mercredi 8 octobre 2025

L'artilleur, Cyrano, la vanille (fin de Coquet Lamy).

(pas un inventaire à la Prévert, seulement la fin de la lettre des 12 et 13 février 1998).  

« Vendredi 13 février 1998

Me revoici. Il est huit heures trente, je viens d'allumer le gros poêle resté éteint plusieurs jours. Il fait très doux en effet et sur la cheminée Louis XVI, le baromètre est rarement monté aussi haut pour le « Beau Temps » ; on nous promet encore quelques jours de douceur ; les amandiers fleurissent et le rose des “ amers ” rivalise avec le blanc des amandes douces ; nous avons connu pourtant des années plus précoces. 

Amandiers février 2017

Je pense que Stani doit procéder aux derniers préparatifs avant de rejoindre Istres. Trois sacs pour chacun des cent quarante-neuf partants, voilà de quoi échauffer les muscles quand il faut caser tout ça dans le camion. « Je dois partir vendredi 13 à 13 heures. J'espère que ça va me porter chance. » nous disait-il l'autre jour. Il vaut mieux le savoir dans un avion civil à destination de Djibouti puis en Transal vers La Réunion et Mayotte, que dans une expédition punitive contre Sadam Husayn. Notre gouvernement semble enfin avoir compris quelque chose ! J'apprends qu'aux Comores, les troubles reprennent à Anjouan. 
Pour le moment j'ai laissé « Les Noces dans la Maison » sur la cheminée. Ta relation de voyage ne manque pas de détails et avec une queue de 59 cm, ton espadon-voilier ne peut être qu'un beau poisson ! 
19h 40 : parti à 13 h, après Djibouti, Stani survole peut-être déjà l'Océan Indien. Quand tu liras cette lettre sûrement l'auras-tu déjà accueilli. Hier Olivier est passé : il aide papi Marcel pour une réfection du  plâtre dans la cage d'escalier. Comme j'ai trouvé, mardi à Bouïsset, mes premières asperges sauvages, il a dit qu'il irait aussi si le temps le permet. 

Tu nous dit que la “ tirade des nez ” manque dans ta bibliothèque, je vais te taper à la machine ce passage de la scène 4 du premier acte de « Cyrano de Bergerac », pièce magnifiquement traduite en tchèque par le poète Jaroslav Vrchlicky, de son vrai nom Emil Frida, né en 1853 à Louny et mort en 1912 à Domazlice. Et en vers, un vrai tour de force ! Monsieur Sochor, secrétaire à l'Institut Français de Prague en même temps que moi disait qu'il avait tellement aimé cette traduction que l'originale en français ne l'avait pas enthousiasmé (il connaissait parfaitement notre langue pour être resté de nombreuses années au Crédit Lyonnais. 

Pour cette fois ce sera tout (quatre pages A4 ! / note JFD). Nous te laissons à la joie de retrouver ton fiston, tu seras son cicerone pour les promenades dans l'île et les explications. Laeti qui prépare un partiel de langue tchèque a acheté un guide  1 Le Petit Futé, Country guide La Réunion / Mayotte ». Les dernières pages (177 à 212) concernent Mayotte. je lis page 207 : 
« Le petit village de Coconi abrite un lycée agricole et un jardin des épices qu'on peut visiter (se renseigner auprès du principal du lycée). En arrivant de Combani, quelques centaines de mètres avant le village, se trouvent sur la gauche les services de la DAF. Un grand bonjour au petit futé qui s'occupe de l'environnement et de la forêt, et qui organise le Mahoraid. Les services administratifs de l'agriculture occupent une très belle maison coloniale à la sortie du village, sur la route de Sada. C'est, selon Mayotte Vacances, la plus belle maison de l'île. La coopérative de vanille est installée à Coconi, à côté de la poste, après avoir longtemps été à Chiconi. On peut la visiter et selon les saisons, voir les différentes étapes du travail de la vanille, grâce à un champ de démonstration. Pour vous restaurer, n'hésitez pas à recourir aux gargotes des mamas-brochettes. »
Sui un encadré sur la vanille qui commence ainsi « La vanille de Mayotte présente le meilleur taux de vanilline de l'Océan Indien. » 

Musicale Plage, Mayotte. 

Mais tout cela m'entraîne trop loin. A la prochaine pour une suite éventuelle. A la fin du guide, une double page « Ecrire dans le Petit Futé. Pourquoi pas vous ? »

Le bonjour à Gilbert et autour de vous. 
Tendres embrassades de nous tous à vous deux. 
A bientôt de tes bonnes nouvelles. » 
Papa. (mentions manuscrites : maman Jirina, François) 

mardi 7 octobre 2025

LAMY I et II, chevaux de trait (suite de Coquet)

 « Fleury-d'Aude, le 12 février 1998 (suite 1)

Assis sur un petit pliant, il ne se lassait pas, l'aidant même, en sifflant doucement, à soulager sa vessie. L'oncle Pierre était déjà malade de cette « longue maladie » qui devait l'emporter en septembre 1936 ; il avait dû renoncer à tout travail pénible. La contemplation du nouveau cheval lui faisait moins regretter le départ de COQUET et adoucissait moralement ses derniers mois de vie. 

Lors du carnaval des écoles 2025. 

Il avait fallu changer tout le harnachement : les colliers étaient trop petits pour cette force de la nature, et Pierre MARTY, le bourrelier qui avait son atelier (“ L'Agence Havas ” pour les mauvaises langues à la maison actuelle de Valls (1), eut du travail. C'est ce Lamy à la robe alezane que je ne devais plus revoir (2) et dont je parle page 10 de ma chronique d'exil. On le prit pour la boucherie et je crois que c'est Pélissier qui le débita, mais papé Jean, pourtant amateur de viande, surtout à une époque où elle était si rare, refusa absolument d'en goûter une seule bouchée, tu comprends aisément pourquoi. 
Entre-temps était arrivée la libération, avec ses joies et aussi ses malheureux et inévitables excès, et il fallait penser à l'achat d'un nouveau cheval. sans argent, avec des vignes non travaillées (zone interdite et minée !), c'était là un difficile pari. Mamé Ernestine fut chargée de demander un peu d'argent au richissime oncle Gérard de Narbonne, enrichi par les deux guerres. Elle devait essuyer un refus aussi poli que définitif. Ce fut alors son ami Emmanuel Sanchon qui sortit papé Jean d'embarras, et cela mes parents ne l'ont jamais oublié. 
Extrait de la lettre de ma mère du 26 juillet 1945, renvoyée de Prague par la valise diplomatique. Elle était partie de Fleury le 27, alors que je me trouvais déjà à Paris : 

« C'est la 4e lettre que l'on t'envoie. Sur ta carte tu nous dit que tu vas être nu-pieds. Vous auriez dû demander des souliers puisqu'on vous fait travailler. Vous devez bien vous entendre avec Py. Donne-lui le bonjour de nous tous ainsi qu'à la famille Burket. Si c'est cette dame qui te lave, vous devez bien vous comprendre. Francis (frère de Mme Comparetti / Note FD » nous avait dit « François connaît toutes les langues : le tchèque, le russe, il s'en sort très bien ». Papa a dû te dire sur sa lettre qu'il était allé en Bretagne avec l'oncle Noé. Ils étaient huit pour le wagon. Ils sont allés acheter un cheval, il a cinq ans, il est sage, il ressemble à Lamy. Ils y sont restés un mois. Ils sont allés à Brest. Ce n'est que des ruines. Ils ont fait un beau voyage. » 

“ Lami ”, un jour de vendanges, route de la mer, début des années soixante (on voit derrière la crête dévastée de La Cresse, suite à l'incendie qui a atteint la station balnéaire de Saint-Pierre-la-Mer. 

C'est au cours de ce voyage historique que l'oncle Noé avait attrapé sa fameuse sciatique, et que Vila (le père de Jeanne Sala), qui faisait partie du groupe avec également, entre autres, Rey et Blaise Vicente, lui avait confectionné (il était menuisier de métier) une paire de béquilles afin qu'il puisse se déplacer un peu pour aller voir les chevaux et acheter le sien (sinon il aurait fait ce voyage pour rien !) Voilà pourquoi, en début de lettre, je lis « Nous sommes très contents que tu sois en bonne santé. Pour nous il en est de même, nous allons tous bien, sauf l'oncle Noé qui souffre toujours de sa sciatique. Il marche avec deux cannes, et au début il avait des béquilles. IL reste 3 ou 4 jours qu'il marche bien, puis ça le reprend. C'est ennuyeux, pour les vendanges il ne sera peut-être pas guéri. Heureusement que toi tu seras ici. Norbert n'a encore rien reçu, aucun de la 44 n'est parti. » (à suivre)

(1) cette maison ainsi que d'autres de même que les appentis entre les contreforts de notre église (abri pour vagabonds, réserve pour feu d'artifice, pissotière...) furent démolis afin d'ouvrir l'ancienne place du village et libérer l'esthétique du chœur (les maisons attenantes au couchant sont maintenues. 

(2) très amaigri par le manque de nourriture dû aux restrictions de la Deuxième Guerre Mondiale, maintenu debout par un travail, ce pauvre cheval avait retrouvé un vaillant appétit mais trop tard... Ce n'est pas dit mais je suppute qu'il a été abattu pour prévenir sa fin naturelle...