouse caoutchoutée. Si vous tirez sur la cible, un garde-champêtre en bicorne bleu et cocarde tricolore s'élance de derrière le mur… mais les deux garnements ont disparu de l'arbre. Seuls sont tombés quatre magnifiques fruits rouges : le corps du délit. 

La même cheminée en 1968, 40 ans plus tard. Mamé Ernestine a alors 72 ans.  

A peine si j'ai pu m'en amuser : il a fallu se laver, s'habiller, se chausser. L'oncle Pierre, il est vrai, m'a un peu aidé. C'est lui qui, hier soir, m'a fait nettoyer la plaque du feu ; d'abord balayer la cendre, puis passer un peu d'huile et frotter, faire briller, avant de ranger côte à côte les petits souliers dûment cirés et lustrés pour la circonstance. Je ne crois plus au père Noël, bien sûr : à la « grande école », depuis près d'un an, j'ai eu le temps d'apprendre ce qui se passait durant cette nuit mémorable. Mais sait-on jamais ? Si je m'en vante trop, je risque bien de briser la machine merveilleuse. Alors ?… » (à suivre)

François Dedieu, Caboujolette, 2008.