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samedi 8 avril 2017

Louis PERGAUD, égalitairement mort pour la France... / Partager le destin, partager le voyage


Préalable. En dehors des portraits, mes photos veulent montrer la Franche-Comté de Pergaud, le pays natal qui l'a tant inspiré, que ce soit pour les hommes (il dit dans ses lettres du front que son ouvrage préféré est "La Guerre des Boutons"), que pour ses nombreux hommages à la Nature. 

 Le 6 avril 1915, Louis Pergaud, l’écrivain comtois certes monté à Paris pour réussir tombait près de Marchéville-en Woëvre. Le 8 avril il périt sous les obus français dans le bombardement de l’hôpital où les Allemands l’avaient évacué. Son corps ne fut jamais retouvé.
Dans ses lettres du front, en attendant de lire un jour ses lettres à Delphine dans une version non expurgée, une réalité terrible de la guerre. Pergaud note souvent la sympathie des artilleurs... mon grand-père Jean l’était notamment à Verdun sur le même champ de bataille... 

A écouter surtout :
http://www.litteratureaudio.org/mp3/Louis_Pergaud_-_Lettres_de_guerre_Chap08.mp3

Extraits :
A Delphine, mardi 2 mars 1915. Nous sommes retombés dans l’hiver. Il a neigé ces jours passés il fait un peu froid un peu plus froid qu’auparavant... /...

A la même mercredi 3 mars 1915. ... Il faisait un temps à ne pas mettre un Boche dehors : bourrasques de pluie et de neige, coups de vent et tout ce qui caractérise les heures troubles d’avant printemps. Malgré cela ce ne fut pas pénible, j’avais mon caoutchouc et je pouvais me foutre de la neige et du vent. La campagne ne reverdit pas vite tout de même, c’est encore gris avec des raies d’eau qui zèbrent les champs de lames d’argent. Les arbres non plus ne se pressent pas de bourgeonner mais les oiseaux commencent à revenir, il y a déjà des pinsons jolis comme des amours, quelques chardonnerets et des bandes d’alouettes et de verdiers. Enfin on commence à trouver des pissenlits et presque tous les soirs l’ordinaire s’enrichit d’une plantureuse salade dont on se pourlèche les badigoinces comme dirait feu Rabelais.../... Il serait bien absurde que les destins qui semblent me protéger avec tant de zèle ne persistent pas.../... Il ne me manque vraiment que votre présence mon cher amour. Bien souvent quand mes yeux courent le long des lignes,votre chère image vient s’interposer devant mes yeux et les mots dansent parce que le souvenir de notre bonheur passé me tourmente jusqu’au fond le plus intime de ma chair et de mon cœur...

A la même vendredi 5 mars 1915... Il faisait un temps adorable de printemps, tiède et presque parfumé.../... on flânait, on rêvait...
 

A Eugène samedi 6 mars ... le gouverneur veille avec un soin jaloux sur notre honnêteté conjugale en faisant évacuer toutes les personnes femelles susceptibles de détourner au profit de leur cul des énergies qui ne sont  dues qu’à la patrie.... /... certains Poilus maudissent ce rigorisme qui leur fait peser entre leurs jambes un sac plus encombrant que celui qu’ils ont sur le dos. Par certain canal détourné j’ai pu savoir que la plupart des hommes qui écrivent à leur épouse légitime ou non, tombent maintenant dans la lubricité la plus folle. les uns voient cela et revêtent  leurs désirs des images les plus détournées et les plus touchantes, d’autres y vont carrément. Que d’ardeurs congénitales évaporées en fumées épistolaires ! Que de coups de reins perdus pour la puériculture !  Après tout c’est légitime et je comprends ces pauvres bougres.

A Delphine, lundi 8 mars 1915. Pour changer un peu aujourd’hui il neige. Déjà dans la nuit paraît-il ça a commencé et ce matin c’était tout blanc... /... J’ai eu à mon réveil le spectacle un peu attristant d’une campagne grise et d’un ciel de suie mais j’ai pensé à toi et ça m’a mis dans le cœur le coup de soleil qui manquait à ma fenêtre.

A la même mardi 16 mars. .. / ... Aujourd’hui et hier aussi le temps s’est remis au beau, le soleil s’est montré, les routes se sont séchées. Il faisait chaud, il faisait bon et j’aurais bien voulu t’avoir à mes côtés.
A la même mardi 16 mars 1915.... Mes cheveux ont encore grisonné mais je suis toujours aussi jeune de caractère et surtout toujours aussi amoureux de ma femme bien aimée...
A la même mardi 16 mars 1915... /... Il a fait une journée délicieuse d’avant-printemps? les alouettes chantaient, des bandes de petits oiseaux passaient dans les grondements du canon et c’était bizarre et joyeux et un peu triste aussi.

A la même mercredi 17 mars 1915... /... Quelle journée délicieuse ! Et quel beau soleil il fait ! Cela nous met en joie et les Poilus aussi. Personne dans les caves et tout le monde est dehors... /... Ma bien aimée qu’il ferait bon se promener, au bras l’un de l’autre, dans quelque quartier du bois de Landresse...

A Lucien D. mars 1915... Je me battrai certes avec la même énergie qu’auparavant mais si j’ai le bonheur d’en revenir ce sera je crois plus antimilitariste encore qu’avant mon départ. C’est dans la souffrance, dans la promiscuité douloureuse que l’on découvre bien les bas-fonds de l’âme humaine avec ses recoins de crasse et d’égoïsme et j’ai pu jeter la sonde dans bien des cours. Mon Dieu il y a du bon évidemment et rien n’est désespéré mais les hauts comme les bas ont leurs saletés. Que doit être l’Allemagne militariste quel gigantesque fumier ! Quelle pourriture morale ! Allons-y jusqu’au bout et jetons bas tout cela. je crois vraiment que c’est l’œuvre de 93 que nous continuons. Dommage qu’il ne suffise pas d’avoir du cœur au ventre pour triompher.
A Marcel Martinet dimanche 21 mars... /... nous avons vécu les 18, 19 et 20 des heures inoubliables et terribles. Nous avons attaqué la tranchée boche après une insuffisante préparation d’artillerie et deux de nos compagnies se sont fait héroïquement faucher... Nous avions déjà fait sous la mitraille et les balles deux bonds en avant.../... quand l’ordre de cesser la boucherie est tombé... /... Il s’est mis à pleuvoir ; on marchait dans des mares de sang avec des éclats de cervelles... Un de mes sergents a été tué à mes côtés d’une balle en plein front.../... je n’ai rien reçu, question de veine mon vieux...
A Eugène C.  21 mars. ... /... je n’en ai pas parlé à Delphine sinon de façon très vague en lui laissant croire que je n’avais couru aucun danger alors qu’au contraire j’ai vu la mort de bien près... ici une photo.../... garde la en souvenir de moi car je ne me fais pas d’illusions, si nous réattaquons j’ai cinq chances contre une d’y laisser ma peau. 

A Delphine 21 mars... Nous avons attaqué la ligne ennemie.../... nous sommes restés sur nos positions et nous avons perdu quelques hommes... Au milieu de tout cela, ma bonne petite chérie, vos gentes lettres me parvenaient et je puisais dans votre amour toutes les forces dont j’avais besoin pour tenir jusqu’au bout...
A la même lundi 22 mars... Les hommes sont gais, il fait soleil.
A Lucien D. 22 mars 1915 .../... au demeurant c’était une opération stupide à tous points de vue mais il fallait sans doute une troisième étoile au con sinistre qui commande la division de marche et qui a nom B. de M.

Note : ces lettres de guerre sont si prenantes que les coupes en deviennent arbitraire et subjectives. L‘ensemble demeure néanmoins si riche que ces choix ne portent pas encore jusqu’en avril. Mais ce huit avril, même si je l’ai déjà fait sur l'Internet, je me devais d’honorer cet écrivain exceptionnel.