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mercredi 4 mars 2026

Chez nous, la mer source de vie... (10 et fin)

Sous le tamis de la technicité, palpite le sensible (bien choisi le titre « Archives du Sensible » de la part du Parc Naturel de la Narbonnaise)... En l'honneur d'une mer qui fut si nourricière, avec les sardines, nous aurions pu évoquer aussi les mannes d'anchois à mettre en bocaux pour l'hiver, le maquereau en escabèche, le thon si courant alors (en sauce tomate à la poêle par exemple). Entre technicité et carte du cœur, après une quinzaine d'articles inspirés, au départ par un vieux monsieur de plus de quatre-vingt ans se lançant, avec une jeunette, dans un rock endiablé, d'ultimes données sur notre commune, donnent néanmoins l'opportunité de conclure.     

Gilbert Larguier précise :

« ...À Pérignan (1), à proximité des bouches de l’Aude, l’année se partageait en trois saisons : de Toussaint à Pâques, lorsque la mer était formée, on pêchait avec le boulier d’hiver à proximité des graus et de l’embouchure des rivières. De Pâques à Notre-Dame d’août on allait devant la mer avec le grand boulier. On se repliait ensuite jusqu’à la Toussaint dans l’étang avec le gatte au sec... » 

Carte dite « de Cassini », Geoportail, visualisation cartographique.
Détail nous concernant de cette carte « des » Cassini puisqu'on doit ce travail à quatre générations de cette même famille. À l'origine, elle répond à une demande de Louis XIV et Colbert ; on doit sa remarquable précision à la méthode employée de triangulation à partir de deux points connus vers le troisième à trouver. Son tracé fut initié avec la méridienne Dunkerque-Perpignan, donc le méridien de Paris... Des calculs liés à des mesures astronomiques de la Terre, de la distance du soleil, au système métrique, au temps universel pour lequel les puissances anglo-saxonnes l'emporteront avec le Méridien de Greenwich... mais tout ça nous entraîne loin de la pêche à la grande traîne ou à la caluche. (Notez l'utilisation encore du eszett « ß » : « Etang de Fleury deßeché », « N.D. de Ließe », « La Batiße neuve »)... coucou Gérard et Bettina...    

Sur la carte de Cassini (du XVIIIème à la première moitié du XIXème), trois graus se trouvaient à proximité des Cabanes (comme constructions, la carte ne mentionne qu'une baraque de (ou d'un)Bourdigou [piège de roseaux et joncs sur le canal sortant de l'étang vers la mer], la maison du « garde à sel » ainsi que « la Redoute de Vendres » entre l'embouchure de l'Aude et l'étang de Pissevaches (mentionné « de Fleury »). Du Nord au Sud, les trois graus sont le « Grau de Valleras » au débouché de l'Étang de Vendres donnant alors directement dans la mer, le « Grau de Vendres » qui se confond avec l'embouchure de l'Aude, le « Grau de Pissevaques », déversoir de l'Étang de Fleury. 

Pour ajouter à notre nostalgie positive, laissez-moi reprendre le cours toujours attendu de notre grand copain de jeunesse et à jamais, professeur d'occitan à ses heures et qui, en juin 2019, lors du dernier cours avant les grandes vacances, ne manqua pas, non sans humour, d'évoquer une énième saison à la mer qui s'annonçait...    

Guy Sié, fin juin 2019 : « … Los premiers toristos, la modo das bans de mar, perde qué la sal conserva lo cambajo (les premiers touristes, la mode des bains de mer parce que le sel conserve le jambon). Apres arriveron lous “ gandards ”, de types qu’arrivavon d’un pou de pertot en Franço, a partir dal mes de jun, dormission sur la sabla ???, se lavavon a la mar e ajudabon a la traina. (Ensuite arrivèrent les “ vauriens ” (2),  des types de partout en France, à partir du mois de juin, ils dormaient sur [mot que je n’ai pas saisi : le sable ? les oyats ?], se lavaient à la mer et aidaient à tirer le filet de la traîne). Avion una partida de peis. Lou peis lo manjavon e ne vendion per quatre sous per crompar de tabac et de vin. ( Ils gagnaient leurs parts de poissons, en mangeaient, en revendaient pour s’acheter du tabac et du vin). Se venion ero mai per tastar lo vin dal miéjour… hurosoment fasio nou quand avio una bona annada e ne podios ne beure dos litros, per tirar la traina i a vio pas de problema… (S’ils venaient c’était plus pour le vin du midi… heureusement il ne titrait alors que neuf degrés les bonnes années et ils pouvaient en boire deux litres, pas de problème pour tirer la traîne). » 

Que voulez-vous, si une succession de hasards vous fait naître dans un bout du Monde alliant le bon accueil d'une rivière aux kilomètres de sable ensoleillé, grandir au spectacle de toutes ces voiles latines cinglant vers le large pour une nuit de pêche que des lamparos intermittents allument, sinon entendre, clair dans l'air cristallin, le teuf-teuf d'un moteur placide quand un beau temps de mer va tourner à une douce et scintillante brise marine, si la belle saison  peut débuter avec les jeux, la pétanque, les sardines, les flonflons de la fête des pêcheurs aux Cabanes, si le cœur garde le souvenir d'une vigne exotique, d'un panneau « ACOPATANA » invitant au voyage, d'une palette de couleurs dignes de Paul Cézanne, avec l'heureuse opportunité d'en croiser des témoins d'exception tels Robert Vié, Yves Boni, le bonheur aussi de garder des copains de jeunesse irremplaçables, à honorer vivants  au nom de tous ceux que le calendrier peut nous rappeler et dont nous aimons entendre les voix en nous, que hier reste le garant de demain, n'est-ce pas vivre ?     

(1) À un « P » près, n'allez pas voir vers l'Espagne... Il est bien question de Fleury-d'Aude, le Pérignan des révolutionnaires. 

(2) Gandard s. m. matelot qui traîne le filet dit « art » au compte d'un patron de barque (Cabanes de Fleury). Syn. traïnaire, ca lbs. Mistral donne à ce mot le sens de vagabond, fainéant, vau rien. En catalan gandul. De l'arabe gandur. (GARAE, revue Folklore n°3 automne 1941).