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vendredi 14 septembre 2018

VOYAGE EN TCHÉCO (11) / la frontière germano-tchèque




Waidhaus Wikimedia Commons Author Alois Köppl, Gleiritsch (=Zusatz)


Une petite route coquette, au ruban impeccable, bien signalée, bordée de verdure, comme épargnée par les grandes chaleurs de 2018…  peut-être les 500-600 m. d'altitude encadrés par ces croupes à près de 900 mètres de l'Oberpfälzer Wald, Český les[1] pour les Tchèques. La route de Waidhaus, dernier village de Bavière (2.200 hab.), dernière station aussi avant la frontière : l’indication reste même quand ça vaut davantage le coup de l’autre côté. Charme et confort intérieur pour compenser le manque de soleil… jadis les gros édredons-couettes de plumes en étaient représentatifs. Un symbole à  reconsidérer à présent concernant les modes de vie plus standardisés et l’impact des bouleversements climatiques… 

Ce qui reste du poste de douane côté allemand 2018Auteur Florian Dedieu.

Le poste-frontière encore en 2009. Auteure Djaz.

La frontière ! Le douanier allemand facilitait la sortie. Et cette vague inquiétude au panneau « Vous quittez la République Fédérale Allemande », comme au checkpoint Charlie le secteur américain. Concentrés au passage du petit ruisseau,  silencieux presque parce que  nous changions de bloc,
on se sentait seulement tolérés. 


Rovadov celnice douane tchécoslovaque Carte postale ancienne. Foto E. Einhorn


La douane tchèque, très militaire, faisait obstruction, du moins les supérieurs hiérarchiques tenus  d’afficher l’idéologie politique. Ne pas démontrer un signe quelconque d’hospitalité, par principe, que du dégoût. Exprimer le rejet d’un monde dit libre mais assujetti à l’argent. Calmes, silencieux, respectueux de recommandations parentales plus qu'évidentes, nous restions patients, stoïques presque, indifférents à la longue attente, dans les bureaux, pour les passeports, le voucher, le change obligatoire, tant par personne et par jour.
A la voiture les hommes du rang devant fouiller, parfois si l'un d'eux se retrouvait seul, tout en faisant mine de fouiner, adressait un regard, un sourire, quelques mots plaisants à voix basse : une empathie prévalant sur l’idéologie politique. Plus que des signes cordiaux. Pour eux, plutôt que des produits, des vecteurs de l’impérialisme, nous étions seulement des êtres désireux de retrouver les leurs sinon des visiteurs. De par leur situation, par ce qu’ils savaient de parcellaire (les organisations étatiques glauques cloisonnent leur fonctionnement afin que chaque service en sache le moins possible sur celui d’à côté), ils se positionnaient par principe dans le camp de la dignité, de l’humain. Au bout souvent de deux heures (on positivait sur la relative ouverture du régime si le passage ne prenait qu’une heure), enfin libérés, nous les saluions d’un geste discret.
En entrant dans le pays, cette pression s’estompait et s'évacuait au bout de quelques kilomètres. Nous en oubliions les chicanes, sur l’autre voie, les énormes pyramides de béton, le militaire de faction qui braque le faisceau de la lampe à l’intérieur du véhicule, fait ouvrir le coffre et confirme aussitôt le nombre d’occupants au poste frontière.
Rozvadov, premier village : les maisons décrépies, abandonnées laissent seulement accroire que, malgré les encouragements du gouvernement, les Tchèques ont historiquement rechigné à coloniser cette zone tampon d’où les Allemands furent « expulsés[2][3] » dès la fin de la guerre.

 https://www.cairn.info/revue-revue-d-etudes-comparatives-est-ouest1-2009-1-page-99.htm

Compartimentation des infos, liberté de parole inhibée, omerta, chacun sait qu'il peut être dénoncé, même la bière et les petits verres d'alcool ne doivent pas délier les langues…
Un peu comme quand un jour nous apprend que nous sommes passés sans le savoir, à quelques kilomètres d’un camp de concentration, l’Internet permet de préciser un tant soit peu.

https://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/il-y-a-60-ans-le-rideau-de-fer-devenait-realite-en-tchecoslovaquie

https://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/il-y-a-60-ans-le-rideau-de-fer-devenait-realite-en-tchecoslovaquie
          La frange frontalière a formé une zone interdite large de six à douze kilomètres. Villages rasés, champs abandonnés : la campagne déshumanisée est redevenue sauvage. Sont restées les petites villes avec l’obligation d’un passeport spécial pour les habitants. A la limite du pays, des barbelés multiples, des fils électrifiés (à partir de 1953), des patrouilles à pied accompagnées de bergers allemands pour attaquer devant et de chiens croisés avec des loups[4] pour agresser par derrière tout individu non autorisé et non encore abattu dans la zone interdite ! Les rondes en véhicule ont facilité le travail des gardes-frontières (au nombre de cent pour cinq ou six kilomètres). Ce qui était présenté comme une ligne de défense contre l’occident impérialiste, une vision bien partagée par un peuple émancipé de l’Autriche seulement en 1918 et envahi par l’Allemagne d’Hitler en 1938, avait seulement pour but d’empêcher les fuites à l’ouest.
De ce point de vue, le rideau de fer tchécoslovaque a été d’une efficacité redoutable. Combien ont réussi à passer ? On parle seulement de 145 victimes entre 1951 et 1989 et ce même peuple jadis convaincu, bien que trompé, accuse et exprime un désamour pour ces ex-18.000 gardes dont des représentants complètement idiots ont eu, maintenant que la frontière extérieure est celle de l'UE, l'idée d'un monument à leur gloire ! Des gardes désormais embêtés de devoir dire que c'était leur devoir d'obéir, des gardes penauds de ne plus savoir comment se dédouaner de cette barbarie.
Il fait jour tard encore ce 30 juillet. Le crépuscule qui s’annonce apporte la rémission espérée par ces temps de fortes chaleurs. La nuit vient soulager du soleil qui accable. Peu de voitures ; du calme ; des localités aux rues vides alors qu’on voudrait qu’une terrasse d’auberge estampillée « Česká kuchyně » (cuisine tchèque) nous fasse signe ! Des restos fermés. Personne dehors. Ah si, une femme promène son teckel sur la piste cyclable. Si au moins entre le clair sur les cultures et l’obscur qui monte dans les forêts, apparaissait le mauve d’un champ de pavots ! Mais seule, au loin, une fumée ocre poursuit une moissonneuse phares allumés.
A Tlučná, si le web dit vrai, le restaurant est ouvert jusqu’à 23 heures ! Suivons la piste plutôt que de douter et qui plus est, de frustrer nos jeunes ! On laisse la belle route, d’une qualité d’autant plus remarquée qu’elle semble là pour nous seuls ! La belle route en chansons quand les hectomètres se faisaient de plus en plus légers vers la destination finale... Finie la belle route, un détour avec des cataplasmes de goudron et des trous, à 40-50 à l’heure, peut-être moins. 

Quelle importance ! Dans le voyage, c’est la route qui compte…       



[1] Wald = les (lire lès) = forêt.
[2] Terrible la terminologie officielle parle de « déportation » ; en octobre 1945, le décret d’Edvard Beneš mentionne expressément, à propos des Sudètes : « konečné řešení německé otázky » littéralement « solution finale à la question allemande » (Wikipedia). Un même vocabulaire, héritage de l’assujetissement aux nazis ? Un peuple gentil, modéré, certes parce que petit, cela ne saurait être, cela n’existe pas !   
[3] Angela Merkel, à l’occasion de la Journée Mondiale des réfugiés, a qualifié l’expulsion des Allemands de « conséquence immédiate de la guerre et des crimes horribles commis par la dictature national-socialiste ». « Cela ne change rien au fait qu’il n’y avait aucune justification, pas plus politique que morale, à cette expulsion »... A l'international, l'Allemagne qui ne remet pas en question cette page d'histoire, n'a cependant pas indemnisé les victimes tchèques du nazisme  ; c'est encore plus tendancieux en politique intérieure : les groupes de pressions sudètes restent revendicatifs sur le droit au retour, la restitution des biens, l'abrogation des décrets Beneš... invasion nazie contre expulsion des Sudètes...     
[4] Race aujourd’hui reconnue.




vendredi 7 septembre 2018

VOYAGE EN TCHÉCOSLOVAQUIE (10) / Franconie… avanies et framboises…

Le passé est aussi médiéval en Allemagne mais plus c’est loin, moins la barbarie choque à moins que nous ne considérions, finalement, la cruauté des us comme une norme obligée avec des pics plus terribles encore, périodiquement… C’est ainsi que les hommes vivent ! Et nos enseignants, à force de professer la culture, la face claire d’une civilisation, préparent-ils à cette réalité ou entretiennent-ils, sans le vouloir, les mirages ?

Nürnberg, les contextes historiques s’y télescopent et plus encore quand la trajectoire personnelle s’en ressent. Je pense à cette camarade de maman, obligée d’y aller travailler et qui trouva la mort, à vingt ans,  sous un bombardement. Je revois mon grand-oncle Jan, sommé, en tant que responsable de fabrication, d’aller régulièrement y prendre les ordres de l’occupant nazi (1939 – 1945).

En ce 31 juillet, contrairement aux autres fois, les camions sont moins nombreux, eux qui me redoublaient dans les côtes. Ils semblent plus respectueux de la vitesse limite aussi. Moins de trafic ? moins d’échanges ? Et des plaques d’Europe de l’Est, Pologne et Tchéquie surtout avec quelques Roumains ou Hongrois, quelques Baltes parfois. Est-ce une histoire de chauffeurs moins payés vu que les Allemands sont en minorité et que nous n’en avons pas vu un seul immatriculé en France ?
Photo Florian Dedieu.

Sur l’autobahn, les abords des parkings simples restent des zones de déjections mais ceux équipés de wc sont propres, bien tenus. Les poubelles ne débordent pas. Une recommandation, en allemand, en anglais, en polonais, en tchèque, informe qu’en raison d’une fièvre porcine venue d’Afrique depuis 2014, ne touchant pas l’homme mais dangereuse pour les sangliers, les porcs d’élevage et se transmettant avec les restes alimentaires, il faut absolument jeter ses ordures dans des sacs fermés. Sinon, même aux marges du monde slave, il reste l’inscription « PISSOIR »… le français, langue officielle, et pas seulement pour les JO …   

A partir de Nuremberg, avec les premiers panneaux « Praha », « Plzen 200 km », seul le paysage qui défile  marque. Au fil des voyages chacun des principaux intéressés tait, a tu ou taira ce qui viendrait ternir la joie des retrouvailles. Seule compte, emblématique du retour aux sources, du refuge ultime, protégeant nos êtres chers, la sombre forêt d’épicéas, réfractaire aux frontières administratives, marquant de son sceau chaque moutonnement à l’horizon.
Alors on a gardé pour soi la proximité de Nürnberg, seconde ville de Bavière, ville d’empire, des pages d’histoire presque millénaire dont celle, noire, du national-socialisme, qui lui a valu d’être pratiquement rayée de la carte et de servir de cadre aux procès des criminels nazis. Plutôt parler des jouets, du graveur Dürer, des pains d’épices et des crayons.
VohenstraußKriegerdenkmal monument aux morts Wikimedia Commons Author Allexkoch

Plus loin, Vohenstrauβ avec son « sz » gothique final, dernier gros bourg avant la frontière tchèque. Une esplanade centrale, arborée, avec un monument aux morts, bordée par des commerces. Une fois, tonton avait demandé une lame de faux en acier qu’il voulait allemand ; plus loin nous n’aurions plus trouvé. Une autre fois, c’était une fête de la bière avec des chopes vides qui volaient bas sous le chapiteau ! En 2012, avec à peine un degré le matin, les affiches d’un concert ; comment il s’appelait l’Autrichien domicilié en Suisse, celui qui avait gagné l’eurovision ? Mais si, « Merci chérie » il chantait… Ah oui, Udo Jürgens, décédé en 2014, à 80 ans…

Udo_Jürgens gagnant Eurovision 1966 Wikimedia Commons Author Anefo
Vohenstrauβ… Apprendre plus tard, trop tard, à sa grande honte, qu’à vingt kilomètres à peine, dans ce secteur proche de la frontière, existait un camp, Flossenbürg… Pour Dachau, je savais, choqué que j’étais (années 60) que le nom puisse toujours figurer sur les panneaux routiers, mais là, si proche de la route des vacances, des retrouvailles, des étés légers et ne l’apprendre qu’à un âge déjà avancé…
Wikipedia présente cette commune de l’Oberpfälzer Wald (Forêt du Haut-Palatinat) en tant que lieu de vacances, dominé par les ruines de la forteresse des Hohenstaufen. Le romantisme et Wagner, pas moins ! Plus loin, il est indiqué que Flossenbürg est connue pour son granit, des carrières qui peuvent être visitées… Les pierres destinées au gigantesque cadre architectural dédié aux grands rassemblements nazis de Nürnberg viennent de là.

« … C'est ici que de nombreux prisonniers des camps taillèrent les pierres… » (Wikipedia).

Des victimes par milliers dont quelques personnes connues et à la fin des marches de la mort...
J’ai déjà dit que l’unique coupable est l’homme, capable, d’où qu’il soit, d’où qu’il vienne, planétairement, des pires horreurs. Je pense qu’il est foncièrement malhonnête et trop facile de généraliser, d’accuser un peuple mais de là à effacer, à prôner l’oubli, à faire comme si… 

Stadthalle_Vohenstrauß Wikimedia Commons Author btr Permission GFDL

Vohenstrauβ… un grand parking toutes commodités pour les camions voyageurs avec des framboises tout au long de la haie. A côté d’une halle municipale avec un concert en plein air, dès le matin et quel orchestre ! Quand ils le veulent, les hommes peuvent être bons et accueillants…   

Framboises Wikimedia commons Author Dinkum