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dimanche 19 mars 2017

LE MONDE NE DEVRAIT ÊTRE QUE CHANSON ET MUSIQUE... (4) / ratés existentiels




«... Et là, une image lui revient en boomerang, qu’il croyait effacée. Celle d’une petite vendangeuse espagnole dont il ne pouvait détacher le regard...»

D’un coup tout est chamboulé, tout sens dessus-dessous ! Et l’informatique avec ses ratés aussi n’y changera rien ! Ses inspirations, ses effusions, ses notes, effacées deux fois qui plus est ! Qu’importe ! Parce que hier, il a recommencé, laissant patiemment remonter les secrets de cette chambre de magma frémissant, brûlantes sensations d’un coup rafraîchies. Son père l’a dit souvent, qu’il ne se sentait pas vieux, bien qu’à la veille de ses 90 printemps ! Retourner, contrebalancer le trop commun "âge de ses artères" ! Formidable d’optimisme, si positif ! À l’opposé de l’excuse toujours en trop pour ne rien faire, se laisser aller... le ventre flasque plutôt que résonnant serait-ce d’un tam-tam planétaire, étranger seulement en apparence aux farandoles et sardanes du Sud ! 
 Dans cet avion qui l’emporte et qui aborde le grand désert sous la lune, il est pris par ces cuivres, à fond dans les basses, à fond dans sa tête, qui parient sur une Afrique digne, enfin émancipée. Dreamliner le bien nommé, dans sa trajectoire filée, jet-stream aidant ! Et lui, parce qu’il imagine Callisté « la très belle » avant l’éruption cataclysmique du Santorin, laissée à l’horizon babord, ne s’emporte-t-il pas tel un vieux volcan effusif oublieux de sa jeunesse explosive de volcan gris, persuasif encore, capable de submerger, de tendre le piège des cheveux et larmes de Pélé alors qu’une neige faussement innocente l’emporte désormais sur le gris de ses tempes et que, dans un accès lucide, il voudrait se persuader que sa lave se fige lentement sous sa croûte, qu’il est raisonnable de tenir et fou de courir ?.. 

https://www.youtube.com/watch?v=6wVMI_aB3TQ

Il devait avoir vingt ans, encore à ses préfixes, le platonico exaspérant d’ Evelyne, l’érotico passif de Josiane trop offerte, trop facile et à présent, quelques secondes à peine pour tout foutre en l’air, corrigenda plus qu’addenda, un amour infini, galactique, voguant vers l’infini, noyant néanmoins corps et âme dans le concret d’une illusion d’avenir... une petite vendangeuse...

https://www.youtube.com/watch?v=bTUeD0KQc_c Et un jour une femme / Florent Pagny.

Il y a cette camarade de classe qui le retrouve et lui fait remonter l’autre fois. Il y a ces lettres, l’étrangeté de cette boîte à biscuits sans couvercle et pourtant sans poussière. Mais il y a plus troublant encore ! Ces lettres, il les reprend dans la chambre même où il les décachetait, où il répondait, quarante-sept ans sinon plus tôt !.. il y a une éternité... (Joe Dassin / L'été Indien). Mais c’est un même soleil qui écaille et décape le bleu séraphin des volets, qui pénètre de sa lumière même si au loin les pins ont submergé le vieux moulin. « Accepte ta petite vie, vis intensément la vibration qui t’est permise, lui susurre une petite voix ! La nature n’arrêtera pas sa marche cosmique et continuera toujours sans toi et sans tes semblables, "humanisants" dégénérés ! » 

Et puis, est-ce la magie des amandiers en fleur qu’il n’a pas vus depuis vingt ans et qui piquent en ce moment, de leur espérance rose et blanche, les branches dénudées de la mauvaise saison ? Ce renouveau l’inscrit à nouveau dans la respiration de son Languedoc, de son Sud natal, dans un cycle qui boucle l’été avec sa Méditerranée léchant le sable de petits coups de langue mousseux, pour reprendre fortississimo avec l’hyperbole zinzoline des raisins d’une corne d’abondance... 
Sans plus digresser même si ce baroque étrangement accolé à l’épure romane méridionale le définissent aussi, il sent son inspiration vers une expansion sans fin d’un coup stoppée. Un de ses articles a été "liké"... et ce « j’aime », ce visage, le modelé de ce nez, ce regard, ce sourire, l’ont soudainement paralysé, bloqué, vivant seulement de l’accélération crescendo de son  pouls...  Mais que n’a-t-elle caché, comme il le fit, ses indécences derrière un chat totémique ! 
Il n’est plus que le déversoir d’un trop-plein de sensations... Il ne parle pas, ne pense rien, seulement ouvert à l’amour infini montant dans son âme, parti si loin, nomade bohémien, dans un ciel éclairé d’étoiles, heureux comme avec une femme... Pardon, cette inspiration n’est pas de lui. C’est Rimbaud qui irradie aux marges du Soudan et de l’Éthiopie de même que le Erta Ale, le volcan qui doit ouvrir à un nouvel océan, la dépression de l’Afar...

Les vendanges, offrande divine, période magique qui voit nos propriétaires espérer en une météo favorable dont dépendra l’année à venir, et tous ces gens modestes qui se louent pour un plus permettant ensuite de dépenser comme jamais dans l’année, et ces Espagnols des pueblos déshérités venus pour une manne plus que bienvenue !
Retour des vignes, les garçons se lavent au seau, à l’eau du puits, dans les rires, les perles irisées de soleil couchant qu’ils se lancent et les moqueries en tangence des filles, déjà prêtes, après une toilette cachée. Taquines, les filles, toujours en orbite mais qui font exprès et crient de joie quand les étoiles d’eau les atteignent. Lui vient rejoindre José qui au milieu des comportes vides et du silence relatif du bord des vignes lui parle si bien des lumières trop vives de l’Andalousie, de l’ombre douce de sa maison creusée dans la montagne aussi, où l’attend l’abuela, sa grand-mère. 

C’est dans ces circonstances qu’elle lui apparut, comète fuyante. Leurs yeux se croisèrent si vite mais si fort qu’il en resta tout chamboulé tandis qu’elle s’effaçait aussitôt derrière le portail entrouvert de la remise. L’attirance était-elle réciproque ? Toilette du soir, avant que la jeunesse ne parte, en groupes, se lancer des regards, des piques comme autant de banderilles jusqu’au noir de la rue devenue route, au sortir du village...  Mars et Vénus dans un tourbillon terrien plus favorable au périgée que les hasards célestes.
Mais leurs planètes ne se croisèrent plus. Il revint, pourtant, tous les jours et s’il la revit, ce fut encore plus fugace. C’était flagrant, elle le fuyait, lui et son regard. Il s’en trouva plus ravagé que flatté. Il ne lui resta que la vision d’une longue enjambée dévoilant sous la jupe, une jambe, un mollet musclé et, tressautant dans l’ondoiement de longs cheveux noirs, la pointe d’un sein, arrogant presque, pic couronné d’une sierra enneigée loin à l’horizon d’une froide et morne meseta.
Puis les rangs s’éclaircirent. Il ne restait plus que quelques vignes à vendanger. Le ballet des tracteurs et des derniers chevaux se fit plus espacé. Les épiciers ne commandèrent plus de caisses d’arencades, ces grosses sardines au sel... Nos Espagnols qui avaient si bien participé au réveil des vendanges emportèrent leur accent rauque, l’exotisme de leur langue, leurs filles vivifiantes et farouches. Dans la nuit encore chaude d’octobre, l’odeur des moûts avait remplacé la brillantine, le patchouli... le bruit lointain des clavettes des pressoirs, les éclats joyeux des batifolages des vendangeurs. 

Josiane revint de ses récoltes à elle, dans un village voisin, escortée par un Parisien qui ne devait pas que la promener dans sa DS. Lui redevint le confident hypocrite d’Evelyne, déjà plus sa dulcinée du Toboso sans qu’il le réalisât encore. Et la petite espagnole dont il ne savait le prénom, et qui l’avait tant troublé, s’évanouit à jamais de son esprit. Quand mûrit en lui l’idée de prendre un métier, son image lumineuse s'effaça mieux que celle de ces visiteurs d’Ibérie qui devaient venir encore jusqu’au milieu des années 80. Ces autres vendangeuses, par contre, peut-être les saladelles qui fleurissent les sagnes de leurs tons bleus jusqu’à la fin de l’été, se rappellent, chaque année, à son souvenir.