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dimanche 1 octobre 2017

AVEC TOUT CE QUE J’AI ENCORE A TE DIRE... / François Dedieu 1922 - 2017

 Bien sûr qu’il y aurait tant à dire, à te dire encore papa. Ce n’était pas sans un étonnement amusé que tu regardais les quatre-vingt-quinze années écoulées depuis ta naissance en 1922. Et figure-toi que des avis autorisés prétendent que la mémoire des familles ne porte que sur trois générations à peine ! 

   Parlons-en, toi qui aimais les tiens, toi qui entretenais, pour les tuteurer, serrer les nœuds, ces liens entre tous les nôtres, le village, les vignes, la garrigue, la mer, au fil des saisons. Grâce à toi, notre tradition, pas si orale que ça, soit dit entre nous, raconte tes parents, l’oncle Pierre qui a remplacé le grand-père que tu n’as pas eu, les mamés Babelle, Joséphine, les tantes Pauline, Céline, la cousine Paule, le cousin Etienne et l’oncle Noé, un personnage dans la famille ! Et l’air de rien, parce que tu les fais revivre, nous remontons, sans le réaliser, jusqu’au milieu du XIXème siècle. 



Tu nous les a gardés si vivants que sans jamais te détourner de notre langue nationale, tu t’es de plus en plus efforcé de faire refleurir le parler de nos anciens; Tu savais les anecdotes, les bons mots et ta mémoire en retrouvait toujours de nouveaux. Et puis tu nous a confié que papé et mamé, par ailleurs si attentifs aux règles de l’orthographe, ne parlaient entre eux que languedocien. Et comme pour confirmer, tu nous a déniché un jour, sorti d’on ne sait où, LOU DOUBLIDAIRE, ce poème admirable de Jean Camp, notre voisin de Salles-d’Aude, monté à Paris, comme tant d’autres, mais resté fidèle, lui, à ses racines !
Tu le savais par cœur ; permets que nous partagions quelques vers, malheureusement de circonstance, avec tous ceux qui ont voulu t’accompagner :

«... E la raço de sus papetos
Qu’aro soun bressats per la mort,
Lous brassiès que fouchaboun l’ort
E que grefaboun las pourretos.

Tout lou passat qu’es entarrat
Joust lou ciprissié que negrejo,
Toutis lous seus qu’an demourat
Al pais, lou cor sans envejo,.. »

Et plus loin, montrant du doigt « lou rénégat », c’est le mot du poète :

«... Nous autris gardaren la blodo
E lou capèl a larjes bords, (1)

L’oustal, tout ço que te derengo,
Las tradicius, festos ou dols,
Gardaren subre tout la lengo
que nous an aprés lous aujols.

Es él, lou paraulis sans taco
Que sentis bou lou fé, lou mèl,
La garrigo, lou vi nouvèl
E l’orgo caudo de la raco

Es lou fial d’or que nous estaco
A nostro terro, a nostre cèl ! »
JEAN CAMP.   

Tu as remarqué : ça me fait rouler les « R » sous les voûtes... elle a dû en entendre, de l'occitan, notre église Saint-Martin, qu’elle est là depuis presque mille ans !
  Enfin, un cinéaste, bien du Midi, qui savait écrire et que tu aimais :

« Le temps fait tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins... /... Telle est la vie des hommes, quelques joies vite effacées par d’inoubliables chagrins ; il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. »
MARCEL PAGNOL, Le Château de ma Mère.

Le passé ne meurt pas, il palpite toujours pour que le présent puisse vivre. c’est de moi ça, que j’ose contredire des grands esprits... mais la leçon, je sais trop de qui je la tiens...

AL COP QUE VEN, PAPA ! (2)

(1) « Nous, c’est plutôt la bérette ! » Que le poète me pardonne de lui avoir coupé la parole ! 
(2) le mot de la fin : je n’ai pu aller plus loin ! C’est qu’on s’est salués tant de fois ainsi à des milliers de kilomètres de distance. Mais tout le monde a compris que je lui disais et que je dirai toujours « Merci pour tout, merci de rester là ! »
     

Note : pour l'occitan, demandez la traduction, ce serait avec plaisir.