Affichage des articles dont le libellé est Nicolaï Greschny. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nicolaï Greschny. Afficher tous les articles

lundi 21 février 2022

LE POUMAÏROL (14) du vin, du pain, un peintre d'icones et toujours Ferrat !

Apparemment égrillards mais pour rire, à l'âge où l'autodérision fait envisager la vieillesse avec une certaine philosophie, au prétexte que les filles du Poumaïrol sont fraîches et charmantes (le présent n'est que de narration...), Serge et Roger, copains de longtemps, ont voulu voir ce pays de montagne aussi perdu qu'inconnu. "Heureux comme avec une femme", de découvrir, d'en apprendre davantage, de réfléchir sur un passé riche d'enseignements, ils cultivent une amitié aussi rare que vraie, faite de joies, de plaisanteries, de confidences parfois, quand les bons plats et le verre plein aident à délier les langues. 

Route du Poumaïrol. 

Serge : ...les hêtres sont redevenus taillis, la forêt de sapins a repeuplé les prairies, les genêts et broussailles ont pris la place des navets, des oignons, des haricots. Les filles sont descendues, définitivement, de l'autre côté cette fois, dans les usines du Tarn, travailler les laines, les peaux venues du monde entier. Avec le souvenir des eaux claires du Poumaïrol, à présent celles, indigo, chargées, noires presque, du Thoré pollué. 
Finie, bien finie la chanson coquine pour la Barraquetto :

"Las castagnos et le bi noubel
Fan dansa las fillos et le pandourel."... (1) 

De toute façon le cliquetis acharné des machines à tisser couvre définitivement la voix des filles de la montagne... 

Roger : arrête, tu vas me faire pleurer... "Ma môme, elle joue pas les starlettes, elle met pas des lunettes de soleil..."

Serge : oui, tout à fait ça ! Ferrat toujours ! avec sa môme... "elle travaille en usine..."... à Mazamet pas à Créteil où l'ail de Lautrec ne pousse pas... Mais Ferrat a préféré la montagne à la banlieue...

Roger : hier on chantait son châtaignier... comme quoi, par certains côtés, les Cévennes vont bien de l'Ardèche à l'Aude en passant par l'Hérault et le Tarn tandis que nous pleurons sur notre jeunesse perdue, les filles qui nous ont plu, celles qu'on a aimées... la nostalgie, quoi... L'autre jour j'ai entendu Valls, tu sais, le premier ministre du président ordinaire, prétentieux au point de toujours vouloir paraître, un peu comme Ségolène, ici ou à Barcelone :
"Non ce n'était pas mieux avant !" il le dit sans nuance, je crois que c'est ce qui me heurte le plus. Sinon, évidemment que nous évoluons, d'ailleurs, comment faire autrement ? Sauf que le progrès, si valable par exemple, dans la médecine, ne nous a pas épargné des dégradations, souvent une fin de vie solitaire, la fin d'une vie solidaire, plus saine par bien des aspects même si on ne vivait pas si vieux... Enfin, il faudrait y réfléchir quoique, sans aller plus loin, tu connais quelqu'un qui aujourd'hui sortirait de chez lui sans fermer sa porte à clé ? 

Serge : et Interneiges en hiver, Intervilles en été ? Une impression souriante de l'Europe, pas techno comme maintenant... il y a Arte mais c'est plus académique, moins chaleureux, pas aussi sympa... Oui, tu as raison, c'est dommage de n'avoir pas évalué et gardé ce qui en valait la peine... et puis, cette course au toujours plus, le fric, le fric, le fric avant tout... et pour la planète, après moi le déluge !

Roger : arrête que ça nous gâcherait la balade. Nous y sommes au Poumaïrol ! Dire que j'y suis passé, il y a dix ans peut-être, sans savoir le joli nom et ce qu'était ce pays... "Pourtant que la montagne est belle..."

Serge : encore Ferrat ! magnifique cet homme ! Tu as vu le panneau du village de Sales à deux-cents mètres ? 

Roger :  ... l'école, l'église mais c'était avant... l'école pour les enfants : des kilomètres à pied par tous les temps ! l'église où tout le plateau se retrouvait pour la messe du dimanche, un baptême, les communions, un mariage, un enterrement ! Le poids de la religion, des siècles durant... Ah ! avant d'oublier, tout à l'heure, pour le col de Serières, qui donne vers Les-Verreries, que je te finisse : là-haut se trouve une stèle pour les cinq habitants que les Allemands ont exécutés. 

Les Verreries-de-Moussans, monument aux morts& mémorial de la Résistance Wikimedia commons Author Fagairolles 34

Serge : des maquisards ? 

Roger : oui et non. Suite au débarquement, la guerre s'annonçant mal pour Hitler, après juin 1944, les maquis ont été de plus en plus actifs. Avant celui de la Montagne Noire, à l'ouest de Nore, ici, les paysans qui les ravitaillaient ont été dénoncés par un gendarme de la brigade de Saint-Pons. En plus de ces morts, pense que ces Allemands ont pillé les ressources, saccagé les maisons, tué les bêtes, violé les femmes... 

Serge : les guerres, la guerre... Tiens, vraiment il faudra qu'on revienne, je vois qu'en bas, dans la vallée du Thoré, dans des églises, figurent des fresques de style byzantin d'un nommé Nicolaï Greschny, estonien de naissance... Il a peint en échange d'un lit et du manger... Elle en a chamboulé des destins, la guerre... et tous ces hommes d'un bord ou de l'autre, capables de commettre des atrocités, du meilleur autant que du pire... Un saint homme ce Nicolaï ! Et ce gendarme de Saint-Pons ?

Roger : zigouillé, sauf erreur, après la libération... Mais va voir, j'avais trouvé ces précisions en tapant "maquis de l'Alaric". C'est Signol, figure-toi, qui m'a mis sur la piste. Dans "La Lumière des Collines", la suite des "Vignes de Sainte-Colombe", il l'évoque rapidement.

Serge : c'est pas possible ! On venait pour des filles pimpantes, vaillantes comme des abeilles, piquantes en essaim et seul le silence de la mort nous répond ! 

Roger : oh ne le vois pas comme ça ! il n'y a que des souvenirs vivants qui nous poussent à apprécier la vie... "La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie..." chante Souchon... et rien n'est noir ! Regarde, on se maintient malgré le covid, on s'enflamme pour une histoire de jolies filles, tu as presque revécu tes amours aux Verreries-de-Moussan ! Et comment ! royalement, dans une Peugeot 203 ! En fouinant, tu découvres un Nicolaï qui a apporté sa passion sur une terre jadis disputée entre protestants et catholiques mais pas fermée à l'orthodoxie byzantine ! Qu'est-ce que tu veux que j'ajoute ? cette terre en partage mais qu'on veut nôtre, l'intégrisme religieux dépassé, le bon vin qu'on s'autorise encore, parce que les raisins, nos vendanges et celles, magnifiques, des paysans du Poumaïrol, qu'ils montaient jusqu'ici, sous les étoiles, la nuit, au rythme lent et balancé des attelages de bœufs... 

Serge : "J'ai deux grands bœufs dans mon étable...
Deux grands bœufs blancs tachés de roux... "

Roger : Arrête, le refrain est choquant... Il me gâcherait ces foudres et pressoirs, certainement encore dans quelque cave ou remise du plateau... J'en ai les larmes aux yeux... C'est trop beau pour être mort ! un vrai conte de Noël ! Formidablement magnifique ! Mieux encore, pour qu'il y ait la vie, avec le vin il faut le pain... j'en perds le fil mais je te garde la merise sur le Poumaïrol...  
"Quand il n'y a plus personne, que le plateau est déserté, du pain pour qui ?" tu peux me le dire... 

Serge : tu m'as claqué le clapet... je ne dis plus rien...  

Roger : ... et il ne nous resterait encore que les yeux pour pleurer ! Sauf que ! détrompe-toi, déjà, vingt ans en arrière, quelque chose comme ça, deux boulangers et peut-être des gens du coin, ont créé l'association du Moulin de Poumaïrol... qui dit moulin dit farine et leur farine biologique, traditionnelle, moulue par des meules de pierre qui, entre parenthèses, pourraient venir de Saint-Julien-des-Meulières... laisse moi imaginer... par contre, ce lien avec le bas-pays, comme pour le vin, correspond au réel ; il me plaît beaucoup... Bref, la bonne farine a eu petit à petit de plus en plus de succès, ce qui a permis de tenir jusqu'aux premières récoltes de blés locaux, bons, équilibrés, oubliés par l'industrie car moins productifs... Attends, je clique pour ces variétés de blés anciens, pour avoir leurs noms plein la bouche ; ils colorent les pains, donnent un goût unique : blé barbu de pyré dit aussi "du Roussillon", la touselle à l'épi sans barbe, "la bladette" de Puylaurens dans le Tarn, le rouge de Bordeaux (2a, 2b, 2c), de ceux qui ont la "force boulangère". Tu peux rouler les "R" ! Enfin, cette belle aventure continue et se développe... "... rien ne vaut la vie...". Tu vois qu'on peut finir cette virée sur une note d'espoir ! Zut je m’écœure à force de sortir des banalités ! A propos, qu'est-ce qu'on mange de bon à midi malgré la bière sans alcool ? 

Serge : non, pas banal du tout, et puis, on se supporte même sans les nanas parce qu'on veut des moments heureux à partager... Cela dit, tu sais qu'ils font du vin sans alcool à présent ? 

Roger : Bèèèèh, rien que d'y penser ! 

Serge : et non, aberit, dégourdit, il reste aussi bon et pas plus cher avec une TVA qui passe de 20 à 5,5 %... Et que les beaux jours du Poumaïrol fleuri reviennent ! 

Roger : tu crois que "le Poumaïrol", c'était un pays de pommes, à neuf-cents mètres d'altitude ? 



   
 


(1) graphie originale de l'auteur de l'article P. Andrieu-Barthe (voir le premier article [je crois] de la série Poumaïrol.  
(2a) plus assimilables par ceux qui craignent le gluten.
(2b) le canton de Peyriac-Minervois est pionnier pour des blés bio semés là où la vigne a été arrachée. Avant le boum de la vigne, la plaine de Coursan était réputée pour ses récoltes de blé.  
(2c) le rouge de Bordeaux aux très grands épis (1,75 m !), riche en béta-carotènes, qui lui aussi avait presque disparu. Avec les autres variétés bio, on ne le retrouve parfois que dans les greniers d'une famille de paysans conservateurs... Des démarches encourageantes mais Monsanto la pieuvre mondialiste et ses "ogénismes" conteste, contre ces tendances, voudrait interdire l'échange de semences entre paysans et amateurs, voudrait breveter, s'accaparer le vivant... La vigilance reste de mise tant pour les corrupteurs que pour les politiques corruptibles !   

Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c'est le présent tel qu'il a survécu dans la mémoire humaine.
Marguerite Yourcenar dans Les yeux ouverts (1980) 

Fin 1930 / Extrait du journal paroissial à Sales du Poumaïrol.