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mardi 3 mars 2026

TRAÎNÉES de TRAÎNE (9)

N'en étant qu'un modeste et imparfait rapporteur, je ne puis qu'inciter à aller à la source, aux sources plutôt, s'agissant de la revue FOLKLORE, si riche de témoignages et d'enseignements sur l'Aude : R52_024_10_1941.pdf, ainsi qu'à l'étude hélas inachevée de François Marty « La pêche artisanale sur le littoral audois » : Etude pêche Marty_août2010 

Nous y trouverons encore des infos qui traînent sur la pêche à la caluche, par exemple sur le partage des prises, la quête du débouché, la vente aux poissonniers sinon la vie des équipes de pêcheurs, et non des pêcheresses ou sirènes aux mœurs légères comme le titre du jour pourrait le laisser penser...  

Bouillabaisse under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. Author Muesse... c'est le choix de poissons rares qui va faire la différence entre une bouillabaisse d'exception (une comporte de poissons locaux et le menu sur papier bristol la fois où Maurice voulut fêter le changement des Cabanes à Fleury de son beau-fils Louis Robert [1906-1993]) et celle, plus commune mais plus fréquente, à la maison...  Pour nos pêcheurs, pas plus d'assiette que de couverts, peut-être les pommes-de-terre pour tenir l'estomac... 

Ainsi dans la revue FOLKLORE, d'après M. CARBONEL « ...à Gruissan. Les vieux pêcheurs séjournaient trois à quatre mois au bord de la mer. Ils couchaient sur le sable et mangeaient tous les jours la bouillabaisse qu'ils faisaient cuire dans une grande marmite dite : « païrol ». Ils se plaçaient autour de ce « paîrol » et chacun, à tour de rôle. piquait un morceau de poisson avec la pointe de son couteau, l'honneur de se servir le premier étant réservé au plus âgé. En mangeant la première bouchée ce dernier prononçait les mots suivants : « Diùs en nous » et les autres répondaient : « Diùs amé nous ! ». La bouillabaisse est une soupe de poisson de diverses espèces, assaisonnée de plusieurs épices que l'on verse sur des tranches de pain frottées d'ail (choupin). Un autre met des pêcheurs est la bourrido constitué par des anguilles cuites avec des pommes de terre. (P. SIRE). Le poisson base de cette alimentation est prélevé, comme nous le verrons plus loin, sur le produit de la pêche; c'est la part de l'oulo qui doit servir à préparer le repas de midi ou pinhato... »

« ...La barque de traîne est commandée par son patron qui a sous ses ordres un équipage, la chourmo, composée, d'après M. F. VALS, à Leucate, de 25 à 30 personnes, tandis que M. A. CARBONEL, à Gruissan, l'évalue à 40 ou 50 personnes. L'équipage proprement dit comprend le second, lou segound, le garde-fanal, lou gardo-fanau, les hommes de bol, lous omes de bol ou vougaires qui rament, ils sont au nombre de huit. Il y a ensuite les tireurs, tiraires, calosses ou gandards, qui sont des ouvriers non qualifiés chargés de tirer le filet... »

Autre complément dans « Le Canton de Coursan », Opération Vilatges al Pais, Francis Poudou, 2005 : « Les Hommes et le Littoral autour du Golfe du Lion, XVIe -XVIIIe siècle », Gilbert Larguier (1)

« Appartenant au groupe des sennes, ce filet appelé “ boulier ” ou “ boulieg ” sinon “ bouliège ” et, plus proche de nous, “ trahine ”, “ traîne ”, est muni de flotteurs en surface et lesté pour reposer sur le fond. Le nombre de mailles (de cordes de 109,728 mètres) le caractérise. Ainsi, parmi les grandes, une traîne d'été utilisée à Saint-Pierre-la-Mer pouvait atteindre douze mailles soit plus de 1300 mètres. En hiver, le petit boulier servait à la fois en mer et dans les étangs... »

« Canton de Coursan », Vilatges al Pais, 2005 Francis Poudou. Le chapitre « Pesca e pescaires » (Pêche et pêcheurs) regroupe 12 grandes pages, des schémas une dizaine de photos noir et blanc, d'époque. Dommage que R. B. de son nom, Cab de son lieu (?), peut-être Robert Boni des Cabanes ait été oublié dans l'index des personnages ayant participé aux enquêtes alors que l'abréviation Fleu est utilisée pour les participants de Fleury (Arm pour Armissan, Cour Coursan, Cux Cuxac, Fleu, Gru Gruissan, Sal Salles, Vin Vinassan)... Pour ma part, j'estime que, de donner seulement des initiales pour les prénoms et noms représente un manque pouvant passer pour irrespectueux... et ce n'est pas l'index final qui vient tempérer cet avis. 

La traïna, en parlant de la grande traîne (pratiquée surtout par les Gruissanais jusqu'à Saint-Pierre), nécessitait une soixantaine au moins de personnes ; largué au bout d'une vingtaine de mailles, soit à deux kilomètres au large pour la plus lointaine, le filet et sa poche au milieu est large d'un kilomètre (il faut jusqu'à 10 rameurs pour la beto, la barque). À crier le rang de la maille qui arrive, afin de rester  “synchros ”, “ raccords ”, il faut trois à quatre heures pour la ramener à terre ; il se pêchait en moyenne quatre tonnes de sardines, la part du patron de pêche et celles de chaque participant, professionnel ou occasionnel. 
Aux Cabanes, se faisait aussi la pêche à la petite traîne, la pesca a la calucha ; elle ne nécessitait que quelques personnes (vestige d'un temps, avec Robert Vié, dans les années 70, en le comptant, nous étions quatre). 

(1)  Gilbert Larguier, professeur d'Histoire moderne à l'université de Perpignan, évoque, entre autres faits, concernant notre thème, le quasi désert que constituait la côte languedocienne, du Moyen Age jusque dans les années 1920, à cause du mauvais air, la malaria que nous savons être le paludisme.   


samedi 21 février 2026

La Pêche à la Traîne aux Cabanes-de-Fleury (7.1)

Ça ne va plus traîner, dans tous les sens du terme puisqu'il n'y a plus rien à traîner (1) dans le Golfe du Lion (2) si riche par le passé pour son plateau continental étendu (ainsi que les canyons donnant sur les profondeurs). Pollutions, dérèglement(s) climatique(s), chaîne alimentaire perturbée (déficit de zooplancton), surpêche, autant de raisons, certainement, qui, sans donner dans la technicité scientifique, laissent le résident lambda du Golfe constater la fin de l'abondance du poisson bleu peu cher, anchois, sardine, maquereau, celle aussi, par exemple, de l'anguille, par le passé, objet d'une exportation avantageuse, et partant, tant à la mer que dans les étangs, la forte diminution du nombre de pêcheurs. 

« Avant », comme on dit, le soupir de nostalgie allant avec... et oui, c'est comme ça avec les vieux, un peu rasoirs, lassant des plus jeunes pas loin de leur manquer de respect parfois... en attendant, de quoi méditer sur “ le progrès ”, la course au “ toujours plus ” qui ne peut que précipiter dans le mur... 

Carte Postale ancienne.

En 1941, dans le cadre de « La pêche sur le littoral audois » un numéro de la revue Folklore (voir les précédents articles), Henri Bourjade de chez nous, intervient dans le chapitre de la pêche à la traîne, une entremise ne manquant pas de lyrisme... 

« Voici comment on procède pour placer la traîne ; au lever du jour, le filet étant arrimé au fond d'une nacelle, l'équipage déborde et s'éloigne du rivage perpendiculairement à lui. Un des bouts de la maille a été fixé sur la plage. Le patron, debout à l'arrière, jette de larges brassées de mailles (100 mètres chacune JFD) au fur et à mesure que la barque s'éloigne. On jette ainsi trois, quatre mailles, souvent davantage suivant la distance à laquelle on veut placer le filet. En pratique les mailles ont été préparées à l'avance, nouées l'une à l'autre, la dernière au filet par un bout de bois ayant sa hauteur et destiné à le maintenir déployé. A son extrémité la traîne ne dépasse pas un mètre de hauteur. Arrivé au filet le patron fait virer de bord, l'axe de marche, qui était perpendiculaire au rivage, lui devient parallèle. Le filet est alors jeté à la mer opération délicate surtout quand on arrive à la poche et dont le succès dépend de la manière dont il a été arrimé dans la barque. Cette manœuvre s'effectue toujours vent arrière ou de côté. Lorsque tout le filet est immergé, la barque est dirigée vers la rive, en jetant derrière soi une nouvelle série de mailles dont un des bouts est attaché au filet. En pratique, cette pêche devant se faire exclusivement par vent de cers la barque dérive toujours vers le large pendant que le patron jette le filet, de sorte qu'il est prudent de prévoir davantage de corde pour rentrer que pour sortir, l'extrémité du filet, larguée la dernière étant plus éloignée du rivage que celle qui a été jetée à l'eau la première; une maille de plus est parfois nécessaire. Une fois rentrés à terre, divisés en deux équipes, les pêcheurs halent sur les deux mailles; la traîne tirée à ses deux extrémités, prend la forme d'un fer à cheval qui va en s'amincissant, emprisonnant le poisson qui se trouvait dans ses parages et qui glisse peu à peu vers la poche où il croit trouver une issue. Mais toutes les mailles ont été halées, le filet commence à s'amonceler sur la plage; dans l'eau jusqu'au ventre, le patron conduit de la main et de son pied nu le filet que l'équipe tire doucement; dans l'espace à chaque instant plus resserré, cerné par la traîne, un grouillement continu indique que la prise est bonne; une masse indécise, floconneuse, aux reflets argentés, s'agite, cherche une issue, trépigne sur place. Un débrouillard, c'est un muge, d'un coup de rein puissant, franchit le filet, jalonné de flotteurs, tandis que, se croyant plus astucieux, un loup vient de s'enterrer dans le sable, espérant ainsi laisser passer sur son large dos la corde plombée qui tient la base du filet; trop tard, trahi par son armure d'argent, il a été aperçu d'un pêcheur qui entre résolument à l'eau, fouille le sable un instant et se redresse tenant à deux mains le magnifique poisson dont les soubresauts désespérés ne parviennent pas à faire lâcher prise et qu'il lance pantelant sur la plage. D'un ultime effort, l'équipe hisse sur la rive l'entrée de la poche dont l'extrémité se laisse encore lécher par les dernières vagues, comme si elle ne pouvait se décider à abandonner l'eau, la poche, longue manche noirâtre, sorte de trompe dont quelque animal apocalyptique aurait été mutilé, se soulève de mouvements spasmodiques et vibre du bruissement de myriades d'écailles. Le patron la vide d'un seul coup, faisant ruisseler sur le sable je ne sais quelle cassette d'Ali-Baba, quels trésors de mille et une nuits, rutilants aux jeunes éclats du soleil. Les innombrables badauds se bousculent, s'écartent, difficilement maintenus par les hommes de l'équipe, voulant contempler de plus près cet amas étincelant ; un baigneur nu-pieds, qui vient de marcher sur une aiguille, pousse un cri perçant, tandis que le patron lance un juron à l'adresse d'un gamin pouilleux et agile qui, rampant entre les curieux, vient d'avancer prestement la main entre ses jambes et repart, tenant à la main un magnifique maquereau. »  

Même médiocre, un schéma peut-il valoir un long discours ?
1. Avec un préposé au filet laissant partir à l'eau le cordage, le rameur éloigne la bette du rivage.
2. Au bout du nombre de mailles prévu, la bette se met à longer parallèlement le rivage afin de caler le filet.
3. arrivé au bout du filet, le préposé déroule les mailles de retour alors que le rameur regagne le bord.
4. tirant symétriquement les cordages, les pêcheurs ramènent le filet et la poche qui retient les poissons prisonniers.

(1) Et ce chalutage, ce raclage destructeur du petit matin non loin de la plage, qu'on constate parfois (Saint-Pierre-la Mer), est-il légal ? 

(2) Dans l'article « Golfe du Lion », merci à Wikipedia de revenir sur des allégations “ d'estrangers ” à la région (météo, journalistes...), niant le Cers afin de promouvoir une tramontane universelle et pour qui le Sud en tant que tel n'existe pas ! 

« [ ...] le golfe du Lion présente localement des particularités météorologiques notamment dues à la présence d'un climat spécifiquement venteux dont deux régimes de vents régionaux, vents de terre tels le Mistral, le Cers (de couloir) d'une part et la Tramontane catabatique. Ces deux classes de vents ont une cause météorologique en partage, à savoir la circulation d'une haute vers une basse pression méditerranéenne. Le Mistral et le Cers suivent les couloirs du Rhône pour le premier, de l'Aude pour le second (on retrouve le Cers, dans les mêmes conditions, avec le fleuve Èbre en Catalogne). La Tramontane descend de la bordure du Massif-Central ou succède au Cers depuis les Corbières vers la Plaine du Roussillon... »

Catabatique, macarel, la Tramontane ! 

Note : Une vidéo INA pour voir une pêche à la traîne encore traditionnelle... en 1969... 

Les pêcheurs à la traîne de Palavas - Rivages Héraultais


vendredi 13 février 2026

« La pêche aux Cabanes-de-Fleury » (1) Les cabanes

À l'évocation de Maître Bourjade, plutôt pince-sans-rire, se lançant portant, à 84 ans (!), dans un rock endiablé (voir LETTRES de FLEURY (6) novembre), de fil en aiguille, par la magie de l'électronique, nous nous retrouvons sur le site audois de GARAE mettant à disposition, entre autres ressources, tous les numéros de la revue Folklore (années 1938-1988). 

Au sommaire du numéro 3 de l'automne 1941 (R52_024_10_1941.pdf [la revue était saisonnière]) « La pêche sur le littoral audois » avec un déroulé de toute la côte de l'embouchure de l'Aude jusqu'à Leucate ainsi que la part audoise de son étang. Sur la quarantaine de pages de l'article, avec Mlle Isabelle Narbonne, Messieurs Carbonnel, Sire, Vals, Monsieur H-P Bourjade a rédigé « La pêche aux Cabanes-de-Fleury », une participation modeste mais intéressant en premier lieu les habitants de la commune de Fleury-d'Aude. 

Si certaines données de cette participation figurent déjà dans plusieurs articles de ce blog, parce que la redite des choses intéressantes plait, “ Bis repetita placent ”, il s'avère toujours utile de répéter afin d'alimenter notre fonds culturel... la culture étant “ ce qui reste quand on a tout oublié ” (Ellen Key, pédagogue suédoise). Les notes et citations dues à Monsieur Bourjade répondent à ce principe. 

Les-Cabanes-de-Fleury en 1975 avant le creusement des ports de plaisance. Entre l'embouchure de l'Aude, plus nombreuses à cause de son interdiction à Saint-Pierre-la-Mer, les baraques du camping sauvage (durera jusqu'en 1980). Au hameau, le château des Pins des Pesqui est bien visible... Dans quelles conditions un second domaine a-t-il pu s'implanter à côté des parcelles géométriques (1000 ha ?) de vignes entre des haies de roseaux. Les jetées de l'Aude sont orientées vers le nord. Aujourd'hui c'est le contraire et on se demande si cela ne cause pas l'érosion de la plage sur plusieurs kilomètres vers le sud et Saint-Pierre-la-Mer. Sur la photo d'Hélène Marpaux (autorisation Google images), on voit aussi la barque qui relève les poissons prisonniers du « filet », le globe en travers de la rivière.

Les pêcheurs des Cabanes-de-Fleury  « opèrent en mer et dans le grau de la rivière » (nous pouvons même ajouter qu'ils pêchent aussi en amont de la rivière). Sur les 150 Cabanaires, la plupart sont inscrits maritimes.

« Primitivement le hameau ne comprenait qu'un groupe de huttes informes et sordides en roseau ou en torchis. Ces habitations étaient si basses qu'il était parfois impossible de s'y tenir debout; comme dans les demeures des hommes primitifs, la fumée s'échappait par un trou situé au milieu du toit. En été la cuisine se faisait dehors. Depuis une quarantaine d'années ces constructions ont été grandement améliorées ; les murs de briques ont d'abord été substitués aux parois de roseaux ; la toiture de tuile a peu à peu remplacé le chaume. Cependant, l'ensemble du hameau conserve un aspect rudimentaire et primitif ; l'électricité n'y a été installée qu'en 1938, l'eau potable fait entièrement défaut, les habitants doivent assurer eux mêmes l'évacuation des ordures ménagères en les jetant directement dans la rivière. La situation du sol sur lequel sont bâties ces habitations mérite une mention particulière... » H-P Bourjade. 

S'ensuit une explication étayée sur les propriétaires des cabanes, seulement usufruitiers du terrain suite à une adjudication publique et la vente par l'État de lais et relais de mer entre l'embouchure et Gruissan (10 juin 1820). À la suite de propriétaires successifs, le litige entre le comte Pons Roger de Villeneuve du domaine Saint-Louis-de-la-Mer (1) et les pêcheurs concernait le sol des cabanes, ces derniers affirmant non sans raison, que leur présence était antérieure à 1820 et que de toute façon, celle-ci devait bénéficier de la prescription trentenaire. Variante heureuse à la raison du plus fort, afin que les choses ne tournent pas mal... (à suivre)

(1) pardon pour l'interruption : j'ai dû poursuivre un crabe de terre et une limace introduits chez nous... ce fut plus facile pour la limace... Quant au crabe, c'est signe d'intempérie...