Il songe. Non, pas dans son gîte, non, au dehors, un dehors qui lui rappelle ce qu'il a été, un dehors qui, en miroir, lui montre aussi ce qu'il est devenu, du moins le ressenti de ce qu'il serait devenu. Le mois est presque passé et lui est là à attendre... À l'image du pauvre roi notant « Rien » à la date du 14 juillet 1789, lui n'a inscrit que « grippe » ; rien d'autre alors qu'il se morfond entre deux mondes, celui du plus rien au bout et le rien que ça a été pour y arriver. Après le mal physique, le mal moral et lui, en spectateur de lui-même, qui attend la suite comme il observerait le ciel pour anticiper le temps qu'il fera.
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Théodore GÉRICAULT (1791-1824) Le radeau de la Méduse 1818 Wikimedia Commons Domaine Public Musée du Louvre
Il songe : tout-rien. blanc-noir, vie-mort, yin-yang, esprit-matière, matière-antimatière. Sinon, le questionnement : avoir plus ? avoir moins ? En qualité ? en quantité ? Chaque être laisse-t-il ou non une trace ? Le chemin ne serait-il qu'en boucle, là où tout commence et où tout finit ? Ajoutant à son irrésolution, au désarroi qui l'entreprend, Machado et Valéry semblent se moquer gentiment. La philosophie, dans son sens populaire, le seul qui lui soit digeste, représente cette problématique agaçante, remettant trop en question les certitudes, piliers de l'existence qu'il pensait indiscutables, aux fondations pourtant moins sûres à la réflexion... Pour s'être cru sur un vaisseau sûr, il dérive avec un radeau de bois flotté (celui de « La Méduse » lui en dit tant sur le désastre français, version Napoléon... ), sans garantie aucune de retoucher terre un jour.
Serpent qui se mord la queue. Quête du premier maillon, celui d'où part le chaînage vicieux... Où caser l'étonnant « D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » d'un Paul Gauguin donnant voix à son autoportrait ? Ou alors se taire, passer sans la prétention de faire vague... et puis, le filon est tari ; au trop-plein sinon au vide du cerveau ne répond qu'une bouche sèche, branchie s'ouvrant en vain dans son agonie muette.
Bref, pour n'en voir que la conséquence la plus sensible, la perte d'appétit tant physique que psychique, le repli dans le mutisme, l'anonymat, l'effacement dans une masse qui, de toute façon, passe et sera vite renouvelée, c'est si court une vie. Finalement, l'acceptation de n'être rien aussi valable que celle d'être quelque chose voire tout comme dit chez Montaigne et plus tard Michelet.
La cause ? l'âge avant tout, celui de se situer en dessous de l'espérance de vie en bonne santé. Comme beaucoup, de ces maladies phares causes de mortalité, le cancer, il a subi, aussi, la “ tomie ” d'un organe, alors il se demande pourquoi il est encore là, contrairement à beaucoup. Même la grippe peut s'avérer fatale. Il y a deux jours, il pensait fort à Élian, le copain vaincu à force par le crabe après une lutte de plus de dix ans, mort d'un mois déjà. Il y pensait fort et se sentant injuste envers tous les autres, pris par le passé aussi injustement, il s'est efforcé de réviser encore les prénoms sensibles des filles et garçons partis trop tôt. (à suivre).
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